Tome II
Les chrestiens (les catholiques) désirans que l'on chantasse la me.^se et voyans les empeschemens que les dits predicanis leur faysoient, vont enhardir les femmes à devoir entrer dedans, ce qu'elles firent et entrèrent avec grand bruit. Lors, les dicts predicants et leurs complices les voulurent frapper et mettre hors du temple. Mais la multitude des femmes se trouva si grosse, avec le bon cœur qu'elle seurent, qu'elles furent les maistresses.Mais surtout qui eust du pire, ce fust les trois prédicans, qui se nommoyent G. Farel, Marc le Rongneux et G. Grivat lesquels furent merveilleusement mal accoustrez tant par le visageque autre part, et firent en telle sorleque la messe se chanlasl malgré les dits predicants et leurs complices.^» On le voit, les Bernois ne négligeaient aucune occasion d'enfoncer le coin de la Réformation dans toutes les localités de la Suisse romande où ils avaient quelque prise. Mais les parties du pays de Vaud qui relevaient exclusivement de l'évéque de Lausanne ou de la maison de Savoie
* Mémoires de Pierrefleur, grand banderet d'Orbe, publiés par Verdeil, p. 66.
« Les premières espousailles , c'est encore Pierrefleur qui parle, que le prédicant fist à Orbe furent faictes le jour de la St-Martin, en hiver (1532), après vespres, de la sorte que s'ensuit. Le prédicant, après avoir fait son sermon, appelle l'espoux, disant: Nicolas, voulez-vous pas la Marguerite pour vostre femme et espouse; et le dit Nicolas respond : «qu'ouy.> Lors le prédicantprinst à tesmoins toute l'assemblée et puis en demanda le semblable à la Marguerite, laquelle respondit « qu'ouy , » dont en reprint l'assemblée à tesmoin comme paravant. Et voilà la forme de leurs espousailles dont ils usent pour leur commencement; depuis ils en ont usé, tant du baptesme que des espousailles, un peu plus honnestement. »
demeuraient inabordables aux pionniers de l'Église nouvelle.
Déjà en 1525, les Etats de Vaud, rassemblés à Moudon le 23 mai, avaient sur la proposition du bailli de Vaud, Aimé deLullin. promulgué des édils très-rigoureux contre les adhérents de Luther.
«Que nulle personne, était-il dit dans ce document, de quelque condition qu'elle soit, dans les Étals de notre redouté Seigneur, le duc de Savoie, ne possède ou n'achète aucun livre composé par le maudit et déloyal hérétique, Martin Luther, et s'il se trouve quelqu'un de ces livres, qu'il soit brûlé.
« Que nulle personne ne parle en manière quelconque du dit Luther, en favorisant ou maintenant el affirmant aucune de ses maudites et damnables opinions el alléga tiens.
« Et ce, sous peine d'être grièvement incarcéré trois jours durant, el au bout de trois jours, de recevoir trois estrapades de corde, et cela publiquement, et de payer les dépenses de sa détention, avant que de sortir de prison.
« Et si celui qui auroit voulu soutenir et maintenir ces fausses et damnables opinions, en tout ou en partie, après avoir reçu les dites estrapades, veut être endurci et obstiné, il doit être brillé comme faux el déloyal hérétique avec son livre, s'il en a un, et cela nonobstant tous les privilèges, libertés et franchises concédées au Pays de Vaud. »
Nous ne voyons point que cette ordonnance ait été révoquée ni mitigée pendant les 10 années qui s'écou-
lèrent depuis le jour où elle fut rendue jusqu'à l'invasion bernoise, et aucun incident ne paraît avoir troublé pendant cette période la paisible domination de l'Eglise caibolique dans les villes et les campagnes du pays de Vaud proprement dit. ^
Disposée, ainsi que nous l'avons dit, Berne, qui n'avait alors sur les bras aucune autre affaire, ne pouvait pas demeurer longtemps sourde à l'appel que lui adressait de Genève le groupe chaque jour croissant de ses coreligionnaires. Le Conseil ne larda pas à reconnaître l'effet de la démarche des Réformés.
