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ÉPISCOPAT DE JEAN DE SAVOIE

Les premiers Eidguenots.

Lorsque l'éleclion de Jean de Savoie fut consommée, ceux des Genevois qui avaient tenu tète au duc avec le plus de hardiesse eurent le pressentiment des dangers qui atlendaienl la cité ; car ce fut le 4 juillet, bien peu de temps avant l'installation du nouvel éveque, que plusieurs d'entre eux, Berihelier. Bezanson Hugues , Jean Baud, Jean Taceon et quelques autres, se rendirent à Fribourg et se firent recevoir bourgeois de cette ville, moyennant la redevance annuelle d'un florin d'or, «pour la préservation de leurs corps et de leurs biens, » démarche dont un avenir prochain devait démontrer l'opportunité.

Ainsi agissaient les hommes prévoyants ; mais les autorités de la cité, qui vraisemblablement avaient les mêmes appréhensions, n'avaient garde d'y donner essor et elles mirent tous leurs soins à recevoir avec toutes les démonstrations de respect accoutumées le misérable ber-

ger que les intrigues du duc avaient réussi à placer sur le siège illustré par un Ardulius , un Jean de Brogni, un Adhémar Fabri.

« 19 août. Ordonné qu'on fasse un présent à M. l'évêque et prince de Genève et qu'on sache de luy s'il aimera mieux qu'il soit en or comptant ou en vaisselle d'argent. Qu'on fasse aussi un dais comme on a fait à ses prédécesseurs, attendu notamment qu'il est de la très-noble famille de Savoie. »

« 25 août. En Conseil des Cinquante touchant le présent qu'on fera à l'évèque en sa première et joyeuse venue : ordonné qu'on luy donnera six gobelets d'argent, pesant vingt marcs, une bassine d'argent pesant sept marcs et une aiguière de cinq marcs, outre de l'hypocras, de la malvoisie et de la dragée. » La vaisselle coûta 859 florins. — « Afin que les compagnons de la ville soient équipés plus magnifiquement pour luy aller au devant, ordonné qu'on leur donnera 60 florins, plus un florin à chacun des guets. » — «30 août. Que tous ceux qui ont des tapisseries les mettent au-devant de leurs maisons, et à défaut de tapisserie qu'on mette des feuillages. » — « 28 octobre. Qu'on donne douze chapons et autant de perdrix à M. l'évèque et prince de Genève qui doit célébrer sa première messe le jour de la Toussaint, en habits pontificaux. ^ »

1 Le nouvel évêque n'était installé que depuis peu de temps lorsque, le 29 novembre, deux ambassadeurs des Suisses qui étaient alors en guerre avec le roi de France, Louis XII, vinrent à Genève au nom de leurs commettants réclamer qu'on arrêtât M. de Villeneuve, président du parlement de Dijon et

Mais ce cérémonial pompeux recouvrait des projets sinistres. «Le pape, dit Bonivard, nous-avoit donné le limier pour nouseslancer après la tente des cordages qui

ambassadeur du roi, qui se trouvait alors dans la ville. Le Conseil n'osant pas s'opposer à une demande des Suisses, décida avec l'assentiment du vicaire épiscopal que l'ambassadeur serait gardé à vue. Mais les députés suisses ne se tinrent pas pour satisfaits et exigèrent impérieusement que M. de Villeneuve leur fût livré. Ce fut en vain qu'une ambassade fut envoyée à Berne et à Fribourg, le 7 décembre, de la part du Conseil de la ville et de l'évêque pour représenter qu'il n'était pas possible de condescendre à une demande aussi manifestement contraire au droit des gens. Les Suisses n'entendirent pas raison et persistèrent dans leur exigence. Les magistrats, que le roi de France avait sollicités d'une manière pressante en faveur de son représent;int. maintinrent leur refus. Mais le 20 décembre deux conseillers de Berne et de Fribourg viennent à Genève sommer de nouveau le Conseil d'avoir à s'exécuter.Rarement on vit une autorité publique plus embarrassée. LeGrand Conseil fut immédiatement, assemblé de concert avec le Conseil épiscopal, et le syndic Lévrier fut chargé de remontrer de nouveau aux ambassadeurs que la ville ne pouvait en aucune façon accéder à leur demande et de les engager à s'en désister. Mais Lévrier parlait à des sourds, les ambassadeurs signifièrent qu'ils avaient pour instruction de n'accepter d'autre réponse que l'extradition du président. «Le Conseil alors voyant qu'ils étoient fixés en leur idée et qu'on ne pouvoit pas leur inspirer un sentiment plus raisonnable, considérant que la communauté n'est pas en état de s'opposer à leur volonté et qu'ils veulent avoir le président contre toute justice, par autorité et non point par raison, charge le syndic Lévrier de leur répondre qu'ils savent où est le dit président, qu'ils façent ce qu'ils ont arrêté, que personne ne les empêchera.» En conséquence de cette singulière décision, les ambassadeurs allèrent prendre l'infortuné président, le 22 décembre, au matin, dans la maison où il était détenu et l'emmenèrent à Fribourg.

éloit un évesque de Ici maison de Savoie el cousin-baslard du duc, lequel nous avoil vendus encore en herbe. » En effet, la plupart des historiens affirment l'existence d'un contrat par lequel Jean de Savoie se serait engagé à livrer au duc la souveraineté temporelle de Genève, contrat qui aurait été sanctionné par Léon X.

Du reste, le nouvel évèque dissimula avec soin ses vues ; il fit bon visage aux Genevois qui avaient le plus marqué par leur opposition aux prétentions ducales, et nomma Berihelier châtelain de Peney, ce qui, dit Bonivard, « ne le deslourna pas de l'affection qu'il avoit à la chose publique, car je n'en congnoissois poinct qui mérilast droiclurièrement le nom de pubiicien ou conununaire que luy. »

Mais il ne fallait pas se fier à de tels dehors. « L'évêque, ainsi que ditSavyon, ne vouloit piquer le cheval devant qu'estre bien asseuré dessus. »

« Le 7 février 1514, disent les Registrrs, le procureur fiscal du duc de Savoye ayant fait citer un ciloyen de Genève par devant le magnifique Conseil de Chambéry, ordonné que MM. les Sindics parlent à M. le Vicaire et au Conseil épiscopal, et qu'on écrive au Conseil de Chambéry, afin que rien ne se face au préjudice de la jurisdiction ecclésiastique et des franchises de la ville.» — « Le 26 juillet, en Conseil des Cinquante on lut deux lettres du président de Deyrie, l'une adressée à l'évéque el l'autre à la ville, touchant l'affaire de V^andel qui est molesté par le Conseil de Chambéry pour avoir fait citer ses débiteurs (sujets du duc) par devant le tribunal de l'évéque. »

Le 7 décembre 1514, mourut Jean-Amé de Bonivard, prieur de Sainl-Viclor, lequel avait toujours vécu dans de bons termes avec les Genevois. Ce Jean-Amé s'était procuré trois couievrines afin de démejier guerre avec son voisin, le baron de Viry; sur son lit de mort, il éprouva apparemment quelque remords de se trouver possesseur d'un mobilier si peu canonique et ordonna par un article de son testament, que ces pièces fussent fondues pour en faire des cloches.^ Mais Berlhelier et d'autres patriotes genevois conjurèrent François Bonivard, neveu du défunt, et les exécuteurs du testament de céder cette artillerie à la cité, en échange de la valeur en argent qui serait employée à fondre des cloches. La proposition fut acceptée le 9 décembre et l'artillerie du prieur passa entre les mains de la ville, au grand déplaisir du duc. ^ «Si n'en fut le duc de Savoie fort content, tant pour ce qu'il vouloit avoir ladite artillerie, comme pour ce qu'il ne voulloit pas que ceulx de Genève l'eussent. Et ne laissay point d'encourir l'indignation du duc, aussi la première fois que luy fisla révérence, après le trespas de mon oncle, il me fit le groing deux ou trois fois ^. »

Aussi le duc essaya-t il, par un message du 15 janvier 1515, d'engager le Conseil à lui céder l'artillerie qu'il

1 BoDivard parle de trois pièces, les Registres de quatre.

2 Le Conseil saisissait alors avec empressement les occasions de compléter son matériel de défense. On lit dans les Registres du 2 mars 1515: « Jean de Héricourt, marchand fait bourgeois, pour une pièce d'artillerie du poids de cent livres qu'il fera faire à ses frais pour la communauté. »

3 Bonivard.

venait d'acquérir ^ Le Petit Conseil, dans une grande perplexité, assembl.^ le 17 le Conseil des Cinquante; là, Bezanson Hugues, marchand riche et considéré, s'opposa vivement, au nom de la communauté, à ce qu'on acquiesçât à la demande du duc, et le Conseil se rangea à son avis « Pourquoy on escripvii au duc une gracieuse response, le priant qu'il ne fust marry si on ne luy octroyoit sa demande, car l'artillerie qu'il requéroit besoignoit à la ville, mesmemenl au bourg deSaint-Gervais, et éloit aullant nécessaire pour la défense de son pays à Genève comme ailleurs, de laquelle response fallut qu'il se conientasl ou feignit soy contenter, car il n'eust peu tirer aultre^. »

Le bruit de la transaction par laquelle Jean de Savoie aurait aliéné en faveur du duc sa souveraineté temporelle s'étant répandu dans la ville, ne pouvait manquer d'alarmer le Conseil qui en délibéra.

