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PRÉLUDES DE LA LUTTE

Philibert, duc. Commencements de Charles III. Philippe de Savoie, évèque.

Philibert , dit le Beau , succéda en 1498 à son père Philippe qui n'avait occupé le duché que deux ans. L'é- \êché de Genève était alors entre les mains de Philippe, frère cadet du duc , qui n'avait que onze ans ^ Les circonstances étaient donc singulièrement favorables pour mener à maturité les projets que les ducs de Savoie avaient sur Genève.

Philibert fit sa première entrée à Genève le 24 février 1498, accompagné de René, son frère bàlard. « On luy fist, dit Bonivard, l'entrée, réception et enlrelien tels qu'il y print tel amour avec la belle situation qu'il trouvoit en

^ Voici la suite des évêques de Genève à partir de Jean- Louis : Jean-Louis de Savoie — François de Savoie (1482- 1590) — Antoine Champion, chancelier de Savoie (1490-1495), — Philippe de Savoie (1495-1510).

la ville qu'il se faschoitforl de se bouger d'illec, et pource que ce n'esloil soubz sa seigneurie, demanda territoire à j'évesque son frère, à son Conseil et à celui de la ville, pour tenir les causes de ses subjecls , qui avoient journellement à plaidoier devant luy ou son Conseil : ce que lui fut octroie, et le tenoil-on soubz la halle, au devant de la maison de ville , où pour cela l'on dressa des bancs qui y sont encore maintenant. »

Mais cette prédilection que les princes de Savoie témoignaient pour le séjour de Genève n'était pas de trop bon augure pour les libertés de la cilé. A la vérité, Philibert, p!us porté aux plaisirs qu'aux affaires, ne se montra pas pour les Genevois aussi redoutable qu'il eût pu l'être, pour peu qu'il eût été doué d'activité et d'ambition. Il laissa longtemps la plus grande part dans les affaires à son frère René, « qui, dit Bonivard, aimoit bien Genève! (ce disoit-il), mais c'estoit de l'amour que le friant aime le gras chappon, pour le manger, car il ne pensoit jour ny nuict fors aliéner la jurisdiclion temporelle de Genève entre les mains du duc son frère, espérant que le duc aurait le nom et le lillre, et luy le proufFit. »

René sut d'abord se faire allouer par les Conseils une! somme de 1,700 florins. Mais lorsque ses officiers eurent commencé à empiéter sur la juridiction des magistrats et à jnettre en péril la liberté personnelle des citoyens, il ne rencontra pas de la part de ces derniers autant de docilité.

«Cette année (1498], dit Savyon, et le 24 may, comme Pierre Lévrier , citoyen de Genève, avait esté prins par Gabriel Burgie, vice-chasielain de Gex , en vigueur de

lettres émanées du duc de Savoye , devant la maison de Jean Maréchal, curé de Cholex, sise près de la maison de ville , et mt né au chasteau de l'Isle , le procureur fiscal et les syndiques se plaignirent à M. René, baslard de Savoye, gouverneur général de Savoye, et lui remontrèrent et dirent que tel emprisonnement esloit incivil et injuste, et par celuy qui n'avoit aucun pouvoir de ce faire, tellement que le dit vice-chastellain deGex, par commande^ ment du dit seigneur^ ramena le dit Pierre Lévrier au mesme lieu où il l'avoit prins. De quoy a esté fait acte en faveur de l'évesque, de l'Eglise et des syndiques. »

Philibert le Beau , avait épousé en 1501 Marguerite, fille de l'empereur Maximilien ^ et le 8 décembre il fit avec elle une entrée solennelle dans Genève. « Elle entra en ville enire trois et quatre heures après midi, avec ua grand triomphe; la renommée de son esprit, de sa beauté et de l'honnèleté de ses mœurs est étendue partout. ^ » — Les fêles célébrées à cette occasion coûtèrent à la ville plus de 3,000 florins.

Le 30 décembre 1501 , les ofiiciers ducaux arrêtèrent un sujet du duc, Thomas Chatillon. qui avait commis un meurtre dans la ville et se mirent en devoir de lui faire son procès ; sur ce, les syndics demandèrent audience à René et insistèrent vivement pour que le prévenu leur fût remis. René n'en persista pas moins dans ses prétentions

* Marguerite, fiancée d'abord à Charles VIII, roi de France, qui l'abandonna pour Anne de Bretagne, puis veuve de Jean, fils du roi de Castille, fut appelée après la mort de Philibert au poste important de gouvernante des Pays-Bas qu'elle remplit jusqu'à sa mort.

^ Reg. du Conseil.

et la seule concession qu'il fit fut que le prisonnier serait exécuté au delà du pont d'Arve et sur les terres du duc ; les syndics protestèrent en vain contre cette décision , qui fut mise à effet le 11 janvier 1502.

Trois jours plus tard, le 14 janvier, les officiers du duc veulent juger deux malfaiteurs qui ont été enfermés au château de l'Ile, Les syndics se rendent le lendemain, accompagnés du vicaire épiscopal , Orioli, et de plusieurs membres du Chapitre, auprès du duc pour lui adresser des remonii-ances au sujet de la conduite de ses gens. « L'illustrissime Bastard , nous disent les Registres , répondit que l'ill. duc de Savoye estoit souverain prince de la ville et qu'il a dû faire ce qu'il a fait , car le chasleau de l'Isle appartient entièrement au dit duc , comme on sçait. MM. les sindics répliquèrent plusieurs raisons invincibles par lesquelles ils firent voir clairement que le duc n'avait aucune jurisdiction dans la ville et ses franchises ; montrant aussi que les prédécesseurs de S. A. ducale avaient toujours maintenu les citoyens et la ville dans leurs libertés et franchises*» On conclut que chaque partie produirait ses droits devant des personnes qui seraient désignées pour prononcer une résolution. Ce différend était encore pendant lorsque René tomba dans la disgrâce du duc et quitta Genève le 4 mars pour se rendre à la cour de France ^

Le 3 mai le duc Philibert s'éloigna à son tour ; le Conseil délibéra s'il lui ferait présenter des compliments de la part de la ville , et comme la moitié des voix se pro-

^ René périt en 1825. à Pavie, dans les rangs de l'armée française.

nonça pour l'affirmative et l'autre moitié dans le sens opposé, aucune démarche ne fui faite.

