LIVRE DEUXIÈME
LE DUC DE SAVOIE ET LA COMMUNE DE GEiXÉVE.
C'est la guerre entreprise par les Suisses contre Charles de Bourgogne et son allié, le comte de Romont, qui a fait entrer pour la première fois les pays qui forment aujourd'hui la Suisse romande dans l'orhite politique de la Confédéralion helvétique , non par voie de lihre adjonction , mais bien par voie d'annexion armée. Berne qui, à la suite des victoires remportées par les armes suisses, avait occupé tout le pays romand, ne l'avait restitué à la maison de Savoie qu'à regret et en prenant soin de stipuler un agrandissement de territoire qui lui permettait de porter ses postes avancés jusqu'à Echallens et Aigle. Il est permis de supposer que les hommes d'Etat bernois se proposaient de compléter plus tard leurs conquêtes. Or, ce furent les affaires de Genève , les dangers auxquels l'indépendance de notre cilé fut exposée presque sans interruption, de 1500 à 1535, qui fournirent aux Bernois l'occasion désirée d'étendre de nouveau leur bras sur I Helvélie romande et d'en prendre possession d'une manière définitive , environ un demi-siècle après que les bannières suisses eurent flotté pour la première fois sur les rives du Léman. Ainsi Genève, bien que située à l'ex-
trême limite de la plaine romande , fut en fait l'anse par le moyen de laquelle Berne saisit les contrées qu'elle convoitait, et les rapports de Genève avec les Suisses eurent une action décisive sur les destinées de la Suisse romande.
Mais pour nous rendre un compte exact des événements importants qui se passèrent dans notre pays au seizième siècle, il importe de revenir un peu en arrière.
Genève se trouvait, à la fin du quinzième siècle, dans la situation la plus difficile et la plus précaire. A peine, en effet, la faible communauté genevoise avait-elle vu, en 4387, ses franchises solennellement consacrées et son organisation politique fixée par un de sesévêques, Adhémar Fabri , qu'elle se trouva enveloppée de tous côtés par les domaines d'un puissant voisin. La maison de Savoie, de tout temps habile à s'arrondir , avait insensiblement étendu sa domination du pied du xMont-Cenis jusqu'à Morat ; en 1 355, elle s'était annexé le Faucigny et le pays de Gex ; en i 402, la cession du comté du Genevois, faite à Amédée VIII, compléta l'investissement de Genève. Aussi avait-on coutume de dire alors « que les cloches de Saint-Pierre étaient entendues de plus de Savoyards que de Genevois. » — « Nous avions les ailes court rognées , dit à ce propos Bonivard, si qu'à grande peine eussions craché hors de nos murailles fors sur les pays du duc de Savoie. »
On comprend sans peine que les ducs de Savoie dussent ardemment désirer de se rendre maîtres d'une ville située au centre môme de leurs Etats et admirablement placée pour en être la capitale. Il semblait d'autant moins
probable qu'ils dussent rencontrer de grands obstacles à la réalisation de lours vues qu'ils avaient déjà un pied dans la ville ; car dans le cours des guerres qui avaient antérieurement désolé le bassin du Léman , ils avaient obtenu des évêques , dès 1290, le droit de désigner un officier nommé « le vidomne^ » chargé de certaines attributions judiciaires.
