Tome II
LA LUTTE s'engage.
S'il était à l'époque dont nous retraçons le tableau une circonstance qui fût susceptible de déchaîner contre l'Église de redoutables tempêtes, c'était assurément l'exploitation des sentiments relij^^ieux des masses entreprise au profil de la caisse pontificale. On a peine à comprendre qu'après la leçon retentissante qui avait été infligée au saint-siége, les agents de la papauté aient commis l'insigne imprudence Je renouveler à Genève, en 1532, dans une ville étroitement alliée à des États protestants, l'expérience qui avait produit pour rÉ..,Mise des fruits aussi amers Ce fut pourtant ce qui arriva.
Au printemps de 1532, le pape Clément VII fit promulguer un Jubilé universel accompagné d'une émission d'indulgences. Le vicaire de l'évêque, M. de Bonmont, fitafïicher sur tous les piliers des temples ce grand pardon^ avec l'ériumération des conditions pécuniaires qui y étaient attachées.
Celle revendication du droit le plus exorbitant que l'Église se fùlariogé, fil sortir les Evangéliques de l'atti-
tude» réservée et passive d^ns laquelle ils s'étaient renfermés jusqu'alors. Le 8 juin, la proclamation du vicaire se trouvait remplacée par l'avis suivant : « Dieu, noire Père céleste, promet à chacun le pardon général de ses péchés, sous la seule condiiion de la repentance et d'une foi sincère aux promesses de Jésus-Christ. ^» La porlée d'une telle démarche était grave ; ce n'était rien moins que le drapeau delà nouvelle Eglise planté hardiment en face de celui de l'ancienne ; la population était mise en demeure de se prononcer entre deux systèmes dont l'opposition était crûment signalée.
On ne saurait s'étonner que l'apparition subite du placard évangélique ait provoqué une agitation qui se traduisit en voies de fait. Devant le porche de S' Pierre, un chanoine fribourgeois, Verniy, déchire le placard et le foule aux pieds ; à l'instant, un jeune homme, JeanGoulaz'^, s'avance el colle une nouvelle affiche sur les débris de la précédente. Vernly s'emporte et applique un soufflet à Goulaz qui, à son tour, tire son épée et blesse au bras le fougueux chf*noine. Au bruit de la rixe on accourt et les combattants sont séparés.
1 « Cette même année, ru mois de juin, dit Jeanne de Jussie, un dimanclie matin, certain nombre de mauvais garçons plantèrent grands placards en impression par toutes les portes des églises de Genève, esquels estoient contenus tous les principaux poincts de la secte perverse luthérienne, mais des bons chrestiens furent tantost arrachés. »
2 Jean Goulaz était connu, comme Baudichon, pour son caractère emporté et av-ut eu précédemment maille à partir avec l'autorité épiscopale. Voi i ce que nous lisons dans les Registres à la date du 1" mars 1526: « Après souper le Conseil s'assembla à l'occasion de J. Goulaz que l'évèque avoit envoyé
Les magistrats informèrent au sujet de ce tumulte et condamnèrent Goulaz à remettre 25 écus au chanoine Vernly. Mais ce qui montre qu'ils n'avaient rien trouvé de très-blâmable dans la conduite de Goulaz, c'est qu'ils le poursuivirent, non point pour avoir insulté la religion, mais uniquement pour avoir frappé Vernly. L'affaire ne fut pas d'ailleurs poussée avec une bien grande vigueur, puisque la sentence ne fui rendue que le 25 octobre. «Goulaz, disent les Registres des Conseils^ est condamné à bailler 25 écus soleil au chanoine P. Vernly de Fribourg pour ses dépens, dommages et intérêts, après quoi ils s'embrassent. »
Mais l'incident du 8 juin devait avoir d'autres suites.
