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étaient englouties tout de suite entre les larges mâchoires de ces affamés. Au fond de la tente, j'aperçus mon ami l’'Esquimau Koojesse, assis entre deux femmes qui faisaient honneur comme lui à un plat de sang de phoque tout chaud.
En m’apercevant, Koojesse parut d’abord un peu humilié; mais dès que j'eus exprimé le désir de partager leur festin, une des femmes s'empressa de m'offrir une côte de phoque garnie d’un bon morceau de viande. Je m'en arrangeai très bien et voulus alors goûter le sang. A ma grande surprise, je trouvai cette boisson excellente. La première fois que le plat me fut passé, j'hésitai un peu. Il avait fait plusieurs fois le tour des convives, et on le remplissait à mesure qu'il se vidait. L'extérieur n'en était pas trop engageant, car il paraissait n'avoir jamais été nettoyé. Voyant que j'y prenais goût, la femme qui présidait au festin me tendit une petite coupe qui avait été nettoyée, autant du moins que les Esquimaux peuvent nettoyer quelque chose, et elle la remplit de sang chaud, que je dégustai avec autant de satisfaction que n'importe quelle boisson que j'aie bu de ma vie. Pour reconnaître la bienveillance de mon hôtesse, je lui donnai un mouchoir de coton à couleurs éclatantes. Ce cadeau la rendit radieuse, et toute la compagnie se confondit comme elle en * remerciements et en expressions de dévouement. Je m'étais évidemment concilié les bonnes grâces de ces indigènes, et je résolus d'agir toujours de la même façon, »
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On remarquera le goût des Esquimaux pour les couleurs voyantes. C’est un trait qui leur est commun avec les sauvages de l'Afrique équatoriale. Ici ce goût s'explique par le contraste des couleurs vives avec la teinte uniforme d'un sol constamment recouvert d'une couche de neige.
Quand vient l'hiver, le tupic n'est plus un abri suffisant. Alors l'Esquimau se construit un igloo, c'est-à-dire une maison de neige. C’est une sorte de calotte sphérique formée de blocs de neige durcie que le froid agglutine et soude les uns aux autres. Une petite ouverture est ménagée au ras du sol. Comme dans le tupic, on n'y peut entrer qu’en rampant. Dans un coin, on étend des fourrures qui servent de lit de repos. Au centre brille et chauffe la lampe servant à éclairer l'intérieur et à sécher les vêtements, comme aussi à chauffer la hutte, Elle tient lieu à la fois de poêle et de flambeau. C'est le meuble indispensable, l'âme et le foyer de la pauvre famille; aussi lorsque l'huile de phoque vient à manquer, l'Esquimau est tout à fait malheureux, Il s'arme de son harpon et part pour la chasse au phoque, chasse difficile et non sans danger. En hiver le phoque se retire dans la mer, sous la couche de glace qui recouvre les
eaux, mais en ayant soin de se ménager quelque trou pour venir respirer à la surface, Il faut épier le moment où sa grosse tête ronde sort de l'eau. Les chiens sont habiles à signaler sa présence, Le harpon à la main, l'Esquimau se met en faction. Quand vient le moment favorable, c'est-à-dire
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54 LES SUGGESSEURS
quand Je phoque montre sa têle, il lui jette le harpon, et l'animal, accroché le plus souvent à la tête, plonge et disparaît, mais est ramené peu à peu par le fil de pêche. La prise d’un phoque est une joie pour la maison et une fête pour la tribu. Le chasseur assemble toute sa famille et tous ses voisins, partage avec eux son butin et rend aux chasseurs malheureux la part qu'il en a lui-même reçue. On ouvre la bête en mettant de côlé la peau, qui servira à faire des vêtements, et la graisse, qui liendra lieu d'huile pour la lampe. Le sang est recueilli pour les libations du festin, puis on découpe le foie, qui sera partagé entre Les convives et mangé cru, ainsi que la chair .de l'animal. On mange ainsi pendant des heures «entières, jusqu'à la complète disparition du phoque et sans souoi du lendemain.
Un fait remarquable, déjà énoncé par les voyageurs, el confirmé par le capitaine Hall, c'est que les Esquimaux, qui paraissent devoir être habitués au climat de la zone glaciale, supportent moins bien le froid et surtout les premières atteintes du froid que les Européens. Ce sont surtout les transitions dans la température qu'ils ne peuvent supporter.
M. Hall, qui cherchait à s'eguerrir contre le froid, afin de se préparer à des expéditions au pôle nord, choisit précisément le moment de l'année le plus froid pour faire des excursions avec ses amis les Esquimaux. Il s'habilla comme eux, en veau marin, et partit avec un traineau
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attelé de dix chiens et portant, outre les provisions pour trois personnes, des armes et des fourrures pour la nuit. Quand venait le soir, on campait en pleine glace; en moins d'une heure on se bâtissait une hutte avec des blocs de neige; on allumait la lampe, qui servait en même temps de fourneau pour la cuisine. La femme, car Me Tookoolito accompagne son mari et le capitaine Hall, préside aux apprêts du repas et veille à ce que les vêtements soient bien secs. Ils le
ivent être facilement, si l'on pense que sous -à toit de neige ce modeste feu, joint à la chaleur des corps, fait monter quelquelois la température jusqu'à 20 degrés au-dessus de zéro, alors qu'à l'extérieur le thermomètre descend de 30 à 40 degrés au-dessous de zéro. Ces températures polaires confondent l'imagination; cependant, nous l'avons dit, il est rare qu'elles causent de graves accidents. Le froid qui a causé tant de désastres pendant la campagne de Russie est peu de chose comparé aux froids des régions arctiques; mais nos malheureux soldats n'étaient pas prémunis, par un habillement spécial, contre la rigueur du climat.
