CHAPITRE TROISIÈME
La Germania et la Hansa.
Jusqu'ici on avait songé à s'ouvrir une route vers le pôle nord en longeant la côte occidentale du Groënland. Cette fois il s’agit de résoudre le problème par la côte est de ce massif de terre et de glaces, dont les contours au nord sont encore très mal définis.
Deux cent soixant-dix mille francs furent consacrés à la nouvelle entreprise, qui devait avoir pour directeur ou pour promoteur l'illustre géographe Peterman.
Deux navires, la Germania et la Hansa, furent armés en vue d'une nouvelle expédition arctique.
La Germanÿa était un vapeur de quatre-vingt dix pieds de iong, sur vingt-doux et demi de large, avec onze pieds de profondeur et neuf à dix pieds
de tirant d’eau. Sa capacité était d'environ cent quarante-trois tonnes. La Hansa offrait des dimensions à peu près pareilles.
Les deux navires étaient construits de manière que leurs cocues pouvaient résister à la terrible pression des glaces polaires. Les fermetures exactes devaient garantir l'équipage contre les froids les plus intenses. Tout dans l'aménagement des navires, comme dans la confection des vêtements, avait été combiné pour prévenir l'effet des gelées, tout, jusqu'aux boutons des habits, qui étaient faits en noix d'ivoire, parce qu’on avait reinarqué que les boutons de soie ou de corne étaient détruits par les fortes gelées.
Le personnel se composait, pour la Germania, de quatorze hommes d'équipage avec un état-major de savants, sous le commandement du capitaine Carl de Koldewey, du port de Brême, et âgé de trente-deux ans; et, pour la Hansa, de douze hommes d'équipage, sans compter deux savants et le commandant Hegemann.
Outre les vivres, les conserves de toute espèce, les deux navires emportaient un matériel scientifique propre à faire les expériences et à recueillir les observations qu’un séjour de deux ans dans les mers arctiques allait offrir aux explorateurs.
Îl est inutile de dire que l'expédition, préparée en Allemagne, avec des fonds allemands, sous la direction d’un illustre Allemand, n'avait rien de commun avec d’autres entreprises dirigées à la
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C'est le 15 juin 1869, à trois heures de l’aprèsmidi, que la Germania et la Hansa partirent du port de Bremerhaven. Le comité central, siégeant à Brême, avait donné aux deux capitaines les instructions sommaires suivantes : « L'expédition partira en juin 1869. Autant que’ possible, les deux navires navigueront de conserve. L'expédition, conformément au plan rédigé par le docteur Peterman, aura pour premier but d'atteindre la côte orientale du Groënland et de pénétrer par là dans les régions arctiques. »
Peterman, si compétent en matière d'expéditions arctiques, avait remis aux deux capitaines des instructions plus détaillées touchant l'emploi de leur temps et la direction de leurs navires à travers les mers polaires.
Dès le départ, la Hansa montra une tendance à s'éloigner de sa compagne. Cette tendance s’accusa dans la suite au point d'amener une séparation complète. D'abord les vents, puis les brouillards, enfin un signal mal compris, telles furent les causes de ce fâcheux événement.
Le 1° juillet, après avoir failli plusieurs fois perdre de vue la Fansa, on était par 60 degrés de latitude, après avoir mis seize jours à faire ce qu'en temps ordinaire on met deux jours et demi à parcourir.
Le soleil, sous cette latitude et dans cette saison, se couchant à dix heures, le crépuscule se
prolongeait fort avant dans la nuit, et sur le pont on pouvait lire, comme en plein jour, l'écriture la plus fine et la plus serrée.
Dans les parages où l'on se trouvait on aperçut
k un poisson singulier, le dauphin, surnommé épaulard à cause d'une nageoire longue et raide qui se fi dresse sur son dos. Ce cétacé, long de vingt-cinq f pieds, est redoutable pour la baleine qu'il ne craint ; pas d'attaquer.
| Le 5 juillet, on dépassa le cercle polaire (par 60° 33). Cet événement, et c’en était un, car décidément on entrait dans les régions polaires, fut salué de deux coups de canon et célébré par des réjouissances analogues à celles que l’on fait quand on passe la ligne.
Le 9 juillet, on était en vue de l’île de J. Mayen. Trop souvent les brouillards gênaient la manœuvre et masquaient la Hansa, qu'on perdit de vue plusieurs fois.