Cependant le départ successif deRené, puis dePhilibert ne délivra pas pour longtemps Genève des tracasseries ducales. L'année précédente, les syndics ayant à examiner un homme prévenu de larcin, nommé Cotton, avaient commis l'imprudence, afin de lui arracher des aveux, de permettre qu'on lui introduisît dans la gorge au moyen d'une tenaille une serviette mouillée ; ce procédé avait produit tant d'effet que le patient avait succombé. Les conseillers du duc exploitèrent habilement l'irrégularité d'une semblable mesure , et le 6 mai ils firent citer les magistrats genevois pour répondre de leur conduite. Le Conseil envoya alors àChambéry le syndic Pierre Lévrier, très-versé dans la connaissance du droit qui montra que la connaissance des actes faits par les magistrats de Genève n'appartenait point au Conseil du duc. Les poursuites commencées furent suspendues et le règlement des questions concernant la souveraineté et la juridiction fut ajourné jusqu'au moment où l'évéque serait en âge de prendre les rênes du diocèse.

Les contestations fréquentes qui s'étaient élevées entre la communauté et les princes de Savoie avaient engagé le Conseil à remettre en vigueur une mesure à laquelle on avait eu souvent recours pour fortifier l'état dans des circonstances difficiles. «Le 4 février, disent les Registres, les syndics proposèrent que ce seroit une chose fort louable si le Conseil ordinaire élisoit 50 ou 60 prudhommes ornés de vertu et d'expérience pour traiter des affaires difficiles de la ville et en ordonner conjointement avec le

Conseil ordinaire , lesquels 50 ou 60 devroient venir au Conseil toutes les fois qu'ils y seroienl appelés par le Conseil ordinaire, laissant en arrière leurs affaires particulières. » En conséquence de cette décision, on élut, le iO février, 52 personnes, deux dans chaque dizaine (il y avait 26 dizaines) , et il fut décidé que chacune d'elles recevrait un sou par jour de séance. Ainsi fut définitivement constitué le Grand Conseil ou Conseil des Cinquante qui dès lors fonctionna d'une manière continue.

La vive préoccupation que causaient alors' les attaques dirigées contre les droits de la cité ressort aussi d'une manière frappante des extraits de registres suivants : « Le 10 mai, ordonné qu'on célèbre des messes et processions pendant trois jours dans les quatre couvents de Rive, de Notre-Dame-des-Grâces , de Palais et des Dames-de-Ste-Claire, afin que Dieu conserve les droits et libertés delà ville et la jurisdiction de l'évêque, et pour cela on donne six sous par jour à chaque couvent. » — « Le 31 mai ordonné qu'on célèbre des messes pendant neuf jours dans les quatre couvents, et qu'à la fin de chacune on dise le Salve Regina , afin que la jurisdiction et la liberté delà ville soient conservées par l'aide du Tout- Puissant, n'y ayant que luy qui combatte pour nous. »

Le duc Philibert , depuis qu'il eut rompu avec son frère René , ne s'occupa plus guère des affaires de Genève et mourut à l'âge de 24 ans, à Pont-d'Ain, au milieu d'une partie de chasse, le 10 septembre 1504. « Dequoy, dit Bonivard , toute la ville de Genève fut bien marrie et non à tort. Elle avait perdu ung bon amy en luy , car c'estoil un bon prince et libéral ; il condmençoit à se meu-

rir et atlempérer, délaissant tout plein de juvéniles insolences , desquelles il avoit usé par le passé. » Il est vrai que noire chroniqueur , généralement léger dans ses assertions, oublie qu'il a écrit quelques pages plus haut : «Toujours se trouve que le duc Philibert n'aimoit pas mieux Genève que ses prédécesseurs et successeurs. » Le Citadin de Genève porte sur ce prince un jugement encore plus favorable : «Philibert fut prince , amateur de paix et de justice, la mémoire duquel a esté de bonne odeur à la république de Genève par dessus tous les autres ses prédécesseurs , pour avoir iceluy voisiné avec elle plus franchement et doucement que nul des autres, avec une manifeste bénédiction de Dieu. » Ces témoignages flatteurs , rendus à la mémoire de Philibert , doivent surtout être attribués à l'aversion que les Genevois vouèrent à son successeur, le duc Charles III, qui fut pendant quarante ans le constant adversaire de la république.

Charles III n'avait que dix-huit ans lorsque la mort subite de son frère Philibert l'appela prématurément à succéder au duché de Savoie. Ce prince , au rebours de ses six devanciers , eut devant lui de longues années de règne; mais nous verrons qu'il ne profita guère des leçons de l'expérience et fit toujours preuve d'une obstination aveugle plutôt que d'une activité éclairée et d'une véritable constance. Dans toutes les occasions décisives la résolution lui fit défaut et il conduisit la barque de Savoie sur des écueils où elle fut bien près de sombrer.

