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LA SUISSE ROMANDE PENDANT LA GUERRE DE ROURGOGNE

Aujourd'hui que tous les cantons dont la réunion forme la Confédération suisse jouissent des bienfaits d'une paix et d'une liberté fondées sur la concorde, les amis de la patrie doivent éprouver une satisfaction d'autant plus vive qu'ils ne sauraient ignorer que les rapports enire les différents membres de la famille helvétique n'ont pas toujours présenté ce caractère de bonne harmonie. Que de fois de graves dissentiments n'ont-ils pas armé les Suisses les uns contre les autres et mis en question l'existence de la Confédération ! Il n'est pas besoin de rappeler Zurich pactisant avec l'Autriche et assiégé par les Confédérés , les champs de bataille de Cappel et de Vilmergen, et la sujétion humiliante dans laquelle furent tenues, pendant trois siècles, plusieurs des contrées fières aujourd'hui de figurer parmi les cantons.

La Suisse romande, en particulier , n'a confondu ses destinées avec celles de la Suisse allemande qu'à une époque assez récente ; et quelque solide , quelqu'indestructibleque soit devenu en quelques années le lien qui rattache l'Helvétie romande à ses frères allemands, l'histoire nous enseigne qu'elle est demeurée longtemps étrangère

au noyau allemand de la Confédération, et même que des sentiments peu amicaux animaient les uns à l'égard des autres les riverains de l'Aar et ceux du Léman.

C'est vers la fin du quinzième siècle , et à l'occasion des guerres de Bourgogne , que les deux fractions de la Suisse actuelle entrèrent en contact.

A l'époque que nous venons de désigner , l'Helvétie romande, dans presque toute son étendue , de Genève à Morat, était soumise à la domination ou à l'influence de la maison de Savoie , dont les domaines , au nord des Alpes, à l'inverse de ce que nous avons vu de nos jours, ne le cédaient point en importance aux États que celte dynastie possédait au sud de cette chaîne de montagnes. Des traités de combourgeoisie , comme ils étaient alors fréquents entre villes voisines, de Berne et Fribourg avec Morat etPayerne, tel était presque le seul point d'attache entre les Ligues suisses et le pays romand.

Ce fut le 6 octobre 1474 que le Conseil de Berne adressa au nom de la Confédération suisse une déclaration de guerre au duc de Bourgogne , Charles le Téméraire, qui guerroyait alors dans les environs de Cologne.

Faut-il considérer les Suisses comme ayant obéi dans celle occasion à l'obligation impérieuse de défendre leur indépendance nationale . ou doivent-ils encourir le reproche d'avoir attaqué un voisin inoiïensif, poussés par le désir de faire du butin et d'étendre leur domination? C'est là une question qui a été fort controversée de nos jours. M. Fr. de Gingins, dont les amis de notre histoire nationale déplorent la perte récente , après avoir soumis les faits à un examen minutieux, a vivement attaqué dans

— li — (1474) plusieurs écrils l'opinion reçue jusqu'à lui qui représente les Suisses comme ayant repoussé victorieusement l'aggression d'un pi ince ambitieux. Aux yeux de cet historien, la guerre de Bourgogne n'a pas eu d'autre cause que l'ambition et l'avidité des chefs de la république bernoise combinée avec les intrigues de l'astucieux Louis XI, et les Suisses ne pouvaient invoquer aucun grief sérieux lorsqu'ils engagèrent les hostilités contre la Bourgogne. Bien que la thèse soutenue par M. de Gingins renferme des éléments considérables de vérité, nous estimons qu'elle ne rend pas compte de tous les faits et qu'elle doit être rectifiée sur plusieurs points. Il nous paraît en effet démontré par les pièces officielles qu'a publiées M. Zellweger que Charles de Bourgogne avait conclu en 1472 et 1473 des traités avec Sigismond d'Autriche en vertu desquels il s'engageait à soutenir la maison d'Autriche contre les Suisses si cette dernière venait à requérir son assistance^. De telles négociations constituaient un danger réel contre lequel les magistrats qui étaient à la tête des cantons suisses devaient chercher à se prémunir, et on ne saurait s'étonner que la liaison étroite qui parut sur le point de se former entre la maison de Bourgogne et celle d'Autriche ait engagé les Suisses à se rapprocher de la France et à entrer dans les plans formés par Louis XI pour abattre la puissance de son rival. La situation , il est vrai, ne larda pas à changer et au moment où les Suisses tirèrent

1 Voir la dissertation intitulée Essai sur les véritables causes de la guerre de Bourgogne , insérée par J.-C. Zellweger dans le cinquième volume du recueil des Archives pour l'histoire suisse publié par la Société suisse d'histoire.

l'épée, le danger qu'ils avaient pu prévoir un moment était complètement dissipé, puisque Charles avait rompu depuis près d'une année avec la maison d'Autriche^ et que les Suisses avaient contracté eux-mêmes un traité d'alliance avec cette puissance. Mais Charles dut subir les conséquences de la faute qu'il avait commise en excitant la défiance des Suisses à une époque où ceux-ci ne songeaient point à lui.

Que doit-on conclure des faits que nous venons de rappeler? C'est que, si les Suisses avaient eu de bonnes raisons pour se tenir sur leurs gardes et chercher à conjurer des éventualités menaçantes, ce fut bien l'ambition qui au moment décisif les détermina à entrer en campagne. Berne qui avait rangé sous ses lois, presque sans coup férir, les fertiles campagnes de l'Argovie, devait porter des regards de convoitise sur les plaines florissantes et les cités prospères qui l'avoisinaient au midi ; el pouvaitelle espérer de trouver jamais une occasion pins favorable d'étendre dans cette direction sa domination ou son influence? Le duc de Bourgogne, l'allié et le protecteur naturel des seigneurs de l'Helvétie occidentale, avait alors sur les bras toutes les forces de l'empire, et le roi de France assurait à la cité conquérante des bords de l'Aar son appui moral et ses subsides.

Au moment où les bandes des Bernois et de leurs alliés franchissaient le Jura pour se jetei' sur la Franche-Comté, Yolande, sœur du roi Louis XI et veuve depuis l'an 1472 du duc Amédée IX, gouvernait au nom de son fils mi-

^ Cette rupture éclata à la suite de l'entrevue qu'eurent à Trêves l'empereur Frédéric et le duc Charles en octobre 1473.

neur Philibert les Etats de Savoie, elle comte Jaques de Romont, beau-frère de cette princesse, vassal et allié du duc de Bourgogne, avait en mains la seigneurie du pays de Vaud, dont il avait été investi par son frère défunt.

Déjà avant que les hostilités eussent éclaté entre le duc de Bourgogne et les Suisses, au mois de septembre 1 474, les Bernois étaient entrés, Je concert avec le roi de France et deux beaux-frères d'Yolande, Janus comte de Genevois et Philippe comte de Bresse, dans un complot qui avait pour but de dépouiller Yolande de la régence, et à cette occasion les Bernois avaient essayé de s'emparer du poste de Sainle-Croix, commandant un des principaux passages du Jura, tandis que les princes savoyards tentaient un coup de main sur Annecy. Mais ce dessein avait été déjoué par la vigilance de l'évêque de Genève, Jean- Louis de Savoie, très-attaché aux intérêts de sa bellesœur. Déjà alors ces mouvements qui se passaient dan* notre voisinage avaient excité une certaine inquiétude à Genève. L'évêque avait demandé le 8 septembre aux syndics de tenir prêts 2000 hommes dans le délai de douze jours, « pour sa sûreté et aussi pour empêcher que le pays de Vaud ne se perde, parce qu'il a entendu depuis peu que les Bernois veulent prendre par force Sainte- Croix, ce à quoi il veut s'opposer en l'absence de son frère le comte de Romont^ (ce dernier se trouvait alors en Flandre). » Le 19 septembre, l'évêque passa la revue de la petite armée genevoise, mais le Conseil s'opposa à ce qu'elle sortît de la ville.

Bien que cette alerte n'ait pas eu de suites directes,

* Reg, du Cons. le 9 sept.

l'attitude qu'avaient prise les Bernois dénotait de leur pari une disposition bien manifeste à s'immiscer dans les affaires intérieures de la Savoie, et il devait paraître assez vraisemblable que l'Helvélie romande ne larderait pas à être enveloppée dans la lutte qui allait s'ouvrir enlre le duc et les Suisses. Les Bernois durent en effet promptement reconnaître qu'au lieu de dépenser leurs forces dans des excursions au delà du Jura dont ils ne pouvaient recueillir d'autre profil que du butin, ils donneraient à l'humeur guerrière de leur jeunesse un débouché bien plus rapproché et bien plus fructueux en envahissant les domaines des seigneurs romands, vassaux ou alliés de la Bourgogne.