Les Fribourgeois, informés de ce qui s'était passé, demandèrent des explications. « Le 24 juin, disent les Registres f Laurent Brandebourg présenta des lettres de MM. de Fribourg et exposa que ses dits Supérieurs avoient appris que quelques-uns de Genève avoient affiché certains écrits (cedulas) qui induisoient à la nouvelle loy, contre l'autorité épiscopale de cette ville, et qu'ils ont des livres lesquels ils divulguent ; ce qui est contre la volonté de MM. de Fribourg. Il parla aussi des dismes et demanda qu'on permit d'appeler Jean Goulaz devant la Cour spirituelle, au sujet du coup qu'il a donné à
prisonnier en la maison de ville pour avoir battu une femme. Ordonné que le lendemain matin les sindics iroient savoir de M. réveque s'il a esté pris à l'instance d'une partie dénonçante, et après que les informations ont été faites, comme il est requis à forme de nos franchises, parce qu'autrement on le relâchera moyennant caution. »— « Le 2 mars, ordonné que J. Goulaz soit relâché comme ayant été mal pris.»
P. Verli. On répondit que si on avoit affiché des écrits, cela avoit été fait sans lesçeu du Conseil, lequel n'entend pas de le permettre, mais s'y veut opposer. »
Le 30 juin, il fut ordonné en Deux Cents que les dîmes seraient payées comme de coutume.
Ce qui montre que la publication du placard faite le 8 juin n'était pas une démarche individuelle, mais bien le résultat d'un plan concerté, c'est que, quelques jours après cette manifestation, on entendit parler pour la première fois d'un prédicant annonçant l'Évangile. Ce prcdicanl était Robert Olivétan de Noyon^
Un prédicant enseignant de sa propre autorité et sans aucun mandat de l'Eglise, c'était une véritable révolulion, et les autorités de la ville ne pouvaient pas demeurer témoins impassibles d'une semblable innovation. Le Deux Cents fut donc assemblé, et la résolution qu'il prit à cette occasion est très-remarquable comme indice du point de vue auquel se plaçait le pouvoir civil au début des querelles religieuses.
«Touchant celuy qui prêche l'Évangile, ordonné que, pour le présent, le maître des écoles cesse de lire l'Évangile, et qu'on prie M. le vicaire qu'il ordonne que par toutes les paroisses et par tous les couvents, on prêche l'Évangile, selon la vérilé, sans y mêler aucunes fables ni autres inventions humaines, et que nous vivions de bon accord comme nos pères ^.»
* Nous manquons de renseignements sur la carrière d'OIivétan avant son arrivée à Genève, où il fut précepteur des enfants de Jean Ctiautemps.
2 Reg. des Cons., 30 juin.
Il ne nous paraît pas difficile de démêler, dans cettedécision, à côté des ménagements que commandait la prudence la plus vulgaire à l'égard d'uneÉglise qui disposait encore de l'adhésion des masses, une concession très-positive aux novateurs. Ces derniers pouvaient en effet, à la faveur de la formule qui proscrivait toute invention humaine, introduire insensiblement tout \ecredo de la nouvelle Église qui reposait précisément sur la prétention hautement avouée de placer sur le boisseau l'Évangile primitif, dégagé de toute addition postérieure. Il est probable que les bons catholiques qui donnèrent leur adhésion à un tel arrêté, n'entrevirent pas la portée de leur démarche. Le fait que deux syndics de cette année (Claude Savoie et Ami Porral) figurèrent plus tard parmi les Évangéliques les plus prononcés, nous paraît confirmer l'interprétation que nous venons de donner de cet important décret^.
Au reste, cette décision du Conseil était strictement conforme à des arrêtés qu'avaient rendus dans des circonstances identiques plusieurs Étals de la Confédération suisse, et cette analogie n'était probablement pas fortuite. Déjà en 1521, le Conseil de Zurich publia un édit par lequel il enjoignait à tous les ecclésiastiques de ne prêcher que ce qu'ils pouvaient prouver parla Parole de Dieu, et de laisser de côté toutes les doctrines et ordonnances humaines. Le 15 juin 1523, le Conseil de Berne avait décrété « que tous les prédicateurs, tant de la ville
* La conversion de Savoye, un des citoyens qui rendirent le plus de services à Genève, ne paraît pas remonter trèshaut, car le 11 janvier 1530, le Conseil l'avait nommé procureur de la Confrérie des cinq plaies.