« 19 juin. Touchant la jurisdiction temporelle de Genève, parce qu'on dil que M. le duc de Savoye publie qu'il est seigneur souverain quant à la temporalité, et qu'il a obtenu cela de N. Si-Père le pape, ordonné que MM. les sindicb le feront savoir au vén. Chapitre qui y a interest aussi bien que toute la communauté ; et qu'ensuite les sindics joints avec les députés du Chapitie feront savoir à M. l'évêque de Genève ce que la voix et

^ Ce fut à cette époque qu'on inaugura chez nous les exercices du tir à l'arquebuse. On lit dans les Registres du 12 janvier 1515. «Philibert Berthelier commis pour faire bâtir un lieu pour les arquebusiers là où ils l'ont demandé. »

2 Bonivard. — Les couievrines furent estimées 1425 florins qui furent remis aux religieux lu 29 mai 1515.

— 99 ■— (1515) renommée publique dit de celte aiïaire ; et que le vén. Chapitre et la communauté penseront aux moyens de faire que la chose qui est peut-être commencée demeure imparfaite. »

11 n'est dès lors plus parlé de cette convention qui, suivant la plupart des auteurs, aurait été annulée par le collège des cardinaux comme préjudiciable aux intérêts de l'Église.

Les hommes versés dans la connaissance du droit étaient naturellement vus de très-mauvais œil par des princes de la trempe de Jean de Savoie; aussi ce fut contre l'un d'entr'eux , le procureur Vandel, que ce prélat, vendu aux intérêts du duc, dirigea ses premiers coups.

Le 28 juin 1515, entre 7 et 8 heures du soir, égrége Vandel est emprisonné. Aussitôt sur l'ordre du Conseil, les syndics vont prier l'évêque qu'il le fasse libérer et qu'il veuille garder les franchises de la ville, lesquelles ses sujets croient qu'il veut garder, comme ont fait ses prédécesseurs. Il répond qu'il ne veut point déroger aux franchises, qu'il avait donné charge à son Conseil d'examiner si cette prise avait été faite contre les franchises, auquel cas on réparerait ce qu'il y avait à réparer. Le 29, l'évêque, par l'avis de son Conseil, fait dire aux syndics qu'ils seront satisfaits, cependant ils ne peuvent obtenir le relâchement de V^andel. « On assemble le Grand Conseil et tous les plus apparents de la ville, au nombre d'environ trois cents, à huit heures du soir, auxquels les syndics exposent toute l'alTaire de l'emprisonnement de Vandel en la maison épiscopale. On conclut que puis-

qu'il avait été pris iniquement, tant contre le droit que contre les franchises, les syndics iroient dire à l'évêque que le sentiment de tout le Conseil, est que V^andel a été pris sans aucun fondement, c'est pourquoi ils demandent qu'il soit relâché, et au cas de refus qu'on assemble le Conseil général. ^ »

Cependant les citoyens n'avaient pas été unanimes dans leur opposition aux mesures de l'évêque et dans la résolution d'en appeler au Conseil général. « Jaçoit que (bien que), dit à ce sujet Bonivard, chascung congneust bien que l'excès que l'évesque commecloit méritast bien cela, ce nonobstant il n'y eut nul qui osast attacher la sonaille au col du chat, mesmement de ceux auxquels l'on sefioil le mieulx, assavoir les bourgeois de Fribourg, lesquels, une bonne partie, avoient de l'évesque ou du duc, estât et pension, qu'esloit ung os jesté en leur gueule, qui les gardoit de aboier, ce qu'ils eussent peu faire sans danger. » Thomas Vandel, fils du détenu, s'était adressé pour obtenir la libération de son père à Berthelier; ce dernier, « qui ne fut jamais paresseux ni couharl à suivre le bien public, » exhorta les citoyens à maintenir, sans broncher, les libertés de la ville. « Mais, continue Bonivard, JehanTacon, bourgeois de Fribourg comme Berthelier, pensionnaire de M. de Genève comme luy, fitremonstrance des inconvéniens qui en pouvoient advenir. De quoy Berthelier fut moult courouré et lui dist : Maintenant se montrent les pensionnaires. Et l'autre lui répondit : C'est vous qui m'avez nionstré le chemin de prendre pension. Lors Berthelier lira hors de son sein les lectres de son estai, et devant iouli3 l'assemblée les deschira en

* Reg. des Cons,

pièces, puis luy disl : Veez-là, puis que je vous ai monsiré le cheuiii) de les prendre, je vous monstre mainlenant de les laisser. »

En racontant ce irait, Bonivard semble ou avoir suivi une tradition populaire ou avoir cédé à la tentation de dramatiser son récit; il résulte en effet des actes du procès de Berthelier que ce dernier ne déposa point volontairement sa charge, mais en fut dépoui'lé par l'évêque.

Quoi qu'il en soit de cet incident, l'évêque opposant un refus obstiné aux demandes des citoyens, les plus ardents de ceux-ci demandaient le Conseil général. « L'un de ces derniers, appelé ,lean Bernard, courut à l'église doSaint-Pierre pour sonner le dict Conseil, mais il trouva la porte du clocher fermée, car les presbtres, craignantz ceste sonnerie, portoient les clefs du dict clocher durant ce temps suspect, pourquoy il print ung gros marteau de fer, avec lequel il vouloit rompre la porte. Maissurvindrent les officiers de l'évesque, avec d'aultres gens rassis qui appaisèrent tout cela, promectantz que raison seroit faite à ung chacung » L'évûque, redoutant des manifestations plus énergiques de la part des citoyens irrités, ordonna la mise en liberté de Vandel.

Il est vrai que Jean Bernard faillit payer cher l'audace dont il avait fait preuve ; car l'évêque réussit à le faire saisir hors des franchises et l'enferma dans le château de Peney. Heureusement pour le prisonnier, les dames de la ville s'intéressèrent à lui et demandèrent au comte de Genevois, cousin de l'évêque d'intercéder en sa faveur. L'évêque, par considération pour le comte, pardonna à Bernard « soubz condition qu'il fusl amené à son palais, à

piedz nuz et en chemise, ayant la torche au poingt toute allumée, et lui criast mercy, en la présence du comte et des dames. Ce que ayant faict Jehan Bernard le onze de juillet, fut acquitté. »

«Dès l'heure en avant, dit Bonivard, s'engringea de plus fort la haine de l'évesque contre ceulx qui ne consentoient à sa tyrannie, et eulx contre luy. Et les parlialitéz entre les citoiens despuis se manifestèrent de plus fort, tenanlz les ungs pour les princes, les aullres pour la chose publique. »

La lutte demeura cependant quelque temps sur le terrain légal.

« Le 30 octobre, touchant l'ofïîcier à qui M. l'évêquea donné charge d'exiger les amendes à forme des publications, parce que cet établissement est contre les franchises de la ville que MM. les sindics le prient de s'en désister. Touchant M. de Langin qui a tiré des bourgeois devant le Conseil de Chambéry pour des biens taillables qui sont dans Genève, et qu'il dit qui lui sont échus, ordonné d'en appeler et de demander d'èlre renvoyés par devant le juge ordinaire de cette ville. »

« Le 5 décembre 1516, en Conseil des Cinquante, on exposa les molestes que le vidomne faisoil aux bouchers duGrand Mézel, sous prétexte de cerlaines lettres ducales à l'occasion des langues qu'ils refusent de payer au duc de Savoye; lesquels comme bourgeois demandent qu'on leur donne aide et conseil. Ordonné qu'on aidera aux bouchers autant qu'on pourra, et que MM. les sindics prient M. l'évêque d'embrasser celte affaire. »

Un nommé Odet Paquet, qui avait été privé de sa bour-

geoisie le 19 décembre \)Out injures proférées envers les syndics, oblint le lendemain des leiires de l'évêqne p;ir lesquelles il élail réintégré dans sa bourgeoisie. Aussitôt le Conseil ordinaire réclame auprès de l'évêque et n'ayant pas obtenu satisfaction convoque le Conseil des Cinquante qui décide de faire de nouvelles démarches auprès de l'évêque. Ce débat se serait probablement prolongé si Paquet n'avait pas oiïert de faire des excuses publiques. Le Conseil des Cinquante, après avoir reçu les excuses de Paquet, le 31 décembre, déclara que par considération pour l'évêque il serait rétabli dans sa bourgeoisie.

On lit dans les Rpgistreft à la date du 30 janvier 1517 : « Le 30 janvier, touchant la sentence faite par le docteur A. Grossi contre les franchises et libertés de la ville, ordonné de supplier l'évêque d'y pourvoir. » Nous n'avons pas pu découvrir sur quoi portait cette sentence.

Les citoyens reconnaissaient la situation comme grave; aussi eurent-ils alors fréquemment recours aux prières des moines.

«20 janvier 1517. Que l'on célèbre des messes du Saint-Esprit, de la glorieuse Vierge Marie, de tous les saints et des trépassés, dans les quatre couvents de la ville selon ce qu'a enseigné un cordelier que l'opinion du peuple estime saint, afin que par leur muy^n et par les prières du peuple, la colère de Dieu soit apaisée et que 7ious puissions éviter les dangers qui nous menacent. » — ' « 8 mai. Ordonné qu'on donnera aux frères de Palais (les dominicains) autant qu'on a donné aux frères mineurs lorsqu'ils célébrèrent leur chapitre, afin qu'ils prient Dieu plus ardemment pour la prospérité de la ville} » ^ Reg. des Cons.