Le 15 juillet, on entendit un bruit singulier venant de loin. C'était la mer qui déferlait sur les glaces. On était par 74° 47’, Ce bruit fut entendu avec joie. On savait qu'on avait une barrière de glaces à franchir avant d'atteindre la côte du Groënland et surtout la prétendue mer libre du pôle.
Le 20 juillet, on tâcha de rallier la Hansa, qui s'était de nouveau séparée. Nous l'avons dit, un signal, mal interprété par elle, à cause de l’obscurité du temps, l'éloigna pour toujours. Cette mé- 1h prise fatale eut de terribles conséquences pour la 1 Hansa, ainsi qu’on le verra plus loin.
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ir le pont * Nous allons, par un double récit, raconter ce ‘criture la s. qu'il advint d’abord à la Germanie, ensuite à la 4 Hansa :.
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msa, qui 4 Le 27, à onze heures du soir, le ciel s'éclaircit,
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e l'obscu- à 1 La relation des deux voyages de la Germania et de la
: 3 Hansa n’a pas été traduite en français ir extenso, mais par
zelie mé- ‘a longs extraits, dans le Tour du monde (27e et 28e volume):
pour la : C'est cette traduction que nous avons sous les yeux pour rédiger l'analyse imparfaite qu’on va lire.
}} et l’on eut pour la première fois le magnifique : spectacle du soleil de minuit éclairant de ses L rayons obliques tout ce paysage de glace. Le capi- 4 taine Koldewey décrit l'apparition fantastique des icebergs, avec les formes étranges et variées. Nous les avons décrits ailleurst.
La nouveauté et la grandeur des impressions se refléchissent sur le langage du rapporteur, qui acquiert à son tour un singulier éclat, même à travers une traduction qui l’atténue. « La mer, d’un calme plat, reflétait nettement tous les objets. Sa couleur présentait les tons les plus variés. Sous les nuages, elle passait par toutes les teintes, depuis le noir foncé jusqu’au safran. Sous l’azur, elle brillait d'une transparence verdätre. La partie des glaçons éclairée par le soleil avait une couleur rose.tendre, le côté ombré des blocs À offrait les nuances les plus délicates du bleu et À du violet. Et comme le tout était estompé! Ce sont là des effets d’une splendeur admirable, que ÿ peut seul produire le soleil de minuit dans les régions boréales.
« Tous les bruits s'étaient éteints à bord du navire, où nos hommes se livraient au repos.
Quant à nous, sans éprouver la moindre fatigue, nous errions sur les glaçons avec une sensation de plaisir ineffable. Quelque gros bloc venait-il, dans notre promenade, à nous dérober la vue de 4 à / notre bâtiment, le seul objet qui nous attestât 4
1 Voir notre volume Voyages à la recherche de Franklin.
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l'existence de l’homme, alors, livrés sans partage aux impressions extérieures et à nos pensées, nous étions comme écrasés par le sentiment de cette solitude et la plénitude de cet abandon. »
Cette solitude ‘ist parfois troublée par une sourde détonat'on, par un craquement inusité. C'était un iceberg qui, sous la double action du soleil qui minait «es fla:cs et de l'eau qui léchait incessamment sa jase, se disloquait en lourds morceaux plongeant dans le gouffre. D'autres fois c'était un bruit d’une autre nature : une troupe de narvals venait respirer à la surface de l’eau, puis soudain replongeait en produisant ce froufrou singulier, cette sorte d'éboulement qui a frappé tous les voyageurs.
Koldewey signale aussi les effets du mirage, phénomène qui, nous l'avons déjà remarqué, se produit dans les régions polaires, aussi bien que dans les déserts brûlants de l'Afrique. Un navire à l’ancre, dans les glaces, lui apparut. C'était l’image réfractée de l'Hudson, qu'il «vait vu quelques jours auparavant et qui reposait au milieu des glaces, non loin de la Germania.
Pourquoi faut-il qu’un pareil phénomène ne lui ait pas fait découvrir la présence de la Hansa, qui mouillait près de la Germania, sans que celle-ci s’en doutät le moins du monde?
Nous ne suivrons pas jour par jour le rapport du capitaine Koldewey; mais nous nous contenterons d'en rapporter les circonstances et les accidents les plus mémorables,
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il Le 3 août, par 7418’ de latitude nord et 16° 6’