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que du pays, dévoient prêcher l'Évangile libremenl et publiquement, et ne rien prêcher que ce qu'ils s'assurent de prouver par la S.iinle EiTilure du Vieux et du Nouveau Testament.» En 1524, le Conseil de Bàle rendit une ordonnance absolument semblable.
L'iiislorien Vœgelin, en menlionnant ces édits, fait l'observation suivante: ce De semblables ordonnances ne doivent pas être considérées comme des succès obtenus par la cause réformée. Comme le contenu des Ecrilures était inconnu à la grande majorilé du public, des décicions de celle nalure pouvaient être prises même là où la prépondérance appartenait encore aux partisans de l'ancien culte. Ce ne fut que peu à peu que les adversaires de la Réforme reconnurent sur quel mauvais terrain les plaçait l'appel à l'Ecrilure, et alors ils ajoutèrent partout où ils le purent la clause rostriclive : d'après les interprétations de l'Eglise. » La même opinion esl énoncée par Holtinger. Ces réflexions nous paraissent fort jusies. Mais si on considère qu'à Genève le Conseil se prononça en 1532, on admeltra difiîcilemeni que ce fut par ignorance que la majorilé du Conseil adopta des principes qui, partout où ils avaient été proclamés, avaient ouvert les portes à la Réformaiion.
Observons, en outre, que le Conseil ne met pas en question sa compétence pour statuer sur une pareille matière et ne fait pas la plus légère réserve en faveur de l'autorilé ecclésiaslique. Ce fait nous montre que le principe déjà largement appliqué à Berne et à Zurich, en vertu duquel il appartient à l'Élat de fixer l'organisation de l'Eglise, tendait aussi à prévaloir à Genève.
Du resle, nous verrons les magistrats genevois persévérer longtemps dans cette altitude prudente, modérée et conciliatrice que respire l'arrêté du 30 juin. Le sentiment delà position précaire de la république était probablement le mobile essentiel qui présidait à leur conduite. Si les chefs de la cité eussent lâché la bride à leurs sympathies et épousé ouvertement la cause d'un des partis religieux qui allaient être aux prises, ils eussent exposé à sombrer le navire qu'ils conduisaient depuis longtemps avec un tact si exercé au travers des écueils les plus redoutables.
La communauté genevoise réformée, dont l'existence venait d'être révélée par les faiis que nous avons retracés, entretenait des relations régulières avec les autres congrégations du pays romand, comme cela résulte d'une lettre adressée, le 9 juillet 1532, par les amateurs de la Sainte Evangile à Payerne dans le but d'encourager leurs frères de Genève.
«Faictes, écrivaient-ils, que le trésor de Jésus-Christ soit communiqué à tous ceulx qui le vouldront recevoir, et vous prions de rechief que faictes apparoir le témoingnage de vostre foy, laquelle est desja annuncée par tout le pays deçà, par laquelle plusieurs nycodémysans se déclairenl et manifestent ayant bonne espérance que par vostre moyen la saincte Evangille sera en plusieurs pays manifeste. Nous vous prions que délaissez la crainte des hommes, car nostre Seigneur Dieu est pour vous, contre lequel tout le monde ne peult rien. » Les Payernois font savoir à leurs amis de Genève qu'eux ne craignent pas de se mettre en avant ; « à l'entrée du Duc, disent-ils, nous
avons monstre que voulions que un chascun sçieusl et congneusl que estions amateurs de l'Évangille. Car, sans craindre toutes les menasses à nous faicles, avions chascun à son bonnet une plume de coq ; par lequel signe Ton nous appelloit tous lulliériens^ » L'espoir d'un secours humain n'était point du reste étranger à la confiance que témoignaient les Réformés payernois, et ils s'efforçaient de faire partager cet espoir à leurs frères. « Noz très honorés seigneurs et très redoubtéz messeigneurs de Berne, noz chiers allyez et confédérés sont toujours de plus en plus fort deslibérez, de n'espargner ny corps, ny puissance à soubslenir tous leurs amys et allyez, bourgeois et subjeclz qui veuillent tenir le Saint Evangille. Noslre Seigneur Dieu leur veuille augmenter et accroistre leur bon vouloyr, lequel les a suscitez pour tenir en crainte, selon le monde, les ennemis de la vérité. »
Reprenons mainlenanl le fil des événements.