Philibert Berlhelier avail toujours été jusqu'ici le premier à se mettre à la brèche cl il était devenu le chef avoué de ceux des citoyens qui étaient résolus à maintenir à tout prix les libertés de la ville. « Berthelier, dit Bonivard, prinl tel amour à la chose publique et liberté de la ville, qu'il l'a à la fin arrosée de son sang. El ne fault dire qu'il eut ce faict impréméditement, car il sçavoit très-bien qu'il mourroit pour cela, et s'en tenoil certain, comme de la mort en général. Ce qu'il m'a dit cent fois : Monsieur mon compère (car je fus parrain d'un fils qu'il eut), touchez là : pour amour de la liberté de Genève vous perdrez vostre bénéfice, et moy la teste. »

Mais quel était le caractère de l'activité déployée par Berlhelier et à quels moyens recourait-il pour grouper autour de lui des adhérents dévoués et organiser la résistance? Bonivard nous renseigne aussi à cet égard. « Berlhelier aimoit liberté, avoil le sens pour la congnoistre et la hardiesse réglée pour l'entretenir et mainteriir, s'il eust eu la suite de même. Ce qu'il laschoit loutesfois à avoir : et pour ce qu'il voyoit les sages moins ardentz à ce faire, estoit contrainct souveniesfois de se accompaignerdes fols, et pour les entretenir, des'accommoderà eulx à plusieurs affaires. De quoy il esloit uiig peu blasmé de gens qui ne cognoissoient ou sçavoient son intention, comme de se trouver en banquelz, moinineries, jeulx, danses et semblables, et mesmemcnl en aulcunes irrisions qui se faisoient contre les gros ennemis de la chose publicque. Et aussi souvent, sousienoit les fautes des jeunes gens contre la justice qui les voulloit pugnir. » Les enfants de la ville, telle est la dénomination par laquelle est dé-

signée dans le procès inlenté à Berthelier en 1518 la bande qui suivait habiluellennent ce dernier; ils sont représentés comme s'assemblant au son du lambourin, ayant pris l'engagement de s'opposer en commun à l'infraction des franchises et se défendre mutuellement en loule circonstance. C'est à ces compagnons déterminés que sont imputées diverses attaques dirigées contre des agents du duc ou de l'évêque, telles que l'emprisonnement du vidomne Conseil rapporté plus haut. ^

L'histoire, du reste, nous montre plus d'un patriote masquant ainsi des pensées graves et des projets sérieux sous les dehors trompeurs de l'insouciance et de la frivolité, et la tactique de Berthelier semblait fort bien adaptée aux allures de la jeunesse genevoise, très-dissipée et amie du bruit et des fêtes, avant que la main de fer de Calvin l'eût bridée. On eût diflîcilement inculqué le patriotisme à ces têtes ardentes par la voie lente de la réflexion, et la liberté eût eu alors peu d'attraits, si on l'eût contenue dans les limites strictes de la règle. «Les anciens et saiges, dit encore Bonivard, considérant la puissance des princes et les dangers qui leur pouvoient survenir de résister à leurs volontés, retiroienl les cornes, laquelle considération n'esloit pas aux testes des jeunes gens, ce qui donnoit occasion à Berthelier de les entretenir, ce qu'il ne pouvoit faire sans s'accommoder à leurs mœurs et conditions.»

* < Ils se sont promis, est-il dit dans le procès d'Am. de Joye, que quiconque toucheroit un seroit censé avoir touché tous les autres, et qu'ils se défeudroient l'un l'autre avec leurs armes, leurs ongles et leurs dents. » (Gai. Mat. II. 215.)

D'ailleurs si quelqu'un était tenté de se scandaliser de cette livrée de gaîté licencieuse que revêt à ses débuts le parti de l'indépendance nationale, il sera bientôt désarmé en considérant combien promptement elle fut arrachée.

C'est en 1 51 7 que s'ouvre proprement le drame solennel dont l'émancipation de Genève fut en 1536 le glorieux dénouement 1. Mais avant que d'en dérouler les laborieuses péripéties, nous désirons placer une observation dont la génération actuelle peut, ce nous semble, tirer quelque profit.

On serait dans une grande erreur si on se représentait que les hommes dont le dévouement persévérant a sauvé au seizième siècle notre indépendance fussent tous des Genevois de bien ancienne date, et si l'on s'imaginait que le séjour de leurs familles dans nos murs, se perdant dans la nuit des temps, rende raison de leur profond attachement à leur pays natal. Les faits établissent plutôt le contraire. Au quinzième et au seizième siècle, les admissions à la bourgeoisie avaient lieu sur une assez grande échelle, et la facilité des conditions à remplir encourageait nos voisins à rechercher la qualité de bourgeois de notre ville 2. Aussi faut-il chercher le berceau de

* Les syndics pour 1517 furent : Pierre Lévrier. Michel Nergaz, Claude Richardet, Martin Porral.

2 On lit dans les Fragments historiques puhUés par Grenus à la date de novembre li09: «Bourgeois reçus en grande quantité pendant cette année, et les huit suivantes, presque tous pour le prix de cinq florins à la ville et un au Conseil : quelques-uns à dix ou douze florins à la ville et deux au Conseil, et les plus chers à quinze ou vingt florins et à aucuns est ajoutée l'obligation de régaler le Conseil. » On lit encore, h la

bon nombre des Eidguenots les plus connus, non dans les rues de l'ancienne cité, mais sur divers points de la circonférence environnante. Le grand-père de Berlhelier, originaire de Virieu-le-Grand en Bresse, avait été reçu bourgeois de Genève en 1464. Pierre Hugues, de Copponex, bisaïeul de Besançon Hugues, avait été admis à la bourgeoisie en 1429. Aimé Lévrier ou Levreri, le père de Pierre Lévrier, le grand-père du martyr Amédée Lévrier, fut reçu en 1471. La bourgeoisie de Claude Vandel, emprisonné en 1515 par l'évêque Jean et le père de quatre fougueux Eidguenots, ne remontait qu'à 1487. On sait que Bonivard naquit à Seyssel.

Cet ensemble de faits mérite assurément d'être relevé; il montre que, déjà à une époque reculée, Genève était un centre d'attraction pour tous les habitants du bassin environnant qui éprouvaient un vif penchant pour la liberté et le mouvement. Or, comme cette circonstance n'est point isolée, qu'elle se retrouve dans toutes les phases de l'histoire de notre pays, nous devons en tenir un compte sérieux. Une semblable considération nous paraît très- propre à dissiper, ou du moins à amoindrir les appréhensions pour le maintien de notre nationalité qu'inspire à beaucoup de nos compatriotes le renouvellement incessant de notre population. La liberté est douée d'une grande force assimilatrice, toute notre histoire le démondate du 6 octobre 1461 : « Bourgeois qu'on recovoit en ce temps, payoient la plupart sept florins et une arquebuse valant quinze sous, laquelle se payoit comptant et le reste en quatre termes, assavoir aux quatre foires de Genève. » On cite, en 1412, un Aimé Sallanche qni fut le même jour reçu bourgeois et nommé syndic.

tre, et il faut faire usage de cette force qui conserve tout en transformant, au lieu de gémir comme trop de gens le font. S'il arrivait que nos nouveaux concitoyens ou leurs enfants ne s'attachassent pas à nos institutions comme l'ont fait les hommes auxquels la vieille Genève ouvrait ses rangs au quinzième siècle, il faudrait en accuser les anciens Genevois qui auraient laissé s'éteindre le foyer du patriotisme.

Procès de Pécolat et de Berthelier.

Le calme extérieur, qui avait régné à Genève pendant l'année 1516, était un calme précurseur de l'orage : les matières incendiaires étaient accumulées depuis longtemps, et l'explosion ne devait pas se faire beaucoup attendre.

Evidemment l'association qu'avait organisée Berthelier pour la défense des libertés de la ville portait ombrage à l'évêque et au duc, et rien ne leur tenait plus à cœur que d'intimider el de dissoudre cette associalion en frappant les citoyens qui en étaient l'âme. « Et commencèrent à chercher les moiens pour desnuer Genève des bons chiens qui aboyoient aux loups, pour prendre après les brebis mieulx à leur aise, el principalement avoient la dent sur Lévrier, Berthelier el leurs adhérents. ^ » Cette

* Bonivard.

inlenlion ressort bien clairement de l'ordre donné par l'évêque à ses officiers, le avril, de commencer une enquête contre Pécolal, Berlhelier et leurs complices, « parce que le bruit est gros qu'ils menacent do renverser la constitution de notre cité de Genève et de la rendre captive de libre qu'elle est, d'égorger nos officiers ministres de la justice et de piller leurs biens ^. » On le voit, le plan de l'évêque était parfaitement arrêté et même en voie d'exécution, lorsque survint l'incident relatif à la mule du docteur Grossi, souvent représenté à tort comme l'origine des longs troubles qui agitèrent Genève.

Ce fut le 5 juin que, la mule du docteur Grossi, juge des trois châteaux de l'évêque, ayant été tuée à la suite d'une querelle, plusieurs jeunes gens delà ville, mal disposés envers cet officier, à la tête desquels était Berthelier, eurent l'idée de crier par les rues la peau de l'animal^. Là-dessus, la bande joyeuse se mit en marche, précédée d'un tambourin, et le fou de l'abbé deBonmont^ maître Petit Jean, faisant les fonctions d'huissier, récita sur diverses places la proclamation suivante :

« Oyez! oyez ! oyez ! On fait à sçavoir à toutes manières de gens que, s'il y a aucun qui veuiUe acheter la peau traite du plus gros âne de la ville, il s'en vienne entre le Scel et la maison de ville, et au plus ofîérissant on l'expédiera, réservée la boucherie. »

1 Galiffe, Matér., II, 31.

2 Voici la déposition que fit Navis dans l'interrogatoire qu'il subit à Pignerol: « Après souper, Berthelier commença à dire: « Il y a bien du temps qu il ne s'est assemblé une si belle compagnie que celle-ci ; il faut que nous fassions quelque drôlerie, » à quoi tous s'accordèrent. » (Guliffe, Mater., II, 175.)

Certes, cette promenade charivarique était d'assez mauvais goût, et on regrette de voir figurer parmi les auteurs d'une aussi grossière plaisanterie Berthelier, qui avait rempli de hautes fonctions publiques et duquel on eût dû attendre plus de gravité. Toutefois, cet acte ne peut être considéré comme ayant eu en lui-même une grande portée, puisque deux mois auparavant Tévêque avait ouvert une enquête contre Berliielier et d'autres citoyens pour conspiration ; ce fut simplement un nouveau grief •que l'évêque saisit avidement pour grossir la liste des charges déjà rassemblées contre le patriote qui l'avait bravé le premier.