Le 25 mars, on reçut une lettre de Messieurs de Berne datée du 20 et ainsi conçue :
« Nobles, magnifiques seigneurs, singuliers amys et très-chers combourgeois, nous avons esté informés de la violence et force que l'on a voulu fayre par ci-devant à nostre maislre Guillaume Farel, annunciateur de la parolle de Dieu en voslre cité. De quoy, à cause qu'il a de nous commission et lettres adressantes à tous nos alliés et bourgeoys, de l'avoir pour recommandé et le bien traiter, pour Tamour de nous, sommes estés malcontants. Ce nonobstant, alors ne vous en avons voulu fayre remonslrance. espérant que vous y mectriez ordre nécessayre. et y ferlés punition deue , piéça sommes adverlis que non-seulement vous n'y avez pourveuz puisque tous
* En l.=)31, l'évèque ayant assemblé le^ Étals de sa principauté dans la rathédr.ile de Lausanne, leur proposa de rendre une ordonnance « contre qui -onque parltroit de l'Évangile, soit en bien, soit en mal. sous peine de trois traits de corde. » Mais cette ordonnance n'obtint pas la sanction des États.
jours la persécution contre la loy évangélique est plus horrible, de quoy nous merveillons grandement. A ceste cause, sommes occasionnés de vous faire remonstrance sur cela. Premièrement sommes esbays qu'en votre cité la loy et foy de Jésus-Christ et ceulx qui la veulent ensuivre sont ainsy persécutés et molestés, assavoir que ne vouUés souffrir que la parolle de Dieu soyt libéralement annoncée, ains déschassés les prêcheurs d'icelle, qu'avés bannis ung homme de bien à jamais sur peine de mort, pour ce qu'il a parlé contre la messe sans avoir ouy sa rayson el nonobstant que plusieurs gens de bien vos bourgeois et habitants rière vous ayent voulu prendre la cause à eulx. Nous vous voulons prier et affectueusement admonester sur ce ad voir avis et y mettre ordre, etc. » — «Permettez, était-il dit encore, que les amateurs de la parole de Dieu puissent résister et publiquement contradire à iceux qui en voslre ville prêchent, quand ils y parleronlcomme séducteurs, etquejustice leursoit accordée. > MM. de Berne se plaignirent, en outre, qu'un imprimeur qu'ils avaient muni de lettres de recommandation n'avait pas été bien accueilli et ils demandaient qu'on leur répondît par le porteur de la présente.
«Ces articles, ainsi que certaines demandes de MM. de Berne, est-il dit dans les Registres, ont beaucoup troublé tout le Conseil à cause de la division qui en pourroit naître; de sorte qu'on n'a sçeu résoudre là-dessus. On appelle Claude Salomon et Baudichon de la Maison neuve qu'on dit qui ont sollicité ces lettres ; ils furent examinés après leur serment, et ils confessèrent qu'ils avoient été à Berne depuis quinze jours (par conséquent après la dépu-
talion des Fribourgeois), et qu'ils avoient sollicité ces lettres de Messieurs de Berne. On convoque le Conseil pour le lendemain, et le Soixante aussi pour faire réponse aux dites lettres.^ »
« 26 mars. Entrèrent en Conseil Thomas Moine, Barthélémy Faulchon, André Maillard, Perceval de Pesmes, Franc du Crest et plusieurs autres au nombre d'environ deux cents. Le dit Moine expose que nonobstant l'édit de vivre unanimement et de demeurer tous frères en une même loy et foy, quelques uns s'efforcent de semer une autre loy et la discorde, et qu'ils ont appris qu'il y en a qui sont allés à Berne et ont informé Messieurs de Berne, en sorte que les dits seigneurs de Berne ont écrit d'une manière qui trouble toute la ville, pour ce qu'on craint les divisions et dissensions à cause de ces lettres. C'est pourquoy ils supplient qu'on leur apprenne qui sont ceux qui sont allés vers Messieurs de Berne ; s'ils y ont été députés par le Conseil, quelle charge et quelles instructions ils ont eu, et ce qu'ils en ont apporté, afin qu'ils sachent s'ils n'y a rien contre le bien commun et pour la ruine de la république. Le Conseil, après en avoir délibéré, leur répondit que déjà hier pendant six heures et encore aujourd'hui le Conseil avoit esté assemblé pour cette affaire; qu'on assembleroit encore le Conseil des Soixante et enfin celui des Deux Cents, s'il est nécessaire, et enfin les chefs de famille et le Général si la chose le demande, et qu'ils doivent être contens de cette réponse que leur font leurs syndics ; qu'au reste ceux qui ont été k Berne n'y ont pas esté envoyés par le Conseil. Alors Tho-