Déjà le 27 octobre 1474 les Bernois s'étaient saisis de la petite ville de Cerlier que la maison de Châlons tenait en fief des princes de Savoie, et le 2 janvir-r 1475 ils mirent la main sur le château d'illens possédé également par un vassal de la Savoie. A cette occasion, Yolande députa à Berne les seigneurs les plus maripiants de sa cour pour adresser des représentations aux cliefs de la république et les exhorter à ne point rompre les relations d'amitié et de bon voisinage qui subsistaient depuis longtemps entre Berne et la Savoie. Le Conseil formula des conditions inacceptables et alla jusqu'à sommer la duchesse de déclarer immédiatement la guerre au duc de Bourgogne. Yolande ne pouvait pas, sans se dt'shonorer, accepter de pareilles propositions et ses officiers dans le pays de Vaud prirent quelques dispositions militaires défensives.

Bien que Genève parut bien éloignée du théâtre probable des hostilités et que ses intérêts ne fussent liés di-

recternenl à ceux d'aucune des parties belligérantes, les liegistres des Conseils portent des traces nombreuses de l'inquiétude qui régnait alors dans notre cité.

« Le 6 janvier 1 475, les Sindics rapportèrent que M. de Renvers leur avait ordonné de la part de M. l'évêque qu'on fît la visite des bourgeois et habitants et qu'on les obligeât à se pourvoir de vivres, de harnais et autres armes, qu'on répare les murailles de la ville et qu'on prépare l'ariillerie. »

« Le 10 janvier, l'on ordonna que ceux de la ville iraient avec des pics et des pelles aider à ceux de St-Gervais à faire leurs fossés. »

« Le 12 janvier, on expose que Monseigneur a ordonné que chacun des 25 dizeniers envoyât chaque jour six hommes de sa dizaine travailler aux fortifications de St-Gervais. »

« Le 16 janvier, deux députés de Thonon vinrent assurer que les arbalestriers que leur ville est obligée de bailler à Genève en cas de nécessité sont prêts. »

«Le 17 janvier, ordonné de travailler incessamment aux fortifications de St-Gervais et de les partager en huit ^ parties, desquelles ceux de St-Gervais en feront une, ceux de Jussy une, ceux de Peney une, ceux de Thiez une, ceux du Chapitre une, les autres ecclésiastiques une et la communauté deux, lesquelles deux parties on partagera entre toutes les dizaines. »

Le 30 janvier , l'évêque demande qu'on fasse pour le dimanche prochain une montre (revue) générale. Le Conseil décide « que pour ce qui est de la montre, on remontrera à Monseigneur qu'il y a dans la ville plusieurs Ber-

nois el Fribourgeois , et qu'il est à craindre qu'ils ne voyenl notre faiblesse; el qu'ainsi il vaudrait mieux faire la montre par compagnies séparées; toutefois qu'on fera comme il plaira à Monseigneur. »

« Le 17 mars , le gouverneur du pays de Vaud fit savoir qu'il n'y avait point d accord de paix entre les Bernois et le pays de Savoie el qu'il y avait apparence qu'il y aurait guerre. On envoya un homme à Fribourg pour apprendre des nouvelles, el on achète de la poudre d'arquebuse el d'auires provisions. »

Le 13 avril l'évêque fait dire au Conseil des Cinquante qu'il a décidé d'aller à Lausanne pour garder tout le pays el il demande six cents hommes armés pour l'accompagner et l'artillerie qui lui sera nécessaire. ^

De telles précautions montrent que l'on était assez bien renseigné à Genève sur les projets des Bernois. Le 26 avril, un corps suisse, de retour d'une expédition poussée jusqu'à Pontarlier, se porte rapidement sur Grandson appartenant au sire de Chàteauguyon , seigneur bourguignon, se rend maître de la ville le 30 avril el du chàieau le l^"" mai. De là les vainqueurs vont assaillir Orbe el en précipitent les défenseurs du haut des créneaux ; c'était ce que les Bernois appelaient dans leur langage farouche apprendre à voler sans ailes. Le château de Joug le fut également occupé ; après quoi l'expé-

* La qualité de Suisse était alors si loin d'être un titre de recommandation que, le 25 février, liuit marchands de Nuremherg vinrent demander au Conseil « si élans allemans et non pns des Ligues , ils ne seraient pas en seureté dans cette ville ; on leur fit une réponse agréable. »

dition reprit le chemin de ses foyers laissant des garnisons dans les places conquises.

La régente pouvait bien considérer celle invasion des domaines de ses vassaux comme une agression indirecle contre les États de Savoie; mais les plaintes qu'elle fit entendre ne furent point écoutées. A partir de ce moment les occasions de conflit se multiplièrent. Les soldats suisses demeurés dans les places conquises engagèrent souvent des rixes avec les habitants du voisinage , des marchands suisses furent parfois détroussés ; en outre , les Bernois accusaient la duchesse de se montrer ouvertement hostile à leur égard en accordant le passage aux mercenaires italiens qui allaient rejoindre Charles le Téméraire, à travers le St-Bernard. Comme, malgré les représentations adressées par les magistrats bernois, ce passage continuait à s'effectuer, le 11 août un détachement bernois déboucha par les Ormonts dans la plaine du Bhône, s'empara du château d'Aigle et y laissa une garnison ^

Dès que l'évêque Jean de Savoie fut informé de la prise d'AiglC;, il songea à reconquérir cette place et, le 17 août, il demanda dans ce but aux syndics de lui fournir un certain nombre d'hommes armés. Les syndics s'étant montrés peu empressés à accéder à une demande qu'ils jugeaient incompatible avec les franchises de la ville, l'évêque, pour

1 II ressort de ces faits que Pli. de Commines était bien mal' informé lorsqu'il dit: « Et pour quelle querelle commença cette guerre? Ce fut pour un chariot de peaux de mouton que monseigneur de Romont prit à un Suisse en passant par sa terre. » L'affaire du chariot de peaux de mouton ne fut qu'un épisode très-insignifiant.

les rendre plus Irailables, les envoya en prison, où ils furent retenus quelques jours; puis il somma de nouveau le Conseil de lui fournir 600 hommes. Le Conseil général, assemblé le 21 septembre pour délibérer sur cette demande , ordonna « qu'on s'excuserait humblement envers l'évêque en lui remontrant la pauvreté de la ville et les charges qu'elle a supportées; aussi la ville le supplie humblement qu'attendu qu'elle est terre d'Eglise, il lui veuille garder ses franchises et bonnes coutumes, comme ont fait ses prédécesseurs ; qu'au reste ils sontprêts à défendre l'évêque et son Etat dans sa ville, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. ^ »

Cependant, la descente effectuée dans la plaine d'Aigle n'était aux yeux des Bernois que le prélude d'opérations plus décisives. Le 14 octobre, le Conseil de Berne, de concert avec celui de Fribourg, expédiait une déclaration de guerre au comte de Romont, et le même jour ses guerriers s'ébranlaient. « Le plus secrètement que lesdits de Berne et de Fribourg purent, tout d'une belle nuit, en bon ordre, se partirent en belle ordonnance et vinrent au plus près de la ville de Morat. » Morat avait une population mélangée d'Allemands et de Welches ; à la suite de quelques pourparlers elle capitula, le io octobre. Avenches et Payerne firent de même. Mais Estavayer, ville assez peuplée, sur les bords du lac de Neuchâtel, essaya de résister. Les Suisses montèrent à l'assaut avec leur impétuosité habituelle et ne firent aucun quartier : « Tout fut haché et chapelé, » dit un chroniqueur. La ville fut saccagée, et des chariots arrivaient des districts voisins pour emporter le butin. Le château fut brûlé : 1 Reg. du Conseil.

« Quant à la ville, fui décidé la laisser sans y faire autre dommage, sinon la laisser ouverte et sans aucune ferrure afin qu'il fût mémoire aux autres, pour Jes temps à \enir. » Ces actes barbares étaient d'autant plus odieux que les habitants du pays de Vaud n'avaient absolument rien fait pour les provoquer. A la nouvelle du massacre d'Estavayer, Romont, Moudon, Yverdon s'empressèrent d'ouvrir leurs portes. Les vainqueurs poursuivirent leur route, sans rencontrer de résistance, par Orbe, La Sarraz, Cossonay, et s'approchèrent de Morges, défendue par i 200 hommes : « Quand cette faible garnison, dit le chroniqueur, fui avertie que l'ennemi s'avançait à grande force, elle eut grand'peur et non sans cause. Sur quoi, regardèrent ensemble que mieux valait s'enfuir là où ils pourraient emporter leurs biens, que de perdre leur vie. Ce que firent l'un de ça, l'autre de là, en jetant leurs cottes d'armes et bassinets. Ce que voyant, les magistrats prirent les clefs du dit Morges et s'envinrenl au-devanl de nos dits seigneurs des Ligues, les requérant de les recevoir à merci. » Les Suisses infligèrent à la ville une rançon de trois cents livres et l'occupèrent le 27 octobre.