Le 2 juillet, le Conseil ordonne que M. le lieutenant prenne des informations contre Pierre Veyron qui a frappé l'image du crucifix devant Sie-Claire.
Le 8 juillet, l'archevêque de Chambéry, légat du pape, écrit aux syndics: «Magnifiques Seigneurs, à noire grande douleur, nous apprenons que l'abominable hérésie luthérienne est prêchée parmi vous, non plus en secret dans les maisons particulières, mais en public, dans les écoles, sur les places, devant les temples ; voire même les ames des enfants en sont infectées^. » Que ré-
1 Le duc de Savoie avait fait en 1532 une tournée dans ses États de Vaud.
« Gaberel, P. just., p. 35.
pond le Conseil? <t Le 12 juillet, disent les Registres, on répondit de bouche au messager que nous voulions vivre chresliennement et selon Dieu et la loy du Christ. » Il est permis de douter qu'une telle réponse ait été jugée bien satisfaisante par l'archevêque.
Le 25 juillet, Boniface Offischer, Dominique Franc, J. Lullin et Antoine Lect, revenus peu de jours auparavant de Berne et de Fribourg, d'où ils rapportèrent la copie française de la sentence de Payerne, font leur rapport en Deux Cents. « MM. de Fribourg, disent-ils, leur ont reproché qu'ils étoient de la loy lulhérienne ; ils ont répondu que cela n'esloit pas, que nous voulions vivre comme eux qui sont frères. MM. de Fribourg avoienl été satisfaits de cela, et ils avoient ajouté ques'ils savoient que nous nous fissions luthériens, ils nous envoyeroient une ambassade avec les lettres de notre bourgeoisie déchirées. »
Les Fribourgeois avaient aussi exprimé le désir que révêque revînt à Genève et offert d'écrire à ce dernier pour l'y délerminer. Il leur fut répondu à cet égard : ce Nous sommes contens que M. l'évôque vienne quand il luy plaira, comme il a fait cy-devant, puisque nous sommes siens, et qu'il nous fera beaucoup de plaisir de demeurer ici. »
Versée temps, Richard Vellut voulut exécuter dans Genève des lettres du légat du pape en Savoie; le Conseil s'en émut : «Attendu, disent les Registres à la date du 20 août, que cela est contre la Seigneurie de M. notre évêque et l'autorité de la Ville, ordonné au sautier qu'il fasse mettre en prison le dit Vellut, comme aussi Jean
Portier, officier de M. l'évêque, qui a de même fait exécuter en celle ville des lettres du dit nonce en Savoie. »
Jusqu'ici, l'apôtre de l'Helvétie romande, l'infatigable FareM, bien qu'il eut déjà les yeux fixés sur Genève, ainsi que le montre la lettre que nous avons déjà alléguée, n'avait pas encore paru dans cette cité. Mais en 1532, à la suite de la démarche hardie de Goulaz et des prédications d'Olivétan, il jugea le terrain suffisamment préparé. Dans le courant du mois d'octobre, au retour d'un voyage qu'il avait entrepris pour assister à un synode qui avait eu lieu dans les vallées vaudoises du Piémont, Farel vint donc à Genève, accompagné d'Antoine Saunier et logea à la Tour Perce. Ses partisans ne tardèrent pas à accourir auprès de lui et l'invitèrent à prêcher^; il leur adressa des exhortations dans l'hôtel même où il séjournait. « Vint à Genève, dit Jeanne de Jussie, un chélif, malheureux prédicant, nommé maistre Guillaume; le lendemain de sa venue commença à prcscher en son logis en une chambre secretlement et y assistoit un grand nombre de gens qui estoienl advertis de sa venue et desjà infects en son hérésie. »
* Farel, né h Gap en Dauphiaé en 1489, adopta à Paris les idées évangéliqiies ; en 1523 il quitta la France pour Bâie, soutint des thèses publiques dans cette ville en février 1524, et après avoir prêché à Strasbourg et dans le pays de Montbéliard, il avait entrepris, en 1527, d'évangéliser la Suisse rominde.