Au printemps de 1506 , le duc Charles , engagé dans une guerre contre Matthieu Schinner et les Valaisans, demanda aide à ceux de Genève. Les magistrats de la cité

Jui octroyèrent sa requête. « Le 17 avril , disent les Registres, Hugonin de Bourdigny sindic fut élu pour capitaine des gendarmes qu'on envoyé à la guerre contre les Vallaisans au secours du duc et de son pays; il aura double gage comme de coutume, et on luy donne 20 florins pour un hocquetton de soie de la livrée de la ville. On créa aussi des fourriers de la compagnie et on leur donna gage pour un mois. » — «Mais, écrit Bonivard, le bon duc , aprez qu'il en eut la manche voulut le bras, pourquoy fit escrireàceux de Genève qu'ils lui eussent à prester leur artillerie. Ce qui fist beaucoup penser ceulx de Genève, et fut cela bien débattu en Conseil , mais à la fin la plus grande voix emporta que l'on deust s'excuser envers le duc, que cela seroit une chose trop dangereuse à la ville de se desgarnir d'artillerie et on la luy refusa tout à plat. » Cette réponse négative fut confirmée par le Conseil général le 22 avril. Mais le 28 mai le syndic Lévrier expose en Grand Conseil que le duc a réclamé de nouveau l'artillerie de la ville dont il a un besoin urgent et que, s'il essuie un nouveau refus, il ne saura aucun gré à la communauté du contingent qu'elle a mis à sa disposition. « On conclut qu'on prêteroit six pièces d'artillerie avec les munitions nécessaires , afin qu'à cause de ces services cette ville soit protégée par le duc de Savoye. ^ »

^ Tous les historiens de Genève rapportent que Lévrier, dénoncé comme ayant été le principal auteur du refus opposé à la demande du duc , se rendit immédiatement à Fribourg et se fit recevoir bourgeois de cet Etat afin de se mettre à couvert de la vengeance de Charles. Cette version ne concorde pas trop avec les extraits de nos Registres qui nous montrent

Mais ces pièces ne dépassèrent pas Evian et le 2 juin elles étaient réintégrées dans la ville. Du reste , au moment où le Conseil avait consenti à se dessaisir de son artillerie, il avait pris la précaution d'en commander de la nouvelle, et le 21 août on payait au maître fondeur 18 florins 6 sous pour la façon d'une pièce d'artillerie et 6 sous pour le vin de ses valets.

L'année suivante, 1507, les vexations et les abus de pouvoir de la part des agents du duc se succédèrent rapidement. «Le 15 mars , parce qu'un nommé Jolity a, en vertu de lettres commissionales du duc, été pris par Perier, vice-procureur fiscal du duc, et mis au château de l'Ile, ordonné qu'on s'y opposera et qu'on gardera les franchises.^ » A. cette occasion 3 députés, le docteur Chevalier le 1 8 mars, le docteur Grossi le 25 mars et Pécolat le 5 juillet furent successivement envoyés à Chambéry. « Antoine Pécolat, dit Bonivard, fut député vers le duc à Chambéry pour luy remonstrer les infractions que ses officiers faisaient journellement contre la jurisdiclion de Genève, qu'estoit faire ung plainctif à Hérode de ceulx qui avoient tué les enfants innocents. »

Lévrier présentant lui-même et appuyant la demande du duc Il est cependant incontestable que l'année suivante Lévrier fut en butte à des poursuites dues au ressentiment du duc et il n'est pas moins établi qu'il obtint la bourgeoisie de Fribourg. Pour concilier ces deux versions il faut admettre que Lévrier avait d'abord conseillé le refus de l'artillerie, puisque reconnaissant qu'il serait trop difficile à la ville de persister dans sa première détermination, il s'était ravisé, mais n'en avait pas moins continué à encourir l'aniraosité du duc. * Reg. du Conseil.

Jusqu'alors Philippe de Savoie, toujours absent, avait délégué son autorité à des ecclésiastiques dont la modération el l'esprit de justice avaient contrarié les vues du duc. Mais au mois d'août ce dernier réussit à faire désigner comme vicaire , Jean , bâtard de l'ancien évêqu& de Genève , François de Savoie. Ce personnage entra en fonctions le 18 août, et un de ses premiers actes fut d'ordonner, le 20 août, l'arrestation du syndic Lévrier et de trois autres citoyens. Incontinent le Conseil protesta et députa auprès de l'évêque, résidant à Cliambéry, deux de ses membres pour faire d'énergiques remontrances. Le 10 septembre une nouvelle députation partait pour la même destination et avec le même mandat. Mais celte double démarche n'eût probablement pas eu de résultat, si en même temps l'avoyer de Fribourg ne s'était rendu à Genève le 14 septembre pour demander des explications sur l'arrestation de Lévrier, bourgeois de Fribourg.^ L'évêque, pour ne pas se faire une affaire avec les Fribourgeois, renvoya les députés de Genève avec l'ordonnance de libération de Lévrier ; il fut relâché le 17 septembre.

