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d'obtempérer à une telle requête, mais qu'il s'était assuré pour le carême d'un Cordelier qui prêcherait conformément à l'Évangile.
L'hésitation des Conseils venait surtout de ce que des ambassadeurs de Fribourg avaient déclaré une fois de plus, le 11 février, que la rupture de la combourgeoisie suivrait immédiatement la libre prédication de la nouvelle loi.
On était donc entre l'enclume et le marteau, et il fallait agir délicatement. Aussi, le 16 février, Coutellier, franciscain, qui avait été désigné pour prêcher le carême, présenta au Grand Conseil neuf articles sur lesquels il se proposait de prêcher. Les prudents magistrats en retranchèrent trois, Vinvocation de la Vierge Marie, le Purgatoire et les prières pour les Saints, et on exhorta l'orateur à recommander la charité et les œuvres de miséricorde.
Mais ces précautions furent inutiles. Ni les Réformés ni les ambassadeurs bernois ne furent satisfaits de l'expédient dont s'était avisé le Conseil.
« Le 20 , MM. les ambassadeurs de Berne exposèrent que, comme ils avoient demandé une place pour un de leurs prédicateurs, nous leur avions promis que nous aurions un prédicateur de la Parole de Dieu, ce dont ils avoient été contens. Cependant, ayant ouï notre prédicateur, ils ont veu le contraire, puisqu'il est entièrement opposé à la vérité. Ils nous prient donc de le corriger comme nous l'avions promis; autrement ils ont leurs serviteurs qui sont doctes^ et qui le reprendront publique-
* Remarquez cette expression de serviteurs (servi) par laquelle les Bernois désignent Farel et Viret,
ment ; ou du moins que nous leur donnions une place pour un de leurs prédicateurs pendant qu'ils seront icy qui ne prêchera rien sinon la vérité. »
Le Conseil qui était toujours livré à la même perplexité répondit qu'on forcerait le prédicateur du carême à tenir ses engagements et à ne prêcher que ce qu'il pourrait* prouver par l'un et l'autre Testament.
Mais deux jours plus tard, les ambassadeurs viennent déclarer qu'ils ont déjà entendu quatre fois le Cordelier, et ils ont reconnu de plus en plus qu'il s'écarte complètement de l'Évangile, ce à quoi ils prient le Conseil de mettre ordre, s'il ne veut pas que les ministres qu'ils ont avec eux reprennent publiquement le prédicateur. Ils ajoutèrent que « lorsque eux ou leurs minisires alloient dans la ville, ils entendoient souvent le menu peuple parlant d'eux ignominieusement, et disant qu'ils prêchoient dans une étable à porcs {beu de poer) et que, comme des hérétiques, ils n'osoient produire en plein jour leurs sermons séditieux. » Or, ils ne pouvaient plus tolérer cela et présentaient de nouveau leur demande d'un lieu de culte dans une des églises de la ville.
Désespérant de lasser l'opiniâtreté des Bernois, le Conseil répondit que «ce n'étoil pas à nous à donner une chaire à leur prédicateur, mais à M. notre prince et à son vicaire qui ont la direction du spirituel. Toutefois, s'ils prenoient eux-mêmes une place, ils étoient puissans, et nous ne pouvions ni n'osions leur résister ; c'est pourquoy qu'ils façent comme ils trouveront être mieux. ^ »
* Le Conseil avait fait exactement la même réponse en 1513 aux députés suisses qui demandaient l'extradition de l'ambas-
(1534) — iOO —
Cette réponse par laquelle l'impuissance du Conseil était avouée sans détour, fut à peine connue que les amis de Farel qui, depuis longtemps étaient impatientsde le fairemonter dans une des chairesde la ville, n'hésitèrent pas à aller de l'avant.
«Le 2 mars, en Conseil des Deux Cents, entrèrent Nie. Ducrest, J.-P. et Jaques Malbuisson, J. Lect, Anl. Gerbel, Ant. Prodhom, Barth. Faulchon, Amy Andrion, Fr. Roy, Girardin el Philippe Delarive, et quelques autres qui firent de grandes plaintes, disanlqu'un prédicant avoit prêché hier la nouvelle loy au cloistre de Rive, demandant qu'on leur répondît si ce prédicateur avoit prêché par l'ordre et consentement du Conseil, et déclarant qu'on n'eût point à le tenir en seureté.*» Mais à peine ces citoyens eurenl-ils terminé leur discours, que les ambassadeurs de Berne à leur tour entrent. «Ce qu'ils avoient si longtemps demandé, dirent-ils, avoit été fait parla seule inspiration du Saint Esprit, sans qu'ils en seussent rien, dont ils rendent grâces à Dieu. Le Seigneur avoit mis au cœur de nos citoyens de prendre la place qui leur avoit été refusée. Ils nous remercient de ce que nous l'avions permis et feront savoir à leurs supérieurs comme nous avions
eadeur de Louis XII, M. de Villeneuve, président du parlement de Dijon.
^ Depuis ie retour de Froment et de Farel jusqu'au jour où le temple de Rive leur fut ouvert, les Réformés avaient tenu leur cuite dans la maison de Baudichon de la Maison-ISeuve, ils y célébraient même des baptêmes, et le nombre des auditeurs s'éleva parfois à trois cents. C'est du moins ce qui résulte du rapport de plusieurs des témoins entendusjdans le 'procès qui quelques mois plus tard fut intenté à Baudichon par les autorités ecclésiastiques de Lyon. ^Voir Gaberel, p. 168.)
eu en cela beaucoup de complaisance pour eux. Ils nous prient aussi de permettre que le dit prédicateur continue à prêcher au lieu que le Seigneur Dieu leur avoil donné et d'empêcher qu'on fît aucune fâcherie à ceux qui viendroient l'entendre. »
En présence d'un tel discours où l'ironie était maniée avec une force écrasante, le Conseil ne put que baisser la tête. Cependant il pria les ambassadeurs d'emmener avec eux leurs prédicants, et offrit de son côté de faire taire le Cordelier jusqu'à ce qu'on eût conclu un accord raisonnable au sujet de la prédication. Les envoyés renouvelèrent leur recommandation de ne rien changer à ce que Dieu avait fait, « autrement on verroit que nous n'aimons pas Berne. »
Quelques jours plus tard, le 7 mars, les ambassadeurs de Berne qui séjournaient chez nous depuis plus de deux mois, jugeant leur mission accomplie, reprirent le chemin de leurs foyers après avoir touché cent cinquante écus pour leur peine. ^
Cette mémorable ambassade ne rappelle-l-elle pas trait pour trait les procédés des sénateurs romains accrédités auprès des États alliés du peuple-roi? Quatre ambassadeurs genevois furent en même temps envoyés à Berne pour régler le paiement de la somme due par la cité.
