Tome IL
le frère contre son, frère. Celle nuit Marin Versonnex fut
emprisonné pour avoir sonné le tocsain.^ »
« Les chrestiens, dit Jeanne de Jussie, toute la nuit furent en armes, cherchant ces meschans chiens, mais ce fut pour néant ; car tous s'esloient cachés. »
On ne sut que le lendemain que le helliqueux chanoine avait succombé dans la mêlée, « benoisl martyr sacrifié à Dieu, » dit notre religieuse.
«Le 5 mai, du jour, disent les Registres j on a trouvé le sieur Verly mort sur les degrés de la maison J. Chaullemps près du MouUrd ; il a été enseveli à St-Pierre, et on luy a fait tous les honneurs qu'on a pu. M. le vicaire a donné ordre au procureur fiscal d'en prendre informalion. » Le Conseil envoya un messager exprès à Fribourg pour notifier la mort de Verly.
Le vicaire demanda qu'on relâchât Marin de Versonnex ; mais ce dernier ayant déclaré « qu'il avoit fait sonner le tocsain, et que si cela étoit à faire, il le feroit encore, on ordonna qu'il ne seroit point relâché. »
Le 9 mai, les parents de Verly vinrent réclamer son corps, et orï condescendit à leur requête.
«Six jours après, dit Froment, les Fribourjoix, ses parens et amys venus, le dessevellirent et le firent pourter dans leur ville, loing trois journées de Genève et fust reensevelly avec grandes pompes et sollemnilés accouslumées fayre en la loy pnpalle ; disans en leur langue friburgine, les ungs aux aultres : C'est celuy qui a esté tué à Genève des luthériens pour maintenir noslre Loy, pour mainienir la foy chrestienne. »
Le 8 mai, le Conseil avait résolu que deux de MM. les syndics assisteraient avec le procureur fiscal et M. le lieutenant à l'instruction judiciaire \ Le lendemain on arrêta plusieurs personnes soupçonnées d'avoir pris partau meurtre du chanoine. Le 18 mai, le procureur fiscal déclara aux syndics que M. le vicaire ne permettait point qu'ils assistassent à l'examen des prêtres qui sont prisonniers pour le tumulte dans lequel Verly a été tué.
Ce fut un insigne bonheur pour la république qu'au moment où les différends de religion mettaient les citoyens aux prises, Charles III n'ait point renouvelé les attaques que dans les années précédentes il avait été si ardent à machiner; il était probablement tenu en bride par les clauses comminatoires du traité de Payerne. La duchesse Béatrix, son épouse, lui recommandait la circonspection; elle lui écrivait en mai : « L'ambassadeur impérial n'est point d'advis que vous doibviez entrera Genève par la raison que quelque juste, verlueulx et saige que soyez, estans dedans, ne vous sera pas possible de tenir vos serviteurs subjects, qu'ils ne fassent quelqu'œuvre de fait sur quelcun du dit Genève, qui serait hazarder votre personne et la perdition de vostre pays de Vaud, et que trop mieux vault temporiser que tomber en cet inconvénient.»
Tandis que l'hérésie levait ainsi la tête dans Genève, Pierre de la Baume ne montrait pas la moindre velléité de s'arracher à son séjour paisible de Bourgogne pour rétablir la paix et l'autorité de l'Église dans sa ville épiscopale. Des représentations lui furent sans doute adressées pour son ine.xplicable insouciance par les partisans de l'ancien culle irrités de la mort de Verly, et il manifesta
1 Cibrario, Istituzions di Savoia. T. II, p. 317.
enfin l'intention de visiter de nouveau des sujets que, laissé à lui-même, il eût vraisemblablement oubliés sans trop d'effort. Mais il avait, il y a peu de temps, témoigné trop ouvertement sa malveillance à l'égard des Genevois pour ne pas éprouver quelque embarras à leur faire des ouvertures; aussi eut-il recours aux bons offices des Frib ourgeois.