Le duc avait dès le mois de juillet 1507 annoncé aux magistrats son intention de faire prochainement son entrée dans la ville, et le Conseil avait immédiatement donné des

* Le docteur Berchthold a publié, dans un mémoire intitulé Fribourg et Genève, inséré dans les Archives de la Société d'histoire de Fribourg, une lettre adressée par le Conseil de Fribourg en faveur de Lévrier, le 2 septembre, à l'évêque de Lausanne . administrateur du diocèse de Genève ; Lévrier y est nommé notre très chier et féal bourgeois.

ordres pour qu'il fût reçu avec les plus grands honneurs. Bien que Charles eût ajourné de mois en mois l'exécution de son dessein, bien que les échafauds dressés pour ]a circonstance eussent dû être enlevés à différentes reprises , le zèle des citoyens ne fut nullement refroidi et rien ne fut négligé pour assurer au prince une brillante réception. « Le 24 février 1508, en Grand Conseil, louchant la venue du duc de Savoye, on lut une lettre du duc, après quoy on conclut qu'on feroit quatre histoires, savoir : devant Notre-Dame du pont du Rhône, à Longemalle, au Bourg-de-Four et devant la maison de ville; que l'abbé de la ville (on appeloit de ce nom le chef des milices), avec les gens de pied, luy iroient au devant, que les riches se prépareroient le plus honnêtement qu'il se pourroit, et que la ville donneroit quelque chose aux pauvres pour se faire des habits. On donne charge à quatre commis de pourvoir des personnages pour les histoires et de prendre soin que la chose réussisse bien; on leur donne pour cela 40 florins. Les compagnons de la ville doivent aller au devant du duc au nombre de 300 à pied; on leur donne à chacun un florin , atin qu'ils puissent s'équiper plus honnêtement. » — « Le 21 mars, outre un florin donné aux guets pour qu'ils se fassent des hoquetons, on leur en donna encore un pour qu'ils se fassent une paire déchausses de la livrée de la ville, pour la joyeuse et désirée venue du duc de Savoye ; on en donna autant au trompette. » — «Le 28 mars, ordonné de faire présent au duc à son entrée de 24 flambeaux de deux livres et demie, de 12 boêtes de dragée de diverses sortes, outre deux barils d'argent dont l'un sera plein de mal-

— // — (1508) voisie cl l'autre d'hipocras, afin que le duc veuille aimer davantage celte ville^. »

Que d'appréls , que de soins minutieux pour fêler un prince dont on connaissait les mauvaises dispositions et contre les entreprises duquel on était constamment attentif à se prémunir ! Rien ne fait mieux ressortir la position délicate dans laquelle se trouvait Genève. Du reste, il en était à peu près de môme partout ou le droit féodal, encore debout, se trouvait en contact avec l'épanouissement des libertés communales.

L'entrée du duc eut enfin lieu le 6 avril, « On luy alla au devant jusques au bout du pont d'Arve , où est la fin des franchises (la limite du territoire de la cité), avec le poyle, pour luy porter dessus, comme ils avoient de coustume de faire à ses prédécesseurs, et les sindiques luy demandèrent de faire le serment accoustumé par ses dicls prédécesseurs de garder les franchises, mais il s'en excusa, disant qu'il le feroit à St-Pierre, quand il seroit descendu de son cheval. vSur ce, les sindiques lui firent remonstrance en toute humilité que la coustume n'étoit pas telle, et puisque messieurs ses prédécesseurs l'avoient illec faict, ils le supplioient les vouloirensuivre.il le refusa tout net, oullrageanl et menaçantencore les sindiques,. mesmement Lévrier sur lequel il avoit la dent, lui reprochant qu'il le cognoissoit bien et qu'il étoit son subject, à cause que le dit Lévrier étoit né en son pays , de assez basse condition. Ce nonobstant les sindiques ne s'en estonnèrent point, ains reploièrent le poyle et s'en vouloient retourner ; mais ceulx du Conseil du duc parle-

^ Reg. du Conseil.

mentèrent pour aviser cela, el firent tant que à la fin il fist le serment el fut accompagné en la ville en la solemnité accoustumée de faire à ses prédécesseurs. ^ »

On le voit, les rapports entre la ville et le duc étaient si tendus que des matières à contestation surgissaient jusque dans les détails des fêtes.

Charles, comme ses prédécesseurs , demanda l'autorisation de rendre justice à ses sujets dans la ville, mais il prit soin de tranquilliser les citoyens par la déclaration suivante : « Comme ainsi soit que nos très-chers syndics et Conseils de la cité de Genève, en étant requis et nous voulant complaire, nous ayant permis de tenir notre conseil sous la halle, devant la maison de ville, tandis que nous y ferions résidence, nous allestons que cette concession n'est point de devoir, mais qu'elle est procédée de la pure volonté des syndics et Conseil , laquelle nous ne voulons tirer à aucune conséquence, ni à aucun préjudice des libertés et franchises d'icelle. »

Après le départ du duc , les magistrats eurent souvent à lutter contre les prétentions de ses officiers. «Le 21 septembre 1509, disent les Registres, ordonné de prendre des informations contre M. le vidomne à cause des extorsions et excès qu'il a faits. »

^ Bonivard.

Episcopat de Charles de Seyssel.

Depuis quinze ans, l'évêché de Genève était nominalement entre les mains de Philippe de Savoie, élu en 1495, à l'âge de sept ans, et qui n'avait jamais exercé les fonctions épiscopales. Complètement étranger au caractère de sa profession, il était, dit Bonivard, « coureur, sailleur, lutteur, tireur de pierres, de barres, de boules, danseur, jousleur, beau chevaulcheur, bon arbalestrier, bon hacqiiebullier, joueur de flûte, painctre , et surtout adonné à la chasse. » En 1510 , Philippe résigna ses bénéfices ecclésiastiques^ et rentra dans le siècle, si tant est qu'il l'eût jamais quitté.