Du reste, il ne faut pas beaucoup s'étonner de voir in- ^iugurée par une scène grotesque la longue série de rudes épreuves et d'événements douloureux que Genève fut appelée à traverser. L'histoire et la vie sont ainsi faites. Ce fut aussi par des farces de carnaval dirigées contre le cardinal Granvelle et sous l'influence de la joie étourdissante des banquets que, un demi-siècle plus tard, les fondateurs de l'indépendance néerlandaise, les Gueux, préludèrent sans le savoir aux luttes héroïques et sanglantes qu'ils devaient soutenir contre la tyrannie espagnole. Et à ce propos s'impose à notre esprit un parallèle qui, malgré la disproportion des scènes, ne nous paraît point trop ambitieux : Charles 111 et Pliilippe II, — Jean de Savoie et Granvelle, — Berthelier et Egmont, — Bonitard et Marnix de Ste Aldegonde, — Bezanson Hugues et Guillaume d'Orange. ^

1 La famille de Marnix était, ainsi que celle de Bonivard, originaire de Savoie et il fut, comme ce dernier, écrivain plein de verve et prisonnier pour la liberté.

Les magislrals n'avaieiU pas alleiidu les plaintes de l'évêque pour informer contre les auteurs d'une démarche qu'ils considéraient comme outrageante pour leur autorité, puisque la police de la ville faisait partie de leurs attributions. « Le 6 juin, en Grand Conseil composé d'environ cent bourgeois, toucbani les cries faites de nuit contre l'autorité de M. l'évêque et au mépris de la juridiction de MM. les sindics qui, selon les franchises, onl toute juridiction dès le coucher jusqu'au lever du soleil, ordonné que les coupables soient punis selon l'exigence du cas, et que MM. les sindics façent instance envers M. le vicaire afin qu'on en fasse justice. » Cités par devant les officiers épiscopaux sous peine de cent livres, les délinquants invoquèrent les franchises qui ne permettaient pas d'infliger plus de 60 sous dans une cause civile et en appelèrent.

«Le 9 juin, Anl. Versonnex, Ph. Berthelier et un autre vinrent demander le Conseil général, à cause des citations faites contre plusieurs citoyens et bourgeois qu'ils disent être contre les franchises. Ordonné que MM. les sindics prient M. le vicaire de faire appeler le Conseil épiscopal, y joint 5 ou 6 citoyens, avec les docteurs, afin de décider si cette affaire est civile ou criminelle, attendu qu'ils ont été cités à peine de cent livres.» Le Conseil était à bon droit fort perplexe; d'un côté il ne pouvait pas laisser impuni le tumulte organisé par Berthelier, et il ne voulait cependant pas traiter ce dernier comme un criminel. «Le 12 juin, lil-on dans les Registres, qu'on voye dans le droit de quelle peine on doit punir ceux qui de nuit ont fait publier une chose digne de blâme.» Le 19

juin, Berlhelier et ses compagnons ayant renouvelé leur protestation, le Conseil leur déclare qu'il priera M- le vicaire que l'amende de cent livres dont ils se plaignent soit changée en la peine de 60 sous.

Mais l'évêque avait pris son parti d'une manière irrévocable; l'insulte faite à son officier le touchait peu, mais il voulait, coûte que coule, envelopper dans un procès criminel les hommes qu'il considérait comme les défenseurs les plus déterminés des institutions qu'il cherchait à démolir. Aussi congédia-t-il, sans vouloir les écouter, les syndics qui s'étaient rendus auprès de lui dans son château de Jussy pour le prier de se tenir satisfait par l'amende que les magisirats s'engageaient à exiger de Berthelier, et le 27 juillet il adressa aux juges des trois châteaux (Peney, Thiez, Jussy) un mandai d'arrêt contre Berthelier et Pécolat. Le Conseil fut assez faible pour décider, le 29 juillet, que les officiers de la ville prêteraient main forte à l'évêque pour l'exécution de cet arrêt. Mais Berlhelier, prévenu que les officiers de la justice avaient ordre d'envahir son domicile, prit le large, et il avait déjà atteint Fribourg lorsque le 4 août il fut cité à comparaître devant les syndics au château de l'Ile.

Pécolalfut moins heureux ou moins prudent. Il se laissa attirer à Presinges par un ami vendu à l'évêque, et la fut saisi par des archers du duc et emmené dans le château de Thiez en Faucigny. Pécolat en lui-même était une capture très- insignifiante. « C'était, dit Bonivard, un homme plaisant et facélieux, pourquoi les chanoines et gros maîtres le reliroient volontiers en leurs tables. » Or, deux ans auparavant, se trouvant à table avec l'évêque de

Maurieniie, chantre de la cathédrale qui se plaignait de l'évêque de Genève, Pécolat avait dit en parlant de Jean de Savoie : Non tidehit dies Pétri, ^ faisant allusion à la santé chancelante du prélat. Or vers ce temps, presque toute la suite de l'évêque fut empoisonnée, sur la route de Genève à Lyon, par des pâtés fuiis avec du poisson gâté, et le propos tenu par Pécolat fut mis en rapport avec cet accident attribué à une intention criminelle ; il n'en fallut pas davantage pour charger Pécolat d'avoir voulu attenter aux jours de l'évêque. ^

Mais Pécolat n'avait été arrêté que dans le but de lui arracher des révélations qui permissent d'agir contre Berthelier : « Pour prendre celte grosse perdrix, disait Bonivard, il fallait devant une petite chanleresse. » C'est ce dont on dut se convaincre, par la tournure qui fut imprimée au procès.

Le 3 août commença en effet dans le château de Thiez l'interrogatoire de Pécolat, et toutes les questions portèrent sur les faits imputés à Berihelier. Dès la seconde audience le procureur fiscal demanda que le prévenu fût mis à la torture, ^ et ce fut après avoir été élevé à quatre

1 D'après la tradition de l'Église, saint Pierre avait occupé 25 ans le siège de Rome, et aucun pape depuis lors n'avait été aussi longtemps à la téle de l'administration de 1 Église.

2 Celte anecdote rapportée par Bonivard est révoquée en doute par Galiffe. Il est certain que dans le cours du procès il n'est point fait de mention directe d'une tentative d'empoisonnement sur la personne de l'évêque; seulement une poissarde dépose que Berthelier et Pécolat sont venus souvent manier les poissons destinés à révéque.

3 «J'étais présent^ déclara plus tard devant les syndics le--

pieds de terre que Pécolat pria qu'on le détachât, et déclara que Berlhelier avait formé avec plusieurs compagnons le projet de tuerl'évêque dans sa maison, ainsi que Je portait expressément un des articles de l'acte d'accusation lu par le procureur fiscal. Un misérable nommé Carementrand, confirma cette déposition, mais le 10 novembre seulement ; ce délai de plus de trois mois aboutissant à la production d'un témoin méprisé, montre bien quelle peine les créatures de l'évêque éprouvaient à rassembler des témoignages assez graves pour amener la condamnation de Berlhelier.^

Cependant la détention prolongée et la mise en jugement de Pécolat opérées au mépris des franchises de la ville, avaient produit une vive sensation parmi les citoyens. « Et lors les choses estoient en tel grabuge, que nul ousoit aller sus les champs, craignant chascun que on luy fit comme à Pécolat.^ » Les citoyens ne furent pas les

témoin Pierre Soudan, quand Pécolat fut attaclié à la corde et soulevé deux fois le même jour, la première fois à la hauteur de trois pieds environ, d'où il fut remis à terre, en promettant d'avouer; mais comme il ne voulait pas, on le souleva une seconde fois à la hauteur d'un homme; il y demeura un demiquart d'heure, au bout duquel, ayant dit qu'il avouerait, il fut gracieusement remis à terre et, étant sur un petit siège, il fit les aveux que j'ai reçus et écrits comme curial. » — « Pécolat, dit un autre témoin, resta en l'air le temps qu'il eût fallu pour dire le Fides catholica. » (Galiffe, Matér. II, 85.)

^ On peut juger de la moralité du témoin par ce détail de son interrogatoire : « Le témoin avoue qu'il a été plusieurs fois à Plainpalais, et qu'il a volé près de Saint-Léger quantité de poules et d'oies qu'il a mangées à lui seul. »

2 Bonivard.

— 115 — (1517) seuls à s'émouvoir ; les Fribourgeois envoyèrent des ambassadeurs pour réclamer conlre la violation des franchises dont Berthelier leur combourgeois était victime. Mais le Conseil leur répondit, le 22 août, d'accord avec l'évèque et le Conseil épiscopal, que les franchises n'ont point été violées dans le cas de Berthelier. Les Fribourgeois n'admirent point la justification que la peur du duc avait arrachée au Conseil, ils remontrèrentque leurs combourgeois ne se croyaient plus en sûreté depuis que Pécolat avait été pris hors des limites de la ville et mis à la torture et conclurent «qu'ils ramasseroient toutes ces choses pour en tirer raison, et qu'ils viendroient avec tant de forces et de puissance, qu'ils prendroient le gouverneur de V^aud, les gentilshommes et les bourgeois de la ville et les traitteroient comme les leurs ont été traittés, et qu'ils donneroient si bon ordre que leurs bourgeois ne souffriroient pas de dommage ; car ils sont résolus d'exposer pour cela leurs personnes et leurs biens. ^ »

Il semble que ce langage ait fait quelqu'impression sur les timides magistrats de la cité. « Ordonné, disent les Registres du 18 août, que les biens de Berthelier ne soient pas saisis, mais que sa femme en jouisse jusqu'à ce qu'autrement en soit connu. » Des efforts furent de nouveau tentés pour amener l'évèque à se désister de ses poursuites ; Jean fut inflexible. « Le mardy i septembre. Lévrier et Nergaz étant de retour de Thonon rapportèrent que le vouloir de M. l'évesque estoit qu'on punît les coupables. » Une nouvelle députation de sept membres est envoyée le 3 septembre ; mais Pierre d'Or-

1 Reg. du Conseil.

(1517) — li6 —

sières qui en faisait partie se présente au Conseil tout

effaré disant querévêque l'a voulu faire prendre.