La lettre suivante adressée parl'évêqueà Bezanson Hugues en octobre 153â et copiée par les soins de M. Merle dans les Archives de Turin point fort bien ce prélat aussi susceptible et jaloux de son autorité qu'il était faible el ami de ses aises.
« Bezanson, je suis averti que l'on dit que vous êtes à Genève avec vos complices pourlourmenter tous mes sujets el croyez que aussi en aurez votre part; c'est mal aviser à faire votre devoir. Je pense que vous cuidez être princes ; suffisez-vous d'être à la mode accoustumée et de vivre selon vos prédécesseurs qui étoient de bons marchands et non plus sapere quam oportPt (n'essayez pas d'avoir plus d'esprit qu'il ne convient). Vous aurez bien à faire à détourner le Rhône de sa voie; je crois que aussi avés autant à faire de vouloir détruire l'Église. Ceux de mauvaise volonlé ne peuvent durer en ce monde. Je n'ai pas voulu oublier de vous écrire ces deux mots pour ce que avez récompense comme savez de moy pour me vouloir faire perdre mon autorité. Je vous laisse à penser si cela durera ; je les mettrai en justice, fùl-il devant Lucifer. Je prie N. Seigneur qu'il vous daigne mieux inspirer que \ous ne besognez. »
« Le 1 9 mai, disent les Registres, vinrent deux ambas-
sadeurs de Fribourg ; ils dirent que notre évêque soiihaitoil de venir icy, ce qu'il n'ose pas, parce qu'on luy a dit que les citoyens avoienl fait plusieurs menaces contre luy; aussi voudroil-il savoir s'il pourroii venir en seureté. On assembla le Conseil des Soixante pour faire réponse. La réponse fut que nous nous étonnions qu'un Prince demandât sauf conduit à ses sujets; que nous croyons qu'il pouvoit venir seurement vers eux sans cela, et que si nous connaissions quelcun qui eût menacé sa Seigneurie, nous le punirions si sévèrement qu'il auroit sujet de s'en conlenter; qu'on luy enverroit des ambassadeurs pour le prier de venir, parce que notre volonté est de luy obéir en toutes choses comme à notre Prince. » Les Fribourgeois avaient offert d'écrire à l'évêque pour l'engager à venir. Mais on ne le trouva pas bon, <^caltendu que ce sera mieux pour notre honneur qu'il n'y ait que nous qui le façions venir. »
En conséquence, le surlendemain, 21 mai, Bon. Offischer, Dom Franc, Eslienne Dada et J. d'Arlod furent envoyés comme ambassadeurs à l'évêque; ils avaient pour mandat «de le prier devenir, et de luy dire que nous étions fort fâchés qu'il eut été offensé par quelqu'im, par des menaces ou autres paroles, et que nous souhaitons de vivre sous son gouvernement et de le reconnaître pour prince comme de vrays sujets. »
Bien que le Conseil eût ordonné de son propre mouvement des poursuites au sujet de la mort de Verly, les ambassadeurs de Fribourg n'avaient pas laissé de se présenter au Conseil, le 21 mai. et de se porter partie criminelle avec les parents du chanoine contre les auteurs présumés
de sa mort; ils avaient même enveloppé dans l'accusation le syndic Coquet qui avait été blessé au moment où il s'efforçait de séparer les combaltanls, et bien d'autres citoyens qui n'avaient eu d'autre tort que de se trouver près de l'endroit où Verly avait reçu le çoup mortel.
Ils avaient demandé de plus de pouvoir assistera l'examen des prisonniers ; le Conseil n'accéda pas à cette demande parce que cela était contre la coutume.