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mas Moine dit qu'on luy avoil donné charge de demander qu'on amenât devant eux ceux qui avoient fait cela, qu'ils les vouloienl voir, et qu'ils ne sortiroient point de la salle où ils étoienl qu'ils ne fussent venus, afin de voir ce que justice demandera ; que si le Conseil ne les fait pas venir, ils les iroient chercher. Les sindics leur répondirent qu'ils ne cesseroient point que celle affaire ne fût faite, et qu'ils leur apprendroient ce qu'ils auroient fait.
« Le dit Moine et les autres demandèrent tous d'une voix qu'on fît justice et qu'on fît en sorte que ce que nous avions promis à Messieurs de Fribourg, que nous vivrions comme nos pères, fût exécuté. Et levant les mains en haut ils s'écrièrent : Faites justice et nous vous soutiendrons. Faites que nous ne soyons pas injuriés par ceux qui nous appellent papistes, pharisiens^ et qui ne cessent de nous injurier. Enfin, après qu'on leur eût fait encore quelques remonstrances et les défenses de n'offenser personne, ils se retirèrent chez eux. ^ »
Évidemment, rintervenlion inattendue de Berne en faveur de la Réforme avait porté au comble l'exaspération des adeptes de l'ancien culte, et ces derniers furent entraînés à prendre un parti violent, afin dediguer pendant qu'il en était temps encore le flot qui montait.
« Le 28 mars (jour du Vendredi Saint), en Conseil des Soixante, comme on opinoit touchant la réponse qu'on feroit aux susdites lettres de Berne, entrèrent Girardin De la Rive et Barthélémy Faulchon qui exposèrent que plusieurs citoyens étoienl venus à St-Pierre qui murmuroient de ce quelques autres citoyens s'étoient retirés en la mai
* Reg. des Cons.
son de Baudichon de la Maison neuve armés; c'est pourquoy ils disoient qu'ils vouloienl aller à eux ; d'où il est à craindre qu'il arrive quelque tumulte, demandant qu'on y pourvût. '
« On ordonne que les sindics iront vers ceux qui sont à St-Pierre et ensuite vers ceux qui sont en la maison de Baudichon pour leur défendre de ne s'offenser point et leur ordonner de retourner chez eux. Pendant qu'ils allèrent à St-Pierre, une troupe de citoyens s'assemblèrent en la place du Moulard, et comme les sindics faisoient les dites défenses à ceux qu'ils avoient trouvés assemblés à St-Pierre, P. Vandel et J. Goulaz survinrent pour les prier de faire cesser ce tumulte, de peur qu'il n'arrivât pis. Comme ils parloient, J. Portier dégaina un poignard, et sans rien dire, en donna un coup au dit Vandel par derrière en trahison, à Pépaule gauche dans la dite église. Incontinent après, on sonna le tocsain avec la cloche, ce qui fit que presque tout le peuple courut de toutes parts en armes, sans scavoir pourquoy. Quelques uns menèrent de l'artillerie en la place du Moulard et déployèrent l'étendard que portoit Perceval de Pesmes et s'assemblèrent en grand nombre. Les autres étoient en la maison de Baudichon qui les attendoient en bon nombre ^»
* « Les syndics, dit Jeanne deJnssie, vindrent à St-Pierre, voulant scavoir pourquoy ceste assemblée se faisoit. Le peuple tout d'un accord répondit : Nous voulons aller sur ces Luthériens, qui se sont assemblés en la rue des Allemands, et ne sçavons pourquoy, ils nous tiennent toujours en crainte; mais nous en voulons voir la fin, et ne voulons pas souffrir telU infection en la cité ; car ils sont pires que les Turcs. »