Le plan que les Bernois venaient d'exécuter avec un aplomb si magistral, paraît bien avoir depuis quelques années hanté le cerveau de quelques-uns des hommes qui soit à Genève, soit à Berne formaient des combinaisons
* On paya de plus cent écus à Fr. Rosset, aubergiste de la Tête Noire, pour les dépens des envoyés.
pour assurer l'avenir de leur patrie. Sous ce rapport, l'extrait de la lettre suivante écrite de Berne par Hugues Vandel à son frère Robert, le 23 juin 1530, est assurément caractéristique :^
« Quelque jour nous regarderons en la ville de Genève si la plus grande part veut être évangéliste ; et cas advenant que nous fussions trop couri à cause de la crainte qu'ont aucuns de la ville de ceux de Fribourg, pourrons être secourus par l'acceptation du prieuré de St- Victor par Messieurs de Berne ; car cela advenant, ils voudroient y avoir un bailli et un prédicant qui seroit notre grand confort Je vous envoie lettres de Farel, etc. »
Sans doute, Vandel ne tenait pas un tel langage sans avoir sondé à ce sujet des personnages bernois influents.
Le proje* de réformer Genève et apparemment aussi de substituer aux droits de l'évéque le protectorat bernois fut donc probablement conçu à Berne dès 1530; mais la guerre de Cappel et peut-être d'autres motifs que nous ne connaissons pas en ajournèrent la réalisation.
Il faut bien le reconnaître, l'attitude des Conseils genevois dans ces circonstances ne fut pas très imposante. En cédanlaux demandes des Bernois, après avoir épuisé toutes les formes de la résistance, subissaient-ils une violence, ou se félicilaienl-ils in petto de se voir poussés de plus en plus dans une voie où leurs penchants les portaient? C'est ce que nous n'entreprendrons pas de décider. Pour apprécier convenablement la conduite que tinrent alors nos magistrats, il faut, selon nous, partir du principe qu'aux
* Voir cette lettre dans la vie de Bezanson Hugues, par le prof. Galiffe, p. 394.
yeux du plus grand nombre des Genevois la question politique primait complètement la question religieuse. Or, depuis que le duc et l'évêque faisaient cause commune, l'appui de Berne nous était indispensable. Du moment donc que Berne , pour nous continuer son assistance, réclamait impérieusement l'admission d'un prédicateur réformé, les chefs de la communauté ne pouvaient pas hésiter. S'ils élevèrent tant de difficultés avant que de s'exécuter, il faut l'attribuer non point à des scrupules religieux, mais au désir de conserver l'amitié des Fribourgeois. Mais lorsqu'il fut bien démontré qu'il était impossible de satisfaire les Fribourgeois sans mécontenter Berne, la raison d'Etat dictait à nos magistrats la marche à suivre; car Fribourg, alors souverain d'un territoire très-exigu, ne pouvait pas entrer en comparaison avec Berne dont les domaines s'étendaient de Bnigg à Aigle et à Echallens.
Le dimanche de Pâques, s'il faut en croire la déclaration faite quelques mois plus tard par un citoyen tombé entre les mains des Peneysans, 400 personnes communièrent au couvent de Rive de la main de Farel.
Pendant que Farel s'installait au couvent de Rive, on avait continué le procès de J. Portier inculpé d'avoir conspiré contre l'indépendance de la cité. Le 10 mars, il fut condamné à avoir la tête tranchée. «On résolut en Conseil des Deux Cents, ajoutent les Registres, attendu la gravité du crime du dit Portier contre les libertés de la ville, que si on présenloit sa grâce, on ne l'admettroit point, et cela conformément aux arrêts du Conseil général , et aussi parce que M. l'évêque, lors que nous admîmes la grâce de
Carlelier,^ promit et jura qu'il n'accorderoit aucune grâce à de semblables criminels, parce que ceux qui pèchent contre la république ne méritent pas de pardon.» Dès que la sentence eut été publiée, la femme de l'accusé présenta des lettres de grâce de la part de Pierre de la Baume ; mais aux termes de la décision du Conseil, on procéda sur le champ à l'exécution. ^
On peut considérer celle mesure, justifiée par les trames dans lesquelles Pierre de la Baume venait de tremper, comme une grave atteinte à la suprématie épiscopale et un pas décisif vers la revendication d'une complète indépendance de la part de la communauté. Jusqu'ici, en effet, les citoyens ne s'étaient point opposés à l'exécution des ordres intimés par l'évêque dans les limites de sa compétence ; ainsi, les Registres mentionnent des arrêtés du Conseil rendus en août et septembre 1533 déclarant exécutoires des lettres de grâce octroyées par l'évêque. ^
Les Fribourgeois avaient été profondément vexés de voir les demandes des Bernois rencontrer tant de défé-
* Voir notre P"" vol.. p. 257.
- <i Pareillement, dit Jeanne de Jussie, le dixiesme de Mars fut décapité le secrétaire Portery -lU lieu des meurtriers et malfaicteurs, parce qu'il avoit porté le'tres de Mgr. de Génère, contenant que là où on trouveroit des Luthériens, on les pourroit prendre, tuer ou pendre à un arbre sans nulle difficulté ny doute. Et pour ce fut martyrisé des mescreants à deux heures après raidy. »
3 «Le 30 septembre 1533 J. de Genève, batelier, présenta des lettres de grâce à luy faites par l'évêque à l'occasion d'un homicide ; on mit sur ces lettres qu'on étoit prêt à y obéir. »
rence de la part des autorités genevoises, tandis que leurs envoyés étaient poliment éconduils. N'écoutant que leur dépit, ils résolurent d'exécuter la menace de rompre la combourgeoisie qu'ils tenaient suspendue depuis plus d'un an sur la tête des Genevois. Le 27 mars, quatre ambassadeurs de Fribourg eurent une audience du Conseil et déclarèrent que, puisqu'en dépit des assurances contraires données par le Conseil, Farel avait été admis à prêcher publiquement , ils avaient charge de leurs supérieurs de nous rendre les lettres d'alliance et de redemander les leurs. Ce message fut exposé successivement devant le Conseil ordinaire , les Deux Cents (29 mars) et le Conseil général (30 mars). Les Genevois redoutaient comme une extrémité cruelle l'obligation de se séparer d'alliés qui les premiers de tous leur avaient tendu une main secourable. Aussi ne négligèrent-ils rien pour fléchir les ambassadeurs ; ils représentèrent qu'ils n'avaient en rien contrevenu aux conditions de l'alliance jurée, que les Bernois leur avaient forcé la main, et qu'ils n'avaient point sanctionné la prise de possession de l'église des Cordeliers. La conclusion fut que les Genevois seraient assignés à une Journée qui se devait tenir à Lausanne, le 12 avril, aux fins de statuer définitivement au sujet de la combourgeoisie. Le Conseil délégua trois ambassadeurs, Blécheret, Michel Sept et Cl. Savoye pour assister à cette conférence qui dura quatre jours et fut prorogée au 28 avril. L'issue de ces pourparlers ne fut pasfavorable à Genève. Le 5 mai, trois ambassadeurs parurent pour Fribourg afin de tenter une démarche suprême pour le maintien de la combourgeoisie ; mais de retour, le
1 4 mai, ils rapportèrent que MM. deFribourg leur avaient dit qu'ils ne voulaient plus absolument continuer la combourgeoisie, et qu'ils avaient en leur présence coupé leur sceau des lettres de bourgeoisie. Le lendemain arrivèrent deux députés de Fribourg, Fogeli et Roguenet, qui confirmèrent ce rapport et présentèrent aux Deux Cents le sceau de Genève qu'ils avaient détaché. On les pria de reproduire leur déclaration devant l'assemblée générale des citoyens, puisque la combourgeoisie avait été votée par un Conseil général ; ils répondirent qu'ils ne voulaient pas attendre davantage, et là-dessus prirent congé de nous.i
Avec la combourgeoisie de Fribourg croula le dernier rempart du catholicisme à Genève.