Mais tandis que les Fribourgeois insistaient pour la mise en jugement des assassins présumés de Verly et pour le retour de l'évêque, les Bernois, de leur côté, à l'affût de tout ce qui se passait à Genève , étaient bien dé cidés à ne négliger aucun effort pour y maintenir leur influence. Aussi le 20 mai, moins de 24 heures après l'arrivée des ambassadeurs fribourgeois, une députation bernoise avait paru au milieu de nous. Le 27 mai, les députés Diesbach et Vingarter, introduits en Conseil des Deux Cents, exposent qu'on les a envoyés pour empêcher que les parents de Verly ne nous fassent quelque violence; mais ils ont une proposition plus importante à faire de la part de leurs supérieurs. Ces derniers désirent en effet «qu'il soit permis à chacun de suivre les mouvements de sa conscience, en telle sorte que personne ne soit contraint: que les fesles, la messe et les images demeurent pour ceux qui les veulent. Et pour ce qu'il y en a plusieurs qui désirent d'ouïr ceux qui prêchent l'Évangile, ils souhailteroient qu'on leur donnât un prédicateur en l'une des sept églises paroissiales, ou en l'un des couvens, et que personne ne fût repris pour y estre allé ou n'y estre pas allé, comme aussi ceux qui voudront aller à la messe
y aillent, el qu'à cause de cela ils ne soient pas méprisés par les autres; au contraire, que chacun demeure en sa volonté et en son franc arbitre. Qu'on permette aussi que le libraire vende les livres du Vieux et du Nouveau Testament. »
Le Conseil, partagé d'opinion, ne pouvait pas prendre de décision immédiate sur une proposition d'une telle importance.
« On pria les députés de demeurer avec nous pour nous aider, et on leur répondit pour ce qui est du prédicateur, de la messe et autres choses que nous désirons de nous tenir aux articles qui avoient été fails ci-devant. »
Quelques jours après, le 2 juin, les citoyens envoyés auprès de l'évêque rapportèrent qu'il avait l'intention de venir dans un mois, Kcar il nous tient pour ses sujets bien aimés et désire de se montrer notre vray et bon Prince. » Le 22 juin, en Conseil des Deux Cenis, on lut des lettres de M. l'évêque portant qu'il élisait Jaques iMalbuisson pour son fourrier afin de le pourvoir de lits, de tapisseries et autres choses nécessaires. Dans ce Conseil, où on s'occupa de la réception à faire à l'évêque, plusieurs assistants échangèrent des propos fort irritants. On dut alors confirmer l'arrêt fait au mois de février dernier condamnant quiconque injurierait un autre ou lui donnerait un démenti en Conseil à 3 jours de crotton au pain et à l'eau. Trois jours plus tard un certain nombre de citoyens des deux partis furent convoqués devant le Conseil ordinaire qui leur remontra que leurs difi'crends étaient au préjudice et au déshonneur de la cité, et les invita à vivre en paix. Les uns et les autres déclarèrent qu'ils étaient prêts
à observer les articles de paix dressés le 30 mars dernier.
El pour conclusion, il fui arrêté qu'ils iraient tous diner
ensemble.
« Le 30 juin, ordonné qu'à cause de l'arrivée de M. Tévêque notre Prince, on melle de l'artillerie devant la chapelle du pont du Rône, dans la place de l'isle, dans la maison de l'évéque de iMaurienne, et à St-Gervais pour lirer en signe de joye. Que tous ceux qui ont des chevaux se préparent pour aller^demain accompagner MM. lessindics au devant de noire Prince, et qu'on ne face aucune compagnie à pied, et que personne n'y aille sans l'avis du Conseil.» Il fui aussi décidé qu'aucun Lanni ne pourrait rentrer dans la ville à la suite de l'évéque.
Les magistrats continuaient à avoir les yeux sur toutes les infractions qui pouvaient être faites à la juridiction de la cité. Le châtelain de Peney ayant snisi un homme dans le lerriloire de la ville, le Conseil l'obligea à le mettre immédiatement en liberté. On signifia pareillement au chanoine Verdet qu'il n'eut point à exécuter des lettres du légat papal en Savoie « parce que cela seroit contre l'authorilé de noire Prince et nos libertés.»