Charles de Seyssel fut alors promu à l'évêché de Genève et fît son entrée le 2 juin 1510, avec le cérémonial usité en pareil cas. Les clefs de la ville lui furent présentées au pont d'Arve en même temps qu'un don de 500 florins. Le Conseil avait décidé qu'au lieu du vin on offrirait à l'évêque douze quarterons d'hypocras et autant de malvoisie, «car il étoit bien plus honorable d'en donner que du vin. » — « Entre 4 et 5 heures le révérend prince et évêque entra dans la ville avec un grand triomphe; une multitude presque infinie de peuple luy alla au devant,

1 L'ex-évêque Philippe, créé par son frère comte de Genevois, passa plus tard à la cour de France, et ayant épousé une princesse du sang, Ctiarlotte de Longueville , reçut de François le titre de duc de Nemours.

se réjouissant extrêmement à cause de la venue de leur prince, en faisant mille vœux pour luy, et en publiant sa bonté, sa douceur , sa noblesse et ses vertus. » — « On donna un florin à Perrolin pour avoir composé certaines gaillardises en la venue de l'évêque et quatre florins à Humbert Bernard et au fils du grand Jaques qui ont complimenté l'évêque en récitant les histoires faites par la ville. ^» L'évêque, de son côté, suivant une tradition immémoriale , vendit la mule sur laquelle il était monté et en distribua le prix (24 écus) aux compagnons de la ville qui avaient formé son escorte.

« Le nouvel évêque, dit Bonivard, estoit estimé ung bon hommeau, tendant plutost à simplicité que à finesse, pour quoy sembloit au duc qu'il en jouiroit mieulx que d'ung autre, mais il espreuva bien le contraire. »

Charles de Seyssel, en efl'et, ne se montra nullement disposé à sacrifier à l'ambition du duc les droits de son siège et ceux du peuple confié à ses soins. Le 23 juillet un guet et un autre bourgeois sont emprisonnés dans la maison épiscopale contre les franchises. Aussitôt les syndics vont demander raison de cette arreslation au Conseil épiscopal. «S'il s'agit d'un crime, qu'on leur donne la copie des informations et la partie dénonçante, et si c'est pour afl'aire civile, qu'ils soient relâchés en donnant caution. » Le Conseil épiscopal ayant refusé toute satisfaction, le Conseil des Cinquante décida d'en appeler à l'évêque qui donna raison aux citoyens. « Le 17 aoust les siudics déclarent que l'évêque ayant entendu la manière dont les prisonnieis susnommés ont été pris, avoit

^ Reg. du Conseil.

iiiaiiclf jiu Conseil épiscopal p-jr M. de Vens et M. Gros, qu'on relâchai les susdits prisonniers , el qu'il n'a jamais eu l'inlenlion de rompre les franchises. Ils sont relâchés, et les syndics vont demander au vicaire des lettres de la dite libération pour le rétablissement des franchises. On paie à MM. Milliet et Chevalier, docteurs aux droits, pour la peine qu'ils ont prise en cette affaire chacun deux écus soleil. ^ »

On peut observer que presque tous les différends entre les magistrats et les représentants de l'évêque ou du duc ont lieu à propos d'arrestations illégales opérées par ces derniers. C'est qu'en effet les garanties accordées à la liberté personnelle sont le fondement d'un état libre ; les Anglais l'ont bien compris et que de conquêtes ils ont faites en prenant pour point de départ leur fameux acte ô'habeas corpus ; les Français, au contraire, ont toujours péché par leur insouciance sur ce point fondamental. I! est intéressant de voir les Genevois du seizième siècle attacher une si grande importance et vouer une aussi vive sollicitude à tout ce qui concerne la liberté personnelle. Ils ne se lassent pas de faire des démarches, ils ne reculent jamais devant les dépenses, toutes les fois qu'un des leurs est arrêté abusivement ou traduit devant un tribunal dont il n'est pas justiciable. Bien des nations policées pourraient sous ce rapport s'instruire à l'école de nos rudes ancêtres.

L'année suivante (1511), Genève fut mise en émoi par des bruits de guerre dans son voisinage. Les Suisses paraissaient sur le point de tirer l'épée contre le duc de Sa-

* Reg . des Conseils.

voie pour des motifs bien peu honorables ^ Un aventurier, nommé de Furno, ancien secrétaire du duc de Savoie, avait forgé un testament attribué au duc Charles P% mort en 1489, par lequel le prince aurait légué un million de florins aux Ligues suisses. Les magistrats des cantons firent un accueil très-empressé à de Furno, afîectèrent de croire à l'authenticité du document produit par lui et exigèrent impérieusement du duc le paiement du legs fait par son prédécesseur, menaçant, en cas de refuS;, d'envahir ses Etats.

A celle occasion, Charles III vint faire un second séjour à Genève le 20 janvier ; les syndics, invités par l'évêque à envoyer au devant du duc les compagnies de milice, se refusèrent à une démarche qui aurait pu être interprétée comme un acte d'hommage et se contentèrent d'ordonner que toutes les places et les rues fussent nettoyées, qu'on fît au duc un présenletque tousceuxquiontdeschevauxallassentà sa rencontre. Le 29janvier, les syndicsexposèrent devant le Grand Conseil que le duc proposait à l'évêque et aux habitants d'élever des boulevards du côté de St-Gervais, «carc'étoit le vouloir del'ill. duc de Savoye de demeurer dans la ville avec les citoyens au cas qu'il y eût guerre, et il se vouloit aider avec M. l'évêque et les citoyens à faire les dites fortifications, afin qu'elles fussent plutôt faites et qu'on repoussât au loin l'ennemy. » Le Conseil décida qu'on ferait des terreaux et cinq boulevards aux dépens de la ville et en requérant le concours

' Tous les historiens suisses modernes, J. de Muller, Daguet, Berchthold, Tillier, sont d'accord pour flétrir la conduite des Suisses dans cette circonstance.

de l'évêque et du Chapitre, mais le tout au nom de l'évêque « parce qu'il est le prince et le seigneur de la ville. » Six conseillers furent désignés pour présider aux Iravaux.