En 1419 le duc Amédée VITI (plus tard pape Félix) obtint du pape Martin V une bulle en vertu de laquelle la souveraineté de Genève lui devait être transférée, à condition que l'évêque de Genève, alors Jean dePierrecise, y consentît. Ce prélat convoqua, le dernier février 1420, le Conseil général auquel il soumit la requête présentée par Je duc au pape. Ce prince y exposait : « Qu'à Genève et aux environs il y a plusieurs gentilshommes qui possèdent de grandes terres , lesquelles servent d'asile à ceux qui ont fait quelques crimes dans la ville et qu'ainsi ces derniers demeurent impunis , parce que l'évêque n'est pas assez puissant pour se faire obéir si le duc de Savoie n'en prend la connaissance. Ce qui est cause qu'ils ne peuvent vivre paisiblement dans la dite ville. Le suppliant serait content de donner à l'évêque une récompense qui excéderait de beaucoup la valeur de la dite seigneurie. Et d'autant, Très-Sl-Père, qu'il est comme impossible de prévenir ces dissensions, qu'il plaise à Votre Sainteté de faire des informations sur cela, afin que lui apparaissant la vérité, la jurisdiclion temporelle soit transférée à votre dévot fils Amédée, duc de Savoie, qui souhaite avec passion d'assoupir tels scandales pour garantir la justice et le repos delà République. » L'évêque demanda aux citoyens
réunis en Conseil général dans le cloître de Sl-Pierre ce qu'ils pensaienl de cette proposition. Les citoyens, ayant délibéré sur la communication qui venait de leur être faite, répondirent unanimement par l'organe d'Hudriot, l'un d'entre eux, « qu'attendu que depuis 400 ans et plus la ville et ses appartenances ont été sous la puissance de Téglise, sous laquelle eux et leurs prédécesseurs ont été gouvernés en paix, il ne leur semblait ni utile ni honorable pour l'Eglise et l'évêque , mais plutôt dangereux et dommageable à la communauté, de penser à aucune aliénation de souveraineté. Qu'ils ne souffriront jamais, autant qu'en eux est, une domination étrangère, et qu'ils veulent demeurer, eux et leurs successeurs, sous la seigneurie de l'Eglise et le gouvernement de leur prélat, le requérant, selon le dû de sa charge et en conséquence du serment prêté par lui à son avènement, de garder les droits de l'Église comme il avait fait jusqu'alors ; stipulant de leur côté les syndics et citoyens de Genève de lui donner toute sorte d'assistance en cas de besoin contre tous ceux qui le voudraient molester , et d'en faire de même à tous ses successeurs qui seront canoniquemcnt nommés. » L'évêque ne fit aucune difficulté de se ranger au vœu des citoyens et signa un acte par lequel il s'engageait pour lui et ses successeurs à ne jamais entendre à aucune aliénalion de droit, sans le consentement exprès des syndics et des bourgeois ^.
Pendant longtemps, il est vrai, Genève avait pu se soustraire aux périls de sa situation , grâce à la fermeté de ses princes-évêques qui défendaient avec un soin jaloux les prérogatives de leur siège et savaient au besoin,
^ Preuves de Spon.
lorsque leur voisin faisait mine d'attenter à leurs droits, en appeler à l'autorité supérieure de l'empereur ou du pape. Mais, vers le milieu du quinzième siècle, les ducs de Savoie, par le moyen du crédit qu'ils avaient obtenu à la cour du pape, réussirent à plusieurs reprises à placer sur le siège épiscopal de Genève des prélats appartenant à leur maison. En 1450, Pierre de Savoie, âgé de huit ans, fut promu à l'évêché de Genève. Mais ce jeune homme mourut en 1 458 avant d'avoir pu entrer en fonctions, et le premier prince savoyard qui administra l'Eglise de Genève fut ce Jean-Louis, fils du duc Louis §1 frère du duc Amédée IX, que nous avons vu tenir le timon de la nacelle genevoise lors des guerres de Bourgogne; il avait été pourvu de l'évêché de Genève en 1460, à l'âge de quinze ans ^ . Jean-Louis traita assez rudement ses diocésains^; mais il aimait trop le pouvoir pour travailler
1 Voici quelques expressions de la bulle par laquelle le pape Pie II avait nommé à l'évêché de Genève le jeune Jean- Louis: « La libéralité divine répand quelquefois ses dons de manière à suppléer au défaut d'âge ; car vous êtes distingué par le mérite de vos vertus personnelles et de celles de vos illustres parents. Aussi, considérant les éminentes qualités dont vous êtes pourvu et l'utilité pour Genève d'avoir pour
évèque un parent des ducs de Savoie, nous vous nommons
vous accordant toutes les dispenses d'âge, et menaçant de la colère divine et de la vengeance de St-Pierre et de St-Paul ceux qui oseroient s'opposer à cet acte. »
* « Jean-Louis, dit Cibrario, l'historien de la maison de Savoie, gouverne son peuple avec une verge de fer et ne l'édifie pas par les exemples de sa vie privée. Sous son administration il était périlleux d'invoquer les franchises publiques et de s'appuyer sur elles pour refuser les services exigés.» finst. di Savoia, II, p. 280.)
