‹ Les suisses et Genève (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · SS · texte numérisé non relu

SS

II loua donc une salle an Molard el fit afficher l'écrileau suivant :

«Il est venu ung homme en ceste ville qui veult enseigner à lire et escripre en françois dans ung mois, à tous ceulx et celles qui vouidront venir, petits et grands, hommes et femmes, mesme à ceulx qui jamais ne furent en escolle. El, si dans le dit mois ne sçavent lire et escripre, ne demande rien de sa peine. Lequel trouveront en la grande salle de Boytet, près du Mollard, à l'enseigne de la Croix d'or. El si guérit beaucoup de malladies pour rien. »

Cette dernière clause montre que le nouveau prédicateur n'était pas complètement étranger à l'art du charlatan.

Froment joignait à ses leçons des exhortations tirées de l'Ecriture, et un grand nombre de personnes accouraient pour l'entendre. Dans le même temps, un cordelier nommé Bocquet, qui prêchait alors l'Avent, professait des principes qui se rapprochaient beaucoup de ceux des Réformés. Sous la double influence des sermons de Bocquet el des instructions de Froment, les esprits s'échauffaient de plus en plus de part et d'autre, el la controverse religieuse se généralisait chaque jour davantage. De là un tumulte qui éclata précisément le dernier jour de l'année.

Ce jour-là, Ami Perrin, Claude Bernard, Claude Salomon, et un autre citoyen dont le nom n'est pas indiqué, avaient engagé un débat avec Claude Pellin, vicaire de la Madelaine , au sujet des propositions avancées par Froment. Le prêtre s'était engagé à démontrer par les

Écritures les erreurs de Froment, et les trois laïques étaient entrés chez lui pour écouler ses arguments. Comme ces derniers, tout en devisant, s'étaient mis à boire avec Pellin et d'autres ecclésiastiques, le vicaire exhiba un ouyrage du docteur de Lyra dont il opposa les thèses à celles de Froment, Les citoyens de se récrier sur un pareil mode d'argumenter qui n'était pas conforme à leur convention. A ce moment, une troupe de prêtres entra, ayant à sa téle un nommé De La Roche qui tenait une épée dégainée. Ce que voyant, Claude Bernard interpelle Pellin : « Nous sommes venus à la bonne foy, nous avons envoyé quérir à boire, nous avons jeté nos épées sur le lit, et nous ne sommes entrés que quatre dans votre maison pour disputer; et cependant vous avez fait venir sé- ^ ditieusement une troupe de prêlres en armes; que veut dire cela ? » Sur ce, Bernard et ses compagnons tirèrent leurs épées de dessous le lit pour se défendre. Les prêtres, de leur côté, firent sonner le tocsin. Entourés et assaillis, les citoyens soutinrent bravement le choc jusqu'à ce qu'arrivèrent les syndics avec leurs bâtons de justice; ils enjoignirent aux combattants de se retirer dans leurs maisons.

C'est ainsi que l'alTaire est rapportée dans les Registres du Conseil, d'après les renseignements donnés par les citoyens qui s'étaient rendus chez le vicaire.

Le Conseil, fidèle à son altitude conciliante et cherchant avant tout à prévenir les conflils, engagea les amis de Froment à faire taire ce dernier; mais en même temps, il pria M. le vicaire de châtier les prêtres qui avaient sonné le tocsin et lui recommanda de désigner dans toutes les Tome II. 3

paroisses des prédicaleurs qui prêchassent la Parole de Dieij.i

Toul ceci se passait le dernier décembre 4 532. L'année 1533 s'ouvrait donc sous des auspices orageux.

Les Réformés, bien loin de tenir compte des représentations que le Conseil leur avait adressées, paraissent avoir \oulu, sans plus tarder, faire l'essai de leurs forces; aussi, dès le 1*^"" janvier, comme la salle de la Croix d'or ne pouvait contenir les nombreux auditeurs que le débat de la veille avait attirés autour de Froment, ils l'amenèrent au Molard. Froment monte sur un banc de poissonnière et se met à haranguer le peup'e.