Le 12 septembre, le duc et l'évêque entrèrent dans la ville pensant que leur présence simultanée étoufferait toute velléité de résistance. « Le 15 septembre, en Grand Conseil, MM. les sindics exposèrent que M. le duc de Savoye leur avoit parlé par l'organe de Mgr. l'évêque de Turin touchant les excès commis dans la ville par quelques-uns qui éloient désobéissants à la justice, et louchant les franchises de la ville sous prétexte desquelles quelques-uns commettent des insolences, lesquelles il disoit devoir être corrigés et châtiés et qu'on eût à luy en faire réponse; car sa volonté avoit toujours esté de protéger la ville et ses habitants. Ordonné que MM. les sindics remercieront fort M. le duc et le prieront de continuer en sa bonne volonté ; pour ce qui est des excès, quand il en constera, ils les corrigeront selon le droit, ne désirant rien davantage que de garder la justice et de punir les coupables, comme le souhailoienl le dit seigneur duc et Mgr. notre prince. Pour les franchises, on résolut qu'on les garderoit inviolablement comme ont fait nos prédécesseurs.^ »

L'attitude des Conseils continuait à trahir le plus grand embarras. «Le 22 septembre, proposé si Rerthelier doit venir ou non. Ordonné que s'il consle qu'il est coupable, il soit puni. » — «Le 25 septembre, que MM. les sindics parlent à M. l'évêque de quelques bourgeois de la ville qui craignent d'en sortir pour foire leurs affaires, de peur qu'il ne leur arrive comme à Pécolal qui a esté arrêté prisonnier sans qu'il sache la cause de sa délen-

* Reg. du Conseil.

tiori. Qu'ils le prient donc d'y pourvoir, et qu'il laisse administrer la justice à ses officiers qui ont juré de garder les franchises, de peur que ces choses ne soient tirées en niauNaise conséquence. »

Mais loin de suspendre les poursuites commencées, l'évêque et ses agents se mirent en devoir de les étendre. « Le 20 octobre comparurent Ant. de Versonnex, Fr. de

I Sonnex, Estieiine de la Mar, et plusieurs autres citoyens el bourgeois se plaignans d'une certaine citation faite contre eux à cry public parles carrefours de la ville pour répondre personnellement au château de l'Isle sur ce dont ils sont accusés, entre les mains du vidomne ou de son lieuienatit. sous peine de l'indignation de Monseigneur. Ils demandent conseil s'ils doivent y comparaître el répondre à forme delà citation, parce qu'il leur semble que cela seroil contre les franchises et de dangereuse conséquence; el comme il s'agit de l'énervation des franchises, ils prient que MM. les sindics embrassent cette affaire et prennent la cause à eux. Ordonné qu'on ne leur donnera pas conseil là-dessus, mais qu'on parlera à M. l'évêque de Turin qu'il veuille faire en sorte envers Mgr. notre prince que cette affaire se termine à l'amiable, en obser-

I vant les franchises; et qu'on leur face réponse que le senlimenl des docteurs (les jurisconsultes) est qu'ils ne doivent pas répondre au château de l'Isle. ^ » Il semble que cette démarche ait donné à réfléchir à l'évêque; car le

I 5 novembre, sur la demande qui lui en fut adressée par ie Conseil, il consentit à nommer des personnes chargées de revoir, de concert avec les commissaires désignés par

* Reg . du Conseil.

le Conseil, les informations faites par ses officiers. Dès ce moment, le Conseil recouvrant quelque courage' s'enhardit un peu tard à intervenir en faveur de Pécolat. « Le 10 novembre ordonné que MM. les sindics se plaignent à révêque de la longue détention de Pécolat et luy disent que s'il est coupable on le punisse, et s'il est innocent qu'on le libère. » Quelques jours après on revient à la charge avec une nouvelle insistance. « Le 27 novembre, en Grand Conseil composé d'environ 100 personnes, touchant Pécolat qui est maintenant prisonnier au château de l'Isle, ordonné qu'on demande au vidomne qu'il le remette aux sindics avec les autres prisonniers pour crime, et en cas de refus, qu'on en demande des lettres testimoniales. »

L'évéque recourant à un de ces sophismes qui ne font jamais défaut aux tyrans, prétendait que le crime de lèse-majesté imputé à Pécolat n'était pas du nombre des cas compris dans les franchises. A la fin cependant, persuadé que les dépositions combinées de Pécolat et de Caremenlrand lui offraient un moyen assuré de perdre Berthelier, il consentit à ce que Pécolat fût examiné de nouveau par les syndics ; le Conseil de son côté permit à des délégués de l'évéque d'assister à l'interrogatoire.

Le procès recommença donc en l'Ile, le 11 décembre, par devant les syndics assistés de six conseillers et à l'instance du vidomne. Or, les réponses que Pécolat fit aux syndics, différèrent essentiellement de celles qu'il avait faites à Thiez ; presque sur chaque point où il avait dit oui, il déclara non et lorsqu'on lui demanda raison de ces contradictions, il affirma que ses déclara-

lions antérieures lui avaient été arrachées uniquement par la crainte de la torture, et qu'on lui avait fait entendre que, s'il les rétractait, «on lui romproit entièrement les bras. » Plus de dix témoins affirmèrent qu'il en était ainsi.

Le 24 décembre, Pécolat étant gravement malade, le Conseil ordonne qu'il soit visité par un médecin et qu'on sursoie au procès.

' Aux premiers jours de l'année 1548, le duc vint à Genève et il est permis de présumer que le désir d'accélérer les poursuites ne fut pas étranger à son arrivée. Le 8 janvier, le Conseil ordonne que quatre docteurs examinent le procès et qu'on donne à Pécolat des avocats. Le 15 janvier on donna connaissance de l'avis des docteurs qui estiment «qu'on peut examiner Pécolat avec quelques tourments, selon la volonté des sindics juges des causes criminelles.» Dès ce moment les persécuteurs de Pécolat, désespérant de voir les syndics manier la torture avec l'énergie qui avait produit de si grands effets dans le château deThiez, s'avisèrent d'un expédient inattendu. D'après un rapport qu'ils eurent grand soin de ne pas vérifier, ils réclamèrent le prévenu comme appartenant à l'ordre ecclésiastique, et l'infortuné se vit transféré de la prison de rile dans les donjons de Peney. Ce serait alors que, suivant Bonivard et les écrivains qui lui ont emprunté leurs renseignements, Pécolat, pour ne pas être réduit à faire de nouvelles révélations aussi mensongères que les premières, se serait coupé la langue avec un rasoir. Ce trait a été révoqué en doute par la plupart des historiens modernes, GalifFe, Thourel, Piclet. Il est certain qu'il n'est

fait mention d'cinciin incident de ce genre dans les procédures irès-citconslanciées relatives à toute cette affaire.

Tandis que le bras des suppôts de la tyrannie s'appesantissait sur le pauvre Pécolat, ses amis ne demeuraienl pas inactifs, et il était réservé à l'esprit ingénieux de Bonivard de mettre fin à une inique captivité.^ Nous lui laisserons raconter lui-même la manière dont il intervint :

« Estant tout le monde indigné de cestuy affaire, et ayant piiié du paouvre liomme, je l'eus comme les aultres, tant par luimanilé comme par debvoir que avois à la ville, combien que n'en fusse natif, mais domicilié, semblablemeiit pour ce que Pécolat estoit mon ami. Si m'advisai à ce remédier et en eus consultation avec messire Amé Lévreri, lequel estoit pour lors juge des excès sur les ecclésiastiques à Genève.» Sur les conseils de Lévrier, Bonivard résolut d'engager les parents de Pécolat à en appeler du tribunal de l'évôque à la cour métropolitaine de Vienne dont relevait le siège épiscopal de Genève. «Lors envoyai querre deux frères de Pécolat auxquels j'eus bien affaire de persuader de prendre la défense de leur frère, et de mettre la main à la paste. El les conduisis vers messire Lévreri, où furent faites les requestes, responses et appellations. Eslienne, l'ung des deux, alla à Vienne oii il impétra une citation au Conseil épiscopal et à l'évesque mesme qu'ils eussent à comparoistre en leur Court de Vienne, dedans certain terme, avec le pro-

* Bonivard avait alors 2:^ ans; il était pourvu du prieuré de Saint-Victor depuis l'an 15J0.

ces de Pécolat, pour ouyr sentence, s'il estoit innocent ou coulpable, el que cependant l'on défendoil de rien intenter contre la personne du prisonnier, soubz peine d'excommunienienl. ^

« Or il n'y avoit personne qui osasl attacher celte sonnaille au col du chat, mais plus hardimentque saigement, j'essayai le gué. J'avais trouvé ung clerc, qui à poste de deux escus que luy donnai me promisl faire la besogne pourveu que personnellement luy assistasse. Nous allasmes le matin à St-Pierre, d'où j'élois chanoine, où le duc el l'évesque alloienl ouyr la messe. Lors voiant mon clerc que le jeu estoil à bon escient tascha à se saulver, mais je m'en aperceu et le vins saisir par le collet, jurant de luy donner un coup de poignard s'il ne me tenoil promesse, à quoy n'eusse pas failli. Ce que ne dis pas à ma louange, car je congnois bien maintenant que faisois follement, mais jeunesse et affection me transportoient. Si l'empoignai par le pouice bien estroiciement et le gardai ainsi jusques les princes se relinissent. Lors je donnai la copie des lettres au clerc qui trembloit tout de peur, en la main qu'il avoit de libre, et le menai après les princes en l'Evesché, et lors je luy dis quand fusmes auprès de l'é- \esque : Faictes vostre office.