* Froment cite parmi les citoyens qui sympathisaient alors avec les doctrines évangéliques : Ami Perrin, Claude Paste, Claude Bernard, Jehan Chauleraps, Dominique d'Arlod, Claude Savoye, Ami Porral. Robert et Pierre Vandel, Claude Rozet, Jehan Goulaz, Estienne Dadaz , Jehan Sonet, Eaudichon.
La nouvelle de l'arrivée de Farel causa un grand émoi parmi les prêtres qui élaienl depuis quelques mois à ralîùl de lous les mouvements des Réformés. Ils se rassemblèrent, les uns dans la maison du grand vicaire, abbé de Bonmonl, les autres dans les rues, un grand nombre portant des armes sous leurs robes. Les magistrats, de concert avec le secrétaire de l'évêque, se rendirent auprès de Farel et de ses deux compagnons Saunier^ et Olivétan, et les engagèrent à venir soutenir en présence des prêtres les discours qu'ils tenaient en leur hôtellerie. Farel et ses collègues acceptèrent avec empressement cette invitation et se rendirent vers les prêtres «non sans grandes menaces et mocqueries principalement des femmes et aullres parmi la ville cryans après eux : Ce sont des caignes, ce sont des caignes qui pas^ se7it, qui veult autant à dire : Ce sont des chiens. »
Tel est le rapport de Froment sur l'origine de la conférence. D'après le récit de Jeanne de Jussie, les magistrats ne seraient point intervenus pour provoquer un débat public, Farel aurait été cité directement par le grand vicaire. Farel et ses amis auraient-ils obéi à une citation du grand vicaire, sans avoir préalablement obtenu une garantie des magistrats de la cité? Cela ne nous paraît nullement vraisemblable.
Les deux relations ne s'accordent point non plus complètement sur les détails de la conférence. A entendre Froment, Farel, bien ^qu'interrompu à chaque instant par les murmures des prêtres, aurait rendu compte en quelques mots, avec une grande fermeté, des principes de sa
^ Antoine Saunier était originaire du Dauphiné.
— 29 — (1532) croyance et des motifs qui l'avaient conduit à Genève. Suivant Jeanne de Jussie, l'oflîcial du grand vicaire aurait brusquement interpellé Farel et lui aurait à peine laissé prononcer quelques mots, l'accablant sous des arguments d'autorité tels que ceux-ci : «Tu n'apportes aucune licence de nosire révérendissime prélat, l'évesque de Genève. Jamais prescheur ne prescha en son diocèse sans son authorité et bon plaisir; et aussi tu ne portes point habit tel que font ceux qui ont accousiumé de nous annoncer la Parole de Dieu et le sainct Evangile, et toy tu portes l'habillement de gend'arme et brigant. El comment es-tu si hardy de prescher? car il est défendu par la détermination de la saincle Église, que gens laicz ne puissent prescher publiquement sous peine d'excommunication, comme il est contenu es Décrélales de notre mère saincle Église, parquoy tu es un déceveurel un méchant homme. »
Mais un point sur lequel il ne règne aucune incerlilude, c'est l'issue de celte discussion :
« Pendant ce pi'ocès, (c'est Jeanne de Jussie qui parle) tous les prestres de l'église cathédrale s'assemblèrent devant la maison de M. le vicaire, qui esloient en nombre environ quatre-vingts, tous bien armez et embastonnés, pour défendre la saincle foy catholique, et presls de mourir pour icelle, et vouloient de maie mort faire mourir ce meschanl et ses complices s'ils s'approchoient. Après qu'il fut bien examiné, M. le vicaire lui dit qu'il sorlist de sa maison et tout en sa présence, et que dedans six heures il vuidast hors de la ville avec ses deux compagnons, sur peine du feu. A donc il demanda lettre testi-
moniale pour porler à Berne comme il avoit faicl son devoir de venir prescher en la ville. M. le vicaire répondit qu'il n'en auroil poinl, et que sans répliquer il eusl à sortir tout maintenant, mais il n'osoit pas ; car il avoit bien ouy le bruit que faisoienl les gens d'Église devant la porte craignant qu'ils ne le missent à mort. Quand on vil qu'il ne vouloit sortir, deux des seigneurs chanoines le vont menacer par grosses paroles, disant, puisqu'il ne vouloit sortir de bon gré et de par Dieu, qu'il sortist de par tous les grands Diables dont il estoit ministre et serviteur. El l'un d'eux lui donna un grand coup de pied, et l'autre de grands coups de poing sur la teste et au visage, et en grande confusion le mirent dehors avec ses deux compagnons.