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Voici comment Jeanne de Jussie décrit l'attitude des catholiques :
« Messieurs de l'église, dit Jeanne de Jussie, se vont tous jetter devant le grand autel à genoux en grande dévotion, et toute la compagnie aussi en soy recommandant à Dieu, en grande abondance de larmes vont chanter Vexilla régis prodeunty et se recommandant à la glorieuse Vierge Marie qu'il lui pleust intercéder pour la saincte foy et pour eux, luy présentèrent un Salve Regina. Le peuple s'animoit l'un l'autre d'un grand courage disant : aujourd'hui représentons le jour que nostre Seigneur voulut mourir et respandre son sang pour nous, et pour ce n'espargnons pas de respandre le nostre pour l'amour et pour l'honneur de luy, en prenant vengeance de ses ennemis, qui de rechef le crucifient plus rigoureusement que les Juifs. Il se faisoit tels cris que c'estoit chose lamentable de l'ouïr, et n'y avoit si bon cœur qui ne fondît en larmes ; le son de la cloche fust cessé, et le peuple mis en ordre pour batailler. Messieurs de l'église firent leur bende, les portes furent ouvertes par lessindiques et la Compagnie descendit par la rue du Perron, elvindrenten la grande place du Molard oti estoit desjà grosse compagnie d'hommes et femmes bien embastonnez et délibérez comme les autres, en somme se trouvèrent bien deux mille et cinq cents hommes sans les femmes, les anciens et enfans et lors desployèrenl l'enseigne de la ville. »
Les hommes n'étaient pas seuls en proie à cette ardeur martiale.
« Les femmes des chrétiens, nous dit Jeanne de Jussie,
s'assemblèrent disant : S'il advient que nos maris se combattent contre ces infidelles, allons aussi faire la guerre et tuer leurs femmes hérétiques, afBn que toute la race soit exterminée. En ceste assemblée de femmes il y avoit bien sept cens enfans de douze à quinze ans, bien délibérez de faire leur bon devoir avec leurs mères ; les femmes portoient des pierres en leur giron, et la pluspart des enfans portoient de petites rapières, les autres des hachons et des pierres en leur chapeau. »
Les protestants de leur côté observaient une contenance à la fois digne et calme. « Assemblés en la maison de Baudichon, raconte Froment, ils se recommandent à Dieu et le prians tous ensemble d'avoir la cause en recommandation, ils se mettent en bon ordre et sortent en rang de bataille cinq à cinq en la rue, jusques en la place de la Fusterie, atendans leurs adversayres pour se deffendre, se promettans l'ung et l'aultre foy et loyaulté, et plus tost mourir avant que de reculer ung seul pas de la bataille. »
Le tumulte était alors épouvantable, ainsi que les Registres en font foi. «Une partie du peuple couroit au Molard ne sachant pourquoi ; une autre partie couroit vers le capitaine général ; chaque parti croyoiî de combattre pour la défense de la ville. L'on ne gardoit point l'ordre par lequel chacun doit aller au quartier qui luy est assigné, ce qui senloit la sédition ; car ceux qui dévoient aller aux tours, aux murailles ou aux portes venoient au Moulard; ceux de St-Gervais qui dévoient courir à leurs remparts, entrèrent en armes dans la ville, entendant le tocsin. Cl. Ballessert, boucher (il commandait la troupe des catho-
liques) venant de St-Gervais, voulut frapper Jean Philippe qui luy commandoil d'aller en son quartier ; mais le dit capitaine général le blessa. »