« De quoy l'évesque fut moult effrayé et en devint tout pasle, cuidant que luy commandasse de le tuer, mais le clerc baisa la copie, puis la luy présenta disant: Monsieur, inhibitur vobis, pro ut in copia (il vous est enjoint d'a-

* La première sommation fut lancée par Antoine de la Colombière le 25 février.

gir ainsi que le porte la copie). Puis me retirai à Saint- 1 Victor, mon prieuré, où j'avois bien telle juvénile et folle arrogance, que ne craignois ny ducny évesque. Et Dieu me donna telle fortune qu'ilz ne me firent aussi rien. »

Cette signification étant demeurée sans effet et l'évêque de Genève persistant à vouloir juger Pécolat, l'ofiicial de l'archevêque de Vienne, ordonna le 18 mars 1518, que Pécolat fût relâclié dans les 24 heures, sous peine d'excommunication contre le procureur fiscal, le châtelain et le geôlier. L'ordonnance fut signifiée le 23 mars à qui de droit et affichée le 24 sur les murs de St-Pierre. Mais l'évêque ne tint aucun compte de ces sommations réitérées, sur quoi l'official de Vienne fulmina le 27 mars la sentence que voici :

« Ils n'ont point obéi ; ce qui donne lieu de les soupçonner d'hérésie. Ordonné de publier leur excommunication dans les églises, à chandelles allumées et ensuite éteintes, cloches sonnantes, les dimanches et jours de fêles ; d'attaquer à force les châteaux et prisons où Pécolat sera renfermé, et de le libérer de suite, faute de quoi les syndics et conseillers seront aussi excommuniés, mettant en interdit tous les lieux où se trouveront lesexcommiiniés, et si, semblables à l'aspic sourd, ils persistent dans leur malice, ou mettra sous l'interdit les églises de Saint- Pierre, Notre-Dame-la-Neuve, Saint-Gervais, Saint-Germain, Saint-Léger et Sainte-Croix, dans la ville, et jusqu'à ce que les susdits se voient réconciliés avec la sainte Eglise, excommuniant ceux qui oseroient arracher les affiches des murs des églises. »

L'interdit ainsi prononcé, il s'agissait de l'afficher. Bo-

nivard donna conseil aux amis dePécolat d'attendre pour cela la veille nnême de Pâques, atin que l'évêque n'eût pas le loisir d'écrire à Rome pour faire lever l'interdit^. On comptait en effet sur l'exaspération de la population, privée tout d'un coup des sacrements, pour rompre les chaînes de Pécolat.

L'interdit fut affiché le jour du vendredi saint (30 mars) et l'effet justifia sur le-champ les prévisions de Bonivard.^' A la vue du placard redouté, une violente agitation s'empara de tout le peuple : Au Rhône! au Rhône les troUres et les méchants officiers qui nous empêchent derecevoir notre Seigneur, tel devint en peu d'instants le cri général. « Et allèrent les sindiques et le conseil de la ville vers le Conseil épiscopal, le prier qu'il mist ordre sur cecy, et soubdain„ aultrement ils craignoient que mal ne leur en advint. Et le Conseil épiscopal, non ayant loisir de mander de cecy nouvelles à Tévesque, arresta que Pécolat fut lasché, mandant au chastelain de Peney qu'il deust le faire. Maispource que l'on se doubtoit J'ung contre-mandement, une grosse multitude de peuple alla accompaigner le messager, ce que vint au paouvre Pécolat bien à poinct, car il ne fut pas à my-chemin qu'il arriva ung contre-mandement. Mais, maulgré les officiers, le peuple le ramena à Genève où il fut receu en grande joye, et pour craincta

* « Je leur dis, dit Boriivard, que si tost on le faisoit, on leur donneroit occasion d'envoyer à Romme vers ceste grosse beste de pape Léon qui eust renié Dieu pour complaire au duc de Savoye. ^

• On lit dans les Registres à la date du 31 mars : « Certaines lettres d'excommunications furent exécutées contre les sindics et Conseil de la part de Jean Pécolat prisonnier ; sur quoy les sindics allèrent prier le vicaire d'y pourvoir. »

de auUre violence s'en alla longer au couvent des Cordeliers de Rive en franchise, en la chambre de frère Yvonnel, son frère. ^ »

C'esl ainsi qu'un analhème lancé par une autorité ecclésiastique étrangère, avait puissamment contribué à confondre les plans du despotisme, et à rendre du courage aux amis de la liberté nationale. Ce n'est du reste pas l'unique occasion dans laquelle on ait vu les conflits entre des corps privilégiés aplanir les voies aux conquêtes de la liberté.

Sorti des cachots de Peney, Pécolat rentra dans l'obscurité d'où l'avaient tiré les circonstances bien 'plus que sa valeur personnelle; ce fut bien malgré lui qu'il fut appelé à jouer un rôle. Toutefois, les souffrances qu'il endura contribuèrent à ranimer les sentiments d'indépendance, et à ce titre son nom a mérité d'être conservé par l'histoire.

Mais revenons à Berlhelier que nous avons perdu de vue depuis quelque temps.

Le procès de Pécolat, avons-nous dit, n'avait été entamé que pour trouver l'occasion d'accabler Berlhelier dont l'évêque avait juré la perle. Mais Berlhelier, peu après l'arrestation de Pécolat, avait cherché un refuge à Fribourg, dont il s'était fait recevoir bourgeois en 1513- Là il fut logé à l'hôpital, et, dans des entreliens avec les Fribourgeois les plus influents, jeta les fondements de la combourgeoisie, préparant ainsi à sa patrie menacée une protection efficace pour un prochain avenir. Berlhelier devait se trouver à Fribourg lorsque le duc Charles III

^ Bonivard.

se rendit dans celle ville où il fut accueilli le 14 novembre, avec tous les égards dus à un prince de son rang ; le duc venait pour renouveler un ancien tra^ité d'alliance avec Fribourg, mais on peut supposer que le désir de déjouer par sa présence les projets de Berihelier, fut un des motifs qui l'amenèrent sur les bords de la Sarine.

Quoi qu'il en soit, Berihelier n'entendait pas demeurer indéfiniment au milieu de ses hôtes, et informé qu'il avait été assigné par les officiers de l'évêque, il demanda un sauf-conduit pour venir à Genève se justifier des charges élevées contre lui. Cette requête ayant été appuyée d'une manière énergique par les avoyers et le Conseil de Fribourg qui envoyèrent pour cet effet deux ambassadeurs à Genève, le 20 février, l'évêque lui expédia, le 23 février 1518, de Pignerol, oîi il résidait alors, un sauf-conduit dans les règles que Berihelier, de retour dans les murs de Genève, présentait le 4 mars au Conseil épiscopal. Au moment où le procès de Berihelier s'ouvrit, le Conseil général venait de rendre, le 7 février, deux ordonnances qui attestent que les citoyens s'estimaient alors sérieusement menacés. Entr'autres résolutions, il arrêta : l^Que les syndics ne soient élus à la même charge que trois ans après l'expiration de leur syndical ; 2^ que les citoyens et bourgeois qui seront appelés pour venir en Conseil, soient obligés d'y venir à peine d'être privés de leur bourgeoisie, à moins qu'ils ne soient malades ou absents ou qu'ils n'ayent d'autre juste cause, laquelle ils seront obligés de venir dire sur-le-champ par eux ou par un autre ; 3° parce que personne ne peut servir deux maîtres, que tous ceux qui tiennent des offices ou qui sont gagés par

quelqu'un el qui onl prèlé serment de fidélité à un autre qu'à la communauté, ne soient faits, ni syndics, ni conseillers el que ce soit un édil irréfragable. Le même Conseil général qui rendit ces ordonnances éleva pour la première fois aux fonctions de syndic, Bezanson Hugues. 1

Sur la requête de Berthelier, présentée le 12 mars, les syndics assignèrent, le 13 mars, les officiers du vidomne è comparaître devant eux le 16 mars pour produire leurs griefs contre le requérant. En conséquence, le 16 mars, comparurent devant les syndics : d'un côté Berthelier avec deux avocats ; de l'autre, Aymon Conseil vidomne assisté du procureur Pierre Navis. Le 19, Pierre Navis produisit ses informations contre Berthelier, et le 23, Berthelier présenta ses réponses. Le 26 mars, Navis demanda que Berthelier, qui jusqu'alors avait joui de la liberté de ses mouvements, fut emprisonné. Berthelier allégua que celle prélenlion était directement contraire aux termes exprès du sauf-conduit que l'évêque lui avait délivré. Navis reproduisit à deux reprises sa demande que les syndics repoussèrent deux fois.

Parmi les charges assez nombreuses élevées contre Berthelier et qui avaient déjà presque toutes figuré dans le procès de Pécolat, se trouvait la participation au tumulte qui avait amené l'arreslalion du vidomne Conseil, six ans auparavant, sous l'épiscopat de Charles de Scyssel, parti-

* Bezanson Hugues eut pour collègues Claude Vandel, Jean- Louis Ramel et Pierre Montyon, ce dernier favorable aux prétentions de la maison de Savoie.

cipalion qui n'avait pas empêché Jean de Savoie de nommer Berlbelier châtelain de Peney. On lui faisait aussi un crime d'avoir fraudé l'octroi en introduisant de force dans la ville une certaine quantité de sel, dix ans auparavant, et de s'être employé à rentrer une récolte qui avait été mise sous séquestre. lA-publication pour la peau de la mule était représentée comme un attentat très-grave. L'imputation relative au projet de tuer l'évêque était formulée en ces termes : « Persévérant sa mauvaise intention de se venger de notre seigneur l'évesque, son prince, parce qu'il l'avoit chassé de son service et de l'office de châtelain de Peney, il conspira sa mort^ et pour y parvenir plus sûrement, il fil pratiquer secrètement l'assistance de Jean Pécolat, Jean Blanchet, Martin Carementrand et d'autres complices, leur disant de se tenir prêts à l'accompagner et à lui prêter main-forte, parce qu'il se proposoit d'aller un soir à l'évesché, masqué, faisant semblant de jouer aux dés avec l'évesque et de le frapper d'un coup de poignard dans la poitrine. » L'accusé opposa un démenti formel à cette dernière accusation qui n'était appuyée que sur les dépositions de Pécolat, rétractées par ce dernier, et celle de Carementrand, témoin acheté par ses adversaires ; sur tous les autres points il donna des explications qui atténuaient singulièrement la gravité des faits qu'on lui reprochait. Nombre de fois, il avait mis la main à l'épée et menacé ou frappé des personnes tenant de près ou de loin à l'évêque; l'accusation voyait toujours dans ces faits une infraction intentionnelle de l'ordre public et une offense envers le prince, tandis que Berlbelier prétendait avoir voulu vider une

querelle privée. Le fait est que les limites du droit de l'individu et de la compétence des autorités publiques n'étaient point aussi nettement tracées que de nos jours, et l'habitude qu'avaient les bourgeois de sortir armés en est une preuve suffisante.