« Le mardy l^*" juillet, environ à cinq heures aprèsmidy, M. Pierre de la Baume, notre prince, revint de Bourgogne à Genève, accompagné du moderne et de l'ancien avoyer de Fribourgelde plusieurs Fribourgeois. Les sindics et le Conseil luy furent au devant avec grand honneur, on lira le canon en plusieurs endroits de la ville. Il y eut aussi environ quatre vingt qui luy allèrent au devant avec leurs arquebuses, contre les défenses faites par le Conseil. »
Le premier acte du prélat fui de demander au Conseil, le 2 juillet, qu'on publiât une procession générale, ce qui lui fut accordé sans difficulté II réclama également la convocation du Conseil général ; le Conseil des Deux Cenis adhéra pareillement à celte seconde demande.
« Le 3 juillet. Après la procession générale, le Conseil général fut assemblé au cloître de St-Pierre au son de la trompelte et de la cloche. M. l'évêque y entra et demanda aux assistants par la bouche de son avocat si nous ne le reconnaissions pas pour prince et évêque de Genève. On luy répondit que nous le tenions pour prince, et que nous étions prêts à luy obéir selon nos libertés, coutumes et franchises écrites et non-écrites que nous demandions qu'il nous observât comme il l'a juré, il y a longtemps. »
Comptant sur l'appui de Fribourg, l'évêque ne larda pas à prendre une attitude menaçante.
« Le 5 juillet, on rapporta que le dit Prince avoit dit qu'on fît justice, et que si nous ne la faisions pas, il y en avoit jusqu'au nombre de 80 de la ville qui le feroient fort, et que nous avisassions de marcher droit. On résolut de le prier de ne pas recevoir telles gens pour le faire fort, de peur de faire des partialités dans la ville. ^»
Dans le même temps on apprenait que des parents et amis de Verly s'étaient assemblés en armes à Gaillard, et parlaient de se faire justice eux-mêmes. Le 7 juillet, une dêputation fribourgeoise composée de huit personnages, à la tête de laquelle était l'avoyer Petremand de Praroman, parut devant le Conseil et insista de nouveau pour qu'on fît une prompte justice au sujet du meurtre de Verly.
* Reg. des Cons.
Aux termes des Franchises de Genève, le procureur fiscal devait, au bout de 24 heures, remeltre entre les mains des syndics, juges des causes criminelles, quiconque était prévenu d'avoir commis un délit. Mais le procureur fiscal se refusa positivement à opérer l'extradition des personnes arrêtées à la suite du meurtre de Verly, alléguant que l'évêque avait évoqué la cause à soi. C'était exactement le même débat qui s'était élevé quinze ans auparavant à l'occasion de Berlhelier. Seulement les rôles étaient intervertis ; les Fribourgeois qui avaient en 1517 élevé la voix en faveur de Berlhelier, encourageaient maintenant les prétentions de l'évêque et pressaient les magistrats genevois de souscrire à ses demandes.
Le Petit Conseil, le Conseil des Soixante et celui des Deux Cents furent successivement assemblés pour délibérer sur cette affaire. Une dépulation, composée des syndics et de six des plus anciens citoyens, fut envoyée à l'évêque pour lui représenter dans les termes les plus respectueux que sa demande était incompatible avec les droits de la ville. Cette démarche n'eut aucun résultat. Les citoyens de leur côté demeurèrent inébranlables dans la défense de leurs droits et en appelèrent à leurs amis de Berne. Le 9 juillet, les Deux Cents répondirent à l'avoyer de Fribourg qui les avait priés de souffrir « que pour cette fois l'évêque évoquât la cause à soy , que nous ne le pourrions faire sans rompre nos franchises pour lesquelles nous avions si souvent exposé nos personnes et nos biens. »
Enfin l'obstination de l'évêque se brisa contre celle des citoyens. Dès l'origine du conflit, le Conseil avait offert
que deux personnes, désignées par l'évêque, joinles à deux délégués de Fribourg assistassent aux débals du procès, et que, contrairement à la coutume, le procureur fiscal instruisît la cause. L'évêque finit par se ranger à cette proposition sur les instances réunies des députés de Berne et de Fribourg. En conséquence, le 12 juillet, les prévenus, au nombre de 10 , furent tirés des prisons épiscopales et remis aux syndics.