«L'artillerie, continue Froment, fut mise par les rues, acquebutes chargées , picques et allebardes bayssées, prests à bailler le choc et frapper l'ung sur l'aultre. Certes y n'est à raconter les crys, les pleurs, et la pitié que c'estoil par toute la ville, à voyr et ouyr cecy. Car le filz voyoil son père armé contre soy, le frère son frère, le voysin son voysin, preslz à se tuer l'un l aultre ; je vous laisse à penser quelles étoient les lamentations des femmes, filles et petis enfants par les maysons, les mallediclions et blasphèmes exécrables raauldissant ceste Loy (la Réformation) et le premier qui l'avoit appourtée. Cependant que la fureur estoit si grande, personne n'ausoit entreprendre de parler aux prebstres ne à leurs adhérens, voyant leur fierté extrême, pour y mettre quelque moyen de paix, craignant aussy d'estre suspect et d'estre appelé luthérien. Mais comme Dieu voullut éviter l'effusion du sang, il y donna ordre. Certains marchands de Fribourg, Jehan Bourjoin et six ou sept aultres de ses compagnons venus illec à la foyre, voyans le grand dangier où ilz esloient de se tuer les ungs les aultres, se sont advancés d'estre les moyenneurs et de fayre tout plein de belles et honnestes remonstrances aux ungs et aux aultres, comme à leurs bons amys et combourjoix. » Celte démarche fut bien accueillie par les Réformés ; les prêtres repoussèrent d'abord toute proposition, mais les Fribourgeois ayant insisté, ils finirent par donner les mains à un arrangement.
Ni les Registres ni Jeanne de Jussie ne mentionnent cette intervention des Fribonrgeois. Nous ne pensons pas néanmoins qu'il y ait aucune raison sérieuse de la mettre en doute.
Les magistrats, du reste, s'empressèrent d'utiliser les ouvertures faites par les Fribourgeois.
«Le Conseil s'assembla promptement au Moulard pour y pourvoir, après quoy ils allèrent vers ceux qui étoient en la maison deBaudichon. On avisa pour bien de paix que cbaque party donneroit des ostages à l'autre pour faire la paix, ce qui fut fait. On donna de la part de ceux qui estoient en la maison de Baudicbon , Michel Sept, * Jean Lullin et Eslienne de Chapeaurouge qui furent conduits en la maison de P. Malbiiisson, syndic; et de la pan des autres on donna J. Malbuisson, J. de Pesmes et yen. Fr. Goyet, chanoine de Genève, tous six citoyens; ces trois derniers furent conduits en la maison de Jean Philippe, capitaine général. On fit des cries générales à son de trompe de ne point s'offenser ni s'injurier les uns les autres, de poser les armes, et de retourner en paix chacun chès soy, à peine de la vie. »
Les deux partis étaient, comme on le voit, fort bien organisés et disposés à rechercher la lutte plutôt qu'à l'éviter. Aussi, les magistrats devaient-ils exercer une vigilance incessante pour prévenir des conflits sanglants.
« Le 29 mars, on assembla le Conseil des Soixante pour assoupir les différends et les débals du jour précédent. On amena en Conseil les six ostages. On ordonna d'emprisonner celuy qui sonna le toesain, si on le pouvoit trouver, et de prendre des informations contre Jaques
Mauris qui appela J. Philippe traître après qu'on eut fait les cries. On appela Baudichon de la Maison neuve et Claude Salomon, et on leur demanda si ce n'avoient pas été quelques uns du Conseil ordinaire qni les avaient mus à aller à Berne, à savoir J. Philippe, J. Lullin, Michel Sept, Eslienne de Chapeaurouge, Fr. Favre, Cl. Roset, ou quelque autre. Après avoir prêté le serment, ils répondirent que les sus nommés ni aucun autre du Conseil ne leur en avoit parlé ; mais eux seuls l'avoient fait sans en avoir demandé conseil à personne, et qu'ainsi ce sont eux seuls qui en doivent porter la peine en leurs personnes et biens s'ils ont fait quelque faute, ce qu'ils ne croyent, puisqu'ils n'ont eu recours qu'à leurs combourgeois, requérans qu'on leur gardât leur droit. Alors se levèrent Dom d'Arlod et Cl. Bernard qui dirent volontairement qu'ils avoient sceu qu'ils dévoient aller à Berne, mais qu'ils ne leur avoient donné aucunes instructions ni de bouche, ni par écrit, mais seulement qu'ils leur avoient dit qu'ils fissent ce que Dieu leur inspireroiî. Sur cela, l'on fit des défenses aux dits Baudichon et Cl. Salomon de ne se mêler plus d'écrire ni de faire écrire quoy que ce soit de ce qui se passe en cette ville, ni de rien innover contre les cries. On ordonne d'assembler les Deux Cents pour le lendemain afin de faire la paix.