Pendant ce temps, l'évôque Jean-Louis n'élait pas demeuré inaclif ; le 13 octobre, c'est-à-dire la veille du jour où les Bernois avaient mis leurs troupes sur pied, il avait demandé au Conseil des Cinquante de lui accorder 1500 hommes armés pour aller au secours de son frère le comte de Romont; il paraît qu'il rencontra quelque opposition, carie 18 il fit dire qu'au lieu de 1500 il se contentera de 800. Le Conseil décida « qu'on tâchera de faire qu'il se contente de 600. »

La rapidité avec laquelle les Suisses s'avancèrent jusqu'à Morges dispensa les miliciens genevois de Tobligatlon de donner loin de leurs foyers des preuves de leur vaillance. Lorsqu'on eut appris que l'armée suisse avait atteint les bords du Léman, ni l'évêque ni les citoyens no se sentirent très-rassurés par les retranchements qu'ils avaient élevés avec tant de soin, et tout en donnant des ordres pour la garde de la ville, les autorités de la cité résolurent d'envoyer des ambassadeurs aux capitaines suisses pour conclure un arrangement.

Les délégués genevois trouvèrent les chefs des troupes suisses fort mal disposés envers la République; Berne manifestait une vivo irritation de ce que Diesbach, son ambassadeur auprès de Louis XI, avait été insulté à son retour dans les rues de Genève. Puis Genève passait pour la cité la plus riche du pays des Welches et les soldats demandaient à grands cris d'y être conduits pour trouver un dédommagement de leurs fatigues. Les ambassadeurs firent leur rapport le 27 octobre en Conseil des Cinquante. Le lendemain on convoqua le Conseil général ; là les syndics exposent « qu'Aimé de Versonnex et Henri d'Espagne avec deux révérends chanoines s'étaient rendus vers MM. de Berne et de Fribourg qui, avec une grande puissance de guerre, comme il est notoire, ont détruit tout le pays de Vaud, laquelle armée a résolu de se jeter sur cette ville, parce que ci-devant ils y ont été injuriés, à ce qu'ils disent; cependant ils se sont arrêtés jusqu'à maintenant, pour voir quelle satisfaction on leur fera, autrement ils détruiront In ville par leurs armes; à quoi il faut pourvoir promptement, car la réponse doit être

rendue aujourd'hui. Ordonné qu'on fasse tout ce qu'on pourra pour avoir Ja paix, el que quatre ambassadeurs retournent avec les deux autres pour la conclure. »

Les Bernois auraient voulu aller de l'avant ; mais leur ardeur était ralentie par l'opposition des chefs du contingent frihourgeois, alléguant les ordres formels que Jeur avait donné leur gouvernement de s'abstenir de tout acte hostile envers l'évêque de Genève et la duchesse, vu que la guerre avait été entreprise contre le comte de Roniont seul. On fit d'ailleurs comprendre au conseil de guerre suisse qu'une grande partie des valeurs renfermées dans Genève appartenait à des marchands suisses et que par conséquent le meilleur parti à prendre était d'imposer aux Genevois une bonne rançon.

« Le 2 novembre, en Conseil général, les ambassadeurs rapportent qu'ils ont été vers l'armée de MM. de Berne et de Fribourg pour traiter de la paix avec eux, afin qu'ils ne viennent pas détruire cette ville, et qu'après beaucoup de paroles et de répliques de part el d'autre, eux étant en grande perplexité et tristesse parce qu'ils voyaient la ruine de leur patrie toute prête, l'armée étant résolue à venir ici, ils ont traité avec les dits Bernois el Frihourgeois et leurs alliés pour vingl el huit mille écus, laquelle somme ils ont promis de payer, à savoir deux mille écus dans trois jours, dix mille écus dans un mois, et le reste à la fête des Rois, et pour assurance de ce traité ils ont laissé deux d'entre eux en otage. ^ »

La somme demandée aux Genevois était énorme pour l'époque; aussi bien des années s'écoulèrent avant que la ville pût être quitte de ses engagements.

* Reg. du Conseil.

Lausanne et Lavaux furent traités relativement avec ménagement, giâce à leur position de domaine épiscopal et à la précaution que prit Lausanne d'envoyer une somme d'argent. Mais les montagnards du Gessenay et de la Gruyère avaient des griefs contre leurs voisins du vignoble, plus riches et plus civilisés qu'eux ; une troupe de gars vigoureux franchit le col de la Jaman dans les derniers jours d'octobre, surprit et pilla Vevey.

L'armée victorieuse laissa des garnisons dans quelquesunes des places conquises , et rentra dans ses foyers le 2 novembre, après une campagne de trois semaines.

Telle fut la première promenade qu'exécuta l'ours de Berne dans les plaines comprises entre l'Aar et le Jura. Berne et Fribourg, substituant sans plus de formalité leur autorité à celle de la maison de Savoie, installèrent dans le pays de Vaud de nouveaux fonctionnaires et convoquèrent les États à Moudon pour le 24 novembre.

Le 7 novembre, un des syndics de Genève se rendait à Fribourg et à Berne pour porter les 4000 écus que la ville s'était engagée à livrer sur-le-champ et le 25, les enfants de quatre des principaux personnages de la cité furent envoyés à Berne pour garantir le paiement du reste de la rançon. Le 1 0 décembre, le Conseil fut avisé que MM. de Berne et de Fribourg se refusaient à accorder un terme plus éloigné que Noël pour le paiement du second solde de la rançon (10,000 écus). A cette occasion, quatre commis furent désignés pour déterminer la valeur des immeubles aussi bien que des marchandises qui se trou- «vaieQt dans le territoire de la communauté. Les experts estimèrent les immeubles à 385,050 florins et les fonds

et marchandises à 500,000 florins. Sur le rapport des experts, le Conseil général, assemblé le 19 décembre, décida qu'afin de remplir les engagements pris envers les Suisses, tous ceux qui s'éloigneraient de la ville paieraient le douze pour cent de tous leurs biens^ et ceux qui demeureraient le six pour cent. Celte taxe fut mise pour douze ans. Mais cette affaire devait passer par bien des vicissitudes diverses avant d'être résolue. Le pays romand allait, en effet, être le théâtre de nouveaux événements qui pouvaient complètement changer la face des choses.

Les Bernois avaient dû les faciles succès qu'ils avaient remportés en 1475 à la rapidité de leurs mouvements qui avait surpris et décontenancé leurs adversaires. Mais ceux-ci ne tardèrent pas à se raviser et à courir sus aux assaillants qui avaient opéré une si vigoureuse pointe. Le premier à entrer en campagne fut notre évêque de Genève, Jean-Louis, « qui avait, dit Bonivard, le cœur plus enclin à guerre que à paix. » Les Hauts-Yalaisans, alliés des Bernois, s'étaient jetés sur le Bas-Valais, sujet de la Savoie, dans le même temps que les Bernois avaient envahi le pays de Vaud, et s'étaient avancés en ravageant le pays jusqu'à Conthey, dont l'évêque de Genève était seigneur. L'évêque Jean-Louis, auquel la duchesse-régente, Yolande, avait confié la défense de ses États de Savoie, s'enferma à la hâte dans le château de Conthey et de là adressa un pressant appel à tous les sujets et amis de la maison de Savoie, et en particulier aux citoyens de Genève, auxquels il écrivit le 11 novem.bre : «Vénérables , très-chers et bien-aimés , nous voulons et nous mandons expressément , sur tous les services que

jamais désirez nous faire, que incontinent vu ces présentes, jour et nuit, faites charger sur le lac ou par terre , si mieux vous semble , les trois plus grosses pièces de l'artillerie qui est en la maison de ville , c'est assavoir celle qui est défondue, et les autres deux grosses pièces de fer, avec pierre et poudre, et les moules à faire lesdiles pierres, tout, tant qu'en aurez; car vous nous ferez très-grand lionneur et singulier service , et nous le rendrons trèsbien au plaisir de Dieu, qui vous ait en sa sainte garde. » En môme temps Amédée de Gingins, capitaine-général du pays de Gex et du Chablais , amena à l'évêque huit mille hommes. Non-seulement Jean-Louis fut dégagé, mais il se trouva assez fort pour marcher sur Sion qu'il investit. Cette ville allait être obligée de se rendre , lorsqu'une colonne de trois mille Obeilandais et Gruyériens, qui était accourue à travers le Sanetsch , fondit, au plus fort de la mêlée, sur le flanc de l'armée assiégeante et la mit en déroute. Une partie des Savoisiens ne put opérer sa retraite que par les gorges duFaucigny. Cette victoire, remportée le 13 novembre et célèbre dans l'histoire du Valais sous le nom de bataille de la Planta, livra au vainqueur le Bas- Valais, depuis Conthey jusqu'à Marligny, qui capitula le 25 novembre.