Le prêche de Froment se trouve rapporté en entier dans les Actes et g'^stes merveilleux de la Cité de Genève \ mais, comme Froment rédigea cet écrit quinze ans après l'événement,- il est probablequ'il aura refondu et amplifié son discours. Toulefois, il est naturel de penser que ce document nous donne une idée fidèle de l'esprit général. Or, ce discours est d'un contenu essentiellement polémique; il ne fait qu'indiquer, sans les développer, les croyances communes à tous les docleurs de la Réforme,

• Ni Jeanne de Jussie, ni Froment ne font mention de la scène du 31 décembre.

* Le prêctie de Froment occupe vinst p^ges. Les Registres du Conseil ne disent rien de ce qui se passa au Molard. Quelques personnes ont pris occasion tle ce silence pour révoquer en doute le récit de Froment. Mais cette opinion tombe devant une ligne de Jeanne de Jussie : « Le lendemain, premier de l'an, après les sermons ordinaires de Sl-Pierre, les Luthériens menèrent leur idole pour le faire prescher à la grande place du Molard. »

mais altaque l'Eglise dominante sans aucun ménagement. Il suffît, pour s'en convaincre, de rappeler le texte choisi par Froment : « Donnés vous garde des faulx prophèles qui viennent à vous en vestemenls de brebis, et par dedans ce sont des loups ravissants; vous les cognoilrés en leurs fruilz; » à quoi le prédicateur ajoutait pour ne laisser aucun doute sur sa pensée : « Je vous declayre ouvertement que c'est le pape de qui je parle, et les faulx prophèles, ce sont les prebslres, moynes. caphars et tous aullres de son mesnaige. »

Les adhérents du clergé s'étaient rués, comme des forcenés, surFarel conférant régulièrement et paisiblement avec les principaux dignitaires de l'Eglise; ils ne pouvaient pas assister en témoins muets el résignés au spectacle que donnait Froment lançant des invectives contre l'Église en plein Molard. Froment avait à peine commencé de parler que le grand sautier accourut et au nom des magistrats intima à l'orateur l'ordre d'avoir à cesser son discours. Froment ne tint aucun compte de cette injonction. Mais bientôt arrive une troupe armée à la tête de laquelle étaient l'oHicial el le lieutenant de police. Les amis de Froment le supplient alors de se dérober à la colère de ses adversaires et d'épargner à la cité les dangers d'une collision sanglante. Froment cède à ces instances; il se réfugie d'abord dans la maison de Jean Chaulemps, puis reçoit le lendemain l'hospitalité d'Ami Perrin.

La scène du Molard avait naturellement causé une grande sensation dans la ville. Aussi, le 2 janvier, le Conseil des Deux Cents s'assembla pour aviser aux circonstances.

2 janvier. « On expose qu'à l'occasion du prédicant il y avoit eu des querelles en divers lieux entre les citoyens qui pourroient engendrer une grande division si on n'y remédioit par un bon conseil. Sur quoy ordonné que personne ne soit si hardy que de prêcher soit dans les maisons particulières, soit dans les lieux publics, sans en avoir eu permission de MM. les sindics et de M. le vicaire, et que tous ceux qui connaîtront tels prédicans soient obligés de les révéler à messieurs les sindics ou à M. le vicaire qui tout aussitôt les doivent saisir et emprisonner, et procéder contre eux par la voie du droit; et si M. le vicaire néglige d'exéouter celte résolution, après qu'il en aura été informé , que MM. les sindics, sans attendre autre chose, aillent avec leurs guets, leurs capitaines et dizeniers, s'il est besoin, pour faire telle capture. »

Celte résolution devait satisfaire les adhérents de l'ancien culte ; mais le Conseil y joignit la déclaration suivante qui devait être agréable aux partisans de la Réforme: « Parce que plusieurs demandent la Parole de Dieu, ordonné que celuy qui a prêché le dernier advenl au couvent de S' François de Rive, nommé Chrislofe Bocquet, lequel presque tous ont agréable et entendent trèsvolontiers, à ce que l'on dit, soit retenu pour prêcher jusques au carême prochain aux dépens des sept curés de la ville; et si les Dominicains de Palais ne se pourvoyent pas d'un prêcheur de la parole de Dieu, qu'il demeure tout le carême. » Or, Froment dit, en parlant de ce Bocquet, «qu'il cognoyssoit la vérité » et que c'est en sortant des sermons dn Cordelier que les citoyens venaient l'entendre.