Nous étonnerons le lecteur en lui disant que le plus grand tourment du voyageur dans les régions polaires, c'est la soif, Entouré d'eau de toutes parts, sous une double forme, neige et glace, il courrait le risque de mourir de soif s'il n'avait pas avec lui une lampe à esprit-de-vin, pour faire fondre la neige, ou mieux encore si le hasard ne
lui faisait prendre un phoque; car alors le sang chaud de l'animal, mélangé avec un peu de nèige fondue, fournit une boisson que nos lecteurs auront peine à croire délicieuse, et qui est bue pourtant avec avidité par tous les voyageurs.
La belle saison était arrivée pour le capitaine Hall, Le 25 juillet, le thermomètre marqua 35 degrés centigrades au-dessus de zéro. Le George- Henry, débarrassé des glaces qui l'avaient emprisonné pendant huit grands mois dans Field- Bay, leva l'ancre pour aller à la pêche de: la baleine. M; Hall resta à terre, sans autre but que de poursuivre ses études sur la vie des Esquimaux et ses investigations sur leur histoire passée. Un des points qui le préoccupaient le plus était de savoir s’il n’y avait pas dans le pays trace des compagnons de Franklin, et, plus anciennement encore, s’il n’y avait pas des vestiges de l’expédition de Frobisher, en 1576. Afin d'éclaircir tous ces points, il partit pour une excursion de deux mois avec un mauvais bateau et un équipage composé de trois indigènes et leurs femmes. Mais, comme on sait, on cherche une chose, et on en trouve une autre. Hall ne rencontra aucune des indications qu'il désirait; il continua à enrichir, par de nouvelles observations, ses études sur le peuple esquimau et sur la contrée qu’il habite. C'est dans ce double projet qu'il explora avec soin la baie de Frobisher. À la fin de septembre il revint à la baie de Field, où il retrouva le George-Henry prêt à lever l'ancre pour rega-
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gner les États-Unis. Malheureusement l'hiver fut précoce cette année-là, et il fallut se résigner à passer neuf autres mois dans la baie. Les hommes de l'équipage furent répartis par groupes de deux ou trois sous les huttes des indigènes du voisinage; mais il y en avait peu qui s'accommodassent de la vie des Esquimaux. Habitués à leur ration quotidienne, ils ne pouvaient faire cornme leurs singuliers hôtes : passer des jours sans manger, puis, après un jeûne forcé, se gorger tout un jour de nourriture, et quelle nourriture! On renonce à décrire, d'après Hall, des repas d'Esquimaux. C’est à soulever le cœur, Citons un seul trait. Les chiens des Esquimaux commencent à goûter des plats, les Esquimaux mangent les restes des chiens,
Avant de quitter leur pays, non pas définitivement, M. Hall résume ses impressions de voyage. Les Esquimaux, c'est-à-dire mangeurs de chair crue, se désignent eux-mêmes sous le nom de Innuits. « Honnêtes dans leurs rapports entre eux et avec les étrangers, confiants, généreux envers leurs amis dans la détresse, les Esquimaux mènent une vie patriarcale et ont l’organisation sociale la plus simple qu'on puisse imaginer; ils ne connaissent aucune hiérarchie, aucune dépendance. Le chef de famille, responsable de la nourriture et de l'entretien de ses femmes et de ses enfants, se transporte où il lui plaît, au gré de ses caprices ou de ses goûts. Tout joune homme qui a suffisamment d'adresse et ‘de force pour subvenir
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ÿ6 LES SUCCESSEURS DE SIR JOHN FRANKLIN
à ses besoins se choisit une femme, l'épouse sans cérémonie, et vit dès lors dans une entière indépendance. La femme, cependant, n'est pas mise au rang d'esclave ou de servante, comme chez les barbares des contrées tropicales. Chargée de weiller au foyer domestique, elle y tient une place plus noble; et le chef de famille, obligé par les méoessités du climat de passer beaucoup de temps dans sa hutte, subit davantage l'influence de sa compag'ne. »
Hall parle avec enthousiasme des hommes et des choses du monde :arctique. C'est an :amant sincène de la nature polaire et un voyageur «convaincu.
« Tout ce qui appartient aux zones arctiques, dit-il, m'intéresse profondément. J'aime les neiges, les glaces, les banquises, la faune et la flore du Nerd. J'aime le soleil du pôle, j'aime son jour prolongé. J'aime Ja muit arciique, alors que, dans le solennel silence de la nature, l'âme entre en communication avec Dieu. J'aime avec passion la mission que je me suis imposée, Je sais, en l'accompilissant., que je remplis un:devoir envers l’humanilé, emvers moi-même, envers le Créateur, Plein de cette conviction, j'ai le cœur font, l'âme fervente, et je :suis prêt à faire tout, même à donner ma vie pour la cause que j'ai embrassée. »
Cette passion de Hall pour les régions polaires lui fat fatale, ainsi qu'on le verra dans un des chapitres suivants.