Le 7 mars, « afin que la besogne soit bien conduite, on établit p. de Versonnex et Hug. de Bourdignin comme conducteurs des travaux, et afin que les ouvriers ne perdent pas leur temps dans l'oisiveté, on établit huit surveillants pour écrire leurs noms et les faire travailler. » — « Le 13 mars, ordonné qu'on paye aux sindics Versonnex et Burdignin à chacun 4 sous par jour, parce qu'ils sont les principaux conducteurs des terreaux, et 3 sous et demi par jour à chacun des quatre inspecteurs des ouvriers et ouvrières. » — «Le 18 mars, qu'on donne aujourd'huy à tous ceux qui travaillent aux fossés une miche de pain et un verre de vin, pour l'honneur de la ville. » Le duc avait fourni des matériaux et des hommes pour les travaux ; mais les prudents syndics exigèrent qu'il fît une déclaration par laquelle il constatait « avoir fait cela en secours et aide. » — « Le 28 mars, ordonné que l'artillerie de la ville soit visitée et qu'on face de la poudre et des boulets. Que tous les citoyens soient munis d'armes défensives dans leurs maisons el que les dizeniers façeiit la visite de maison en maison. » — « Le 22 avril, qu'on (femande des processions solennelles pendant trois joui s pour la paix el pour les fruits de la terre. » — Le 16 m;ii les syndics exposent que le duc de Savoie les a priés de faire tout leur possible pour qu'en peu de temps on gazonnât le rempart deSl-Gervais. « On conclut qu'on choisiroit des experts qui sauroienl gazonner ce rempart et

que tous les jours il y auroit 4 dizaines pour Iravailler. » « Le 23 mai , que MM. Ips sindics parlent à Mgr. l'évêque des docteurs qui refusent de s'aider avet; les autres citoyens à faire les fossés de St-Gervais, et qu'ils soient contraints à contribuer. » Pour subvenir aux frais de ces travaux on imposa une gabelle d'un sou par florin du vin qui se vendrait.

Du reste, les Genevois n'eurent pas lieu d'éprouver la solidité des fortifications qu'ils venaient d'élever, vu que le duc jngea à propos de prévenir une déclaration de guerre des Suisses, en s'engageant à leur payer trois cent mille florins (6 juin). Entre autres expédients auxquels if recourut pour acquitter la somme qu'on lui extorquait, Charles HT eut l'idée de soumettre à une taxe les notaires de Genève. — « 12 octobre. Le duc de Savoie , par des patentes adressées au vidomne, lui ayant ordonné d'exiger des notaires de Genève le deux pour cent de la valeur de tous leurs biens et de les réduire entre ses mains en cas de refus ; après qu'on eut consulté là-dessus les docteurs, on conclut qu'on prieroit le duc de faire cette exaction sur les biens des notaires qui sont rière ses États, et non point sur ceux qui sont dans Genève ou dans ses limites. » Les notaires, désireux de sauvegarder les franchises de la ville tout en faisant quelque chose d'agréable au duc, prirent le parti de lui envoyer, le 31 octobre, trois cents écus d'or, sous forme de don gratuit.

Ces prétentions du duc portèrent quelques citoyens au caractère ardent à faire connaître leur mécontentement par une démonstration bruyante. Dans la nuit du 30 no- Tembre, ils passèrent devant le logis du duc avec un tam-

bour d'Allemagne , un fifre el leurs épées dégainées. Le Conseil fui averli, le 2 décembre, que le duc était Irèsirrilé contre les auteurs de celte escapade nocturne «et qu'on pourra difficilement l'apaiser à moins qu'on ne les punisse. » Des ordres furent donnés pour qu'on informât contre les coupables et le 12 décembre le Conseil fit publier une défense de sonner du tambour d'Allemagne ou de la flûte pendant la nuit, <\ à peine du fouet et des prisons. >

C'était par l'entremise du vidomne que Charles cherchait à gagner chaque jour du terrain dans Genè\e, el les Registres du Conseil formulent de fréquentes plaintes contre les actes de ce magistrat. «25 mars 1511. Qu'on appelle au Conseil M. le vidomne (il se nommait Aimé Conseil), pour lui faire des remontrances qu'il ne présume pas rompre les franchises en contrevenant à son propre serment^ et on prend des informations de ce qu'il a fait contre les franchises. » — «13 janvier 1512. Parce que le vidomnat commet plusieurs abus auxquels il faut obvier, le Conseil commet quatre de son corps pour dresser sur cela des articles qu'on communiquera au Conseil épiscopal. » — « Le 5 mars, un citoyen nommé Savœx ayant été pris par les officiers du vidomnat contre les franchises, ordonné que les sindics parlent au vidomne afin qu'il répare sa faute, et s'il le refuse, qu'on en face plainte à M. l'évêque et qu'on procède contre luy par la justice.» — «Le 2 avril, parce que les officiers de Son Altesse qui demeure présentement à Genève font plusieurs actes de jurisdiction contre les citoyens et bourgeois, à l'enervalion de la jurisdiction ecclésiastique et des fran-

chises, ordonné que les sindics en parlent à M. l'évêque et prince de Genève. » — « Le 8 avril, touchant les langues de bœuf que le duc de Savoie veut exiger des bouchers, ordonné que les sindics en aillent parler à l'évêque qui y a le plus d'intérest ; et s'il le néglige, qu'ils en parlent au duc de Savoye. » Quelques jours plus tard le duc s'expliqua avec les syndics et ses déclarations ne furent guère satisfaisantes. «Le 12 avril, disent hs^ Registres, le duc a demandé aux sindics s'ils ne savent pas bien qu'il a, comme ses prédécesseurs ont eu, tout pouvoir d'accorder le pardon aux criminels détenus au château de risle et remis aux syndics pour en faire justice, demandant qu'ils lui fissent réponse là dessus. Après avoir mûrement délibéré, on conclut unanimement que les syndics lui répondroient qu'il appartenoit à M. l'évêque tout seul de pardonner aux criminels et leur faire grâce , et non à aucun autre, parce qu'il est prince de la ville. »

Le 11 juin le duc quitta notre ville où il avait résidé presque sans interruption depuis plus d'un an et il est probable que ce départ ne causa pas beaucoup de regrets.

