‹ Les suisses et Genève (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · IS · texte numérisé non relu

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siez provisions nécessaires quand il viendroit à cela que l'on vous voulût faire la guerre, que vous puissiez faire résistance à vos ennemis; car pour les dangers esquels nous sommes par aventure ne vous pourrions être en aide ni secourir pour tant que ce n'est chose raisonnable que dussions délaisser nos pays, étant en danger de guerre, pour vous secourir. Sur ce veuillez, comme nécessité le requiert, bien délibérer, aviser et pourvoir. Dieu soit garde de vous ! »

Tout en nous remettant à la garde de Dieu, les Bernois insistaient pour que les Genevois ne tardassent pas plus longtemps à s'acquitter de la somme qu'ils leur devaient. Mais il était très-difficile de satisfaire alors à cette demande. Le 23 mars, le Conseil écrit à MM. de Berne pour les prier d'avoir patience quant à l'argent. « Et qu'il vous plaise, disait-il en terminant, avoir toujours votre bon, pitoyable et paternel regard sur nous. »

A plusieurs reprises déjà le Conseil avait fait sommer les citoyens qui avaient abandonné la ville de venir rendre compte de leur conduite. Comme ils n'eurent garde de répondre à cet appel, le Conseil fit protîlamer, le 2 avril, les noms de tous les citoyens résidant à Peney, afin de faire leur procès; ils se trouvaient au nombre de trente. On ne s'en tint pas là. Comme on soupçonnait les parents des fugitifs de leur fournir des renseignements sur ce qui se passait dans la ville, le Conseil décida, le 6 avril , de fermer toutes leurs maisons et de donner ordre à leurs familles de quitter la ville dans un délai de six heures. Dans le nombre des femmes ainsi proscrites se trouvait la veuve de Phil. Berthelier qui

avait épousé en secondes noces un des principaux peneysans, Bezanson Du Mur.

Le nombre des gens de guerre grossissant à Peney, la garde fut faite avec plus de soin. «On rapporta, disent les Registres, le 9 avril, qu'un prêtre nommé Pottu refusait de faire le guet, et qu'il avoit dit : Je vous verrais plutôt tous crever que de faire le guet. Ordonné que M. le lieutenant en informe et qu'il le mette en prison. »

Le 22 avril, le Conseil écrivait à Berne: «Avons su la prise de cinq vaches prises à du Marsey notre bourgeois, et aussi qu'ils ont pris deux compagnons venant en cette ville des pays de France ; l'un l'ont dépouillé et torturé, tondu les cheveux en croix et rasé la moitié de la barbe, puis être bien tourmenté, l'ont envoyé nu pour ce qu'il venoit à Genève ; l'autre, l'ont plusieurs jours retenu en arrêt. Nous n'avons pû tenir nos gens qu'ils n'aient fait sortie. Aujourd'hui ils sont sortis au malin et ont amené le confesseur d'iceux de Peney pris à Bernex lequel détenons. »

La Dispute. Triomphe de la Réforme.

Dans presque toutes les villes imporlanles de la Suisse c'était par une dispute publique que la question religieuse demeurée longtemps en suspens avait été tranchée. On ne saurait s'étonner que les Réformés genevois, dont la confiance s'accroissait tous les jours, aient alors songé à mettre la dernière main à leur œuvre en provoquant cette épreuve décisive. Ils eurent l'habileté dans cette occasion de ne laisser percer aucune suggestion étrangère et mirent en avant un enfant de la cité , Jaques Bernard, ancien Cordelier , converti depuis peu aux idées évangéliques.^ «Le 23 avril, disent les Registres , frère J. Bernard de l'ordre des Mineurs présenta certaines propositions chrétiennes sur lesquelles plusieurs errent , lesquelles il dit qu'il soutiendroil en une dispuli' publique, afin que les

i La conversion de J. Bernard était d'assez fraîclie date. Le 24 février de l'année 1534, nous voyons Farel et Viret le dénoncer au Conseil parce qu'il a traité le premier de schismatique, et le 4 mai de la même année il est mis en prison pour avoir battu Jaquemette Moutonnier qui chercliait à détourner une femme connue pour sa conduite légère d'entrer au couvent des Cordeliers.

errans connoissent mieux la vérité, eu invitant les savants à venir en cette ville, pourvu que nous le luy permettions. On les fit lire par notre secrétaire, et après mûre délibération, il nous sembla que nous ne devions pas empêcher le dit frère Jaques de soutenir sa dispute, c'est pourquoy on le luy permit ; et afin que les gens d'église étudiassent cette matière avec plus de diligence, on luy dit qu'il signifiât ces choses à iMM. du Chapitre de St-Pierre. »

« Les sindicques et Conseil de Genève, dit Froment, ont voullu davant toutes choses bien espionner les esprits, si esloynt de Dieu ou non , et vrayment entendre par disputes, si ce que les prescheurs disoyent estoit véritable et si le pourroynt prouver ne maintenir par la Sainte Ecrilure publicquement davant tout le monde , et après avoir vrayment entendu qui auroit le droict, ou le tort, faire comme aulcuns bons Roys d'Tsrael et de Juda avoynt faict, avant que extirper et annichiler l'ydolàtrie de leur peuple. »

Mais, loin d'être absorbés par les préparatifs de cette joute théologique, les citoyens avaient les yeux constamment ouverts sur les desseins de leurs ennemis.

«Le 4 mai, les archers donnèrent cent florins pour achever le boulevard de derrière l'escole, et on dit à A. Rilliet, prieur df* la confrérie des archers, qu'il vendît les meubles de la dite confrérie pour les employer au dit boulevard. »

Un violent incendie avait détruit le 18 avril près de trente maisons dans la ville de Berne. Les Conseils de Genève ne furent pas plutôt informés de ce désastre qu'ils chargèrent, le 5 mai. Ami Porral d'offrir 50 écus , en le priant d'excuser la vilfe de ce qu'elle ne faisait pas davan-

tage, vu les circonstances. L'excuse était assurément légitime ; car le jour même où les chefs de la cité transmettaient ce message, ils préparaient un effort vigoureux pour s'ôter du pied une épine qui les blessait cruellement, en se rendant maîtres du château de Peney.