Mais l'évêque ressentit un dépit très-vif de la tournure qu'avait prise cette affaire, et peu accoutumé à la contradiction, il résolut de ne pas demeurer plus longtemps au milieu de sujets si peu traitabies ; il manda donc les syndics le 13 juillet et leur fit savoir qu'il avait l'intention de partir dès le leufiemain; mais, ajouta-t-il, il se proposait de revenir à la fin du mois d'août. Le Conseil auquel les syndics rendirent comple de la communication que leur avait faite l'évêque. décida de les renvoyer immédiatement auprès de ch dernier «pour luy témoigner tout le déplaisir que nous avions d'un départ si prompt, luy faire des remontrances qu'il doit demeurer et ne craindre personne et luy rappeler ce qu'il a promis au dernier Conseil général qu'il éloit venu pour pacifier la ville, et qu'il vouloil vivre avec elle comme un bon prince; qu'il vaudroit mieux qu'il ne fût pas venu que de s'en aller silôl. »
Pierre de la Baume qui ne s'élait rendu à Genève qu'à contre cœur ne Ht dès lors aucune démarche pour y revenir; il plaçait son repos au-dessus de toute autre considération. Avec un souverain de ce tempérament, les Genevois n'eurent aucun besoin de s'insurger pour opérer leur
émancipalion ; ils n'eurent qu'à recueillir les débris d'un pouvoir que l'évêque laissait bénévolement écbapper. Du reste, délaissés alors par leur prince, ils continuèrent encore quelque lemps à reconnaître son autorité qui devenait chaque jour moins lourde.
Après le départ de l'évêque, le procès fut conduit avec unp assez grande diligence et terminé en moins d'un mois. Un seul des prévenus, Pierre Comberet dit l'Hosle, charretier, fut reconnu coupable et condamné le 6 août à avoir la tète tranchée.
Le 8 et le \2 août, une sentence d'absolution fut prononcée en faveur des autres inculpés. Le procureur fiscal en appela de cette décision ; mais les syndics ne reçurent pas son appellation « parce que nous n'avons pas de Supérieurs. »
Pendant que le procès intenté au sujet de la mort de Verly suivait son cours, l'excitation des deux camps religieux continua de temps en lemps à éclater par quelques actes isolés.
C'est ainsi que le 12 juillet quelques énergumènes avaient brisé et livré aux flammes une image de la Vierge placée au-dessus de la porte du Bourg de Four. Le 14 juillet, les ambassadeurs deFribourg portèrent plainte à ce sujet au Conseil des Deux Cents, ajoutant <^qu'ils nous prioient de ne laisser pas ces choses impunies parce qu'ils ne les pouvoient pas supporter. » Il leur fut répondu «que nous n'avions rien ouy dire de ceux qui ont brisé et brûlé la dite image, et que si cela est arrivé, nous ne le laisserons point impuni et que nous en ferons prendre informations. »
De leur côté Thomas et Baudichon de la Maison neuve viennent se plaindre d'avoir été attaqués près de Rolle par Gaspard Verly et dix arquebusiers embusqués dans un bois.