Berthelier du reste se présentait en même temps comme accusé et comme accusateur, et à son tour produisit divers articles contre le vidomne. Après que de part et d'autre les griefs et les défenses eurent été exposés, le vidomne demanda « qu'en supplément de preuves » Berthelier fût mis à la torture. Mais les syndics ne soumettaient pas les prévenus à la question avec autant de désinvolture que les tribunaux relevant du duc ou de l'évéque; le vidomne fut débouté de sa demande.

Du moment qu'ils ne pouvaient infliger à Berthelier l'épreuve à laquelle avait succombé Pécolat, les fondés de pouvoir de l'évéque parurent désespérer du succès de leur entreprise et, le 19 mai, le vidomne et Navis demandèrent que la cause fût ajournée sous prétexte qu'il fallait entendre de nouveaux témoins de l'autre côté des monts. Berthelier el ses avocats s'opposèrent à l'ajournement et insistèrent pour la continuation immédiate de la procédure. Le 11 mai, les syndics statuèrent sur la demande du vidomne et assignèrent les parties au 8 juin ; puis sur une nouvelle requête du vidomne et en dépit des protestations de l'accusé, ils prolongèrent le délai jusqu'au 25 juin. Mais le 18 juin, l'évéque publiait de Pignerol un ordre formel d'avoir à surseoir au procès. « Nous commandons et ordonnons qu'au vu de la présente, vous suspendiez entièrement la cause et son examen, et n'y pro-

cédiez tMi aucune manière, jusqu'à ce que vous ayez reçu nos ordres ultérieurs, déclarant nul et vain tout ce que vous pourriez y faire désormais et ce nonobstant toute exception, excuses, lettres et autres choses au contraire. »

Mais quels motifs l'évêque pouvait-il avoir pour suspendre ses projets meurtriers? On ne larda pas à le savoir.

Au printemps de 1318, il se trouvait à Turin deux jeunes gens de Genève, décriés pour leurs mauvaises mœurs : Jean Blanchet et André Navis. Le premier, tondeur de drap de son métier, avait abandonné sa profession pour celle des armes et était venu à Turin chercher fortune; le second, fils du procureur du vidomne, avait passé les Alpes pour suivre une femme qu'il avait débauchée. Leur arrivée à Turin coïncide avec la libération de Pécolat. L'évêque, alors à Pignerol, jugea apparemment qu'on pourrait arracher à ces jeunes gens des déclarations propres à remplacer celles de Pécolat et fournir ainsi à ses officiers de nouvelles armes dont ceux-ci avaient grand besoin pour poursuivre le procès de Berthelier. On ne saurait du moins assigner d'autre motif à la requête par laquelle Jean de Savoie sollicita, le 26 avril, le duc son cousin de faire arrêter Navis et Blanchet. En conséquence de cette demande, un mandat d'arrêt fut décerné par le duc, le 28 avril. Il n'y avait pas à craindre que les réclamations importunes des syndics vinssent troubler un procès instruit en Piémont.

Il ne paraît point que Blanchet et Navis aient été arrêtés en même temps, car leur interrogatoire eut lieu sé-

parement, pour le premier à Turin, pour" le second à Pignerol. Blanchet qui commença à êlre interrogé le 3 mai, dans le château de Turin, se montra dès l'abord assez communicatif, et dès le second jour il déclara que Berthelier lui avait communiqué son projet de tuer l'évêque. Le 14 mai, l'accusé fut transféré à Pignerol, où l'interrogatoire continua. Comme ses dépositions ne paraissaient pas suffisamment concluantes, il fut attaché le 21 à la corde et élevé à la hauteur d'une coudée. Il demanda de suite à être lâché, et dès ce moment ses déclarations devinrent remarquablement explicites ; il donna par le menu tous les délails de la conjuration, et tandis qu'il avait dit quelques jours auparavant : «On n'avait point décidé qui donnerait le coup de poignard, » après un trait de corde, il se trouva beaucoup mieux renseigné et s'exprima ainsi : « Berthelier dit : Il faut faire une fin de ce monseigneur de Genève, y dussions-nous exposer nos vies. Quelqu'un ayant demandé : Comment feronsnous? il répondit: Nous irons déguisés à l'évêché, j'y porterai de l'argent, et un autre jouera, et tout en faisant semblant de jouer, je tuerai le dit révérend monseigneur l'évêque. ^

Navis fut arrêté plus tard, car ce fut seulement le 10 mai qu'il fut interrogé dans le château de Pignerol, par devant des commissaires ducaux auxquels l'évêque avait délégué ses pouvoirs. Navis fut beaucoup moins prompt aux aveux que son compagnon d'infortune et déclara simplement avoir entendu dire à diverses personnes que Berthelier avait formé le dessein de tuer l'évêque. Mais il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'un tel bruit fût par-

venus aux oreilles de Navis, puisque les dépositions de Pécolal l'avaient rendu public. Aussi les juges uiécontenls ordonnèrent-ils, le 2 juin^ que le prévenu fût mis à la torture. Navis fut élevé « à la hauteur d'une aune; » il demanda qu'on le descendît, et ce fui alors seulement qu'il dit que Berthelier lui avait fait part de son intention de tuer l'évéque.

11 importait au duc et à l'évêque que la procédure qu'ils venaient d'instruire fût revêtue d'une sorte d'approbation de la part des autorités genevoises. Les Registres mus montrent qu'une démarche fut tentée dans ce but. « 8 juin, touchant la cause de Berthelier, ordonné que MM. les syndics consulteront des avocats pour savoir s'ils sont obligés à aller delà les monts, ou à y envoyer pour examiner Blanchet et Navis à forme du droit. » — « Le 9 juin, en Grand Conseil, MM. les syndics rapportèrent qu'ils avoient consulté les docteurs en droit dont l'avis étoit qu'en droit ils n'étoient pas tenus de sortir du territoire, ni de commettre quelqu'un pour examiner ceux qui sont détenus à Pignerol. »

A la suite des aveux arrachés aux prévenus, un acte fut dressé contre eux pour crime de lèze-majesté. Ce document offre celte particularité curieuse que la souveraineté du duc sur Genève s'y trouve énoncée sans aucune hésitation : « Charles, duc de Savoie, comme vicaire perpétuel de l'empire et comte de Genève, y a un château avec souveraine domination, y exerçant et au dehors, contre les délinquants, par soi et par ses officiers, la jurisdiction de la souveraineté de temps immémorial, et il est tenu et réputé pour tel actuellement, pacifiquement et tranquil-

lemenl, sans aucune conlradiclion. » (Art. 3.) « Genève a vécu heureusement, depuis les siècles les plus reculés, sous la splendeur de la Croix Blanche. » (Art. 16.)

On comprend maintenant pourquoi les officiers de l'évêque avaient adressé, au mois de mai, une demande d'ajournement pour entendre les témoins de Vautre côté des monts. Mais, après avoir ainsi recueilli des informations qu'ils avaient pu se flatter un instant d'exploiter en vue de leur odieux dessein, il semble que l'évêque et le duc se soient convaincus par la réflexion que les syndics de Genève n'accorderaient pas la moindre valeur à une procédure contre des citoyens instruite à l'étranger. On ne voit point, en effet, qu'ils aient essayé de tirer parti des aveux de leurs prisonniers; l'évêque, bien loin de produire aucune nouvelle pièce, continua à enjoindre à ses officiers de suspendre les poursuites commencées par devant les syndics, et demanda que Berthelier fût jugé par des commissaires nommé par lui. Berthelier se hâta de protester contre cette nouvelle infraction des franchises, mais il ne rencontra pas dans le Conseil l'appui qu'il était en droit d'en attendre. « Le 28 septembre, Berthelier demanda à MM. les syndics des lettres testimoniales que le procès fait par les commissaires députés en sa cause, et tout ce qu'ils ont fait, est contre les libertés. On luy répondit qu'on n'en avoit pas le pouvoir, l'évêque ayant défendu de passer outre en cette affaire.^ »

Ce fut alors que le duc et févèque, voulant terroriser les citoyens en frappant un grand coup, ordonnèrent l'exécution de Navis et de Blanchet.

1 Reg. des Conseils.

S'ils s'en élaient tenus là ! Mais, le 3 octobre, on vint annoncer aux syndics que sur le malin on avait aperçu deux têtes avec deux bras attachées à un noyer près du pont d'Arve, en face de l'église de Notre-Dame-des-Grâces, avec cet écriteau : Ce sont ici les traîtres de Genêt e.