en vue d'intérêts autres que les siens, et Bonivard a pu justement lui rendre ce témoignage: « L'évêque Jean- Louis, Lien qu'il fût de la maison de Savoie, si ne vouloit-il toutefois que le duc, ni ses autres frères, missent le museau dans sa soupe. »
L'expédition armée que dirigèrent les Suisses dans le pays de Vaud en 1475 et 1476, si elle vida les poches des Genevois, eut pourtant le bon côté de tenir en échec le duc de Savoie et de rendre impossible, pendant plusieurs années, toute entreprise des princes de cette maison contre Genève. Puis, lorsqu'on 1477 la paix eut été complètement rétablie entre la Savoie et les Suisses, le duché de Savoie se trouva successivement entre les mains de plusieurs princes mineurs incapables d'exécuter aucun dessein exigeant un peu de suite; on compte, en effet, cinq ducs de Sa\oie dans l'espace de vingt-sept ans, compris entre la mort de la duchesse Yolande (1478) et l'avènement de Charles III (1505) ^
Quant aux Suisses, il ne paraissaft pas alors que Genève eut rien de bon à attendre d'eux ; ils n'étaient connus des Genevois que sous le nom général A' Allemande, et comme venant fré(|uemmeul étaler leurs produits dans nos foires. La conduite qu'ils avaient tenue pendant la guerre de Bourgogne n'avait pas dû éveiller dans les cœurs des Genevois des sympathies bien tendres pour les républicains des bords de l'Aar. C'est la gloire des patriotes qui, au seizième siècle, ont sauvé du naufrage dont
1 Yolande — Ptiilibert (1478-1482) — Charles ^1482- 1489) — Ctiarles II (1489-1496) - Philippe II ^496-1498) — Philibert II, le Beau (1498-1504).
elles élîiient menacées les libertés genevoises, que d'avoir compris, qu'en dépit des apparences, les Ligues suisses élaienl le seul appui possible pour leur patrie, et d'avoir su, par des efforts persévérants, transformer une froideur bien voisine de l'antipathie en une amitié et une bienveillance réciproque durables.
Ce ne fut pas dès les premières années du seizième siècle que l'antagonisme entre les citoyens genevois et le duc de Savoie prit ce caractère d'âpreté qui amena les Genevois à rechercher l'alliance des cantons suisses. Le règne du duc Philibert le Beau (1498-1504) et même les premières années de celui de Charles III (1504-1517) ne virent pas éclater de conflits bien sérieux. Avant d'aborder directement les événements qui doivent former la trame principale de notre récit, nous croyons utile de chercher à faire connaître la nature assez complexe des rapports que les ducs de Savoie soutenaient avec Genève au moment où la lutte s'engagea.
Nous avons déjà dit qu'en vertu d'une concession trèsancienne, un officier nommé par le duc de Savoie, le vidomne, était chargé de fonctions judiciaires d'une importance secondaire ; mais cet officier était censé n'agir qu'au nom de l'évéque, il prêtait serment chaque année d'observer les droits de la cité, et il pouvait être appelé de toutes ses décisions par devant le tribunal épiscopal. De plus, c'était un vassal du duc, le châtelain de Gaillard, qui élait chargé de l'exécution des criminels, sur une sentence rendue par les syndics. A cela se réduisaient les droits légaux du duc de Savoie dans Genève. Mais, à côté de ces prérogatives légales, certains usages
élaient en vigueur qui impliquaient, à ce qu'il nous semble, non pas une sujétion dont les Genevois surent toujours se préserver avec un art admirable, mais une déférence respectueuse et des égards tout spéciaux.