On le voit, nos magistrats ne se laissaient point prendre en défaut et le duc ne pouvait pas se dissimuler que la cité, autour de laquelle il tournait depuis longtemps, n'était nullement disposée à se jeter dans ses bras. Toutefois, avant de faire appel à la force , il chercha à fasciner ses ombrageux voisins en faisant briller à leurs yeux la perspective d'avantages matériels considérables. Genève regrettait ses anciennes foires , qui avaient longtemps répandu l'abondance dans ses murs, mais qui

languissaient depuis que le duc Louis IX, par animosité contre les Genevois, et le roi Louis XI, pour favoriser Lyon, s'étaient concertés pour mettre toutes sortes d'entraves à la fréquentation des foires de Genève. Or, il était au pouvoir du duc de Savoie, dont les Étals s'étendaient jusqu'à Montluel, à quelques lieues de Lyon, de ramener vers Genève le courant des marchands en interdisant le passage par ses États à quiconque n'aurait pas d'abord étalé ses produits à Genève. Charles donna à entendre aux magistrats de Genève, par l'entremise de deux de ses conseillers, Troiilet et Versonnex, qu'il était disposé à prendre toutes les mesures propres à rendre aux foires de Genève leur ancien lustre ; mais il posait comme conditions : Qu'il serait nommé, au nom du duc, un officier, nommé conservateur des foires, et que le produit des droits perçus serait partagé également entre le duc, la ville et l'évêque ; 2^ que la ville ferait tous les ans un don gratuit au duc ; 3^ que la garde des portes de la ville appartiendrait au duc durant les foires ; 4^ que les syndics prêteraient au duc serment de fidélité', au nom de la ville ; que le duc percevrait les droits de vente et de construction sur les maisons qui se bâtiraient dorénavant dans la ville.

De telles conditions n'allaient à rien moins qu'à aliéner entre les mains du duc une forte portion de la souveraineté, et cela n'échappa ni aux magistrats ni au peuple.

«26 juillet. Le Grand Conseil et plusieurs autres citoyens et bourgeois, au nombre d'environ 300 , étant assemblés en la grande salle des frères mineurs, on opine sur les demandes faites de la part du duc à la ville pour

Je rétablissement des foires. Tous concoururent unanimement en un même sentiment, qui ëtoit que la précieuse liberté étoit à préférer à toutes choses, et qu'il valoit beaucoup mieux n'avoir jamais les foires que de mener une vie servile sous de tels tributs, et ainsi on conclut qu'on ne poursuivroit plus le rétablissement des foires et qu'on ne feroit plus au duc des sollicitations sur ce sujet, afin que la ville ne soit pas assujettie sous le joug d'une si grande servitude, comme est celle qui est portée par les demandes, valant beaucoup mieux que nous jouissions de la liberté pour le maintien de laquelle nous devons tous exposer nos personnes et nos biens, comme le veut la raison et la justice. » Le duc ne fut pas rebuté par cette réponse, et il renouvela ses propositions en se désistant de deux des cinq prétentions qu'il avait émises.

« 4 septembre. Baron de Menlhon, accompagné de J'abbé de Filly. vient en Conseil et présente une lettre du duc ; après quoi il expose la grande affection que le duc avoit pour le rétablissement des foires, répétant les cinq demandes du duc cidevanl faites, et ajoutant qu'il espéroit que son Altesse se contenleroit des trois premières. L'une desquelles étoit qu'on lui fit tous les ans un don gratuit, lequel toutefois on prendroit non sur la communauté ou sur les particuliers, mais seulement sur les marchandises étrangères qu'on amèneroit à Genève au temps des foires, et qu'ainsi les libertés et privilèges de la ville deineureroienl entiers, auxquels il n'entendoit point déroger par le dit don ; au reste, qu'il ne croyoit point que les citoyens fussent si ingrats envers lui, qu'après avoir eu les foires par son moyen, ils lui voulussent refuser une de-

mande si rnisoiinablo. Une des autres demandes est que les syndics lui prêtent serment au nom de toute la communauté, non qu'il veuille violer les privilèges de la ville, niais alin qu'il puisse mieux la protéger, ne refusant point, si on acquiesce à ces deux demandes, de supporter toutes sortes de travaux et de dépenses pour le rétablissement des foires, et priant de lui faire sur cela une réponse agréable.» Ce langage mielleux n'ébranla point la résolulion du Conseil. On répondit, après les remerciements ordinaires, qu' « on a imait mieux vivre dans une pauvreté couronnée de toutes parts de liberté que de devenir plus riches et vivre dans la servitude en payant des tributs annuels; et pour ce qui est du serment, qu'on n'a jan)ais vu que les syndics prélassent serment de fidélité à aucun prince de la terre^. » Cette fière réponse, digne d'être gravée dans le cœur de tous les Genevois, inaugure dignement la lutte que Genève va engager contre son redoutable adversaire. Philibert Berthelier avaitété nommé cette année membre du Petit Conseil et il est probable qu'il ne fut pas sans influence sur l'altitude des Conseils. ^

Le 11 janvier 1513, les syndics réclamèrent duvidomne qu'il leur remît un nommé Poullain qu'il avait arrêté;

1 Reg. du Cons. — Les syndics, en effet, recevaient le serment des évêques, des officiers épiscopaiix, des vidomoes, sans jamais prêter serment eux-mêmes à qui que ce fût.