«Le 5 mai, après souper, on assembla le Conseil au sujet de ces traîtres qui sont au château de Peney qui ne cessent de dérober partout nos biens ; on expose que nous devrions envoyer au dit château des gens et de l'artillerie pour faire en sorte que cette place fût prise avec ces larrons, et que nos citoyens qui y sont détenus fussent délivrés. C'est pourquoy, par une meure délibération du Conseil, on avisa que si No. Ant. Bischof commissaire de Berne trouve à propos d'y aller, on prendra de l'artillerie autant qu'il sera nécessaire, et de chaque compagnie de la ville des hommes armés autant qu'on le trouvera bon, avec de la munition suffisante, et qu'on ira attaquer le dit château, et on le prendra par force si on peut, et on amènera ces traîtres. Et afin qu'on puisse plus promptement choisir ceux qui iront à cette expédition qu'on fasse tout à l'heure une crie que tous les hommes de la ville porlans armes se trouvent chacun sous son capitaine avec ses armes, et que tous les étrangers soient enfermés en leur logis. ^ >

Mais le succès ne récompensa pas cette audacieuse résolution.

« Ceulx de Genève, dit Froment, y sont allés avec mille hommes de guerre et menoynt deux pièces d'artillerie

* Reg. des Cons.

— 139 — (1535) pour battre ce chasleau et force balles de laynes. Et si baillèrent les assauk requis en tel affaire, en sorte que eulxqui esloynt dedans furent fort estonnés au premier assaull; car le boullet delà grosse artillerie frappa au dedans jusques à la cuysine, et pensoyent ces Peneysans estre prins pour ung cop, ce que eussent esté si ceulx qui debvoynt mettre les eschelles de bon matin eussent faict leur debvoir, mais furent tardifs. Cependant ceux du chasteau reprindrent courage et se mirent tous en deffense et a sonner le tocsin pour bailler signe aux autres ennemys circonvoysins pour leur venir au secours. Ce voyant, François Chamoys, citoyen, tira d'ung cop d'acquebute et rompit la cloche, si que ne pouvoit plus sonner, ne estre ouïe de loing, pour assembler les ennemys. Mais faysans la batterie, la principale pièce d'artillerie de ceulx de Genève rompit au premier cop, que blessa plusieurs de Genève ; et ceulx du chasleau aussi avec leur artillerie en blessèrent. Ce considéré, ceulx de Genève se retirèrent ; car le chasteau estoit trop fort. »

« Eux, dit Jeanne de Jussie, se voyant ainsi avoir du pire, et qu'ils perdoient la veue du chasteau pour la fumée du canon, se jeltoient à terre, et soudain retournèrent bride contre Genève. Et ceux du chasleau pour plus les mocquer et vilipender, montèrent aux créneaux et prindrent un grand verre de vin, puis deux à deux se promenant ils crioient à haute voix : Canailles de Genève, allez, allez ouïr vostre messe parrochiale en ceste solennité de nostre Rédemption, ou bien si voulez venir boyre au chasteau de Pigney , venez plus près, car voicy de quoy. »

Les Genevois avaient eu un des leurs tué et un autre blessé grièvement. ^

Malmenés par leurs ennemis, les Genevois éprouvèrent encore le désagrément d'être traités par leurs amis comme des enfants indisciplinés et étourdis. Le message suivant leur fut adressé par le Conseil de Berne le 1 4 mai : «Nous sommes été avertis par notre commis Ant. BischofF de l'assaut qu'avez fait à ceux dePeney, lequel nous déplaît grandement, et nous merveillons fort qu'ayez osé entreprendre tel cas. Tandis que nos alliés et nous prenons grand peine à mettre quelque bon ordre en vostre affaire, vous, sans aulcune con>ideration, allés commencer telle esmolion. Nous eiissions bien pensés que eussiez euz meilleurs advis que de inciter tousjours vos ennemis, dont ne sauroit venir bien, sinon tout mal. Pourquoi nous admonestons de vous déporter de telles invasions et de vivre en paix. Si ne nous voulés en cecy croire, vous certifiions que retirerons les mains d'avecque vous, et ne nous meslerons plus de votre afîayre et ce qu'aurez entrepris sans nous, le finirez sans nous aussi. Parlant, avisez à votre profit. »

^ Le 18 mai, on donne à la veuve de J. Nicod tué devant Peney trois coupes de blé, pour nourrir ses enfants. Le 23 juin, on paie 2 écus à A. Chapuis qui a guéri le meunier Meslier blessé à Peney. On ne sera pas fâché d'apprendre que nos concitoyens devant Peney avaient trouvé le moyen de se rafraîchir ; c'est ce que constatent les Registres à la date du 12 mai : «Pierre Gallatin vient dire que lors de l'assaut à Peney, le jour de l'ascension de notre Seigneur, nos gens ont bu environ un bon tonneau de vin chez lui ; le trésorier a l'ordre de le lui payer. »

Si ce langage était net, il était assurément fort peu réconfortant.