Bien qu'on doive penser que dès ce moment la majorité des Conseils était décidée à mettre au service de la Réforme l'autorité de TÉtat, il faut reconnaître que nos magistrats agirent sans passion, et usèrent de ménagements louables vis-à-vis de toutes les personnes attachées à l'ancien culte. <ï Placés, dit Vulliemin, entre les prêtres et les prêcheurs, entre ce qui est et ce qui sera, les Conseils de Genève mettent un grand soin à tenir la Réforme bien en bride et à ne pas se laisser emporter à son mouvement. )^
C'est ainsi que le 3 avril, jour de vendredi saint, on ne tint pas le Conseil, « parce que les gens alloient chercher les indulgences. » Le 17 avril Aimé Levet, ayant refusé de fermer sa boutique pendant la procession, quoique le
* Les ambassadeurs de Fribourg avaient logé à l'auberge de la Coupe, et leurs dépens furent payés par le Conseil.
syndic Curlet le lui eût fait commander par les guets, fut condamné à trois jours de prison au pain et à l'eau. Le 4 mai, Ami Perrin, J. Goulaz et quelques autres citoyens étant montés à l'église de la Madelaine, et ayant frappé quelques -uns de ceux qui voulaient sonner vêpres, furent mis en prison au pain et à l'eau par l'ordre du Conseil.
Le 15 mai, on aperçut quatorze paroisses des environs qui s'avançaient vers la ville en procession. Comme on pouvait craindre que dans l'étal de surexcitation où étaient les esprits, cette affluence ne provoquât quelque trouble, le Conseil ordonna de ne pas permettre au cortège d'entrer dans la ville. «Mais, ajoutent les Registres, attendu que ces gens venoient de loin et qu'ils étoient las, on décida qu'on les assisteroit charitablement, et qu'on leur porleroit du vin et à chacun un pain de trois deniers. ^ » Cette largesse coûta à l'État 25 florins.
«Le 24 mai, le Conseil s'assembla à cause du grand bruit qu'il y avoit dans la ville, parce que quelques-uns la nuit précédente avoient été si téméraires que de défigurer neuf images de pierre qui estoient sur le portail du couvent des Cordeliers en leur coupant la tête, les bras, les mains, ce qui est au grand deshonneur de la justice de la ville. On appella les voisins qui dirent qu'ils ne savoient pas qui c'esloit. On fit de fort exactes informa-
* «Les poures gens, raconte Froment , hommes, femmes et petis enfans, arrivoient de tontes pars, mourans presque de faim, et chantoient h haulte voix en leur langue savoysine, en ceste manière : Mare de Dy, pryy pou nouz ; et Baudichon en les voyant passer chantoit aussi et disoit : Frare Farel, pregy toujours. »
tions pour découvrir les aulheurs de cette insolence, mais inutilement, quoy qu'on emprisonnât plusi<'urs qu on soupçonnoit. On ordonna aussi qu'on referoit ces images le plus tôt qu'il se pourroit aux dépens de ceux qui se trouveront coupables. » Le 12 juin, on déciiJa que provisoirement on chercherait une image de saint François pour la mettre sur le dit porlail au lieu de saint Antoine.
Le Conseil avait ordonné que le jour de la Fête-Dieu ^ijuin: la procession se ferait comme à l'ordinaire. Mais Jeanne de Jussie nous apprend que la populalion ne fit pas preuve de sa dévotiofi accoutumée. Le jour de la fesle Dieu, plusieurs femmes luthériennes porians le chapeau de velours se mirent aux feneslres, afin que chacun leur veit filler leur quenouille el travailler de l'esguille, et toutes les fesles, passoienl la journée en pleine rue plus qu'es autres jours, de quoy les chresliens en estoienl fort marris. On dit que le lendemain de Pasques el de Pentecoste plusieurs lavèrent et firent leur buée. ^ >^
Cependant, enhardis par leurs succès récenis, Farel et Virel gagnaient chaque jour du terrain. Dès le mois d'avril ils avaient commencé à célébrer ostensiblement des baptêmes et des mariages.
« Le vendredy devant les Palmes, dit Jeanne de Jussie, ce maudit Farel commença à baptiser un enfant à leur maudite manière et y assista grand nombre de gens, et raesme des bons chrestiens. pour voir leur façon. »
< Le dimanche de Quasimodo, ce chélif Farel commença à épouser homme et femme ensemble, selon leur
' Commencements de l'hérésie, p. 90.
forme et tradition, et n'y font aucune solennité, ni dévotion, mais seulement leur commandent de soy conjoindre et de multiplier le monde. »
Le jour de Pentecôte, un des curés delà ville, Louis Bernard, déclara publiquement son intention d'embrasser la foi évangélique, et quelques jours après il épousait une jeune veuve, sœur d'Ami Perrin.