Le 20 novembre, le Conseil de Genève fut informé par ses ambassadeurs à Fribourg que les Bernois et Fribourgeois menaçaient de marcher contre la ville si l'évêque n'abandonnait pas son entreprise dans le Valais. Dès qu'il eut reçu ce message , le Conseil se hâta de prier le Conseil épiscopal d'écrire à l'évêque pour l'engager à retourjier dans sa ville. Mais trois jours plus tard, le 29 novem-

bre , on reçut une lettre de l'évêque demandant que la ville lui envoyât quatre cents hommes armés. Le Conseil devait être fort embarrassé en présence de ces sollicitalions contradictoires. Il paraît cependant que le secours demandé fut envoyé ; en effet, le Conseil, requis l'année suivante de fournir de nouveau des troupes, allègue pour s'excuser les charges qu'il a supportées en occupant Aigle, St-Maurice et le Cbablais. Mais comme une trêve fut conclue à la fin de novembre entre l'évêque de Sion et la duchesse de Savoie, le contingent genevois ne fut appelé à jouer aucun rôle actif.

L'année 1476 devait voir s'engager la lutte décisive. Le duc Charles de Bourgogne , retenu pendant près d'une année par l'expédition qu'il avait entreprise sur les bords du Rhin, n'avait pu jusqu'ici mettre obstacle ni à l'invasion de la Franche-Comté par les Suisses, ni aux incursions de ces derniers dans le pays romand. Mais, dans l'intervalle , il avait fait la paix avec l'empereur d'Allemagne le 27 juin 1475 , avec le roi Louis XI le 13 septembre , il avait dépouillé de ses Etats le duc de Lorraine, René,^ et il pouvait maintenant venir au secours de son allié , le comte de Romont , et tourner toutes ses forces contre les Suisses. « J'ai bonne paix , disait-il à Nancy aux gentilshommes qui l'entouraient, avec les rois et les princes mes voisins, mais non avec les Suisses qui ont fait outrage à mon voisin le comte de Romont; j'ai l'intention de l'en venger au mois de février prochain, » Le prince qui avait humilié Louis XI et terrassé Liége^

* Charles était entré à Nancy le 19 octobre 1475.

pensait apparemment que la conquête de la Suisse ne lui offrirait pas plus de difficultés que celle de la Lorraine qu'il venait d'accomplir dans l'espace d'un mois.

A la nouvelle des projets de Charles, les Bernois, que le roi de France avait abandonnés après les avoir poussés de tout son pouvoir à commencer les hostilités , avaient dû, faute de forces suffisantes, évacuer les postes avancés de Jougne et d'Orbe, et s'étaient contentés d'occuper Yverdun, Grandson et Morat. Mais le comte de Roniont , impatient de recouvrer ses domaines , n'avait pas attendu que son puissant allié eût achevé ses préparatifs, et le l'''" janvier 1476, à la tête de quelques guerriers dévoués, il franchit le défilé de Jougne et se présenta à l'improviste devant la ville d'Yverdun, dont les habitants lui ouvrirent les portes au cri de : Bourgogne, ville gagnée ! La garnison surprise se relira dans le château ; non-seulement elle s'y maintint, mais à la faveur d'une terreur panique, causée par l'apparition d'un corps bernois venant de Payerne , elle rentra dans la ville , en chassa le comte et livra la ville aux flammes. Ce fut seulement le 13 février que les défenseurs d'Yverdun se retirèrent par le lac à Grandson, après avoir brûlé le château.

Leduc de Bourgogne partit de Nancy le 11 janvier pour Besancon, où il a\ait fixé le rendez-vous général de ses troupes, et le 6 février il quitta Besançon. Le comte de Romont avait de nouveau pris les devants, fait sa jonction avec un corps savoisien et reconquis tout le pays de Vaud en moins de temps encore que les Suisses n'avaient mis à l'occuper; Romont, Payerne, Moudon furent évacués par les Suisses et ouvrirent leurs portes à leur ancien seigneur.

Le duc Charles à son tour passa le Jura le 12 février.

« A grandes chevauchées, dit un chroniqueur contemporain, ^ venait le duc Charles avec moult gens d'armes de pied et de cheval, espandanl la terreur au loin par son ost innumérable ; là estoient cinquante mille, voire plus hommes de guerre de toultes langues et contrées , force canons et aulfres engins de novelle facture , pavillons et accoutrements tout reluisants d'or et grande bande de valets , marchands et filles de joyeux amour. Semblable multitude bruyoit de loing et bailloit épouvantement es confins. »

Le 21 février, Charles arriva devant les murs deGrundson. Le 28, la garnison, trompée par les assurances d'un aventurier, capitula et fut massacrée jusqu'au dernier homme. Les chroniqueurs rapportent que les habitants d'Estavayer , exaspérés du traitement qu'ils avaient éprouvé l'année précédente , étaient accourus au camp de Charles pour l'engager instamment à ne pas épargner les prisonniers suisses , « faisant grand criement contre eux. »

Pendant que les braves de Grandson succombaieni, les contingents des cantons suisses et de leurs alliés alsaciens s'assemblaient à Moraf , sur l'appel de Berne , et le 2 mars ils rencontraient Charles entre Grandson et Boudry. Voici en quels termes le chroniqueur que nous avons déjà cité, Hugues de Pierre, dépeint ce premier et terrible choc entre la fière gendarmerie bourguignonne et les milices helvétiques : « Tost apparaissent devant les

1 Chroniques d'Hugues de Pierre, chanoine de Xeuchâtel.

batailles des Ligues (les Suisses), les gendarmes bourguignons, superbement accoutrés ; là se trouve le duc, après ses amés chevaliers ; tosl font charge, tost sont frottés et déjeltés par-dessus les Chartreux de la Lance ^chapelle près de Vaumarcus) ; en après ce coup, les Ligues descouvrant toute la formilière des Bourguignons , proche Concise, font planter en terre piques et bannières et , par commun accord, requièrent fabveur du Dieu fort. Le duc voyant ce jeu, jure disant : « Par St-Georges, ces vilains crient merci. Gens des canons, feu sur ces vilains. » Toutes et telles paroles ne lui servent de rien ; les Ligues, comme grêle, se ruent dessus les siens, taillant, dépiéçant de çà de là tous ces beaux galants. Tant et si bien sont déconfits en vaux déroutle ces pauvres Bourguignons que semblent- ils fumée épandue par vent de bise. »

Du reste, quelque glorieuse qu'ait été, pour les armes suisses, la journée de Grandson, elle n'eut pas de grandes conséquences. En effet, les Bourguignons n'avaient pas perdu plus de 1000 hommes , et les Suisses se retirèrent sans avoir recueilli d'autre fruit de leur succès que la reprise de Grandson ; tout le pays de Vaud demeura au pouvoir du comte de Romont.

Cependant, Charles le Téméraire, retiré à Nozeroy, en Franche-Comté, méditait une vengeance éclatante; l'ambassadeur milanais, Panigarola , qui l'avait suivi, nous le dépeint, dans une dépêche à son maître, datée du surlendemain de la bataille , « enragé de ce que ces maudits Suisses aient eu cet honneur, par la couardise des siens, et aient taché sa renommée ; mais pour la recouvrer il mourra sur le champ de bataille ou reviendra plus puissant qu'auparavant. »

Pendanl qu'on se battait sous les murs de Grandson, quelle était l'attitude des Genevois? Il est probable qu'ils étaient assez indifférents à la querelle qui se vidait dans leur voisinage. Le 18 février, on lut dans le Conseil une lettre du duc de Bourgogne demandant que la communauté envoyât des gens de guerre dans les villes du pays de Vaud pour les défendre et qu'elle préparât des vivres pour ses troupes. Il ne paraît pas que les magistrats aient accédé à la première partie de cette requête, et on ne voit pas trop ce que les miliciens genevois auraient pu faire dans le pays de Vaud qui rentrait alors de lui-même sous le pouvoir de son souverain. Cependant l'évêque Jean- Louis , pénétré de reconnaissance envers le prince qui s'était constitué le champion de sa maison , n'épargnait aucune démarche pour entraîner à un concours actif les citoyens qui, ne partageant en aucune façon sa martiale ardeur, se complaisaient dans la neutralité. Le 28 février il pressa la ville de mettre à sa disposition 300 hommes armés. Mais le Conseil décida le l^*" mars « que plutôt que de lever des gens de guerre pour l'évêque , on lui donnera de l'argent, mais le moins qu'on pourra. » En conséquence, le 5 mars on convint que la ville au lieu de 300 hommes, offrirait centécus; mais il fut en même temps stipulé que l'évêque déclarerait par un acte authentique que la communauté n'était nullement tenue à allouer un tel subside ; l'évêque fut en même temps prié d'excuser la ville auprès du duc.

Cependant, le duc de Bourgogne avait été si peu ébranlé par la défaite qu'il avait éprouvée devant Grandson, que le M mars, neuf jours seulement après la ba-

taille, il traversait de nouveau le Jura et se rendait le 14 à Lausanne, qu'il avait assigné comme lieu de rassemblement à ses hommes d'armes. Un camp fut formé dans les environs de cette ville , au lieu dit le Plan du Loup ; les soldats y étaient logés dans des baraques. De son côté, la duchesse Yolande de Savoie était partie de Turin le 1 3 février pour rejoindre le duc de Bourgogne ; arrivée à Genève le l^"" mars, elle apprit dans cette ville le désastre de Grandson ; aussitôt elle se rendit à Lausanne pour appuyer de sa présence les projets de Charles et fixa sa résidence dans la ville.