«Le 30 mars, en Conseil des Deux Cents on fit venir les ostages, et on les fit seoir en leur place. Après avoir fait des remontrances et des exhortations à la paix, on ordonna qu'après disner chaque capitaine eût à assembler ceux de son quartier pour les exhorter à la paix et pour leur en lire les articles dressés dans ce Conseil, dont on
donna aussi une copie à M. le vicaire, afin qu'il eût soin de faire bien vivre ses prêlres; el que pour affirmer la dite paix générale on face demain (dimanche) des processions générales. »
Voici la teneur des articles de paix :
« Au nom de Dieu, Créateur et Rédempteur, Père, Fils et Saint-Esprit, Amen. Est pour bien de paix résolu que toutes ires, rancunes, injures et malveillances étans entre aucuns de nos citoyens, bourgeois el habitans, tant ecclésiastiques que séculiers, tant batteries qu'outrages et reproches faits d'un côté et de l'autre, soient totalement pardonnées.
«Item, qu'iceux citoyens, bourgeois et habitans et toute généralité de la cité, de quelque estât et condition qu'ils soient, doivent dès icy en avant vivre en bonne paix et union, sous l'observance des commandements de Dieu, et ainsi qu'avons vécu par le passé sans faire nouveauté quelconque ni de parole ni de fait, jusqu'à ce que généralement soit ordonné de vivre autrement.
«Item, que nul ne soit si osé ni si hardy de manger de la chair le vendredy ny le samedy, ni faire autre chose qui puisse scandaliser son prochain et frère chreslien.
« El à cette fin que la paix et union de toute la cité puisse durer perpétuellement. Dieu aidant, un chacun tant en général qu'en particulier lèvera la main en faisant le serment dû à Dieu d'observer l'appoinlement sus écrit, sur peine de 60 sous la première fois et pour la seconde fois de 60 sous el d'être mis en piison irois jours au pain et à l'eau, pour la tierce fois sus pt-ine de 60 sous el d'es- Ire banni de la ville pour un an el un jour.
«Item que nul ne soit si osé ni si hardy de renouveller ni faire débat, noise et émotion, qui soit contre l'accord paix et appointement sus fait, sur peine d'eslre puni à la forme de la crie vendredi passé faite.
«Item, que gens mariés doivent cecy à leurs femmes et enfants notifier, afin qu'ils n'y contreviennent sur peine d'estre châtiés par eux de la peine pécuniaire. »
« Après cela, les oslages furent délivrés et rendus de part et d'autre. Après disner chacun s'estant rangé sous son capitaine, on publia les dits articles dans les places, le peuple louant Dieu d'une telle paix et accord.»
Malheureusement cet accord ne présentait pas des conditions de durée: astreindre les prédicateurs à nedirechose qui ne fût prouvée par la Sainte Ecriture, c'était empiéter sur les droits de l'Église ; défendre de prêcher sans autorisation et de manger de la chair le vendredi, c'était méconnaître la liberté des fidèles.
«Le mardi, 2 avril, en Conseil des Soixante, on élut pour ambassadeurs vers Messieurs de Berne Nie. Ducrest sindic et M. Roy conseiller. On dressa leurs instructions à savoir qu'ils disent à Messieurs de Berne de quelle manière nous avons agi envers Guillaume Farel, touchant celuy qu'on a banni et touchant le libraire ; au reste qu'ils les supplient de nous laisser vivre selon nos coutumes, et qu'ils veuillent nous être favorables.^ »
Mais l'agression dirigée contre les Réformés le 28 mars avait eu pour résultat naturel de porter ces derniers à se cramponner plus étroitement encore à la protection de Berne. C'est ce dont purent s'apercevoir les dépulés envoyés à Berne par la communauté.