Non contents de ces avantap^es, Farel et Virel s'arrogent bientôt de leur propre autorité la mission de contrôler la prédication dans tous les temples. Le 8 juin, des plaintes sont portées par eux devant le Conseil contre M. Jean, vicaire de St-Gervais; ce dernier est mandé et dispute longtemps avec maître Viret. «Et, disent les Registres, parce qu'on vit que ledit vicaire nesoutenoit son opinion par aucun bon argument , et qu'il se détournoit entièrement de la vérité, on luy fit des remonstrances qu'il ne corrompît l'Évangile, mais qu'il se tiit ou qu'il prêchât la vérité, autrement on procéderoit conire luy. Il promit de prêcher la vérité.» Mais le 20 juillet, Farel accuse de nouveau le vicaire de pervertir les Ecritures et de séduire le peuple en déclamant contre ceux qui ne baptisent pas leurs enfants suivant le rite adopté par l'Église. A la suite de cette dénonciation le vicaire fui sommé de venir se défendre le 24 juillet par devant le Conseil Une discussion s'engagea alors entre le vicaire et Farel son accusateur, sur les cérémonies du baptême et quelques autres articles. « Sur toutes ces choses, dit le secrétaire du Conseil, le vicaire fut confus parce qu'on luy prouva que le baptême se devoit faire à forme de l'Évangile au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, avec de l'eau pure, et non avec de
l'huile, du sel et autres drogues , et que la seule puissance estûit la Parole de Christ et Vépée qu'il a commise aux Puissances.» (La grande théorie politique de la Réforme est déjà énoncée tout entière dans ces quelques mots.) Le Conseil pria Farel de se tenir pour satisfait et autorisa le vicaire à prêcher pourvu qu'il ne s'écarlât pas de l'Evangile.
« Le 26 juillet, après souper, on assembla le Conseil pour aviser à ce qu'il y auroit à faire sur ce que quelquesuns ont témérairement brisé et abattu les simulacres et images au couvent de Rive. On nomma de ces abatteurs d'images : J. Blanc, tondeur de draps, J. Marchand et J. Lambert, cordonniers, et un valet d'Etienne Dada. Sur quoy le Conseil conclut que quoyque telles images deussent être ôtées et détruites selon la loy de Dieu, cependant ces gens ne l'ont pas dû faire sans ordre et permission parce que c'est un acte appartenant au magistrat; et parce qu'ils s'y sont ingérés, on résolut que les susnommés seroient pris et mis en prison dès ce jour. ^ »
On le voit, les magistrats affirmaient chaque jour davantage leur autorité en matière ecclésiastique et penchaient de plus en plus du côté des novateurs.
1 Le 2 juin, le Provincial des Jacobins écrit de Grenoble : «Très-illustres et magnifiques Seigneurs, MM. les sindics et gouverneurs de la très-noble ville de Genève, à votre bonne grâce me recommande, priant Notrt Seigneur vous donne sa grâce et augmentation de votre bien public. J'ai grande fantaisie et désir de visiter votre couvent de notre religion nommé le Palais pour y mettre quelque ordre. Mais pour autant que je ne veux entreprendre quelque chose contre votre autorité et puissance, de ce ne me suis voulu ingérer sans votre congé
exprès. Pour ce ai voulu écrire les présentes, vous humblement suppliant, si c'est votre plaisir que je m'y transporte, me mander votre bon vouloir. » (Papiers Galiffe.)
Cette lettre rédigée en termes si respectueux pour les autorités genevoises montre ou qu'on était bien mal renseigné au dehors sur l'état des choses à Genève, ou que les dignitaires de l'Église ne considéraient pas encore la position du catholicisme comme perdue dans notre cité.
Dangers extérieurs. Les Peneysans.
Si un courant toujours plus puissant nous entraînait vers la Réforme, il faut surtout l'attribuer aux circonstances extérieures qui se dessinaient de manière à ne nous laisser d'autre ressource que la protection de Berne. En effet, le duc de Savoie, qui s'était tenu assez tranquille depuis la promulgation de la sentence de Payerne (1531), venait de recommencer à conspirer activement contre la cité. La rupture de l'alliance fribourgeoise était de nature à ranimer sa confiance, et l'évêque que le procès de Furbily, l'exécution de Portier , la concession d'un lieu de culte aux Réformés avaient exaspéré, était maintenant disposé à s'associer sans réserve aux desseins de Charles IIL
Aussi dès le mois de mai, de fréquentes alarmes et la nécessité de prendre des mesures pour faire face à un danger permanent viennent aggraver les embarras provenant de la scission religieuse.
« Le 7 mai on donna avis qu'un homme venant de Chambéry avoit rapporté qu'il avoit ouï dire que le duc
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entreroil dans la ville devant la fête de Pentecoste et feroit couper la tête à plusieurs des principaux citoyens.*»
On assure qu'un Genevois, Michel Guillet, était alors le principal conseiller du duc.
Le 17 mai, Cl. Bernard rapporte qu'on a entendu des gens dire « qu'avant six semaines les choses auront bien changé à Genève. » Le 29 mai des Genevois sont attaqués hors des murs par des Savoyards. Le 23 juin, on annonce aux Conseils que l'évèque est auprès du duc à Chambéry et qu'on fait beauco^^ip de menaces contre la ville.
Le lendemain, 24, Cl. Savoie et Favre sont envoyés à Berne pour faire appel à la vigilance de nos alliés ; ils rapportent, le 7 juillet, une réponse qui n'est pas trèsconsolante ; MM. de Berne mandent « qu'ils ne veulent pas engager leur ville plus avant, mais au contraire la débriguer et être payés de ce que nous leur devons, et ils ne savent pas quel autre conseil nous donner ; » ils avertiront cependant le duc de ne rien entreprendre contre Genève.
«Le27 juilleton rapporta que Barralis, jugede Gaillard, avoil dit qu'il vouloit armer avec l'artillerie de Chillon la galère du duc près de Thonon, et que ce dernier vouloit entrer dans la ville sous peu de jours *avec l'évèque.'^» On avait aussi répandu le bruit que Pierre de la Baume avait résigné son évêché entre les mains d'un des fils du duc.
A la suite de ces rumeurs, les Genevois s'étaient em-
* Reg. des Cons.
* Reg. des Cons.
T0M3 il.
ployés avec leur ardeur accoutumée à mettre la ville en étal de défense.
«c Le 17 juillet on résolut que pour faire de l'artillerie on romproit les cloches de St-Victor. On travaille au boulevard de Rive. On prend un calice pour achever les murs de St-Gervais. » — « 24 juillet. Parce qu'on entend des menaces de toutes parts contre la ville de laquelle plusieurs des citoyens sortent, et qu'on dit que les gentilshommes vont se lever en masse, on ordonna qu'on diroit à J. Philippe, capitaine-général, qu'il eût le soin de faire faire le guet nécessaire, à quoy même plusieurs gens de bien d'entre les citoyens se sont offert.» — «Le 28 juillet, en Conseil des Soixante assemblé au sujet des menaces qu'on fait tous les jours contre la ville, on résolut de faire bonne garde, et que le capitaine général assembleroil six ou sept capitaines pour aviser de la manière de faire le guet. On dit qu'il y avoit trois cloches en la halle du Molard qui ne servoient de rien et qu'il falloit les prendre pour en faire du canon. »
Le danger devenait de jour en jour plus imminent.
cLe 31 juillet on rapporta que l'évêque étoit parti de Chambéry pour venir vers la ville, qu'il y avoil une armée du duc au pont d'Estrembières, que Pierre Vandel et Et. Dada avoienl été arrêtés par les soldats ducaux. ^ On résolut que le peuple se tiendroit sous les armes , et que personne ne soriiroit de la ville, que les capitaines et les dizeniers donneroient les ordres nécessaires et qu'on sortiroit l'artillerie.