Les Bernois écrivaient au duc, le même jour :

« Illustre Seigneur , nous avons été avertis par notre commis d'une sortie qu'ont faite nos combourgeois de Genève ces jours passés sur ceux de Pigney de laquelle avons été fort déplaisans et voudrions icelle fût ét('' entrelaissée, combien aux dits nos combourgeois soit chose fort intolérable souffrir de leurs propres sujets fugitifs qu'ils les doivent ainsi continuellement molester et affliger, soit en détenant leurs citoyens, occupant les passages et chemins qu'en autres affaires. »

L'échec éprouvé devant Peney empira la situation des citoyens et les contraignit à de nouveaux efforts. On résolut de pousser plus vivement la démolition des faubourgs^, on disposa de plusieurs des cloches de la ville pour refaire la pièce d'artillerie qui avait été rompue. Une mesure énergique fut prise le 18 mai. «Parce que tous les jours ces traîtres qui sont à Peney ne pensent à autre chose qu'à piller les biens des bons citoyens, on avisa d'élire cinquante hommes qui sortiront contr' eux, lesquels on nourrira chez les citoyens, assavoir pendant quinze jours chez cinquante, et ensuite un pareil temps chez d'autres. On nomma pour les conduire J. Lambert et Henri Dolens. »

« Le 28 mai, Fr. Rosset capitaine de la porte de Rive et d'autres citoyens disent qu'ils vouloient commencer leur boulevard dans trois jours et demandèrent qu'on leur

' 18 mai. v< On parla de la démolition des faubourgs, et on donna un rôle au sautier de ceux à qui il fera commandement d'abattre leurs maisons. » [Reg. des Cons.)

donnât l'argent de six bourgeois et les charivaris de leur quartier, ce qu'on leur accorda. ^ »

Ami Porral était tenu au courant de toutes nos tribulations. Le 15 mai, le Coitseil lui écrivit : «Il y a dix mois passés que nous n'osons sortir ni aller quérir notre bien étans délaissés de tout le monde, et nous n'osons suivre la taille qu'avons commencée pour faire argent, craignant que le peuple ou une partie ne s'en aille et ne se désespère. Que leurs Excellences aient pitié de nous!» — «Samedi passé, écrivait le Conseil le 19 mai, furent faites grosses cries à Gex, sous peine d'être pendu, de ne pas faire aide ni confort à ceux de Genève, mais que chacun doive être prêt à sonner les cloches pour mettre bas ces luthériens. Nous avons apperçeu comment leur arrivent de jour en jour gens, principalement couiouvreniers ; mêmeraent samedi dernier il est arrivé encore 20 arquebusiers de Bourgogne et étoit avec eux le laquais de l'évêque et disoit entr' autres que «dedans peu de jours Genève seroil détruite et qu'on n'y laisseroil pierre sur pierre. ^ » — Le 26 mai, le Conseil écrit : «Messieurs nous écrivent que nous ne devons rien innover. Nous ne savons comment leurs Excellences entendent le mot innoveVy vù que nous ne cherchons sinon nos sujets qui nous robent le nôtre. »— Le \ " juin le Conseil mande qu'il n'a pas pu envoyer des députés à la Journée de Baden «parce que de Lausanne jusqu'à Versoix , par tous les logis à gens, les ennemis regardent s'il passe des nôtres. » Le 3 juin, le Conseil écrit qu'on a saisi une lettre écrite par

* L. du 16 mai.

l'évêque à MichelGuillet et qui montre «commentée bon évêque et M. de Savoie s'accordent. » Le messager Jean Bien qui portait au Conseil des lettres de MM. de Berne en eût été dépouillé s'il ne les eût pas cachées dans son soulier. «Ceux de Peney, écrit-on le 4 juin, assemblent une garenne de larrons pour nous prendre notre récolte. »

Mais les Bernois ne prêtaient à ces doléances rrn'une oreille distraite ; a car, dit Froment, la chemise leur estoit plus près que la robe. » Genève présentait alors l'aspect d'un camp, si l'on en peut croire celle description de Froment :

« Les souldiers aussi et ceulx qui alloynt es hallarmes estoient tousjours prestz és armes et pour eslre plus promps les pourtoynt au sermon , auquel estoynt fort diligens à ouir presches ; mais quand venoit une halarme, hommes et femmes y estoynt desia si accoutumés que personne ne se mouvoit du sermon, sinon les souldars et les gendarmes qui sourloyent dehors, tous armés avec leurs arnoys sans fayre nul bruict ne trouble. El ainsi, d'une main on avoit les armes et de l'aultre les instruments pour travailler sus les murailles aux terraux ; hommes, femmes, filles et jeunes enfans , ung chascun selon son pouvoir y faysoit son debvoir. »

Au milieu de ces préoccupations guerrières, la question religieuse s'acheminait vers un dénouement qui ne pouvait plus se faire attendre bien longtemps.

Le 10 mai, le Conseil s'occupa des miracles qui se faisaient dans la chapelle de Notre-Dame- des-Grâces (il s'agissait d'enfants que les Augustins prétendaient avoir le pouvoir de ressusciter). Les syndics se rendirent au

couvent et défendirent aux religieux de recevoir désormais des enfants morts.

Des défections individuelles annonçaient la débâcle prochaine. «Le 20 mai, nous disent ]es Registres, Enable qui a été religieux de Sl-François et qui a quitté son couvent à cause des abus, demande quelque chose des biens du couvent pour apprendre le métier d'ft.fco/^er (cordonnier). »

Le 26 mai, M. de Bonmont demande au nom des chanoines l'autorisation de céh'brer la Fêle-Dipii à la manière accoutumée par une procession générale. Le Conseil des Deux Cents répondit unanimement que comme la convenance de cérémonies de cette nature devait être débattue dans la conférence projetée, toute procession publique serait ajournée jusqu'à ce que les juges de la dispute eussent prononcé ; mais on ne s'opposa point à ce que la procession se fît dans l'intérieur des temples.

Cependant les magistrats mettaient tout en œuvre pour donner une grande solennité à la dispute projetée. Tous les ecclésiastiques, les membres de l'ordre des Cordeliers dans tout le diocèse et notamment les chanoines avaient été prévenus et spécialement invités à prendre part aux débats. Le 29 m.ii , le Conseil élut huit commissaires pour diriger la dispute, et quatre secrétaires appartenant aux deux opinions furent chargés d'en rédiger le compte rendu. La dispute fut publiée à son de trompe; une entière liberté de discussion était garantie.