Que se proposait donc le Grand Conseil en prenant cette double résolution? D'un côté, il ne veut pas qu'un étranger, sans aucun caractère ecclésiastique, puisse diriger des attaques publiques contre des institutions que le respect général protège encore ; de l'autre, il use de son influence pour que les idées évangéliques puissent être annoncées du haut de la chaire.

L'intention d'empêcher un conflit en ménageant les diverses opinions est surtout manifeste dans la décision finale que prend le Conseil.

«Parce qu'au sujet du susdit prédicanl plusieurs ont proféré les uns contre les autres diverses paroles ofl^ençantes et pleines de discorde, on conclut et on arrête par serment en levant la main que tous les citoyens, bourgeois et habilans pardonnent les uns aux autres les dites offenses, comme chacun d'eux a témoigné de les pardonner à haute voix et en levant la main, et que doresnavant aucun ne soit si hardy que d'injurier personne ou de luy reprocher quoy que soit. »

Cette incessante sollicitude pour la paix publique, cet appel pressant à la modération honorent hautement les hommes qui présidaient alors aux destinées de la nation genevoise.

Pendant ce temps , Froment , qui avait changé plusieurs fois de logis pour déjouer les embûches des catholiques fanatisés, ne se sentant plus en sûreté à Genève, s'était retiré à Yvonand, dans le canton de Vaud.

Le Conseil tint la main à ce queBocquet ne fût pas entravé dans le libre accomplissement de ses devoirs de prédicateur par la mauvaise volonté de ses confrères.

«Le 13 janvier, en Conseil des Deux Cents, ordonné qu'o averlisse encore M. le vicaire-général qu'il ail soin que les sept curés donnent au religieux qui prêche ce qui est nécessaire pour son entretien ; s'il le refuse, que les sindics y pourvoyent, et on verra qui supportera ces dépens. » — aLe 31 janvier, frère Ferra, ayant dit qu'il n'y avoit point de chambre au couvent de Rive pour celuy qui prêche l'Évangile, ordonné que les sindics iroient au dit couvent et feroienl sortir les religieux qui n'ont point de licence du provincial et qui ne sont pas de la ville, afin qu'il y ait place pour le dit prédicateur. ^ »

Le 9 février, le Conseil général procéda à l'élection des syndics; on élut Nicolin du Crest, Pierre Malbuisson, Jean Coquet et Claude Baud. Sur ces enirefaiies, de nouvelles plaintes avaient été adressées à Fribourg au sujet des prédications qui se faisaient dans la ville, et nos alliés nous avaient adressé des représentations à cet égard. Aussi le Conseil général qui avait élu les syndics dut-il statuer sur ces réclamaiions.

«On lut des lettres de MM. de Fribourg touchant le prédicant. Ordonné de leur récrire que nous n'entendons pas de soutenir aucun prédicant luthérien, et que nous ne voudrions pas encourir leur indignation pour un Cordelier ; et que quand leurs gens viendront, ils verront qu'ils ont sujet d'estre conlens. En même temps le Conseil ordonne « qu'on laisse aller le prédicateur qui a prê ché l'advent, là où il est demandé pour prêcher et qu'on lui façe présent de trois écus d'or ; et cela afin qu'il n'y ail pas de la dissenlion entre les auditeurs des deux pré-

* Reg. des Cons.

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dicaleurs, comme on en a vû ci-devant ; et qu'on se contente d'un, assavoir de celuy qui doit prêcher le carême prochain selon l'ordre. » Celle mesure était évidemment motivée par les égards auxquels on se croyait tenu vis-àvis des Fribourgeois.

Le 11 février, les différents Conseils , les Vingt-cinq, les Soixante et les Deux Cenis furent constitués, et l'ordonnance suivante fut publiée pour régler les délibérations du Conseil des Vingt-cinq.

« On ordonne que depuis Pâques jusques à la S* Michel, le Conseil ordinaire s'assemblera à sept heures, et depuis S' Michel jusqu'à Pâques à huit heures ; que le trésorier apporlera toujours 25 sous; que celui qui viendra après que le Conseil sera assis, n'aura qu'un sou; que les sous des absents seront partagés entre les autres, et que ceux qui sortiront avunt la fin n'auront rien, mais que leur sou apparliendra au i-aulier. ^ » Il est probable que l'agitation religieuse qui allait croissant provoqua ces mesures destinées à assurer l'assiduité des membres du Conseil.