* Vandel et Dada ne tardèrent pas à être libérés en échange du marquis de Coudrée que les Genevois avaient pris par représailles.
* Reg. dei Cons.
Genève venait d'échapper à un péril redoutable. Ses ennemis avaient fixé la nuit du 30 juillet pour l'exécution d'une surprise méditée de longue main. L'évêque s'était rendu à l'Eluiset pour encourager ses soldats postés près de la ville; plusieurs de ses partisans qui s'étoient introduits dans la ville devaient prêter main forte aux assaillants. Le gardien de la porte de Rive avait été acheté et s'était engagé à l'ouvrir; l'artillerie montée sur les remparts devait se trouver sans munition. «L'ungdes traytrès, dit Froment, remplict l'artillerie de foin au lieu des boulletz.^ » On attendait aussi par la voie du lac une bande dont l'organisation avait été confiée à M. du Rosey, gouverneur du Chablais.
* Boccard, fromager, qui quelques jours avant l'afTaire avait été ctiargé de porter un message aux partisans de l'évêque assemblés à Gaillard et qui fut saisi le 3 août, déposa ainsi : « Tl demanda à de Prato comment il avoit compté faire, lequel lui dit: Nous devions mettre cinq cents personnes dedans Genève à 10 heures du matin qui soi mettroient devers ceux qui neseriont pas Luthériens contre les Luthériens et devront avoir aide en la ville et signe au clochier. » — « Pendant que les luthériens et les chrétiens se battroient, dépose encore le même témoin, un signe devoit avertir ceux de dehors qui entreroient par la porte de Rive qui se deroit ouvrir à herbebaille pour le duc de Savoie et sur le lac au Molard, et l'on disoit qu'ils avoient déjà mis des étrangers en plusieurs maisons chez les chrétiens, plus de trois cents. Fr. Du Crest se devoit trouver au Molard avec du feu, J. Levrat feroit signe avec une grosse couleuvrine et avertiroit les prêtres pour qu'ils se trouvassent prêts et s'aidassent en la ville avec les amis, P. Rosset, pâtissier, les Malbuisson, les Pesraes, etc. » — Boccard dit encore «qu'une année auparavant il y eut une assemblée chez un pâtissier où étoient les Pesmes, Roland Taccon , Raymond, J. Malbuisson et beaucoup d'autres, plus de deux cents, où
Mais qtielqu'habilemenl combinées que parussent ces dispositions, la Providence les déjoua. Les soudarts de révêque s'étaient approchés des murs lorsque leur chef aperçut tout à coup une torche alluméedans une des tours de Sl-Pierre; ébranlé à cet aspect, il envoya deux de ses gens s'assurer si les portes de Rive et de St-Antoine étaient ouvertes ; lorsqu'il eut appris qu'elles étaient fermées, il reconnut que son dessein était éventé et donna l'ordre de la retraite. «El trouvèrent, dit Froment, la dragée preste pour leur donner la coullation; ce que voyans s'en sont retournés fort peneux et malcontens qui n'avoyent peu mettre en effet leur trayson.» — L'un des meneurs du complot, de Prato , disait à Etrembières : «Notre chat n'a pas bien pris ratte, nous n'entrerons jamais à Genève. »
Quelques-uns des agents subalternes de la conjuration furent arrêtés, et leur procès jeta une vive lumière sur
ils promirent de faire l)onne obédience et être féal à M. l'évêque. » Il fut encore dit au témoin : «Nous avons de galantes gens à Genève qui tiennent pour nous.»
11 paraîtrait d'après les dépositions auxquelles donna lieu le procès intenté à Pesnies que le cœur manqua aux gentilshommes chargés de l'attaque. « François Régis, le jeune, a dit à Jaques Magnier, l'un des témoins, que tout étoit parf^iiteraent disposé dans la ville et qu'on avoit fait tous les signes convenus, mais que ceux de dehors n'avoient rien valu. « Sang- Dieu, maître Jaques, me dit Régis, nous sommes perdus et détruits ; ces gentilshommes ne valent rien; nous leur avions donné tous les signes ; nous étions en bon ordre et avions percé les maisons chez Jean du Crest où étoient beaucoup de compagnons, «i les de Pesmes avoient charge de la porte colisse près du pont de Rhône (pour empêcher les citoyens de St- Gervais de passer;. Mais les gentilshommes nous ont trompés, y {Papiers Galiffe.)
— il7 — (1534) les trames dont la ville avait failli être victime. * Mais les personnages les plus compromis se hàlèrent de quitter la ville, et le Conseil décida, le 7 août, que, s'ils ne comparaissaient point, leurs biens seraient mis en vente pour acquitter les dettes de la communauté. ^
Dès le l^"" août, nos voisins de Lausanne s'étaient empressés de nous offrir un secours de cent arquebusiers. Le Conseil l'accepla avec reconnaissance pour le cas où la ville serait attaquée. La foire du 2 août fut tenue à Plainpalais parce qu'on voyait du danger à laisser entrer beaucoup d'étrangers dans la ville. Ce môme jour le Conseil prit la résolution suivante : «Comme on dit qu'il y a dans la ville des femmes qui causent comme des pies, sans s'arrêter, médisant et dénigrant la cité, on les interrogera, les emprisonnera et les punira. »
On n'avait aucun ménagement pour les citoyens pusillanimes qui refusaient leur concours aux mesures de défense. C'est ainsi que le 4 août on parla d'Aimé Joiy qui, lorsqu'on avait publié à son de tambour que chacun eût h se trouver équipé en sa place d'armes, avait
* On instruisit d'abord le procès de Boccard, le fromager ; pins tard on poursuivit Jaques Malbuisson, Espaule le préposé à la garde de la porte de Rive, Perceval de Pesraes, Nicod de Prato, Jaquet. Brouges et un grand nombre de contumaces. La dernière sentence relative à celte affaire fut portée en 1537. Boccard ayant été soumis à la torture, on ne peut pas ajouter une confiance implicite à ses déclarations.