Le 1®'"juin, Bernard parut, assisté de Farel et de Virât, et don[ia lecture de ses thèses. Mais, à vrai dire, les premiers éléments d'une dispute faisaient défaut, à savoir les

contradicteurs. L'éveque et le duc avaient sévèrement interdit à tous leurs ressortissants d'assister à la conférence. On offrit bien à Furbily de le tirer de prison afin qu'il pût plaider la cause de l'Église catholique ; mais le dominicain, qui avait appris à ses dépens à se défier des entraînements de sa parole, se refusa absolument à faire de nouveau parade de son érudition. Les syndics, à ce que nous apprend Jeanne de Jussie, se rendirent au couvent de Sainte-Claire pour enjoindre aux religieuses d'assister à la dispute. La mère abbesse résista à ce commandement avec une très-grande fermeté , remontrant « que ce n'est point le métier des femmes de disputer. » On finit par laisser tranquilles les sœurs ; mais le pèreconfesseur, qui n'avait tenu aucun compte des sommations qui lui avaient été adressées, futconduità la dispute par quatre sergents.

Farel , que cette abstention générale contrariait fort, pressa le Conseil, le 8 juin, de contraindre les prêtres à paraître au colloque. On se contenta de renouveler l'invitation. Enfin, deux champions se mirent sur les rangs ; mais ils étaient peu redoutables l'un et l'auli-e ; l'un était le prieur du couvent de Palais, Jean Chapuis ; l'aulie un étranger, Caroli, vieux docteur de Sorbonne.

On ne tarda pas à se convaincre que ces deux personnages avaient fort peu de consistance. Caroli se déclara convaincu par les arguments de Farel ; Chapuis, au bout de quelques jours, allégua les ordres de son supérieur qui le rappelaient à Besançon , et plus tard il abjura également le catholicisme.

Il n'est pas sans intérêt d'observer que ce fut dans le Tome IL 10

cours de la dispute de Genève , le 4 juin, que parut la première édition française de la Bible imprimée en Suisse. Cette traduction, due aux soins d'Olivétan , sortait des presses de Pierre de Vingle à Neuchâtel.

L'évêque n'avait pas attendu l'issue de la dispute pour dénoncer de nouveau la rébellion obstinée des Genevois, et le 13 juin la sentence suivante, datée d'Arbois, était publiée en son nom :

« Causant les erreurs qui s'engendrent en la cité de Genève par les prédications et doctrines d'aucuns prêcheurs luthériens, faux interpréteurs de la sainte Évangile, prévaricateurs de nostre ancienne sainte foi catholique et commandements de nostre sainte mère l'Église, supportés et maintenus par les sindiques et aucuns citoyens bourgeois et habitants en ladite cité, qui par admonitions gracieuses qui leur soient été faites ne se sont voulus amander ni corriger, ains ont renoncé tous les saints sacremens de notre sainte mère l'Église, marié les prêtres et religieux, abattu et mis à terre les croix, images de Notre Dame, Saints et Saintes du Paradis et les églises, voulant du tout annihiler la chrétienté et mémoire de nostre Rédemption, la passion de notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ. Voulant obvier que l'infection de telle méchante secte luihérienne ne soit semée hors la cité et diocèse de Genève, par la conversation, fréquentation et familiarité que l'on pourroit avoir avec ces dits faux et méchans prêcheurs, prophètes de l'Ante-Christ, et aussi sindiques, citoyens, bourgeois en ladite cité , fauteurs desdits faux prêcheurs, l'on admoneste de la part de très Rév. Père en Dieu, Mgr. l'Évêque et Prince de Ge-

nève toutes manières de gens de quelque état, condition et prééminence qu'ils soyent, que dt^ cette heure en avant ne soient osés ni si hardis parler, converser, marchander, servir, donner faveur ni aide auxdits sindics, prêcheurs, citoyens, bourgeois et habitants en ladite cité, secrètement ni publiquement, par soi ni par autrui, aller ni venir en la dite cité sous peine d'excommunication et de 25 livres à devoir payer sans aucune rémission, la moitié à la partie qui les accusera et l'autre moitié au procureur fiscal de nostre dit seigneur de Genève pour un chacun faisant du contraire; et ce durant le tems que lesdits faux prêcheurs seront en ladite cité, et jusqu'à ce que eux et lesdites erreurs soient déjettées, et que tous soient retournés à nosire sainte mère l'Église, et qu'ayons autre mandement de nostre dit seigneur de Genève. »

Les promoteurs de la dispute étaient impatiens de recueillir le prix de leur facile triomphe; à leurs yeux, la recoimaissance officielle du nouveau culte devait être la conséquence immédiate du tournoi théologique qui venait d'avoir lieu. Le 28 juin, Cl. Bernard et plusieurs autres citoyens entrent au Conseil, ils exposent qu'il a été clairement établi par la dispute publique que les images, la messe et les autres inventions humaines doivent être abolies , et cependant les adversaires de l'Evangile s'en vont disant partout que la dispute n'a pas été sérieuse ; ils demandent donc qu'on prononce une sentence. Mais une telle précipitation n'entrait point dans les convenances du Conseil ; il répondit tranquillement que lorsque les secrétaires auraient achevé de mettre au net les actes de la dispute, il verrait ce qu'il y aurait à faire.