«Le 18 juillet, J.Balardet F.Roy, conseillers, se plaignent de ce que Baudichon de la Maison neuve qui les suivoil hier, disoit après eux : « Par le Sang Dieu, il y a tant de traîtres ; la main me fourmille que je ne fais contre les traîtres; » ce qu'ils soupçonnoientqui s'adressoit à eux. »
Au milieu de ces embarras, le Conseil était encore harcelé parles réclamations pécuniaires des Bernois. «Le 4 août, on lut des lettres de MM. de Berne qui demandent l'argent qu'on leur doit. Ordonné de leur écrire qu'ils aient encore un peu de patience, et qu'on en parlera à M. l'évêque et à MM. du Chapiire. » Le 7 août, les ambassadeurs de Berne partirent; le Conseil ordonna de donner à chacun d'eux dix écus et quaire écus à leurs valets, et de plus paya à l'hôte de la Tête Noire pour leurs dépens deux cent quarante florins. Le Chapitre requis de venir en aide à la ville s'y refusa absolument. «Le 3 octobre, les syndics rapportèrent que, selon l'ordre du Conseil, ils avoient demandé aux chanoines de contribuer à payer les délies de la ville et que ces derniers avoient répondu qu'ils quitleroient plutôt la ville que de rien donner. »
Le 19 octobre, une nouvelle ambassade de Berne vint presser la ville de s'exécuter sans retard. Rebuté par les chanoines, le Conseil s'adressa à l'évèque; tuais ce dernier accueillit très-froidement les envoyés de la cité.
« Le 28 octobre , on assembla le Conseil des Deux Cents. Parce qu'on trouva la réponse de l'évêque légère, on résolut de dire aux ambassadeurs de Berne que notre ville depuis huit ans en ça a supporté tant décharges qu'à présent elle craint de ne pas pouvoir payer ses créanciers, que nous les supplions d'avoir pitié do nous, que nous avons espéré jusqu'à celle heure d'avoir quelque secours de M. notre évêque et prince, de MM. duChapitre^ et des autres prêtres, mais que nous n'y voyons pas de l'apparence ; c'est pourquoi nous les conjurons de prier leurs supérieurs d'attendre encore un peu, et cependant qu'ils nous conseillent comment nous pourrons faire avec le dit évêque et MM. du clergé afin qu'ils nous aident à payer comme nous le souhaitons. Ils demandèrent cette réponse par écrit, et on la leur donna. On leur bailla 22 écus Vs pour leurs journées, » — « Le 31 octobre, on assembla le Conseil des Deux Cents sur ce que les ambassadeurs de Berne n'éloient pas satisfaits de la réponse qu'on leuravoil faite, et pour trouver quelque moyen de les payer, afin de ne pas les irriter.»
Le 6 novembre, le Conseil reçut un message du gouvernementdeFribourg qui demandait, conformément aux articles du traité de combourgeoisie, que Genève tînt prêt un secours de 200 hommes. Le 7 novembre, le Conseil des Deux Cents décida de faire droit à celle demande et élut Claude Riciiardel comme capitaine du corps auxiliaire destiné à Fribourg.
Le 28, on reçut la même demande de la part du Conseil de Berne. Le Conseil des Deux Cents décida pareillement de faire droit à celle requête et nomma Baudichon
— 79 — (1533) capitaine des 200 hommes qui devaient marcher au secours de Berne. Ni l'une ni l'autre de ces compagnies n'eut besoin de se mettre en mouvement.
Cependant le conflit religieux qui semblait assoupi depuis le mois de mai, ne tarda pas à se rallumer avec une intensité nouvelle. La saison de l'Avent provoqua celte recrudescence.
L'évêque avait été rendu attentif, pendant son récent séjour à Genève, aux progrès de l'hérésie, et on lui avait apparemment fait comprendre que l'ordonnance par laquelle les Conseils avaient prescrit de ne rien prêcher qui ne fût conforme à l'Evangile, n'était point étrangère à ces progrès. Aussi manda-t-il au clergé de la ville «d'avoir à prêcher selon les bonnes coutumes. j> Mais le Conseil ordinaire auquel les ecclésiastiques communiquèrent cet ordre de l'évêque le 24 octobre, en demandant ce qu'ils avaient à faire, renouvela la défense de ne rien prêcher qui ne pût se prouver par la Sainte Écriture. Le 30 novembre, la question fut portée devant les Deux Cents. « On lut les leilres de noire révérend prince de ne prêcher point rÉsangile avec les cries sur ce sujet ; on n'opina point là-dessus, parce que tout le Conseil se leva et sortit, tout étonné de ce qu'on défendoit de prêcher l'Evangile dans le temps qu'on a accoutumé de le lire et de le publier. »
En même temps que le clergé cherchait à refouler la liberté de discussion qui s'était glissée à la faveur des ordonnances du Conseil, il appelait pour l'Avent un prédicateur renommé, Guy Furbiii, docteur deSorbonne, qui devait, pensait-on, raviver par son éloquence la ferveur
calliolique et pulvériser les adversaires de l'Eglise. Pour donner plus de solennité à celle manifeslalion, l'oraleur» au lieu de prêcher, comme c'étnil la coutume, dans l'église des Cordeliers, devaitse faireentendredans la chaire de la cathédrale.