2 Voici les noms des personnes dont les biens furent mis sous séquestre : Michel Guillet, Nicod de Prato, J. Blanc, les deux Régis, Thomas Moine, Fr. et IS'ic. Pennet, Odet, Fr. et J. Ducrest, J. Grandchamp, J. Levral, Jaq. Grandcharap, P. Teste d'or, Dom. Suciiet, Cl. VuUiard.
fait dire par sa femme qu'il n'y était pas, et ensuite, lorsqu'on l'était allé chercher, avait feint d'être malade. « Sur quoy, après l'avoir ouy, il fut banni de la ville à perpétuité, à peine du fouet. ^» Le 10 août, André Duc est condamné à une amende de 110 écus pour avoir envoyé une partie de ses biens hors de la ville «parce qu'il est manifeste que chacun a son cœur où il met son trésor. » Le 1 1, on engage tous les habitants à s'approvisionner de blé, et on donne une paire de bottes à chacun des tambours de la ville « parce qu'ils ont eu beaucoup de peine ces derniers jours. »
Ce fut alors que le projet de démolir les faubourgs, qui avait déjà été agité deux ans auparavant, fut remis sur le tapis.
« Le 18 aousl on exposa qu'il étoit à craindre que nous n'eussions la guerre à cause de la malice de nos ennemis, et que si cela arrivoit, il se pourroit assembler une grande armée contre nous dans le prieuré de St-Viclor hors des murs de la ville. Sur quoy on résolut que tout le dit prieuré avec les maisons conligues seroil démoli. »
Le 23août, le Conseil des Deux Cents, sanctionnant l'arrêté pris par le Conseil ordinaire, résolut que «toutes les maisons, les granges et les murailles des faubourgs seroient abattues, de peur que les ennemys ne s'y pussent fortifier, et qu'on commenceroit par les plus proches et les plus nuisibles.» Les quatre syndics furent chargés d'aller
* Cependant plus tard, le 27 janvier 1535, Joly implora son pardon, et le Conseil l'accorda « en considération de ceux qui prient pour luy, comme aussi parce qu'il n'est pas donné à tous d'avoir un courage de César. »
le même jour, accompagnés des six capitaines de la ville, signifier l'ordre de démolition. Ce même Conseil décida « attendu qu'on avoit des avis de tous côtés que le duc de Savoye veut prendre notre ville, qu'on feroil bonne garde, que chacun iroit en personne, et qu'on soudoyeroil de plus 20 hommes armés qui seroient logés et nourris par les riches à tour de rôle. » Le lendemain on fit une crie « que tous ceux qui sont dehors eussent à venir pour défendre la ville, autrement ils seroient tenus pour traîtres, et que tous les étrangers eussent à se retirer. » Le 31 août, on chargea le procureur général de faire inventorier les biens de tous ceux qui n'ont pas comparu à la dernière crie. Le l*"" septembre, on résolut de fortifier la ville du côté du lac, et le H de couper les arbres près des murailles qui empêchaient de voir si l'ennemi approchait.
Le 1 3 septembre, les Deux Cents décrètent que dans un délai de deux jours les propriétaires qui ont des maisons dans les faubourgs aient à en commencer la démolition. Une détermination aussi brusque et qui lésait gravement les sentiments et les intérêts d'un grand nombre de personnes, devait provoquer des murmures et des plaintes motivées.
€ Le 1 4 septembre, Madelaine, veuve de Humbert Picol, ayant dit des paroles injurieuses contre les sindics à cause de la démolition des faubourgs, on ordonne qu'elle sera mise au crotton pendant 3 jours. » Mais le même jour, 35 citoyens étant venus faire des représentations, par l'organe de Bezanson Dumur^, obtinrent qu'on con-
* Dumur se réfugia quelques jours après à Peney.
suIleraitMM. de Berne avant de mettre définitivement la main à la démolition. Les ambassadeurs bernois, Jaques Triboulet et Antoine Bischoiï, qui venaient d'arriver à Genève, se prononcèrent en faveur du Conseil et furent chargés de surveiller la démolition. Afin d'adoucir un peu les effets cruels d'une telle mesure, le syndic Du Villard fut chargé de pourvoir de logements pendant quelque temps ceux dont on abattait les maisons.
Les ambassadeurs nouvellement arrivés offrirent de demeurer en qualité de commissaires afin d'assister la ville dans ses nécessités. Leur proposition fui acceptée avec empressement. Le 22 septembre, un certain nombre d'hommes de guerre smsses offrirent leurs services, et on les retint pour la garde de la ville.
Le 2 octobre, la résistance au nivellement des faubourgs se prolongeait encore ; Triboulet , ambassadeur bernois, dut se transporter sur les lieux avec ses archers et commença la démolition.^
Cependant il ne faut pas croire que notre ceinture de faubourgs soit tombée en quelques jours sous le marteau des démolisseurs. On procéda graduellement à celte opération, et nos Registres mentionnent en 1535 et 1536 plusieurs arrêtés du Conseil ordonnant de raser les constructions demeurées encore debout en dehors des
^ Des indemnités furent accordées dans quelques cas. Oq lit dans les Registres » la date du 25 octobre 153,5: <■< Gouliat, maçon, ancien serviteur de la ville, représente sa pauvreté, son infirmité et qu'on a démoli sa maison. On lui donne une coupe de froment pour le moment, et on payera son loyer oii il habitera. »
murailles. En février 1537 , il y avait encore quelques retardataires qui ne s'étaieiîl pas exécutés. ^
Toutes les lioslilités auxquelles Genève élait alors en butle avaient pour promoteur apparent l'évêquequi, depuis la tenlaliveinanquée du 30 juillet, avait ouvertement rompu en visière avec la ville. Non content d'assurer un asile à tous les méi'-onlenls dans ses châteaux de Bonne et de Peney, il avait transféré son tribunal ecclésiastique à Gex, elle lOaoùtson procureur fiscal publia dés informations prises contre 193 citoyens de Genève. Cet acte fait valoir que les inculpés ne se sont pas confessés d.^puis longtemps, qu'ils sont regardés généralement comme luthériens, qu'ils ont refusé l'obéissance à l'évèque et à ses officiers, fait périr Portier, elc.^
Campés à Peiiey. les fugitifs, renforcés par les complices du coup de main du 30 juillet, se prévalaient de leur connivence ou\erte avec l'évèque pour se croire tout per-
^ La démolition de nos faubourgs inspira à un auteur inconnu quelques distiques latins. Le poëte fait parler Genève:
«Je possédais autrefois des faubourgs plus vastes que la cité et non moins riches en temples et en édifices. Mais ma beauté, en attirant de nombreux prétendants, les encouragea à tendre des pièges à mon lionneur. Ne pouvant pas me séduire psr des paroles caressantes, ils ont recours à la menace, et enfin emploii^nt la force ouverte. Alors je ne voulus pas préférer la beauté à l'honnêteté, j'abattis d'une main inflexible mes temples magnifiques, mes maisons, mes jardins, je les convertis en boulevards destinés à repousser de brutaux prétendtnts Je ruinai ma beauté pour sauver moa honneur, et de Genève la belle je suis devenue Genève la vaillante. (E piikhrd fortis fada Geneva vocor.J»
2 On trouvera la liste des citoyens proscrits par l'évèque dans Gaberel, P. Just., p. 59.
mis, et dès lors malheur aux Genevois trop confiants que leurs affaires ou un motif quelconque appelait à s'éloigner de la ville.