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En attendant, l'autorité continua à sévir contre les destructeurs d'images. «Le 3 juillet, Jaques Pattu ayant été trouvé détruisant les images qui sont devant la chapelle de Notre-Dame du pont du Rône, fut condamné à trois jours de prison au pain et à l'eau et à l'estrapade, pour donner exemple aux autres. »

Au reste, les magistrats se trouvaient alors en présence d'affaires plus urgentes que la réglementation de questions ecclésiastiques. Tous les jours ils apprenaient quelque nouveau méfait commis par les Peneysans; la correspondance suivie qu'ils entretenaient avec Ami Porral témoigne de tout ce qu'ils eurent à endurer.^

Le 22 juin, le Conseil écrit à son ambassadeur • «C'est terrible chose que la matière se prolonge ainsi de jour en jour, el cependant sommes enserrés par nos ennemis que n'osons sortir et nous sotit pris nos biens, battus et tués nos gens, non seulement les nôtres, mais encore ceux qui cultivent nos terrées.» Le 24 juin, le Conseil cite les noms de plusieurs Genevois qui ont été grièvement blessés, et il ajoute: «Ils tiennent tellement tous les passages que nous ne savons qu'en dire, vu que n'osons bouger, sinon crier miséricorde à Dieu, voyant ainsi le nôtre dépréder

1 Vasdel s'était alors rendu à Berne pour appuyer de son crédit les démarclies de Porral. Il écrivait le 12 juin ; «Il vous plaira avoir bon espoir en Dieu ; car Dieu et Messieurs ne vous laisseront pas. J'ai entendu que MM. des Ligues veulent maintenir MM. de Berne jouxte le contenu de Payerne que sera notre bien. Hier a été jouée l'histoire de David qui tua Goliath. Je prie Dieu que notre Goliath puisse tantôt être tué afin que ses adhérents nous puissent laisser , et Dieu vous donne toujours constance et patienre ! »

— i49 — (1535) el emporter. » Le 26 juin, le Conseil lassé de ne recevoir d'autre réponse du gouvernement bernois que de perpéluelles exhortations au calme el à la prudence, écrit à Porral :

« Nous eussions bien pensé eussions quelqu'aulre confort que de dire: prenez patience, vu que nous sommes si maltraités de tous côtés, assiégés de manière que nous ne pouvons sortir la tête , el sont les vivres étroitement défendus el par eau et par terre et les chemins tant serrés que l'on ne sauroit plus dire. Les ennemis recueillent tout notre bien jusqu'à ras les portes, dont petits et grands crient par la ville que c'est pitié le voir et ouïr. Car, depuis que les traîtres se sont aperçus que nous n'osons sortir de peur de déplaire à l'Excellence de MM. de Berne, ils ont fait pis que par avant, et tant que n'est plus question que nous le puissions ainsi tolérer, mais serons contraints (et dussions-nous être perdus) de sortir sur ces larrons qui nous robent ainsi le notre et nous prennent nos gens et nos bêtes. Toutefois avons avisé que devez un bon coup prier l'Excellence de MM. de Berne qu'il leur plaise se vouloir contenter que, si nous voyons nos ennemis tant approcher, nous leur puissions sortir dessus pour les garder de prendre le notre. Autrement leur plaise nous donner quelque confort pour entretenir notre pauvre peuple qui ne peut plus endurer tant de maux. »

Le 29 juin, le Conseil expose de nouveau à Porral la détresse de la cité :

«Très cher frère, nous sommes tous les jours tant affligés de ces fugitifz qui sont à Piney, que c'est une chose impossible à racompter. Il pleut à leurs Excel-

. lences , tantost après l'Ascention nous rescripre que nous nedeubsions point sortir; et pour ce n'havons jamais d'empuis bougé, mais sommes demeurez. D'empuys lesdits de Piney n'hont jamais cessé de nous faire mal et beaucoup pire que par avant, prys de noz gens, de noz biens, les vaches de noz borgois aux montaignes, pris nos chevaulx, battu les femmes et tué une pouvre femme à Signy près Gex. Ung homme de bien, Parisien, nommé Pierre Gardetz, estoit venu en Genève, luy, sa femme et son mennaige, demeurant en icelle. Il heubt quelques nouvelles de Parys ; pourquoy pour ses affaires volu aller jusques là, et se parly le vingt et deux de ce moi de Juing. Quant il fust au sortir de Gex, il fust prys et mené à Piney hier, que fust 28 dudit Juing, l'anviron cinq heures après midy. Lesdils de Piney, pour monstrer leur maulvaise volonté etinhumanité, firent icelluy homme de bien morir au feuz, et le bruslarent, pour ce qu'il se tenoit en Genève et aloit au sermon oyr l'Evangille ; par où se peult entendre comment ils feriont à ceulx qui sont de Genève. Nous sommes informé que le pouvre patient fust constant en la foy et endura volentier, et pria Dieu qu'il leur pardonasse , disant : « Vous me faictes morir, pour ce que j'ay presché la parole de Dieu, et m'avés contrainct à renuncer la pure parole de Dieu. Je crie Dieu mersy et luy prie qu'il vous pardonne la tirannieque vous faictes en moy.» — Pourtant, recorrésà l'Excellence do Messeigneurs, leur remonstrerés le cas, et les supplierés leur plaise nous escripre , qu'est ce qu'il leur plaict que nous faisons. La chose est tant dure à porter, que c'est pitoyable , et nous ne sçavons plus que faire, mais

sommes en grosse désolation. Pourtant, en grand et petit Conseil, suppliez-les, qu'il leur plaise nous ayder à ceste heure, car il nous est besoing. Prians Dieu qu'il lui plaise vous donner bonne prospérité. »

Le 14 juillet, le Conseil notifie à son ambassadeur de nouveaux actes de violénce commis par les Peneysans, et Porral est chargé de transmettre au Conseil de Berne les respectueuses représentations que voici : « Sur ce que vous a plû nous faire écrire par notre ambassadeur, ne vous saurions donner autre ni meilleure déclaration de notre supplication, sinon que de toujours vouspriercomme l'enfant bien appris qui quand son père lui demande : Comment le veux-tu? répond: Ainsi quil te plaira, assavoir de nous être bénignement en aide selon votre bon plaisir et discrétion, comme ceux qui mieux savent ce qui au patient est nécessaire que le patient même; de quoi de rechef affectueusement vous supplions par l'honneur de Dieu et par charité, afin que ne soyons totalement détruits et contraints d'abandonner le lieu et nos pauvres frères chrétiens ne meurent en la prison. Néanmoins soit faite la volonté de notre Père lequel prions nous doiiner patience aux. afflictions qui d'heure en heure nous croissent et à Yotre Excellence pouvoir et vouloir d'assister à tous pauvres affligés pour l'Évangile, de bonne heure. »