Mais les Réformés se préparaient sans bruit à affronter le choc. Froment était revenu en secret à Genève, dès qu'il avait appris le départ de l'évêque, et il avait amené avec lui un français très-alangué, Alexandre Dumoulin. « Estans venus, dit Froment, ils confirmoient les frères en preschant la Paroile par les maysous secrètement, et auicuues foys par les rues et carrefours de la ville, en grand advancement delà Paroile et détriment de la papauté, non pas sans grand dangier de leurs personnes. Carie procureur fiscal, les officiers de l'évêque, le Conseil de la ville et les prebslres estoienl fort envenymés contre eulx, leur voullanl toujours fayre oitraige. Mais les fidelles, fort augmentés en nombre, faysoient grandement leur debvoir à les deffendre, ensorte que les adversayres ne leur purent guieres pour l'hors nuyre. »
Bientôt, Furbity commença à prêcher l'Avent dans la cathédrale de Sl-Pierre, et une foule serrée accourait au pied de la chaire du dominicain. Ses débuts ne furent pas troublés. Mais le 2 décembre, l'oraleur s'échauffant de plus en plus, jette un défi en règle aux fauteurs des nouvelles doctrines. « Où sont, s'écria-l-il , nos beaux prescheurs de cheminée, qui preschenl le contraire, qu'ilz s'avancent mainienant, el on parlera à eulx. Ha. ha ! ilz se garderont bien de se montrer à présent, sinon de soubz les cheminées, pour tromper les poures femmes, et ceulx
qui ne savent rien. » A ces mots. Froment qui se trouvait dans l'assetnblpe. se lève et déclare qu'il est prêt à ré-»futerd'après l'Ecriture tout ce que le prédicateur a avancé. A l'ouïe de celle brusque interruption , l'assemblée demeura un moment interdite et ifnmobile. Mais le premier moment de stupéfaction passé, les catholiques ardents s'approchent de l'interrupteur en dégaînatit leurs épées et en criant: «Ha, le meschanl ! Ha, le meschant, quia reprins noslre beau père. Au Rhosne, au Rliosne ce Luther ! » Froment aurait peut-être payé cher sa démarche hardie si Baudichon, qui se tenait à la porte du temple, n'eût brandi son épée et menacé quiconque attenterait à la personne de son ami. Froment réussit à se dégager. Son camanide Dumoulin essaya à son tour d'élever la voix au milieu de la place de St-Pierre, et se déclara prêt à démontrer les erreurs de Furbity. Mais il fut arrêté par les guets sur l'ordre des syndics et conduit à la maison de ville. Là il fut interrogé et condamné à être banni à perpétuité du territoire de la ville, sous peine de la vie, sentence qui fut immédiat^^ment mise à exécution.^ On décida en même temps que Froment serait recherché et mis en prison. Mais ce dernier fut si bien caché par ses amis que les agents de la force publique ne purent réussir à le trouver. En même temps le Conseil jugea à propos de mettre une sourdine à la fougue inconsidérée de Furbity. «On ordonna qu'on diroit au prédicateur de
* A. Dumoulin, plus connu sous le nom de Camus, fut arrêté à Lyon peu de temps après son départ de Genève et monta sur le bûcher à Paris.