Le 14 août, Ant. Richerme, marchand genevois, revenant de la foire de Lyon, est saisi et emmené au château de Thiez où son interrogaloire commence le 17. Le 27 août, il est transporté à Bonne où il est de nouveau examiné et mis à la toriure, et le "2^ septembre l'interrogatoire est repris au château de Peney. Le o octobre, on le remit à la toriure, pour accélérer les révélations. Le 25 août, un autre citoyen de Genève, Girard Chabod , est pris sur le mont de Sion, interrogé d'abord à Bonne, puis, à partir du 23 septembre, dans le château de Peney. Les juges décident de le mettre à la torture, «mais sans lui rompre de membres ni le mettre en danger de mort. » Le procès du malheureux n'était pas encore terminé en juillet 1535.
Cette procédure, dont un résumé rédigé par M. Galiffe père a été mis sous mes yeux, grâce à l'obligeance de son fils, offre une analogie très-frappante avec les procès de Pécolat et de Berthelier. Les juges cherchent par tous les moyens à arracher à leurs prisonniers l'aveu d'une conspiration qui aurait été tramée dans le but de s'emparer de la personne de l'évéque lors de son dernier séjour en 1 533, et qui aurait contraint ce dernier à s'éloigner.
Un brodeur d'Avignon essuya une mésaventure analogue dont Froment nous a laissé le récit: « Le pauvre homme en venant fust appréhendé des Peneysans , et interrogué qu'il allait fayre à Genève, auxquelz respondit sans faintise, selon sa coustume : Je y vès ouyr prescher
l'Évangile, n'y vouliez pas aller pour l'ouyr aussi? Nenny, direnl-ilz. Mais il leur redit: Je suys esmerveillé de vous qui estes si près, et n'allez pas ouïr prescher ; et moi, je viens bien d'Avignon, expressément pour cela ; je vous prie que y veniés. Alors luy dirent : Vieil meschant avec nous, et nous t'apprendrons à prescher et ouyr ces dyables de Genève ; et estant dans le chasieau luy donnèrent troys estrapades de corde et luy disoyeni; C'est au nom des iroys diables que tu voullois aller ouïr prescher, assavoir Farel, Froment et Viret. »
Quant au duc, se cachant avec soin derrière l'évêque, son compère, il feignait d'ignorer tout ce qui se passait autour de Genève. Sommé le l^"" septembre par une ambassade bernoise de ne pas molester les Genevois, il déclara solennellement qu'il était absolument étranger aux provocations dont ces derniers se plaignaient.
Le 4 septembre, le Conseil prolesta contre la translation des tribunaux épiscopaux et défendit expressément aux ecclésiastiques résidant dans la ville d'entretenir aucun rapport avec la Cour installée à Gex.
Le 18 septembre, nouvelle délibération dans le Conseil au sujet de la conduite de l'évêque. « On arrêta qu'on consigneroit par écrit tout ce qu'il avoit fait, afin d'aviser d'agir contre lui, pour le châtier.»
Mais Pierre de la Baume ne connaissait plus aucune mesure. Par un acte daté du 26 septembre, il fait donation des biens d'Ant. Richerme et d'autres citoyens détenus à Peney, à Jean Régis et à plusieurs autres peneysans à cause du crime d'hérésie que les premiers ont commis.
En même temps que le danger se prolongeait, la vieille sympathie des amis de Genève se réveillaii. Le 25 septembre, un délégué de Neuchâtel était venu offrir un secours de milîo hommes. Le châtelain d'Oex en Gessenay se mil aussi à la disposition de la cité avec une troupe de vigoureux montagnards. On remercia ces amis de leur bonne volonté, en les priant de n'y pas donner suite pour le moment.
Les citoyens virent alors revenir au milieu d'eux un cliampion résolu, mais turbulent, Baudichon. Les autorités de Lyon l'avaient emprisonné au mois de mai, ainsi que Jean Collognier ; mais les Bernois, priés par le Conseil de Genève de s'interposer en sa faveur, avaient envoyé à François une ambassade spéciale qui rapporta une ordonnance de libéraiion des deux Genevois dans les premiers jours de septembre.
Le 21 septembre, J. Levet est chassé du Conseil parce qu il a dîné avec les traîtres de Peney. Un autre citoyen, le sieur Gallatin, comparut devant le Conseil pour avoir bu à Peiçi dans son pressoir avec des peneysans, On emprisonne vers le même temps G. Villard, barbier, qui avait été surpris emporlani hors de la ville ses biens, entre autres 80 écus, 100 testons, sept seringues et une tasse d'argent. Quelques jours plus tard on donna une coupe de froment à chacun des tambours de la ville parce qu'ils ont eu beaucoup de fatigues ces derniers temps. Le 29, Et. Furjod, gardien de la tour deSt-Pierre, dit qu'il se trouve trop faiigué de veiller jour et nuit. « On l'engage à persévérer un peu, » nous disent les Registres.
Le !*"■ octobre, les syndics et les membres du Conseil
se rendirent auprès des chanoines auxquels ils exposèrent que depuis plusieurs mois l'évêque manquait à tous ses devoirs envers la cité, et en particulier délaissait complètement l'administration de la justice ; en conséquence ils priaient le Chapitre d'élire des juges pour statuer sur les cas qui rentraient encore dans la juridiction épiscopale, " vu que le siège èpiscopal devoit être considéré comme vacant. »
Cetledémarche des magistrats doit être regardée comme un véritable acte de déchéance prononcé par les représentants de la communauté. Du reste, cet acte ne concerne nullement la juridiction spirituelle de l'évêque.
Le 2 novembre, Baudichon, Ami Perrin et d'autres citoyens auxquels l'inaction pesait, exécutèrent une sortie, en dépit des défenses du Conseil, et portèrent à leur tour le ravage dans les propriétés des ennemis de la cité.
Une Journée entre les Bernois et le due, à laquelle devaientaussi assister des députés de plusie>irs cantons, avait été convoquée à Thonon pour le 20 novembre, afin de statuer sur les affaires de Genève. Le 1 Gnovembre, six ambassadeurs bernois, à la tête desquels était l'avoyer de Watteville, parurent à Genève , se rendant à h Journée. Les syndics et le Conseil leur rendirent visite et leur remirent un mémoire des injures et dommages que le duc avait faits à la cité depuis la sentence de Payerne. Le 18 décembre, les ambassadeurs revinrent de Thonon ; ils rapporièrent que !a conférence n'avait rien conclu, et qu'une nouvelle /ournee aurait lieu à Lucerne le mois de janvier suivant.