Ainsi les ducs de Savoie demandaient souvent à la ville de Genève des secours en hommes ou en argent qui élaient quelquefois octroyés, souvent aussi poliment refusés.
Le 1" juin 4 410 le Conseil général, sollicité par Amédée VIII de lui accorder des secours contre les Bernois, décide de lui donner 400 florins ; en 1413 (9 juin) il ordonna de fournir à ce même prince 400 florins « pour la guerre qu'il fait au delà des monts; » en 1417, il lui alloue 500 florins pour l'acquisition de la terre de Genevois. — Le 10 août 1454, le duc Louis demande aux Genevois un subside de mille écus, mais il a soin d'ajouter : « Nous voulons qu'il soit bien entendu que cette subvention ne nous est point due, mais qu'elle est gratuite et libérale et qu'elle ne pourra causer aucun préjudice à vos libertés et franchises, ni autrement tirer à cotiséquence.» — Le 18 juillet 1459, M. de Thorens vient exposer au Conseil de la part de son souverain, le duc Louis, « que le dit illustrissime prince avoit plusieurs charges à supporter maintenant, surtout pour envoyer son fils en Chypre; ^ qu'ainsi il demandoit et requéroit que la communauté lui voulût prêter mille florins dont le dit prince assureroil le payement. Sur quoy on conclut
* Le duc Louis avait épousé Anne de Lusignan. princesse cypriote, et marié un de ses fils, Louis, à Charlotte, héritière de la couronne de Chypre.
qu'allendu que la communauté était encore obligée à plusieurs personnes pour des dons qu'on avait faits ci-devant au duc , on remontrerait ces choses à M. de Thorens, et on lui répondrait qu'à cause de cela et à cause de la peste et de la cherté que la ville a supportée, elle ne pouvait lui donner aucune subvention. » Mais les officiers ducaux étant revenus à la charge, le Conseil, après avoir obtenu pleins pouvoirs du Conseil général , finit par accorder 250 écus, qui ne furent remis que lorsque le duc eut déclaré « que cela ne tirerait pas à conséquence. » Un peu plus tard (4 avril 1460), Philippe, un des fils de Louis, prince de Piémont et seigneur de Bresse, demande que la ville veuille bien lui donner et prendre à sa solde , pendant un mois, cent lanciers équipés , pour le secourir contre le duc de Bourbon, « ce qu'il demande comme à ses amis et non comme chose due.» Le Conseil, estimant apparemment que l'amitié ne devait pas aller jusqu'à satisfaire à une pareille demande, répondit par un refus net. Quelques mois plus lard , le même prince ayant demandé une somme d'argent, on décida de lui avancer 600 florins
En 1487, le 27 avril, Antoine de Divonne s'adressa en ces termes au Conseil au nom du duc de Savoie (Charles P''): « Messieurs, vous n'ignorez pas combien de char' ges M. le duc a à supporter à cause de la guerre qu'il fait au duc de Saluées, et qu'il ne peut recourir sinon à ses amis et à ses sujets. Et quoique vous ne so} ez pas sujets du dit seigneur duc , cependant vous êtes sujets du révérend monseigneur François de Savoie, son oncle Or, le duc et l'évèque François ne sont qu'un , en telle
sorte que les sujets de monseigneur l'évêque sont à M. le duc , et que les sujets de M. le duc sont à monseigneur l'évêque. Je vous prie donc , de la part du dit seigneur duc, de lui vouloir aider en sa nécessité, comme vos prédécesseurs ont fait jusques à présent , en telle sorte que vous puissioz être remerciés. » Le Conseil fut apparemment pou flatté de l'identité que l'ambassadeur du duc, dans son zèle maladroit, avait établie entre le duc et l'évêque ; il répondit que: « Depuis la guerre des Allemands (les Suisses) la ville était fort chargée, qu'ainsi le duc veuille bien excuser la ville pour maintenant, parce qu'elle ne peut rien, quoiqu'elle en ail le vouloir. » On se borna donc à faire présent au seigneur de Divonne de deux couvertures de lit delà valeur de 30 florins.