* Reg. des Cons,
«Le 11 avril, Nie. Dacrest et Fr. Roy, ambassadeurs, retournant de Berne, rapportèrent qu'ils y avoienl trouvé Baudichon de la Maison neuve et Cl. Salomon qui leur avoient dit qu'ils étoient venus pour se défendre, au cas qu'on leur eût donné charge de parler contre eux; qu'ils étoient entrés avec eux en Conseil et s'estoient assis à leur gauche; qu'ils avoient présenté une requête qui avoit été lue, de laquelle ensuite M. l'Avoyer avoit donné les articles à eux ambassadeurs, en leur demandant s'ils y vouloient répondre, ce qu'ils n'avoient pas voulu, parce qu'on ne leur en avoit pas donné charge, et qu'on leur avoit dit que le Conseil avoit dessein de nous envoyer des ambassadeurs pourvoir ces affaires.
«Le 15 avril, en Conseil des Deux Cents, les dits ambassadeurs firent leur rapport , on lut aussi des lettres de Messieurs de Berne.
« Le 16 avril, on rapporta que Baudichon, J. Favre, Etienne Dada, Amy Perrin, Jean Goulaz et Nie. Chamoit s'en estoient allés avec le messager de Berne. De peur qu'ils n'aillent à Berne et qu'ils ne façent quelque chose au préjudice de la ville, on résout que le Sautier les suivroit , et leur feroit commandement de revenir, sous peine de désobéissance.
«Le 18 avril, Et. Dada, Baudichon, J. Goulaz, J. Favre qu'on avoit fait revenir du chemin de Berne, dirent qu'ils n'estoient allés sinon au devant des ambassadeurs de Berne qui doivent bientôt venir. On leur fit des remontrances, et ils dirent qu'ils vouloient vivre selon les édits faits en dernier lieu pour la paix. »
Pendant ce temps, ni les Réformés ni les catholiques n'avaient discontinué leurs assemblées.
«22 avril. On dit à Baudichon , de Pesmes, M. de Thorens, et autres, de cesser de faire des assemblées qui peuvent causer du scandale.^ »
Mais en dépil des précautions des magistrats un nouvel esclandre survint.
«Le dimanche, 14 mai, après le coucher du soleil, comme plusieurs citoyens se promenoienl, il y eut quelques paroles entre eux (|ui furent d'abord pacifiées; après quoy P. V^erly de Fribourg. chanoine de Genève, armé de pied en cap, vint en courant au Molard où quelques citoyens se promenoient en attendant d'aller boire ensemble; et branlant sa hallebarde contre eux, il cria : oc Où sont les Chrestiens ? qu'ils viennent après moy, venés, venés » Quelcun luy ayant osté sa hallebarde, il dégaina une large espée et se jetia sur les citoyens, mais, ayant été blessé par quelques uns, il s'enfuit ; tous les autres se retirèrent, plusieurs ayans été blessés départ et d'autre. Comme deux ou trois du Bourg de Four y accouroieni, ils rencontrèrent une troupe de prêtres en la Cour de Sl-Pierre qui blessèrent un d'eux de 28 playes. Le sindic Coquet, faisant sa charge et défendanlde se battre, fut fort blessé en la tête. On dit que la troupe des prèires étoit cause de cela qui sonnèrent le tocsain à la sollicitation de Marin Versonnex. Amy Perrin et Claude Bernard furent aussi blessés. Le père se baitoit contre son fils, et
* Reg. des Cons.
* « Il commença à dire et à blasphémer en sa langue friburgine; cher dey, où sont toux ces Luthériens que disont mal de nostra Ley? Sang dey où sont ley? Où sont tous bons chrestiens? » (Froment.)