C«s efforts de médiation toujours inutiles ne laissaient
pas de nous coûter des sommes assez rondes. On lit dans les Registres du 21 décembre: « Michel Sept dit que, vû l'affection que nous témoignent MM. de Zurich et de Berne, il nous seroit plutôt profitable qu'onéreux de payer toutes les dépenses des ambassadeurs de Zurich, Berne, Baie et Schaffhouse chez F. Rosset à la Tête noire, s'élevanl à 90 florins, ce qu'il a pris sur lui de promettre. Il est fort approuvé et le paiement ordonné. » On donne le même jour 20 écus à Bischoff, un des commissaires de Berne, qui veut partir. Le 5 janvier 4535, on acquitte un mandat de 100 florins à F. Luilin, hôte de la Tour Perce, pour les dépenses de J. TriboUet, commissaire de Berne. ^
Dans de telles circonstances, la communauté, qui devait construire des boulevards et entretenir un certain nombre de soldats, avait bien de la peine à suffire à tant de charges. «Le 18 décembre, disent \e3 Registres, on parla de ces gendarmes qui ont été ici dès le mois d'août, et on dit que, comme nous n'avions pas de quoi les entretenir, il les falloit laisser aller à la réserve de dix ou douze. »
Pendant les six derniers mois de l'année, les débats religieux furent comme suspendus. Les Conseils et la population vouaient apparemment toute leur attention aux ennemis du dehors, et les rares résolutions que prit
1 Le 20 février 1535, M. Sept et J.-A. Curtet rapportent au Conseil qu'à l'époque de la journée de Thonon, entr'autres choses ils envoyèrént aux ambassadeurs bernois pour 5 fl., 7 sous, 6 deniers de malvoisie prise chez VuUicns, apothicaire. On les fait payer. (Reg. des Cons.)
le Conseil avaient pour but de réprimer le zèle inconsidéré de quelques Réformés.
Le 25 septembre, en Conseil des Deux Cents, on condamna Claude Collelta et Cl. Serais à cinq jours de prison au pain et à l'eau pour avoir abattu des images de leur autorité, afin de dontier exemple aux autres. — « Le 29 septembre. Quelques uns ayant de leur propre autorité coupé la tete à une image qui estoit à la porte de Rive, on donna cbarge à Estienne Pécolat de la faire oster, cela estant plus honeste que de l'y laisser ainsi sans tête. »
Vers le même temps, Farel s'étanl introduit au couvent de Rive et ayant troublé les religieux qui y officiaient, fut semoncé par le Conseil.*
On peut inférer de là que les deux cultes étaient célébrés concurremment dans le temple de Rive.
Les religieuses de Sie-Claire écrivent au Conseil le 25 octobre :
« Pour très-humble salut , Jésus notre Rédempteur vous doint sa sainte grâce et son amour !
«Messieurs et très-honorés seigneurs, gouverneurs de cette noble et inclite cité de Genève, nos très-aimés seigneurs, pères et conservateurs , vous plaise ne tenir à présomption la fâcherie que vous donnons par nos lettres; car y sommes contraintes pour vous avertir de nos indigences et doléances; nous nous sommes mises sous votre sauvegarde, et en vous nous confions entièrement. Or donc hier, à heures de vêpres, entrèrent aucuns en notre église, non par dévotion, mais faisant cries et brai-
* Voir Reg. des Cons., 28 sept.
ries impétueux pour nous empêcher le divin service, el prirent une croix avec aucuns images qu'ils mirent par pièces violentement. Et c'est déjà la seconde fois qu'avons enduré telle insulte el grande frayeur. Nous vous supplions en toute révérence, en l'honneur de Jésus- Christ et de ses douloureuses souffrances, qu'il vous plaise donner ordre que nous ne soyons plus molestées de telles insolences contre Dieu et raison , et que l'on nous laisse en paix faire le divin service pour lequel faire volontairement nous sommes rencluses et données à Dieu, priant jour et nuit pour la conservation, de la bonne cité, et de vous Messieurs , désirant continuer de vivre et mourir ici en votre couvent , s'il vous plaît nous y maintenir et éloigner de nous ces molestes. Et de ceci à genoux et à mains jointes supplions votre bon vouloir ; car sans cela, nous ne pourrons vivre, vu l'épouvantement que nous causent ces insolences contre la Sainte Eglise- Et pour la fin nous recommandons très-humblement à vos bonnes grâces el Seigneuries, priant Dieu vous donner très bonne vie. Amen !
« Du poure couvent de Mad. Ste-Claire, par les toutes entièrement vos très humbles filles orateresseSy Vabbesse et les sœurs religieuses du dit coudent. »
La veille de Noël, les chanoines demandèrent au Conseil s'ils pouvaient célébrer les matines comme à l'ordinaire. On leur répondit affirmativement.
«Le jour de Noël, dit Jeanne de Jussie, les Luthériens ne firent aucune sollennité et s'habillèrent de leurs plus chétifs habillements comme les jours ouvriers, et ne firent
— 129 - (1535) point cuire de pains blancs , parce que les chrétiens le faisoient et disoient par moquerie : «les papistes font leur fêle ; ils mangeront tant de pain blanc qu'ils en crèveront.» «Le jour de l'an 1535, les Luthériens labourèrent toute la journée et même leurs boutiques ouvertes, combien qu'il avoit esté défendu par les syndiques.»
Le 5 janvier 1535 on fait venir devant le Conseil J. Colognier qui avait été mis en prison parce qu'il avait ouvert sa boutique, contre les défenses, le l**" janvier, jour de la Circoncision ; on lui fit des remontrances, et on le libéra sous menace de bannissement s'il ne respectait pas à l'avenir les ordonnances.
Les premiers jours de l'année 1535 qui devait décider de la destinée deGenève pour des siècles trouvèrent les citoyens aux prises avec leur évêque devenu leur adversaire déclaré, et attentifs à déjouer ses machinations.
«Le 12 janvier, parce que les grandes menaces contre cette ville continuent {continuavt ingentes minœ], on résolut que toutes les nuits on tendroil toutes les chaînes de la ville, et qu'on feroit bon guet et bon surguet. »
Dès les premiers jours de janvier. Ami Porral ' s'était rendu à Berne où il demeura en permanence pendant toute l'année comme notre chargé d'affaires. Sa correspondance avec les magistrats et avec ses amis, qui se trouve entre
1 Ami Porral était un réformé déclaré. Il écrit, le 1^^ avril, à son frère Nicolas: «Fais mes recommandations aux prédicans et que je les prie de persévérer en faits et en discours, selon l'Évangile, et notre Seigneur nous délivrera de cette captivité babilonique pour nous mettre en la terre de promission, auquel soit honneur et gloire, et à vous sa paix. »