Le 18 juillet, nouvelle missive des syndics aux cantons suisses qui ont adjuré les Genevois de ne se livrer à aucun acte d'hostilité : «Si provoqués de toute manière nous remuons seulement le doigt {vel digitum moverimus) ou nous éloignons de la ville de la largeur d'un ongle [vel

latum unguem ah urbe excesserimus] sans faire dommage à personne, nous sommes dénoncés auprès de vous, nos ennemis s'écrient que nous bouleversons le ciel et la terre [clamitant nos cœlum terrœ miscuisse], nous imputant les méfaits dont ils sont eux-mêmes coupables. »

La lettre qui suit nous dépeint la difficulté que les citoyens éprouvaient à s'approvisionner •

« Depuis les dernières lettres et cries en Genève n'est point venu un sac de blé au marché ni une cherrée de bois, là où à St-Gervais, au Bourg-de-Four et parla porte de Rive venoienl deux fois par semaine plus de deux à trois cents cherrels de bois. N'est venu besteage que soit sinon un jour que fut amenée une vache par un homme du mandement de Vernier nommé Charrot, lequel la vendit pour 8 florins. Quand il s'en alla et fut passé le pont d'Arve, le châtelain de Ternier le prit et lui fit payer 20 florins. Des œufs, du beurre, du fromage, il n'en vient point, si ce n'est des granges et maisons qui sont dedans ou quasi en h franchise; encore faut il que ceux qui en apportent, tant près soient-ils, partent de nuit. ^ »

Les Peneysans, de leur côté, non seulement opposaient à ces plaintes des Genevois des dénégations formelles, mais encore cherchaient à se présenter comme des victimes, et réclamaient à leur tour la protection de Berne. Voici ce qu'ils écrivaient, le 19 juillet , aux Conseils de Berne.

«Le 17 de ce mois sont arrivés ici deux de MM. vos ambassadeurs lesquels ont fait de la part de vos Excellences remonstrances sur certains plaintifs faits contre nous, dont sommes été ébahis qu'il y ail personne si pré-

1 Coll. Galifîe.

— 153 — (1535) somptueux d'ainsi informer vos Seigneuries contre vérité; car de tou^ ce que vous ont déclaré disant par nous être fait, n'y a nulle vérité.

«Magnifiques et très redoutés Seigneurs, voussupplions et requérons humblement, comme pauvres désolés, ayant notre confidence en vos Seigneuries comme à nos propres pères et protecteurs, avoir égard sur nous et nous garder et préserver en notre bon droit plutôt que ceux qui par leur mauvais gouvernement gâtent totalement une si noble et bonne ville de Genève. Aussi à peine y peut demeurer nul homme de bien; mais les gens de bien en sortent de jour en jour par la grande tyrannie que font ceux qui gouvernent, tant aux personnes qu'ils font mourir à tort et sans cause, contrevenant totalement aux franchises de la ville, comme par la destruction des biens qu'ils font gâter et piller par un las de gourmands, bannis de France, que autres méchans qui se sont retirés léans. » Cette requête est signée: Vos très humbles serviteurs et combour geais de Genève dpmeurant au chastel de Pigney.

Les citoyens donnèrent essor à leur exaspération en poussant avec la dernière rigueur les poursuites entamées contre les traîtres.

Le 4 juin, on donna lecture en Deux Cents de la sentence portée contre quatre des Peneysans inculpés d'avoir pris part à l'attaque du 30 juillet de l'année précédente :

« Par icelle notre définitive sentence prononçons et sentencions iceux F. Du Crest, Th. Moine, J. Levrat et Jean Blanc, pour leurs démérites, devoir être pris là oii ils seront trouvés rière la cité et franchises de Genève et devoir être publiquement décapités et les corps mis en quatre

quartiers et iceux quartiers devoir être mis es quatre carrés hors de la ville les plus éminents, et ainsi doivent finir leurs jours pour donner exemple aux autres qui tel cas voudront commettre. »

Le 6 juillet, Fr. Espaula, citoyen, convaincu d'avoir essayé délivrer une des portes de la ville, fut condamné à avoir la tête tranchée, son corps mis en quatre quartiers, pendus en quatre gibets, et sa tête mise sur la pierre à Niton , «afin qu'on voye par quel endroit il promettoit aux ennemis de les faire entrer »

Quelques jours plus tard, le 13 juillet, on lut en Deux Cents le sommaire du procès contre les citoyens qui faisaient cause commune avec les ennemis de la cité, au nombre de 38. On arrêta qu'ils seraient condamnés à 300,000 écus d'or soleil, qu'on mettrait la main sur leurs biens, et qu'ils auraient la tête tranchée. Un seul des prévenus se trouvait au pouvoir de la ville, c'était Jaques Malbuisson. Les gens de Peney, afin d« sauver ce dernier , avaient offert de relâcher huit Genevois détenus captifs, si Malbuisson et sept autres des leurs recouvraient leur liberté. Mais les Genevois aimèrent mieux exposer les jours de leurs amis que d'épargner la tête de Malbuisson. « On résolut, disent les Registres, qu'attendu les crimes dont Jaques Malbuisson et les autres sont convaincus, il en fallait faire justice le plus tôt qu'il se pourroit, et que Dieu auroit pour recommandés les nôtres qui sont innocens. » Le 17 juillet, sa sentence fut prononcée par les syndics, et il fut exécuté sur la place du Molard. Le 14 juillet on avait exécuté la servante qui avait empoisonné Viret.