Pendant ce temps, les Fribourgeois avaient reçu de nouveaux rapports défavorables sur l'altitude des Genevois en matiènî de religion, et le 21 février ils requirent par l'organe de trois ambassadeurs des explications catégoriques.

«Jean Goguellimberg, Nicolas Fogel, Jaques Verle, et trois autres ambassadeurs de Fribourg dirent qu'ils avoient charge de Messieurs de Fribourg de parler du prédicarït, et que nous ne tenons pas ce que nous avons

* Reg. des Cons.

promis; que nous souffrons qu'on balle impunément les prêtres ; et que si nous tombons en la foy luthérienne, ils nous quilteronl el nous remettront notre bourgeoisie. »

A ia demande des députés, on assembla deux jours plus tard tous les chefs de famille devanl lesquels les Fribourgeois reproduisirent leurs doléances et leurs déclarations comminatoires, assurant que les magistrats ne s'en étaient point tenus aux engagements que contenait la lettre qui leur avait été adressée le 10 de ce mois. On répondit aux ambassadeurs fribourgeois « que nous n'avions point contrevenu à noire lettre, ni n'y voulions contrevenir; que nous voulions faire justice des délinquants, lorsqu'il y auroil un dénonciateur, à forme de nos franchises ; que nous voulions vivre comme cy-devanl en la foy de Dieu, comme nous leur avons écrit. On leur dit aussi que ceux qui les avoient si mal informés contre nous, méritoient d'élre punis, les priant de nous dire qui sont ces rapporteurs de mensonge, afin qu'on en face justice s'ils sont de notre ville, el s'ils sont des sujets de Fribourg, qu'ils prient leurs Seigneurs de nous vouloir ouïr en droit contre ces menteurs. » Les députés répondirent «qu'ils étoient satisfaits et qu'ils ne demandoient pas qu'on assemblât le Conseil général, parce qu'ils avoient trouvé, élans dans la ville, que ce que l'on leur avoil dit, n'étoit pas vray, offrans leur aide et service en toutes choses. Ils ne voulurent pas dire ceux qui les avoient informés de ces mensonges. ^»

La saison du carême et l'approche de Pâques amenèrent de nouvelles complications.

* Reg. des Cons.

— -41 — (1533) «Le 4 mars, un pâtissier s'élanl plaint de ce que quelques uns de la ville l'avaient voulu contraindre à leur apprêter de la chair, ordonné qu'ils seront punis par une antiende de soixante sous chacun, et qu'on défende à tous les hôtes et cab;ireliers d'apprèler de la ch.nir dans les temps défendus par l'Eglise ; qu'on défende aussi aux bouchers de vendre de la chair publiquement, mais seulement en cachette pour les malades. »

Des cas plus embarrassants ne devaient pas tarder à surgir.

Malgré le départ de Froment et le congé donné à Bocquel, les Réformés avaient persisté à se réunir, et ce fut vers ce temps qu'ils célébrèrent la Cène pour la première fois, ainsi que le raconte Froment.

«El y avoil un bonnetier, nommé maître Guérin, sçavant ès E>icripluresSaincies, de bonne vie et conversation, qui enseignoit et preschoit par les maysons secrètement dans les assemblées des Réformés, avec lequel se trouva ung autre scavant homme, Pierre Masneri ministre, qui en passant fust lougé chiez Claude Paste, qui fist aussi debvoir à les instruyre. El firent la première cène de nostre Seigneur Jésus Christ selon son institution dehors la ville, au courtil d'Estieime Dade, auprès du pré l'Evesque. Lesquelz n'ausèrent entreprendre de la fayre dans la ville, craignans la mutinalion des prebstres, qui estoient desia fort irril(''s. à cause des assemblées secrètes. En laquelle cène, il y eut un grand nombre de gens, bons citoyens et bourjoix, au regard des empeschernenls qu'ils avoienl illec. Ce nonobstant Guérin qui la bailla fusl con-

iraincl de s'en aller et absenter de la ville, plus vilement que le pas. ^ »

C'était dans le couvent des Dominicains qu'on prêchait le carême, et les moines de celle communauté avaient eu soin de donner la chaire à un prédicateur qui pût détruire les impressions laissées par Bocquel. Ce dernier se mit en devoir de satisfaire ses supérieurs, mais il trouva des contradicteurs.