En 1496 , Blanche de Montferrat , qui administrait le duché au nom de son fils mineur Charles II, entreprit de contraindre par lettres patentes les habitants de Genève à payer des subsides. Les Conseils adressèrent force remontrances et, en faisant intervenir en leur faveur Philippe de Bresse, père de leur évêque, ils réussirent à se dispenser de la prestation qu'on leur voulait imposer, « mais non pas sans grands dons et présents aux mignons de cour. »
Aucune princesse de Savoie ne se mariait sans que les Genevois aidassent à sa dot par un « don gracieux. » La somme des subsides accordés par Genève à la maison de Savoie dans l'espace de 55 ans s'élève à onze mille florins. Galiffe a constaté que le plus ancien de ces dons gratuits mentionné dans les Registres remonte à l'an
Le 24 mars 1462, un envoyé du duc Louis vint de la part de ce prince demander aux syndics qu'ils lui livrassent tous les vagabonds pour équiper des galères qu'il voulait envoyer en l'île de Chypre. Les syndics refusèrent d'accéder à cette demande , la considérant comme attentatoire à leurs franchises.
Les ducs de Savoie intervenaient quelquefois en faveur de personnes traduites devant les juges genevois, mais ils faisaient de semblables démarches dans des termes qui montrent clairement qu'ils reconnaissaient la juridiction des magistrats genevois. Ainsi le duc Louis écrivait le 27 février 1462 : « A nos bien aimés , les syndics et conseillers de la cité de Genève. Nous avons reçu la supplique que nous vous envoyons, et comme il nous paraît par son contenu que le suppliant est digne de pitié , surtout parce que c'est sa première faute, considérant aussi sa grande jeunesse et qu'on dit qu'il a plusieurs cousines à marier; de plus que son père est tenu pour homme de bonne réputation, nous vous demandons instamment de vouloir bien le traiter aussi doucement et gracieusement que la justice vous le permettra , en quoi vous nous ferez plaisir. Portez-vous bien.^»
Les ducs de Savoie manifestèrent souvent le désir de faire un séjour à Genève, et non-seulement les citoyens se prêtaient de bonne grâce à ce désir , mais ils ne manquaient jamais de saluer l'entrée du prince par des démonstrations honorifiques , souvent très-onéreuses aux finances de la cité. Les syndics allaient à sa rencontre jusqu'au pont d'Arve et le conduisaient sous un dais jus- 1 Galiffe, Matér. I, 247.
qu'au temple de St-Pierre. On représentait aussi le plus souvent des histoires (scènes dramatiques). En 4484, la ville donna au duc Charles P^ à l'occasion de sa première venue dans la ville, 1,000 florins et 200 à ses serviteurs ; en outre, les syndics avaient préparé pour cette réception un baril de Malvoisie , trois coquasses d'hypocras, 24 flambeaux, 12 boîtes de confitures , un tonneau de vin blanc et un autre de rouge, cent coupes d'avoine et pour le lendemain trois autres coquasses d'hypocras. Lorsque le duc prolongeait son séjour, il demandait souvent à l'évêque et au Conseil de la ville l'autorisation de rendre la justice à ses sujets dans l'enceinte de la cité. Le 24 juin 1440 , le duc Louis avait adressé une pareille requête à l'évêque François de Mies : «Ayant l'intention d'habiter la cité de Genève avec toute notre maison , d'y résider pendant un certain temps et y exercer la justice, assisté de notre Conseil et de nos autres juges et commissaires , nous désirons extrêmement en obtenir de vous congé et territoire. C'est pourquoi nous vous prions et demandons instamment pour le culte dû à la justice qui doit être cultivée et exercée dans tout l'univers , de vouloir bien nous accorder libéralement les dites licence et territoire pour tous les actes judiciaires à exercer par nous ou notre dit Conseil envers nos sujets. Nous n'entendons point par là déroger à la liberté de l'Église et à votre juridiction tant temporelle que spirituelle sur votre cité, ni l'enfreindre en quoi que ce soit. ^ » Le Citadin de Genève cite huit autorisations semblables demandées dans le cours du quinzième siècle.