2 La première mention du nom de Berllielier dans les iîggislres se trouve à la date du 21 janvier 1508, où ce citoyen est désigné pour choisir les compagnons qui doivent aller à la rencontre de l'ambassadeur du roi des Romains.

mais le vidomne, au lieu de leur remettre le prévenu , le libéra, procédé contre lequel les syndics prolestèrent.

Le mois suivant, nouveau conflit. Le geôlier du château de l'Ile est incarcéré pour dettes par ordre du procureur fiscal de l'évéque. Le vidomne, Aimé Conseil, considérant comme un outrage cette mesure prise contre un de ses subordonnés, saisit par représailles le geôlier de l'évêché et Tenferme en l'Ile ; les deux geôliers se trouvèrent ainsi avoir changé de logis malgré eux. Le procureur fiscal se plaignit vivement de cet acte attentatoire à l'autorité épiscopale, et on vit alors les citoyens, ce qu'ils n'avaient pas fait jusqu'ici, intervenir dans le débat et descendre dans la rue. Ici nous laissons parler Bonivard : « Incontinent le peuple commença à se assembler et entre les aulires se trouvèrent Jehan Taccon, Berthelier et plusieurs autres. Si advint que Berihelier irrité, trouva Hospitis, lieutenant de vidomne, en la banelie du vidomnat, sur lequel il desguaina son espée, et le voulut frapper, en luy disant : Traistre, n'est-ce pas toy qui rom[)tz ainsi la jurisdiclion de mon prince? Mais l'aultre à doulces paroles l'appaisa luy disant: Je vous promectzqueje n'en peux mais. Tout le commung marche alors avec Berihelier et les aulires. droict devant la maison du vidomne, demandant à luy parler, de quoy il fut moult estonné et se fut voulontiors sauvé, s'il eusl peu ; mais voyant qu'il n'y avoit ordre, il se rendisl à eulx, soubz condition que l'on ne useroit point envers luy de violence, ains se verroit tout par cours de justice, ce que luy fut accordé. Et descendit vers eulx de sa maison tout pasie et tremblant. Il fut conduit honorablement entre

Jehan Taccon el Berlhelier jusques en l'évesché, où il fui en honnesle prison jusques fut congneu de la cause.»

Le Conseil consulté, le 5 février, par le vicaire épiscopal sur ce qu'il y avait à faire en celte occurrence engagea les représentants de l'évêque à connaître de l'affaire par les voies légales. Mais aussitôt, le 12 février, deux commissaires se présentèrent devant le Petit Conseil de la part du duc pour demander compte de l'arrestation du vidomne. Le Grand Conseil, assemblé le lendemain au nombre de cent personnes, répondit qu'il n'avait point à s'immiscer dans une affaire qui concernait l'autorité épiscopale. Mais le Conseil épiscopal, intimidé par un message du duc qui annonçait le dessein de venir lui-même à Genève pour tirer d'affaire son vidomne, ordonna le 19 février de libérer Conseil. L'évêque avait été absent pendant ce conflit.

Le duc entra effectivement à Genève le 2a février et sa présence paraît avoir encouragé les entreprises du vidomne. Le 8 mars, nous voyons le Conseil ordonner aux syndics de s'opposer à ce que le vidomne traite avec un prisonnier enfermé en l'Ile, ce qui est une infraction do la juridiction épiscopale, et quelques jours auparavant les syndics avaient commis la faiblesse d'ordonner des informations contre ceux qui avaient sonné la grosse cloche lors de l'arrestation du vidomne. Le 30 mars, le Conseil décidait d'écrire à l'évêque pour le prier de venir défendre ses droits.

Mais au moment où Charles de Seyssel était requis de s'employer à la défense de son siège, il était mourant à Moirans en Dauphiné. La nouvelle de son décès parvint

à Genève le 12 avril. «Il fut, dit Bonivard, fort regretté de son peuple^, car il perdit ung bon piliier de la chose publique, et le fit encore trouver meilleur la mauvaiseté de son successeur à sa bonté parangonée. »

Dès qu'on eut reçu la nouvelle du trépas de l'évêque, le Chapitre s'assembla et nomma un des siens, Aimé, de la noble maison de Gingins, abbé de Bonmont, qui, par sa position indépendante, offrait aux Genevois toutes les garanties désirables. Mais la satisfaction de ces derniers ne fut pas de longue durée. La maison de Savoie les gagna de vitesse auprès du souverain pontife; «car, dit Savyon, les postes couroyent, chacun pour avoir part en la peau de cette bête morte. » Léon X qui venait de ceindre la tiare pouvait malaisément refuser quelque chose au duc de Savoie, dont son frère Julien de Médicis allait épouser la sœur. Au lieu donc de ratifier l'élection faite par le Chapitre, Léon désigna le bâtard Jean sur le dévouement duquel le duc, qui l'avait élevé de très-bas, pouvait compter d'une manière absolue. Avec lui, les heures d'épreuve devaient sonner pour Genève, «car jusqu'ici, le duc marchoit en besoigne encore à la couverte, et n'usoit encore de force, mais dès lors il commença à laisser la peau du renard et vestir celle de lion.^ »

1 Bonivard.

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