«Aulcuns jours après ceste cène, raconle Froment, quelque moyne preschoit en l'église des Jacobins en Palais, lequel débacquanl à son playsir contre ces Luthériens, parlant contre vérité, fust reprins après son presche, à la présence de plusieurs gens, par Olivelanus. Mais en luy voullant remonslrer honneslemenl par la Sainte Escriplure, en ce qu'il avoit failli et erré en son presche, le moyne et aultres ne se pouvoyent nullement contenir de soy enflamber d'ire et luy disoienl de grands oullraiges; tellement que beaucoup de gens, iliec assemblés, feurent esmeus contre, le voullans battre. Toulefoys, Claude Bernard et son maistre, Jehan Chaulemps, et cerlains aultres voyant le bruicty corrurent et ravyrenl Olyvetan au milieu desmoynesel du peuple qui le voulloienlassommpr.Mais le Conseil de la ville et les prebstres furent fort indignés de ce qu'il avoit reprins le moyne et on ne sçavoil plus quel remède trouver à cecy. Car desia tous les jours venoil à

* Voici comment Jeanne de Jussie décrit la première Cène des Réformés : « Un meschant homicide et meurtrier, pour représenter Jésus-Christ, lava les pieds des autres, puis en figure de paix et d'union, ces juifs mordoient tous l'un après l'autre en un morceau de pain et de fromage.»

notice au Conseil les assemblées que les Réformés faysoienr, et que de jour en jour le nombre croyssoit, car d'aullant plus qu'ils résisloienl contre cesle doctrine, d'aullant plus s'avançoil-elle. Touteffoys il fut ordonné qu'Olivétan fusl banny de la ville, sans eslre appelle ni ouy en Conseil. »

Sur les instances de Chaulemps, la sentence ne fut pas mise immédiatement à exécution. ^

Il est probable que ce fut pour s'être joint à Olivélan, lorsqu'il interpella le prédicateur, que Baudichon se vil vers ce temps mandé par devant le Conseil.

«7 mars. Parce que quelques uns se sont plaints de Baudichon de la Maison neuve qui a insulté le prédicateur, et luy a fait plusieurs menaces, on l'appela en Conseil, et on luy fit des remontrances et des défenses de l'offenser à l'avenir, sous peine de châtiment. »

Quelques jours plus tard, le Conseil prit une décision qui mérite d'être notée.

«13 mars. En Conseil des Deux Cents on permit à Pierre Vingle, libraire, d'imprimer la Bible en français, conformément à celle qui a été imprimée à Anvers, sans y ajouter ni retrancher; et on lui refusa la permission d'imprimer un livre intitulé VUnion. » II ne paraît pas que, pour rendre celte ordonnance, le Conseil ail consulté l'autorilé ecclésiastique.

* Olivëtan publia à NeuchAtel sa traduction de la Bible en 1535, et mourut à Ferrare, en 1538.

Intervention de Berne en faveur de la Réforme.

Les Réformés, voyant que les Fribourgeois exerçaient une pression avouée pour maintenir à Genève le règne exclusif de l'ancien culte, furent naturellement amenés à rechercher l'appui de Berne, l'autre alliée de Genève. On a même lieu d'êire surpris qu'une telle démarche n'ait pas été faite plus tôt; car depuis plusieurs années, Berne étendait sy protection sur les adhérents du nouveau culte dans tous les districts du pays romand où, soil des droits de co-souveraineté, soit des traités d'alliance pouvaient justifier son intervention, et à cette occasion, elle avait déjà à maintes reprises trouvé sur son chemin ses voisins et alliés, les Fribourgeois.

Au moment où Berne est sur le point d'intervenir d'une manière suivie dans les débats religieux de notre ville, jetons un coup d'œil sur la propagande que nos alliés exerçaient depuis quelques années autour d'eux au profil de la cause protestante.