^ Guliffe, Matériaux, I, 175.
Du reste , loules les fois que le duc et sa suile honoraient Genève de leur présence , les syndics avaient les yeux irès-ouverts pour qu'ils ne prissent pas l'habitude de se considérer comme chez eux. Nous en voyons la preuve dans ce qui advint lors de l'entrée du duc Louis, en juillet 1462 : « 13 juillet. Le fourrier du duc expose au Conseil que le duc devant arriver ici, il est allé chercher des logements par la ville , lesquels quelques-uns ont accordé, d'autres les refusent, et qu'il n'a pas trouvé où loger les chevaux , requérant qu'un des syndics aille avec lui. On lui répond : que ce n'est pas la coutume qu'on donne des logements à M. le duc aux frais de la ville, et que les syndics n'iront point avec lui. On dit aussi au pourvoyeur et au panetier que ce n'était pas la coutume qu'on leur pourvût de vivres. » — « 14 juillet. Le duc étant arrivé, demanda qu'on pourvût de logements pour lui et ses gens ; on lui répondit : que la ville n'y était pas obligée ^ »
Les ducs de Savoie essayèrent aussi à maintes reprises de convoquer les magistrats de Genève aux Etals de Savoie, qui se tenaient à Moutiers ou à Chambéry ; mais loules les fois qu'une pareille invitation leur fut adressée, la réponse des Genevois était invariablement négative^.
On ne saurait du reste s'étonner des égards et des mé-
1 Rey . du Conseil.
2 « On reçut une lettre du duc (Charles I^"") , par laquelle il demande qu'on envoie aux trois États, qui doivent se tenir à Chambéry. le 15 de ce mois; après avoir consulté le vicaire et MM. du Chapitre , on ordonne que personne n'y irait , parce que nous ne l'a/ons pas accoutumé. » {Registres du Conseil, 5 octobre 1484.)
nagemenls que les magistrats genevois se croyaient tenus d'observer vis-à-vis d'un prince qui, étreignant la cité coname dans un étau , pouvait, pour peu qu'il fut indisposé contre elle, faire le plus grand tort à son commerce et lui causer les plus cruels embarras. Il fallait nécessairement compter avec un pareil voisin. Ainsi, en 1457^ à la suite de longues discussions avec le duc Louis, nous voyons que les Genevois consentent à lui payer deux mille écus ; mais celui-ci s'engage, de son côté, à ne pas exiger de logements dans la ville pour lui et ses gens, à ne molester ni ne laisser molester les marchands se rendant aux foires de Genève et à laisser toujours libre l'entrée des denrées dans la ville.
ÎNe doit-on pas admirer l'habileté consommée avec laquelle les magistrats genevois savent associer une déférence impérieusement exigée par les circonstances avec une réserve pleine de circonspection et de fermeté toutes les fois que les droits confiés à leur garde sont en jeu? C'est afin de graver fortement dans l'esprit de tous les citoyens des droits souvent mis en question, que , le 3 juin 1457, le Conseil général avait ordonné que « tous les premiers dimanches de chaque mois le secrétaire lirait, en présence du peuple, cinq ou six chapitres des franchises en langue maternelle, après quoi chacun pourrait proposer si quelque excès avait été commis contre les franchises. »
On le voit, dans cette période de notre histoire, le duc de Savoie ne semble pas tant un adversaire qu'un ami, à bon droit fort suspect et très-indiscret, dont l'altitude deviendra facilement hostile dès que ses exigences croissan-
tes auront rencontré une résislance trop opiniâtre pour qu'il puisse espérer la surmonter par de simples obsessions. Une transformation semblable était dans la nature des choses et ne s'opéra point d'une manière brusque, mais plutôt insensiblement.