Le séjour simultané de deux souverains pendant quelques mois , communiqua à la paisible cité lausannoise une animation inaccoutumée. Charles, tourmenté d'une impatience fébrile, ne couchait qu'habillé et pressait jour et nuit l'arrivée des forces qu'il avait appelées de toutes parts. Anglais, Picards, Flamands, Italiens accouraient à Lausanne sous les étendards du duc. Genève aussi, bien malgré elle, était mise en réquisition. On lit dans les Registres du Conseil, à la date du 26 mars : « Le duc de Bourgogne demande des lances à acheter, on lui en envoie 250 dont on ne voulut point d'argent. On ordonne aussi de faire du pain pour mener à l'armée du duc de Bourgogne. »

Charles attendait de Lombardie un renfort considérable qui devait franchir le Saint-Bernard le 1 6 avril , et il envoya en V^alais un fort détachement de son armée dans le but de prêter main forte aux arrivants. Mais ce détachement, arrêté devant Saint-Maurice par les Hauts- Valaisans, ne put pas traverser le Rhône. Le comte de

Challand, comiuandani dos Lombards , parti d'Aoste, avait heureusement passé le Saint-Bernard et était arrivé à Martigny , où il attendit en vain plusieurs jours le corps parti de Lausanne. Les Valaisans profilèrent de ce relard et, renforcés par les Oberiandais, ils forcèrenl les Lombards à la retraite, et le 1 7 avril les attaquèrent et les taillèrent en pièces à Saint-Branchier , bourg situé à la conjonction des deux vallées de Bagnes et d'Entremont. On se battit jusque dans les environs de l'hospice du Saint-Bernard.

Vers la même époque, le 8 avril, la jeunesse du Gessenay et de la Gruyère passa la .laman, menaça Vevey qui fut sauvée par un détachement expédié à la bâte de Lausanne, et se retira après avoir brûlé Montreux et leChàlelard.

La meilleure harmonie ne régnait pas dans les rangs de la soldatesque que Charles avait recrutée dans toutes les contrées de l'Europe et réunie sur les flancs du Jorat. « Les Picards en viennent tous les jours aux mains avec les Italiens, mande l'ambassadeur du duc de Milan, il ne se passe pas de jours qu'il n'y ait quelqu'un d'assassiné.» - « Les Lombards, écrit plus tard le môme personnage, qui ont perdu un des leurs dans une rixe avec les Anglais sont tombés sur un détachement d'archers de celle nation, auquel ils ont tué sept hommes, sans compter deux religieux du couvent d'Haut-Crét. » Le duc , apprenant ces violences , ordonna que les coupables fussent saisis à leur tour, battus et passés par les armes. Si les soldats de Charles se comportaient ainsi les uns vis-à-vis des autres, on comprend qu'ils ne durent guère ménager les

habitanls. Le }3ays élait ruiné par leurs réquisitions incessantes, et le pain et le vin avaient atteint une valeur décuple de leur prix habituel.

Vers la fin d'avril , les préparatifs de Charles se trouvèrent presque achevés, et le 5 mai il passa , ayant à ses côtés la duchesse de Savoie , une grande revue de ses troupes dans la plaine de Vidy. « On a compté à cette revue , dit un témoin oculaire , le milanais Panigarola, environ onze mille hommes de pied , tant archers que couleuvriniers et plus de seize cents lances, ou hommes d'armes à cheval , y compris la gendarmerie de la maison du duc ; puis les gens de trait à cheval, à raison de deux cents archers pour chaque compagnie de cent lances. »

Cependant, tous les conseillers et les alliés de Charles étaient loin de partager l'aveugle confiance qui l'animait; l'ambassadeur du duc de Milan ainsi que la duchesse de Savoie lui adressèrent des représentations et l'exhortèrent à agir avec circonspection. Le duc ne tint aucun compte de ces avis. « Il m'a répondu , écrit l'ambassadeur du duc de Milan, qu'il est décidé à ne pas vouloir vivre avec la confusion d'avoir été défait par un peuple de brutes {popolo bestiale). » — « C'est un homme qui entend tout faire à sa tête, écrit Palombaro , ambassadeur du roi de Naples, et ne veut recevoir de conseil de personne ; il s'est remis en campagne comme un désespéré , et il faut que chacun le suive.» ^

* Mathias Corvin , roi de Hongrie^ écrivit à Charles, le 17 mai, pour lui exprimer son regret «de ce qu'il s'est laissé engager dans un labyrinthe dont il ne pourra pas sortir sans

— 33 — (1476) Ce fut seulement le 17 mai que le feu , mis aux baraques du Plan du Loup, annonça aux Lausannois que l'armée du duc s'était mise en mouvement dans la direction de Moudon.

Il n'entre pas dans notre sujet de raconter la seconde campagne de Charles le Téméraire contre les Suisses. Tout le monde sait que la brillante armée que Charles avait mis près de trois mois à former et dont faisaient partie les milices romandes commandées par le comte de Romont , alla se briser le 22 juin sous les murs de Morat contre l'armée des Confédérés accourue au secours de cette place.

Mais la plupart des historiens ne mentionnent pas un événement presque contemporain de la bataille de Morat et qui éclaire d'une lumière sinistre les rapports des Welsches et des Allemands. Le 8 juin , au moment où Charles paraissait devant xMorat, le bailli du Haut-Simmenthal, Zurkinden, sur des instructions reçues du Conseil de Berne , franchit la Jaman à la tête de huit cents volontaires et assaillit la Tour-de-Peilz, place alors fortifiée. Pierre de Gingins , seigneur du Châtelard , s'était renfermé dans la ville qu'il défendit vaillamment; il périt sur la brèche , et les assaillants vainqueurs passèrent toute la population màle au fil de l'épée. Le lendemain, 9 juin, ils entrèrent sans coup férir dans Vevey, dont toute

honte et dommage , il aurait dû se défier des séductions de rtiomme (Louis XI,i qui s'entend à merveille à attacher une cloche au col de ceux qu'il redoute, pour qu'ils ne puissent remuer la tète sans la faire sonner. »

la population s'était enfuie , pillèrent la ville et la livrèrent aux flammes. Dans le même temps , un corps valaisan^ qui avait combiné ses mouvements avec ceux de Zurkinden, avait envahi la plaine du Rhône et poussé jusqu'à Meillerie. Lausanne tremblait déjà d'éprouver le même sort que Vevey , lorsque le Conseil de Berne, inquiet de l'approche de Charles le Téméraire, rappela ses ressortissants. Zurkinden rentra donc dans ses montagnes, après avoir frappé une contribution de cent mille livres.

On aimerait à se représenter que ces turbulents gars duSimmenthal qui, par manière de passe-temps, mettaient le feu à une ville paisible, encoururent le blâme de leurs supérieurs. Mais ce serait mal juger cette rude époque où l'on n'était guère accessible aux considérations d'humanité ; nous n'en voulons d'autre preuve que la lettre suivante par laquelle le Conseil de Berne fit part aux Bâlois des exploits accomplis par Zurkinden :

« Nos chers frères et amis. Nous avons permis à quelques-uns de nos sujets du Simmenthal et à d'autres de nuire à nos ennemis. Ils nous ont écrit cette nuit, vers la douzième heure , pour nous annoncer la glorieuse victoire que Dieu leur a accordée et nous apprendre comment ils ont conquis avec une bravoure chevaleresque les villes de Vevey et de la Tour avec leurs châteaux, les ont brûlées et en ont tué les habitants. »

La bataille de Morat, livrée le 22 juin , avait été tout autrement décisive que celle de Grandson. Près de douze mille hommes des soldats de Charles avaient succombé, soit dans la mêlée, soit surtout dans la déroute , et nulle part les débris de cette armée bigarrée n'avaient réussi

ni même cherché à se rallier ; aussi rien ne pouvait arrêter les vainqueurs. Le Conseil de Berne, dans un message envoyé le 24 juin, insista pour que l'armée se portât en avant et occupât tout le territoire romand : « Vous savez, était-il dit dans ce message , ce que Genève a mérité. » C'est que les Genevois, voyant la guerre allumée, ne s'étaient pas empressés de continuer le paiement de la contribution qui leur avait été imposée l'année précédente. Un Suisse écrivait alors à la cour de Milan : " Comme les vingt mille écus n'ont pas été payés , les Suisses veulent se venger ; que Genève prenne garde ou qu'elle amène des chars chargés d'or et d'argent. »