Les Bernois qui trouvaient toujours quelque prétexte pour se dispenser de venir au secours de Genève, étaient par contre prodigues d'ambassades. Le 20 juillet, le banderet Graffenried et Rodolphe d'Erlach déclarent au Conseil que leurs supérieurs ont sommé le duc d'avoir à réprimer les Peneysans , mais que ce prince nonseulement s'est vivement défendu d'avoir aucune intelligence avec les gens de Peney qui relèvent exclusivement de l'évêque, mais encore a exhibé des ordres formels adressés à tous ses officiers pour qu'ils ne souffrent dans ses domaines aucun Peneysan et s'abstiennent de vexer les Genevois en quoi que ce soit. Le Conseil répondit le jour même qu'il connaissait bien ces édits, mais que la ville n'en avait éprouvé aucun soulagement. On pria donc les ambassadeurs de réclamer un prompt secours. Le 31 juillet, le Conseil fait savoir à Porral que les Genevois et les marchands sont détroussés comme par le passé, et qu'on continue à intercepter les vivres. «Par tant est besoin que fassiez tout ce qui sera possible pour avoir aide et secours ; car si jamais en eussions besoin, c'est à cette heure. »

Près d'un mois s'était écoulé depuis la clôture de la dispute, et les choses demeuraient toujours dans le même état, le Conseil hésitait à franchir le Rubicon. Farel, que ces délais indignaient, résolut d'aller de l'avant, et le 23 juillet il prêcha dans l'église de la Madeleine. Le Conseil lui intima aussitôt l'ordre d'avoir à cesser ses prédications jusqu'à ce que les autorités de la ville eussent prononcé sur toutes les questions pendantes. Mais Farel ne tint aucun compte de cette défense, et le 30 juillet il répond au Conseil

qui l'avait mandé pour l'admonester : «Je vous prie. Messieurs, de faire des commandements justes auxquels on puisse obéir, de peur que je ne sois contraint de dire ce qui est vray, qu'il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes;» il demanda en même temps que l'affaire fût soumise au Conseil des Deux Cents. Le Conseil renouvela la défense de prêcher à la Madeleine et refusa de convoquer les Deux Cents.

Mais Farel, bien loin de reculer, se fit ouvrir le 8 août les portes de la cathédrale et y prêcha. «On appela maître Guillaume Farel, et on luy demanda pourquoy il avoit prêché aujourd'hui en la cathédrale de St-Pierre, puisqu'on luy avoit défendu de prêcher ailleurs qu'à St-Germain et aux Curdeliers. » Il répondit « qu'il s'étonnoit pourquoy on luy demandoit cela , puisque c'étoit une chose sainte et selon Dieu et son Evangile ; qu'il avoit demandé le Deux Cents, il y a quelque temps, lequel luy avoit été refusé ; c'est pourquoy il étoit allé dans le lieu où il avoit sçeu que le peuple éfoit assemblé pour ouyr l'Evangile ; il demanda encore le Deux Cents ^» Le Conseil lui ordonna de suspendre ses prédications à St-Pierre jusqu'à ce qu'il eût avisé.

Mais déjà les meneurs du parti réformé ne se croyaient plus tenus à respecter les lois. Le soir même du jour où Farel avait comparu, le Conseil fut assemblé parce qu'un certain nombre de citoyens avaient brisé des images dans la cathédrale.

Voici comment Froment raconte l'exécution dont la cathédrale fut le théâtre :

* Reg des Cons.

— i57 — (1535) v<Dieu suscita une vinlaine de petits enfans contre tout l'entendement des homnnes une dimenche, à Vespres, après que Farel eust presché à St -Pierre. Du temps que les prebstres chantoynt leurs Vespres, ces petits enfans, sans que personne y pensa rien, commencèrent à crier, à brayre et à urier comme les prebstres. Alors le Magnifique Mesgret (c'était un exilé français) dict à Baudichon : Certes cecy passe nostre entendement ; Dieu veull fayre quelque chose que nous n'entendons pas. Et soubdaiynement voicy venir Amy Perrin, Jehan Goulaz et certains aullres qui souventesfoys auparavant avoyent prié et requesté le Conseil de mettre bas les ydolles, ce que le Conseil n'avoit jamais voulu fayre. Lesquels voyans ces petis enfants faysans tel bruict contre les prebstres et se joyans de leurs marmousets, entrèrent dans le cueur du temple et à la présence des prebstres soubdaynement jettèrent par terre leurs ydolles. Et mes petits enfans à courir et à saulter après ces petits dieux et cryoynt à haulte voix joyeulx au peuple qui estoit arresté dehors l'Église : «Nous avons les dieux des prebstres, en vouUés vous ?» et les jectoynt après eulx. Et les prebstres à fouyr dehors du temple pensans estre perdus et à courir aux sindiques el des folles femmes de la ville à plourer et gémir, mauldissans ces cagnes qui ont destruict leurs bons Sainctz. »

Le lendemain la bande iconoclaste continua ses exploits au grand jonr.

« Le 9 aoust, on sçeut au Conseil que P. Vandel, Baudichon de la Maison neuve. Ami Perrin et autres en grand nombre alloient au son du tambour au couvent de Notre- Dame-de Grâces ; c'est pourquoy MM. les sindics ayans

pris leurs bâtons allèrent à eux pour leur faire défense de démolir ni gâter aucune chose; après quoy ils revinrent ei rapportèrent qu'ils avoient fait lesdites défenses par plusieurs foys, mais que. nonobstant cela, les susnommés avoient brisé presque toutes les images du couvent excepté l'image de Notre Dame qu'eux, les syndics, avoient apportée à la maison de ville. L'après disnée on ordonna qu'on mellroit deux preudhommes avec deux guets pour garder le temple de St- Pierre, de peur qu'on n'y dérobe quelque chose, jusqu'à ce qu'autrement en soit avisé. A cause du brisement des images par ces coureurs hier et aujourd'huy, on appela Amy Perrin, P. Vandel et Baud. de la Maison neuve, parce que c'estoit eux qui avoient conduit ceux qui rompoient les images. On leur demanda s'ils ne vouloient pas .obéir à la justice. Ils répondirent qu'ouy, et touchant le brisement des images, ils déclarèrent qu'il estoit vray qu'ils les avoient détruites, mais qu'ils ne croyoient pas avoir manqué en cela , puisque ces choses avoient été dressées contre la Parole de Dieu.^»

Le Conseil comprenant qu'il était impuissant à maîtriser le mouvement, se détermina à le suivre et à trancher le nœud qu'il aurait préféré défaire doucement.