Déjà en 1527, Farel s'était rendu dans le bailliage d'Aigle soumis à la juridiction immédiate de Berne depuis les guerres de Bourgogne, el là, bien que la Réformation

n'eût pas encore été adoptée officiellement par les autorités de la république, Farel fut protégé contre le niauvais vouloir des habitants par le Conseil de Berne. En 1528, à la suite du colloque de Berne, auquel il avait assisté, Farel reparut à Aigle, investi d'une mission officielle et à la suite des commissaires chargés de publier Yédit de ré formation. La population des trois mandements du bailliage (Aigle, Bex et Ollon), ayant été consultée, accepta Tédit ; mais la crainte de déplaire à leurs Excellences de Berne eut certainement plus de part à celte résolution que la persuasion.

Cependant, les habitants des Ormonts étaient très-attachés à leurs anciens usages et demandèrentà les conserver.^ Le Conseil de Berne leur écrivit alors dans des termes qui montraient bien qu'il ne trouvait pas bon que ses sujets discutassent ses décisions : « Nous vous mandons et commandons que tous vous fassiez conformes à nous et à nos autres sujets^ en acceptant l'Évangile et délaissant les cérémonies des hommes qui n'ont pas de fondement en la Sainte Écriture, ains ont été controuvées par l'avarice des prêtres, à la grande perdition des hommes. Nous ne voudrions vous commander chose qui fut contre Dieu. Seroit donc bien étrange que dussiez demeurer en désobéissance et vous montrer rebelles à Dieu premièrement et à Nous vos Supérieurs. Quel profit pour vous s'ensuivroit , ce pouvez considé-

* Garnirai, envoyé dans les Ormonts par Farel, lui écrivait: «Je n'y puis plus tenir; j'y perds mon temps et ma peine ; je n'attends que le jour où il plaira au Seigneur de me tirer d'ici. »

rer. ^ » Que répliquer à de pareils logiciens? Les montagnards des Orraonls durent céder et suivre la destinée de leurs voisins de la plaine.

Fribourg et Berne exerçaient en commun la souveraineté sur les districts de Morat, Grandson, Orbe et Echallens. Berne ne larda pas à se prévaloir de son autorité pour amener les populations de ces contrées à adopter la Réforme.

En 1529, Farel se présenta à Moral muni d'une patente du gouvernement bernois qui l'autorisait à prêcher, et le 7 janvier 1530, les habitants appelés à voter sur la religion en présence de députés de Berne et de Fribourg, se prononcèrent en faveur de la Réforme.

Quelques mois auparavant, Farel s'élait rendu à Lausanne, mais avait été éconduit d'une manière insultante. Les seigneurs de Berne le renvoyèrent porteur d'une lettre à l'évêque et au clergé de Lausanne ainsi conçue : « Nous ne pouvons assez nous étonner que Tévêque et sa sainte compagnie maltraitent ainsi des gens qui prêchent l'Évangile et s'offrent à soutenir leur cause devant les tribunaux. Nous vous exhortons de permettre qu'on vous prêche la parole de Dieu, de recevoir honnêtement ceux qui la prêchent, particulièrement Farel, que nous vous envoyons pour défendre sa cause et la nôtre contre les calomnies dont on nous noircit. Si on lui fait le moindre mauvais traitement, nous nous en ressentirons tout de même que s'il étoit fait à nous-mêmes, et nous nous en vengerons.

* Nous tirons la plupart de ces documents relatifs au pays de Vaiid du Chroniqueur, ce riclie recueil priblié en 1836 par L. Vuillemin.

Prenez donc garde qu'on ne louche à un de ses cheveux, vous souvenant qu'on vous a invités à noire dispute de religion. » Les Lausannois respeclèrenl la personne de Farel, mais n'allèrent pas écouler ses discours,

Farel trouva un meilleur accueil à Neuchâtel qui, bien que reconnaissant la souveraineté de la maison de Lon~ gueville, était placée sous le protectorat de Berne. Le 26 octobre 1530, la religion fut mise aux voix en présence de trois députés de Berne, et les Réformés l'emporlèrenl à la majorité de 19 voix. «Ambes parties, dit une relation contemporaine, se sont condescendues à faire un 'plus par les dils bourgeois, afin que si le plus d'iceux se irouvoit du côté des tenants de la dite messe, icelle dût être entretenue, et si le plus se trouvoit du côlé d'iceux tenant )a foi évangélique, la dite messe dût être bas mise et la vraie parole de Dieu prêchée et annoncée. »