Les capitaines suisses délibérèrent sur les propositions du Conseil de Berne. Il était contraire aux traditions des Suisses de faire de longues campagnes , et d'ailleurs le pays était complètement épuisé ; aussi le conseil de guerre décida que la moitié des troupes serait congédiée et que l'autre moitié seulement, environ douze mille hommes , continuerait sa marche en avant. Ce furent de nouveaux jours d'épreuve pour la Suisse romande. Payerne fut occupé en premier lieu , Moudon obtint sûreté pour les personnes, mais non pour les biens. Pendant que le gros de l'armée était occupé à piller Moudon, le comte Louis de Gruyère , allié des Suisses, avait pris les devants avec les bannières de son comté , et le 26 juin il entra par surprise dans Lausanne qu'il commença à mettre à sac. Il s'en retournait, le jour suivant, chargé de butin , lorsqu'arriva l'avant-garde des Suisses indignés d'avoir été prévenus, et, pendant quatre jours, la ville fut de nouveau livrée à tous les excès du pillage;

le trésor même de la cathédrale ne fut pas respeclé. Les ambassadeurs de Savoie, envoyés plus tard à Lausanne, assurèrent « qu'ils avaient trouvé la ville entièrement dévastée et pillée par les Allemands qui ont tout pris, jusqu'aux écuelles de bois. ^ »

« Le duc Charles, dit un chroniqueur, se saulva quasi seul tout d'une boutée , sans virer face jusqu'à Gex. » La nouvelle de la bataille ne l'avait précédé que de quelques heures, lorsqu'il arriva le 23 juin au soir dans celte petite ville où la duchesse^Yolande résidait depuis quelque temps, attendant les événements. Charles, craignant que cette princesse ne conclût un traité particulier avec les Suisses, voulut lui persuader de l'accompagner en Bourgogne. Yolande s'y refusa. Charles , irrité , donna ordre à un de ses oflîciers, Olivier de la Marche , de l'enlever. « Etant à Genève , dit ce dernier dans ses Mémoires , le duc me mande, par ma tête, que je prisse madame de Savoie et que je la lui amenasse.^» La duchesse se rendait de Gex à Genève pour visiter son beau-frère, l'évêque Jean- Louis. Le 27 juin , Olivier , à la tête d'une troupe de cavaliers, dispersa l'escorte de la duchesse, près du Grand- Saconnex, et, la prenant sans façon en croupe, transporta le même jour la duchesse de l'autre côté du Jura. Mais le coup n'avait réussi qu'à moitié; en effet , Philibert, le fils de la princesse, qui accompagnait sa mère,

1 « Civitas lausannensis, est-il dit dans un document déposé aux Archives de Lausanne, per Àlaraanos fuit posita ad saccaraanum quatuor diebus durantibus. »

2 Les Mémoires d'Olivier de la Marche font partie de la collection publiée par M. Petilot.

fut adroitement caché par son précepteur dans un champ de blé et échappa ainsi aux ravisseurs; le soir même, les habitants de Genève allèrent le chercher avec des torches et des fallots el le ramenèrent dans la ville. Charles attendait à Saint-Claude sa prisonnière : « Il lit très-mauvaise chère à toute la compagnie , dit Olivier , et principalement à moi , pour ce que je n'avais point amené le petit duc de Savoie. »

L'évêque Jean-Louis et la populace de Genève se vengèrent de celle action brutale sur de pauvres Lombards de l'armée du duc, qui avaient cherché un refuge à Genève. « L'évêque, dit Bonivard, donna la dépouille de tant de Lombards que l'on pourrait trouver , à tous gentilshommes et autres, tant de Genève que champêtres, et en trouva lui et ses gens environ deux cents qu'il fit tuer et noyer. »

Dès qu'on eut appris à Genève que les vainqueurs de Morat étaient en marche sur Lausanne , les appréhensions de l'évêque et des citoyens se manifestèrent d'une manière très-vive et une ambassade fut expédiée en toute hâte aux chefs de l'armée suisse.

« Le 27 juin, en Conseil général fut proposé que Jaques Soudan et Jean d'Alamogne, ayant été envoyés par l'évêque aux Bernois et Fribourgeois pour savoir s'il est vrai qu'ils aient dessein d'envahir la ville de Genève si on ne les paye pas, rapportent qu'ils ont été à Lausanne où ils ont parlé à une grande troupe de Suisses qui leur ont dit que, s'ils n'ont pas leur payement dans un jour après leur retour à Genève , ils le viendront quérir , et qu'alors les hommes ne se trouvent pas dans Genève sous

peine de mort. » Une clause comminatoire aussi formelle ne pouvait pas demeurer sans effet. « Sur quoy , continuent les Registres, il a été conclu qu'il vaut mieux leur payer ce qu'on leur a promis que de voir détruire la ville, et le Conseil général donne tout pouvoir au Conseil épiscopal , au Chapitre et au Conseil ordinaire de faire sur cela tout ce qu'ils trouveront à propos, même de lever des joyaux d'argent et autres marchandises pour hâter ce payement, toutefois à chacun selon la valeur de ses biens, conformément à la taxe. »

L'évêque voulut prendre alors quelques dispositions militaires ; mais les citoyens ne se prêtèrent point à ses vues. « Le mardi 2 juillet, fut exposé que l'évêque a demandé l'artillerie pour la conduire hors de la ville , et qu'il veut mettre des hommes de guerre étrangers dans la ville pour la garder. Ordonné que les syndics s'opposent à l'un et à l'autre , et qu'on n'y consente point. ^ »

Le 29 juin , des députés de l'évêque et de la ville de Genève s'étaient présentés à Lausanne en même temps qu'une ambassade savoisienne, pour protester de l'indignation que leur avait causée Tattenlat de Charles sur la personne de la duchesse de Savoie , et apporter pour un arrangement définitif des propositions que le roi Louis XI soutenait de son crédit. Les capitaines suisses accordèrent une suspension d'armes jusqu'au 28 juillet, et comme leurs rangs s'éclaircissaient chaque jour par le départ d'une partie des leurs, ils durent renoncer à toute entreprise ultérieure et reprirent, le 30 juin , la route de leurs foyers.

^ Reg. du Conseil.

Le 25 juillet s'assembla, à Fribourg, un Congrès destiné à régler les rapports des cantons suisses avec la Savoie. L'archiduc d'Autriche , Sigismond , et le roi de France y étaient représentés. A la tête de Tambassade française, composée de cinq personnages de distinction, était Louis de Bourbon, amiral de France , qui avait épousé une tille naturelle du roi. Jean de Savoie parut au nom de sa maison , ayant à ses côtés des délégués des États de Savoie, du pays de Vaud et de la ville de Genève. ^ René, duc de Lorraine, et des délégués des villes alsaciennes figurèrent aussi dans les rangs du congrès. La Confédération suisse était représentée par plusieurs des héros de Morat. Les députés de Berne rappelèrent les sujets de plainte que leur Etat avait contre le comte de Romont et la maison de Savoie, et réclamèrent comme dédommagement la souveraineté du pays romand et de Genève. Mais de pareilles prétentions furent jugées exorbitantes, même par les autres cantons, et Berne dut s'en remettre à la décision d'arbitres pris parmi les ambassadeurs des princes étrangers. Les arbitres décidèrent que les districts de Morat, Cerlier, Grandson , Orbe, Echallens, ainsi que les mandements d'Aigle, des Ormonts, de Bex etd'Ollon seraient cédés à Berne et à Fribourg , qui les devaient administrer au nom des huit cantons ; le reste du pays de Vaud devait être restitué au duc de Savoie dès que celui-ci aurait effectué le paiement de

1 Ce fut le 16 juillet que le Conseil désigna les ambassadeurs de la ville ; on leur alloua douze sous par jour pour leurs dépens.

cinquante mille goulden. On n'eut garde d'oublier la rançon imposée à la ville de Genève , et une des clauses du traité stipula les termes du paiement. Ces articles furent arrêtés le 1 0 août, et le Congrès se sépara le 1 4.