Le 10 août, Farel , Viret et J. Bernard entrèrent au Conseil des Deux Cents qui avait été assemblé à leur requête et demandèrent instamment que le Conseil prononçât sur la dispute qui avait eu lieu en sa présence. Le Conseil, à la suite d'un débat animé, décida que les prêtres seraient convoqués pour justifier la

* Reg. des Cons.

messe et les images, et qu'en attendant la décision du Conseil sur ces deux points, la célébration de la messe serait suspendue, et on s'abstiendrait d'abattre davantage les images.

Le 1,2 août, on convoqua les religieux des couvents de Palais, de Rive, deSte-Claire et de Notre-Dame-de-Grâce. Après qu'on leur eut donné lecture du sommaire de la dispute, on leur demanda s'ils avaient quelque chose à répliquer et quelles raisons ils pouvaient alléguer pour le maintien de la messe et des image'î. «Les religieux répondirent l'un après l'autre qu'ils ne sçavoient rien répondre au sommaire de ladite dispute , mais qu'ils étoient gens simples qui avoient accoutumé de vivre comme leurs pères leur avoient appris, ne s'enquérant point de semblables choses; c'est pourquoy ils supplioient qu'on les laissât dans le service auquel ils ont été cy devant. »

L'après-dîner ce fut le tour des prêtres séculiers. Trois syndics et deux conseillers se rendirent en la maison du grand-vicaire Aimé de Gingins, abbé de Bonmont, où se trouvaient rassemblés plusieurs prêtres et chanoines. Les syndics, après avoir exprimé leurs regrets de ce que le clergé de la ville se fût abstenu de paraître à la dispute organisée par le Conseil, se disposèrent à donner connaissance du sommaire de la conférence. « Mais lesdils prêtres répliquèrent par l'organe de M. de Bonmont qu'ils ne vouloient rien ouïr de ce sommaire, ni de ce qui avoil été dit et prêché par Farel , mais qu'ils vouloient vivre comme ils ont accoutumé, supplians qu'on les laissât en leur manière de vivre.»

Ce jour où les magistrats usèrent de leur autorité pour

prohiber la célébration publique de la messe, la cause de la Réforme pouvait être considérée comme gagnée définitivement.

Lorsqu'on voit un clergé nombreux recourant pour loule défense à un silence obstiné et abandonnant sans coup férir le champ de bataille à des docteurs étrangers, il faut bien reconnaître que la théologie n'était pas alors fort en honneur dans notre cité. Il fallait certes un bouleversement bien radical pour que Genève devînt un centre théologique.

«13 août. On parle de trouver un moyen de mettre les affaires en bon ordre, principalement à cause de la messe que plusieurs requièrent qu'on permette, de crainte que le peuple ne fasse du bruit (Fuit locutum : si cessetur diceremessas, populus poterit mutinan.] Plusieurs disent que ce seroit mieux de laisser cetle affaire encore pour un peu de temps que de se presser à la régler, et qu'il faut attendre la volonté de MM. de Berne qui entendent mieux cela. On conclut qu'il vaut mieux surseoir à dire les messes que de les dire, car ce dernier parti risqueroit encore davantage d'amener du bruit. » Résolution caractéristique qui nous montre la majorité des Conseils, du commencement à la fin, se préoccupant assez peu de la vérité intrinsèque des opinions débattues, mais guidée avant tout par la considération de la paix publique.

Cherchons à nous rendre raison de la temporisation des Conseils dans les circonstances que nous venons de retracer. Nos magistrats, avaient-ils compris comme les autorités de quelques cantons suisses, tels que Glaris et les Grisons, comme quelques individualités bien clairsemées au

seizième siècle, que plusieurs Eglises peuvent vivre côie à côle dans le sein d'un seul Etal^ ? Cela n'est point impossible, et une pareille explication de la conduite des membres de nos Conseils serait bien honorable pour eux. Mais leur hésitation se molive d'une manière encore plus plausible par des considérations purement politiques.

Le duc de Savoie étroitement lié à l'évèque nous enveloppait jour et nuit de ses trames, Fribouig nous avait retiré tout appui, l'altitude de Berne était équivoque, le roi de France venait de faire une hécatombe de ses sujets protestants dans sa capitale. L'empereur Charles V, alors à l'apogée de sa puissance, supporterait-il une nouvelle brèche faite à l'unité de l'Égiise? Etaii-il prudent , dans ces conjonctures, de passer brusquement avec armes et bagages dans le camp de la Réforme? Certes, c'était là une fort grosse aventure, et les chefs de la république faisaient preuve de sagesse en cherchant à ajourner une résolution qui pouvait déterminer une recrudescence de danger.

Quoi (ju'il en soit, lorsqu'on voit les Conseils entraînés à toutes leurs résolutions décisives, tantôt par la pression des Bernois, tantôt par l'obse.-sion des prédicateurs, on est bien obligé de reconnaître qu'a leurs yeux les questions

1 Glaris est certainement le premier pays où li tolérance a été largement proclamée et pratiquée. v< Valentin Tschudi, dit M. Vulliemin , continua quoique marié d'être le prêtre des deux cultes , de se fairo tout à lous et de prêcher la ctiarité comme l'épreuve de la foi. Le même niailre d'école chantait à la messe et au prêclie. Brounner. pasteur à Betli^chwanden, allait à Lintlial faire l'office pour les catholiques trop peu nombreux pour avoir un prêche. >^

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