Au printemps de 1531, Farel se rendit à Avenches qui relevait de l'évêque de Lausanne; les prêtres du lieu réussirent à exciter un tumulte contre lui. Mais dès que le Conseil de Berne fut informé de ce fait, il écrivit le 9 mars aux magistrats d'Avenches:

«Notre amiable salutalion devant mise, nobles, saiges el discrets : Nous sommes adverlis du tumulte et inconvéniant qu'est advenu lundi dernièrement passé en votre ville contre maître Guillaume Farel, notre serviteur, par vos prêtres, et autres, de quoi avons grand regret ; toutesfois d'empuis que la chose est ainsi passée, sans êire fait outrage au dit Farel, laissons pour celle fois ainsi êire. Ce néanmoings vous prions el adverlissons ci après y mettre ordre, et y avoir regard, que nous, nos serviteurs et la

foi de Jésus-Christ noslre Sauveur ne soil ainsi persécutée, ne ceux qui la annoncent troublés ne moleslés, autrement y mellrions ordre nécessaire. Et par ainsi laissés à repos el un paix ceux qui désireront ouyr la vérité évangélique et mesmement endurés que la parole de Dieu aye place en votre ville, comme vous y estes tenus et la laissés ouyr à ceux qui la pourlent et la désirent En ce ferez votre devoir envers Dieu et les hommes et à nous grands plaisirs. En tout priant Dieu, nous bons amys et chiers voysins, que vous doint grâce d'accepter sa sainte parole, et de vivre selon icelle.

« Vadvoyer et Conseil de la ville de Berne.»

Grâce à ce message, Farel put continuer ses prédications à Avenches ; mais l'effet en fut longtemps neutralisé par l'appui que l'évêque de Lausanne et les Fribourgeois assuraient de leur côté aux adhérents de l'ancien culte.

Vers ce même temps, à Orbe, un moine qui dans un de ses prônes avait chargé d invectives les Réformés fut traduit en justice par le gouvernement de Berne et évita à grand' peine une condamnation sévère. Ce fut dans ces circonstances que Farel vint prêcher à Orbe, le 2 avril 1531 ; il fut. peu écouté et même insulté. Le gouvernement bernois envoya sur les lieux des commissaires qui ordonnèrent aux habitants non-seulement de laisser prêcher Farel, mais d'aller l'écouter huit jours durant. Les habitants se conformèrent à cet ordre, les deux premiers jours ; mais le troisième, presque tous refusèrent d'aller entendre davantage Farel. Ce fut cependant alors que \ïret et quelques autres se prononcèrent pour la Réforme. Farel donna la Cène le 28 mai à sept personnes.

A Grandson, Farel fut encore plus Dal accueilli, et on se porta contre lui à des voies de fait. Mais là aussi les magistrats qui administraient le bailliage au nom de Berne firent respecter le droit de libre prédication.

Dans la paroisse de Fiez, voisine de Grandson, Farel eut plus de succès; arrivé depuis deux jours à peine, il s'empressa de faire voter de sa propre autorité l'établissement de la Réforme. Mais à ce propos Messeigneurs de Berne le tancèrent vertement et lui signifièrent qu'il eût à s'abstenir pour l'avenir de tels actes qui sont du ressort exclusif du. magistral. ^

Berne, qui devait renouveler sa combourgeoisie avec Payerne, n'y consentit qu'à la condition que cette cité tolérât la prédication de l'Évangile. Cet engagement fut mal observé par les autorités de Payerne.

En général, dans les bailliages romands qu'ils administraient en commun, Fribourget Berne avaient établi que les Réformés et les catholiques célébreraient leur culte à tour de rôle. Mais cet usage commun des temples donnait lieu à des troubles assez fréquents, comme on en peut juger par la scène suivante qui se passa à Grandson en 1 531 , et dont un contemporain rend compte comme suit :

«Dimanche suyvant, les prédicans sonnèrent leur sermon et afïîn qu'on ne chantast pas la messe, les dits prédicans preschèrenl trois sermons l'un après l'autre; quand l'un a voit achevé de prescher, l'aultre recommençoit.

1 La précipitation de Farel lui attira souvent des reproches de la part des personnages qui avaient le plus de crédit dans le camp réformé, Oecolampade lui écrivait: « Fais en sorte de répandre en même temps le vin et l'huile, de te montrer évangéliste et non législateur tyrannique, »

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