Cependant Charles n'avait point été guéri par la leçon qu'il avait reçue à Morat, et à peine rentré dans ses États, dès leb premiers jours de juillet, il s'occupa avec ardeur de mettre sur pied une nouvelle armée. «Le duc, écrit Panigarola, marchera pour la troisième fois cette année même contre les Suisses et les combattra avec des troupes pour la plupart nouvelles et qui n'ont pas coutume de prendre la fuite, ainsi que l'ont fait par deux fois celles qui ont lâché pied à Grandson et à Morat. » C'était à notre ville que ce prince irascible destinait ses premiers co'jps. «Aussitôt qu'il pourra rentrer en campagne, il se portera contre la ville de Genève pour la punir d'avoir pillé et assassiné ses gens d'armes et ses soldats, et lui montrer en occupant cette cité et le pays environnant ce qu'il en coûte de lui tuer ses gens et ceux de ses alliés. ^»

Mais les adversaires de Charles ne lui laissèrent pas le temps de mûrir ses projets. Les Lorrains avaient rappelé René, Charles marcha contre eux. 11 assiégeait Nancy et était sur le point de la réduire lorsque, le 4 février 1477, René parut à la tête d'une armée , dont dix mille volontaires suisses formaient le noyau. Charles , à la nouvelle de leur approche , s'adresse à ses capitaines : « Les voilà de nouveau, s'écria-t-il , les gueux ! ces masses de chair sans âme, gonflées de vin et de viande, sont arrivées

^ Dépêche de Panigarola au duc Galéas, le 3 juillet.

ici; quel est voire avis?» Les officiers de (lh;ifles lui donnèrent le sage conseil d'éviter la balaille ; il n'en fit rien. Ses troupes s'enfuirent, au bout d'une heure de combat , devant les bannières qu'elles ne connaissaient que trop ; lui-même , en combatiant comme un simple soldat, tomba frappé d'un coup mortel. Le duc René , en découvrant le visage du duc défiguré par de profondes cicatrices , s'écria : « Hé dea , beau cousin ; voire âme ait Dieu ! vous nous avez fait moult maux el douleurs. »

Avec Charles s'éteignit la maison de Bourgogne. « De tous côtés, dit Philippe de Comines, ai veu celle maison honorée, puis tout en un coup , cheoir sans dessus dessous, et la plus désolée et defiaite maison tant en prince qu'en sujets , que nul voisin qu'ils eussent. Et telles et semblables œuvres a fait noire Seigneur , mesmes avant que fussions néz et fera encore après que nous serons morts; car il faut tenir pour seur que la prospérité des princes ou leur adversité procèdent de sa divine ordonnance. »

Le riche héritage de Charles demeura longtemps une proie vivement disputée entre les rois de France et la maison d'Habsbourg, et les victoires des Suisses eurent ■ainsi de graves conséquences pour la situation respective des Etats européens. Mais nous n'avons pas à considérer ce côté des événements. Revenons à la Suisse romande.

Certes , tout n'est pas à admirer dans la conduite des Suisses à l'époque des guerres de Bourgogne. Nous les avons vus engager les hostilités pour des raisons frivoles, faire preuve d'une grande rapacité et souvent fouler aux

pieds d'une manière révoltante l'humanité et le droit des gens. Cependant, que de vigueur dans ce petit peuple, dont toute la jeunesse , du jour au lendemain , quitte la charrue pour la hallebarde ou l'arquebuse , et soutient victorieusement deux ou trois campagnes dans l'espace d'une année contre une puissance qui avait tenu tête au roi de France et à l'empire d'Allemagne. C'est que la liberté est une forte éducatrice pour une nation ; c'est parce que^ presque seuls alors, ils sentaient qu'ils avaient une pairie, que les Suisses étaient capables de tels efforts.

Il semble qu'Etienne la Boétie eût en vue les hauts faits militaires que nos ancêtres avaient accomplis de son temps, lorsqu'il traçait ce parallèle entre les soldats combattant pour un État libre et ceux qui servent les intérêts d'un prince :

« Or, il est donc certain qu'avec la liberté , tout à un coup se perd la vaillance. Les gents sujets n'ont point d'allégresse au combat, ni d'aspreté. Ils vont au danger comme attachés et tous engourdis, et par manière d'acquit et ne sentent point bouillir dans le cœur Tardeur dev la franchise , qui fait mespriser le péril et donne envie d'acheter par une belle mort entre ses compagnons l'honneur de la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'envy , à qui mieux mieux, chascun pour le bien commun , chascun pour soy, là où ils s'attendent d'avoir toute leur part au mal de la desfaite , au bien de la victoire. Mais les gens assujettis , outre ce courage guerrier , ils perdent encore en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et sont incapables de toutes choses. »

« Les Suisses, dit quelque part Machiavel, sont aujour-^

d'hui les maîtres de l'Europe dans l'art de la guerre. » « Je les ai vues, dit encore cet écrivain, ces bandes invincibles ; rien de ce que ferait attendre leur gloire. Ce ne sont point de belles troupes comme l'infanterie allemande. Ils sont petits, mal soignés et n'ont pas de. prestance. Ni cuirasse , ni corcelet, ni gorgerin, disant qu'ilsne craignent que l'artillerie, contre laquelle ces armes ne peuvent rien. Mais tel est leur ordre qu'il n'est pas possible de percer leurs rangs ni d'approcher qu'à la longueur de la pique qui est leur arme. » Une illustre princesse, Marguerite d'Autriche, écrivait à son père, l'empereur Maximilien : « Quant aux Suysses, Monseigneur, il me semble que ferez merveilleusement de mettre paine à les gaignier ; car le cousté duquel ilz seront sera toujours le plus fort.i » Marguerite, en portant ce jugement, s'accordait avec Mathias Corvin qui qualifiait les Suisses de « peuple indompté et invincible. »

Cependant le duc de Bourgogne avait succombé, et la paix était rétablie entre la maison de Savoie et les Suisses, que Genève n'était pas encore quitte des conséquences onéreuses d'une guerre à laquelle elle était demeurée complètement étrangère. Les Suisses, en effet, ne perdaient point de vue la contribution qu'ils avaient imposée à la cité ; ils ne se fiaient pas même , pour faire rentrer leur créance, sur le zèle pourtant très-éprouvé de leurs magistrats , et se plaignaient de ce que ces derniers eussent accordé des termes aux Genevois qui se trouvaient, par la décadence récente de leurs foires , privés de leurs

1 Corr. de Marguerite et de Maximilien, II, p. 217.

principales ressources. «Les soldats se mulinoyenl , disans qu'ils n'en avoyent que faire de cela, qu'ils vouloyent être payés de quelque côté qu'il vînt et firent des assemblées secrètes çà et là pour consulter d'aller quérir ce paiement. ^ A la fin, ils se trouvèrent à Zug , le jour du carnaval , au nombre de 700 , et se mirent en chemin à belles enseignes desployées, non-seulement sans le congé de leurs supérieurs, mais contre leurs desfences, et à mesure qu'ils avançoyent chemin, ils rencontroyent d'autres gens de leur sorte, qui s'adjoignoyent à eux, en Vinten' tion de tenir saccager Genève, pour avoir ce qu'ils demandoyent , de sorte qu'estans parvenus à Fribourg , le 25 février, ils se trouvèrent bien 2,000. ^»

Dès le 23 février, le Conseil de Genève, pressentant le dessein de ces aventuriers, avait envoyé au devant d'eux deux ambassadeurs. Le 28 , l'un d'entre eux vient rapporter qu'il a été introduit au Conseil que les chefs de l'expédilion ont tenu à Fribourg ; là il lui a été signifié « que, si la ville de Genève n'envoyait aux Suisses dans trois jours 3 ou 4000 écus d'or ou la valeur, ils étaient entièrement délibères de venir à Genève et de la fourrager, et après cela de mettre le feu aux quatre coins. » Il n'y avait donc pas de temps à perdre. Non-seulement il fallut remettre immédiatement la somme réclamée, mais la ville dut s'engager solidairement avec l'évéque et le chapitre à payer 24,000 florins du Rhin ^ en trois termes:

1 Annales de Savyon, p. 31.

- Cette expédition est connue dans l'histoire suisse sous le nom de Bande de la folle vie.

^ 11 fallait 4 florins du Rhin pour faire un écu.

— 4-5 — (1478) à Pâques, à la St-Jean et à Noël. Si la créance était contestable, les créanciers n'étaient pas pour cfla plus coulants. Le premier envoi venait à peine d'être fait qu'on vil arriver un huissier deFribourg qui apportait 247 florins en or qui ne s'étaient pas trouvés bons : « on lui en bailla d'autres, disent les Registres, sur quoy on perdit 4 écus. » — Le 3 mai , les magistrats de Fribourg mandent au Conseil de Genève qu'il ne néglige pas d'envoyer l'argent nécessaire pour l'entretien des ôiages de la ville, vu que les gardiens veulent êire payés tous les samedis. Le 12 mai, les magistrats de Berne insistent pour un prompt paiement du reste de la rançon.

Les Genevois ne se seraient peut-être jamais tirés d'embarras si la duchesse de Savoie, qui, il est vrai, leur avait mis sur les bras cette fâcheuse affaire, n'eût mis en gage ses bijoux pour leur faire trouver quelque argent. Douze citoyens durent garantir ce prêt et leConseil général, à son tour, garantit les citoyens qui s'étaient engagés vis-à vis de la duchesse. Le 31 octobre Yolande écrit aux syndics pour les presser de dégager les bijoux qu'elle leur a prêtés pour leurs nécessités , notamment la couronne et le collier qui sont un bien de famille. Heureusement la communauté obtint de la ville de Strasbourg, par l'entremise des Bernois, un prêt de 1 6,000 florins au cinq pour cent ; ce contrat fut conclu le 1 I décembre.