«A cette heure survindrent MM. les syndics, et tout le guet de la ville avec leurs hallebardes, disanl à MM. d'Eglise qu'ils ne fissent aucun mauvais coup et qu'ils venoienl pour faire bonne justice, et sur ce prindrent ce chétif et le conduisirent ; mais ces bons preslres ne s'en pouvoient contenter, et quand ils passoient devant eux, un d'iceux le cuida transperser au travers du corps, mais un des syndics le relira parle bras, de quoy plusieurs furent marris que le coup ne prinl bien. Et quand il passoit par les rues, hommes et femmes crioient qu'on le devoit jetier dedans le Rosne. ^
* Voici comment Froment raconte cette scène finale : «Alors tous parensemble confiisiblement se levèrent, crians à haulte voix : Tue, tue ce Luther, tue. tue cette caigne. Mais ung nommé Dom Bergeri , procureur de la Chapitre, pensant ou voullant parler plus sagement que tous les aullres, disoit
«Le lendemain, jour de Si-Francois, il fut mis en un pelil bateau, et ses compagnons bien matin, de peur qu'ils ne fussent aperçeus. »
Froment cite les noms de quatre citoyens (A. Perrin, Cl. Bernard, J. Gouiazel P. Verne) qui accompagnèrent Farel et ne prirent congé de lui qu'après l'avoir débarqué en lieu desùreié, entre Morges et Lausanne.
Mais les prêtres, en forçant Farel à déguerpir, n'avaient pas pour cela chassé la Réforme. On ne larda pas à s'en convaincre.
Farel, en efîet, peu de temps après son départ de Genève, rencontra à Orbe son compatriote Antoine Froment^ âgé de 22 ans, auquel il persuada de se rendre à Genève pour y prêcher les doctrines évangéliques. Froment arriva à Genève le 3 novembre ; il riiconte lui-même qu'on lui fit un assez maigre accueil. « El ceulx qui sembloient avoir quelque seulement et voulloir d'ouïr l'Evangile, les trouva tant fruilz, tant craintifz et si effarouchez de ce qu'on avoit fjiici à Farel et à ses compagnons, qu'ils ne seausoyent manifester, el moins le recepvoir en leurs maisons. » Aussi fut-il grandement lenté de s'en retourner. Mais avant de renoncer à son entreprise, il s'avisa de recourir à un moyen indirect de propager ses convictions, en s'annonçant comme maître d'école.
en leur langue savoisienne Tapd, Tapa, que veult autant dire en langue irançoyse que Frappez, Frappez. El le plus sourd de la compagnie enlendoit iiicouiinent ce langaige. Car soiildainfmenl sa sentence fut mise à exécution, elles balloient et les frappoienl à cops de poings. ^
(Actes et ges es merveilleux, p. 7.) * Froment, né en 1510 près de Grenoble, fut un des. premiers prosélytes de Farel.