Cependanten 1 478 l'affaire n'était pasencore terminée. Le 6 janvier on faisait encore un envoi de 5000 écus à Berne ; le 24 janvier 1500 florins étaient expédiés à la même destination ; le 13 lévrier on envoyait encore 5000 écus. Le 22 juin la duchesse Yolande, inquiète pour ses

joyaux qui avaient pris le chemin de Strasbourg , écrivait aux syndics : « Chers et amés, nous avons entendu que les bagues que nous avons prêtées sont en Allemagne et en péril de perdre, dont sommes fort déplaisante, vu qu'elles sont anciennement de cette maison et ne voudrions pas qu'on pût dire qu'en nos mains fussent perdues, ou par notre moyen. Nous ne vous les avons pas prêtées pour les perdre , ni aussi , si elles ont été estimées , qu'elles demeurent pour le prix du dit estime ; mais tant seulement par cortésie et afin d'éviter que plus grand mal ne fût survenu au dit Genève. Par ainsi, trouvez manière de les ravoir et qu'elles nous soient restituées, afin que nous et vous en soyons déchargés^. »

En se taxant extraordinairemenl pendant plusieurs années consécutives, les Genevois parvinrent à rembourser les Strasbourgeois. La duchesse Yolande, qui mourut au mois d'août 1478 , ne revit pas ses bijoux ; et ce ne fut qu'en 1480 qu'ils furent restitués à son héritier.

On a pu voir que les Genevois ne s'étaient pas soumis de bonne grâce aux prestations en argent et en hommes auxquelles l'évêque avait voulu les astreindre. Aussi la guerre achevée , ils se plaignirent hautement de ce que l'évêque avait contrevenu à la déclaralion par laquelle le pape Félix les avait dispensés de servir hors des limites de la ville et de ses dépendances. L'évêque eut égard à cette réclamation, car il publia, le 22 novembre 1477, une déclaration par laquelle il confirmait la dispense donnée par Félix. Le préambule de cet acie n'est assurément pas conçu en termes flatteurs pour les voisins dont Genève

1 Galiflfe, Malêr., I, 332.

avait failli recevoir la visite. « Attendu, y était-il dit, que quelques brigands, malfaiteurs et envahisseurs {prœdoi\es, grasaatores et invasores] venant de certaines Ligues de Berne, Fribourg, Soleure, Lucerne, et autres cantons confédérés se sont levés à main armée et en bandes nombreuses, et ont surtout ravagé le pays de Vaud et le Chablais, ont occupé des villes renommées , les ont livrées, ô douleur ! au pillage et à l'incendie , commettant des meurtres innombrables à l'égard d'hommes et de femmes innocentes, etc. » Après avoir exposé qu'il avait cru dans de telles conjonctures pouvoir faire appel au concours des citoyens de Genève, l'évêque déclare avoir constaté que ces derniers, en vertu de la bulle du pape Félix, sont exempts de tout devoir militaire. « Après avoir vu et ouï ces choses et pris l'avis du vénérable Chapitre de notre Eglise au sujet de ces prestations et chevauchées, nous avons décrété et ordonné de notre science certaine, que les citoyens et les habitants de notre ville et de ses fauxbourgs et les hommes soumis à la jurisdietion de notre Église ne sont point tenus à de telles chevauchées et faits de guerre pour la défense de quelque lieu ou quelque personne que ce soit, hors la cité elle-même et le territoire de la dite cité, et ne peuvent point être contraints par nous ni par nos successeurs à prendre les armes ou à faire des préparatifs de guerre, ni en masse, ni séparément, ni directement, ni indirectement. Nous entendons maintenir et faire observer perpétuellement cette promesse^ » La plupart des historiens de Genève ^ rapportent que

1 Pr. de Spon.

2 Savyon, Spon, ThoureL

l'évèque, à la suite de la guerre de Bourgogne, conclut une jilliance avec les cantons suisses , mais que les citoyens irrités de la conduite que les Suisses avaient tenue à l(Mjr égard demandèrent formellement de n'être pas compris dans ce Irnilc. Vhiis Flournoy, quia accompagné de noIi'S les extraits des Ragi.^tres du Conseil qu'il a recueillis, fait obser\er que l'accord que l'évéque négocia avec les Suisses et auquel les Genevois ne voulurent prendre aucune pnrt n'avait nullement pour objet un traité (i'alli:)tice, mais avait pour but de régler une difficulté toute spéciale qui avait surgi entre l'évéque et les Suisses. ^ D'autres ('crivains, au contraire, ont prétendu que déjà alors Genève contracta une sorte d'alliance avec les villes suisses; ils se fondent sur le fait que le 13 février 1478 le Conspil reçut des Bernois et Fribourgeois une lettre ()ortant cette adresse : « Aux très-nobles et très-excellents syndics et gouverneurs de la cité de Genève nos amis el combourgeois très-chers» [dikctissimis amicis et coniburf/ensibas] . Or de pareilles expressions employées \is-à-vis de gens qu'on importunait tous les jours ()our qu'ils acquittassent jusqu'au dernier sou une

1 Voi i le texte de l'extrait des Registres duns Flournoy : « Le 28 avril (1477) fui arièié que la ville ne serait point comprise en l'accord fait ()ar M. l'évéque rjveo MM. des Ligues sur les pilleries faites aux Suisses à (ienèvti. et qu'elle ne sera nommée en aucune façon au dit accord. Après quoy les sindics el quelques conseillers allèrent au logis des ambassadeurs des Ligues^ leur déclarer qu'ils n'entendaient point d'être compris au dit accord ; à quoy les dits ambassadeurs répondirent qu'ils n'entend iient pas non plus de les y comprendre et ordonnèrent au secrétaire de Berne de corriger l'acte. »

contribution imposée au mépris de tout droit, auraient été une cruelle ironie si elles n'eussent été une pure forme.

Quant aux habitants du pays de Vaud qui étaient rentrés, dès le mois de février 1478, sous la domination de la maison de Savoie, ils ne devaient pas éprouver non plus pour les Suisses des sentiments d'attachement bien vifs. Ils s'étaient, du reste, montrés étonnamment passifs dans la lutte engagée sur leur territoire. « Notre patrie n'était point en cause dans celte guerre, dit Juste Olivier dans son Capiton de Vaud, elle ne pouvait y être qu'en jeu. Petite confédération de communes, sous le patronage d'un chef étranger, à qui se joindrait-elle dans ce conflit de deux puissances, qui l'entraînaient toutes deux? Elle ne put que leur être un che^iiinpour se mieux saisir. »

Des ruineSy tel était malheureusement le seul souvenir qu'avaient laissé les Suisses de leur passage dans le pays romand. Le 1 8 mars 1 480, les habitants d'Yverdun adressaient au jeune duc Philibert , qui venait de prendre les rênes du duché de Savoie, la supplique suivante :

« Le pillage et l'incendie ont réduit la ville d'Yverdun en ruine totale, de sorte qu'il n'y reste que des cendres et pierres calcinées, d'où il est arrivé , très-illustre prince, que les trois quarts des habitants de la ville, étant absolument ^Drivés de tous biens, l'ont abandonnée jusque là, que quelques-uns , n'ayant que leurs bâtons comme des pauvres , sont obligés d'aller chercher leur vie en mendiant et errant çà et là ; d'autres, en petit nombre, désirant de voir ce lieu habité, ont à combattre avec les tisons , la chaux et les pierres; mais, lorsqu'ils ont cru

avoir élevé quelque édifice, il arrive souvent qu'il tombe en ruines, à cause de l'incendie qui a brûlé les murs, en sorte qu'ils sont obligés d'édifier de nouveau, etc. »

Philibert, par acte du 13 juillet 1 480, exempte les habitants d'Yverdun de toute taxe et de tout subside pendant six ans, « vu, dit l'acte, la supplication à nous présentée par notre cheretféal B. Bascliiez, syndic et ambassadeur de nos chers et féaux, nos hommes et communauté d'Yverdun, supplication contenant l'accident lamentable à eux arrivé et autres cas narrés par eux, dajis la guerre faite par les Teutons dans notre pays de Vaud. »

Tels étaient donc les rapports que soutenaient entre elles les populations de la Suisse romande et de la Suisse allemande à l'entrée du seizième siècle. Certes, ils étaient aussi peu fraternels que possible, et jamais pays , appelés à associer un jour leur existence, n'entrèrent en conîact sous des auspices aussi malencontreux. Qui donc eût pu prévoir , alors que les guerriers bernois promenaient sous leurs pas le pillage et l'incendie, qu'un jour la jeunesse romande entonnerait avec enthousiasme ce refrain :

Soyons républicains ; la gauloise Helvétie

Aux fils germains de Tell aujourd'hui s'associe ! ^

* Les principales sources que nous avons consultées pour rédiger cet exposé , sont : l'Histoire des campagnes de Charles le Téméraire, par de Rodt ; — les Episodes de la guerre de Bourgogne, par de Gingins; — les Dépêches des ambassadeurs milanais à la cour de Charles ; — les Extraits des Registres des Conseils de Genève de Flournoy; — l'Histoire du canton de Vaud, par Verdeil.

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