Bonivard nous retrace les impressions des citoyens lorsque ce spectacle révoltant se dressa devant leurs yeux :

« Vous pouvez bien penser, ô liseurs, que le premier qui vit le matin planté ce beau may sur les franchises de Genève, n'en fust pas peu estonné, et que le bruicl en courut tout incontinent par toute la ville. Et lors tout le monde de courir là, où considérez quelle horreur donnoit ung te! spectacle. Les estrangers auxquelz il n'attouchoit, en avoient abomination ; que debvoient doncques faire les paouvres citoiens? Quoy les paouvres parents et affîns? Quoy le père et la mère? »

La consternation populaire présente un sensiblecontraste avec le calme quelque peu voisin de l'indifférence dont fit preuve le Conseil. « Le dimanche 3 octobre, en Grand Conseil, les sindics exposèrent que ce matin là devant jour on avoit attaché deux tètes avec deux bras en un noyer devant l'église de Notre-Dame-des-Grâces, ne sachant par l'ordre de qui. Ordonné de le dire au vicaire. El en outre M. le vidomne leur avoit donné certaines créances de la part de M. le duc de Savoye, lesquelles il exposa disant que le dit duc mandoit que MM. les sindics ni autres n'ayentà empêcher ni troubler les commissaires députés en la cause de Berihelier de la part de l'évêque. On pria le dit vidomne d'aller vers le duc avec

Michel Nergaz pour le prier de déclarer si l'exécution a été faite par son ordre ou non et luy représenter que toutes ces choses, aussi bien que la commission en la cause de Berthelier, sont des innovations contre les franchises et libertés de la ville desquelles il a toujours eu la bonté de se dire protecteur. Et si cela n'a pas été fait par son ordre, qu'il luy plaise d'intercéder pour la ville envers M. l'évêque, afin que ce qui a esté fait contre les franchises soit réparé.^» Le 6 octobre, les deux envoyés rapportèrent des lettres du duc sur le contenu desquelles nous ne sommes pas instruits. Le 8 octobre, le Conseil résolut d'écrire à l'évêque « au sujet de l'énervation des franchises, tant par la commission contre Berthelier que par ce qui a esté attaché devant l'église de Notre-Dame-des- Grâces, et de luy envoyer la lettre en poste avec celle de Fribourg. » — Le 22 octobre, on lut en Grand Conseil la réponse de l'évêque qui n'était pas trop satisfaisante: « Au regard de l'exécution qui a été faite au delà du pont d'Arve, disait l'évêque, me faisant apparoir de vos franchises, me trouverez enclin à les observer, et me semble qu'il n'y a point de déshonneur pour ceux de la ville ; car les mauvais ne sont rien aux bons; ains est seulement pour donner crainte et exemple à ceux qui voudroient mal vivre. » Après avoir délibéré sur ce message, le Grand Conseil pria le vidomne « de vouloir aller avec Nergaz et Léamont (deux conseillers dévoués à l'évêque) encore une fois vers l'évêque et vers le duc de Savoye, pour les prier de vouloir permettre qu'on procède en la cause de Berthelier comme on a accoutumé dans les af-

* Reg. des Conseils.

— 135 — (1518) faires criminelles à forme des franchises, que si Monseigneur révèqne ne le veut pas permettre, mais veut qu'on procède par les commissaires, qu'ils obtiennent de luy des lettres par lesquelles il conste à l'avenir que cela ne nuira point à la ville. ^ » Les députés partirent le 27 octobre ^.

Est-ce de cette manière, est-ce en donnant à entendre qu'on est prêt au besoin à céder, qu'il faut défendre ses droits? Heureusement qu'il y avait alors à Genève des hommes qui n'étaient point disposés à faire au.-si bon marché des droits de la cité que ces timides conseillers.

Le meurtre juridique eonsommé sur la personne de deux citoyens obscurs ne pouvait avoir d'autre but que d'amener la population genevoise à se soumettre aveuglément aux vues du duc, en lui faisant toucher au doigt que la vie des citoyens était à la merci de ce prince. Mais les événements se chargèrent de déjouer cet odieux calcul ; car ce fut précisément l'indignation causée par le supplice de Navis et Blanchet qui,^ s'il faut en croire Bonivard, détermina le peuple genevois à souscrire aux projets d'alliance avec Fribourg, agités depuis quelques temps par Berthelier et quelques patriotes. Fribourg, en effet, n'avait soutenu jusqu'ici aucune relation politique avec Genève.

« Si eurent bien les Princes ce qu'ilz vouloient pour un tel acte, assavoir craincte du peuple, mais non ce pourquoy ilz la vouloient, qu'estoit subjection et astraincte. Voiant

* Reg. des Conseils.

2 Bonivard mentionne à tort cette députation comme antérieure à l'assassinat de Navis et de Blanchet.

comme on avoit traiclé Navis et Blanchet, chascun pensa que lelle cheville pendoit à son manteau. Pour-quoy l'on tascha y pourvoir plustot par remède de résistance que par celuy de consentement. Et commença le peuple à congnoistre le prouffit que provenoit d'avoir alliance au pais des Ligues, veu que l'on n'ousoit attoucher aux alliez d'iceulX;, non plus que au feu Sainct-Ânthoine. » — « Si ce que l'on avoit presché de traiter la bourgeoisie avec Fribourg parles chambres et cabinetz secretz, se commença à prescher par dessus les toitz, et ne désiroit la plus grand part de la ville aultre chose, mesmement les jeunes gens et du menu populaire, car les gros et les riches esloient (au moins une bonne partie) encore en craincte, i\ cause de leurs richesses, lesquelles ilz préféroient à leurs vies. »

Les démarches actives des Fribourgeois en faveur de leur combourgeois Berthelier offraient une occasion naturelle d'intéresser Fribourg à la situation de Genève et de stipuler les conditions d'une alliance dont les Genevois les plus éclairés avaient parfaitement compris les avantages. Les Fribourgeois supportaient en effet beaucoup plus impatiemment que les Genevois eux-mêmes les empêchements que mettait l'évêqueà une solutionrégulièredu procès de Berthelier. Déjà le 8 et le 22 octobre ils avaient envoyé des messages pressants pour réclamer que Berthelier fût jugé selon les franchises. Le 10 novembre, Frédéric Marti se présenta au nom du Conseil de Fribourg el demanda la convocation du Conseil des Cinquante. Le Conseil "s'assembla le 11. «Marti expose au dit Conseil que c'étoit la cinquième fois qu'il avoit été envoyé à Genève

de la part de MM. de Fribourg pour l'niïaire de Berthelier, lequel il prioit qu'on voulût maintenir selon les libertés de la ville, et qu'on prît garde que MM. de Fribourg, qui ont toujours désiré le bien et la défense de la ville, ne soyent pas obligés à changer d'avis. Qu'ils connaissent qu'en cette affaire, le duc de Savoye et l'évêque de Genève disent une chose et en font une autre, et toujours au désavantage du dit Berlhelier leur bourgeois et citoyen de Genève, et contre les dites libertés, lesquelles ils s'offrent de défendre. Ordonné de remercier le dit ambassadeur et de luy envoyer de la malvoisie et que MM. les sindics luy disent qu'on ne luy peut pas faire une réponse précise, qu'après le retour de ceux qu'on a envoyés à l'évêque et au duc ; qu'on espère qu'ils arriveront dans trois jours, et cependant qu'on luy témoigne qu'on est prêta rendre justice à Berthelier selon les franchises, dès que la défense faite par M. notre prince sera révoquée.^» — « Le 15 novembre, en Conseil des Cinquante, l'ambassadeur de Fribourg présenta Phil. Berlhelier, pria qu'on relût les lettres de ses maîtres adressées au Conseil, et demanda qu'on luy fît réponse si la ville vouloit tenir en seureté le dit Berthelier, et juger sa cause. Ordonné de récrire à MM. de Fribourg que nous qui sommes sujets et dépendons d'un prince ne pouvons donner aucun saufconduit à personne; mais dès que les défenses de M. l'évêque seront révoquées, nous sommes tout prests à rendre justice à Berthelier et à tout autre. »

Le langage ferme de Marti en faisant comprendre aux Genevois qu'ils ne seraient pas laissés sans protection,

* Reg. du Conseil.

devait les encourager à la résistance, et ce fut probablement à la suite de celte démarche que les citoyens qui suivaient la direction de Bezançon Hugues et de Bertlielier, se décidèrent à solliciter directement la combourgeoisie avec Fribourg et que le parti des Eidguenots s'organisa définitivemenl^ . Il est bien certain qu'une réaction contre la politique timide du Conseil se produisit à ce moment dans la population et on put s'en apercevoir au retour des députés délégués vers l'évêque.

Les députés, à savoir Aimé Conseil vidomne, Michel • Nergaz et Fr. de Leamont, revinrent le 29 novembre et déclarèrent au Conseil « qu'ils avoient ordre de ne découvrir leur charge qu'après qu'on auroit appelé avec le Conseil ordinaire 20 autres citoyens des plus éminents qui ayent tous à prêter serment en leur présence de ne point révéler ce qui leur sera dit. » On élut 15 citoyens qui prêtèrent serment ; après quoy les ambassadeurs demandèrent de la part de l'évêque : 1^ Qu'on arrêtât Berthelier: 2^ qu'on garanlît de toute insulte les commissaires chargés d'informer contre lui; 3° qu'on leur obéît; 4° qu'on élût deux députés pour aller en Suisse avec M. deSaleneuve (envoyé ducal). Le 2 décembre on assemble le Grand Conseil elles ambassadeurs déclarent qu'ils se sont engagés à ne pas faire connaître la réponse que le duc fait aux demandes de la cité, avant que les quatre conditions qu'ils ont communiquées au Conseil ordinaire soient remplies. « Ordonné que parce que la chose est de grande importance, et qu'il faut la communiquer à la

* Bonivard dit que la confrérie de St-Georges reconstituée dans cette conjoncture devint le point de ralliement des Eidguenots.

communauté, on assemblera le Conseil général dimanche prochain. »

«Le dimanche 5 décembre, en Conseil général assemblé à son de trompe en la salle de Ri\e qui fut toula pleine de peuple, Michel Nergaz répéta ce qu'il avoil proposé au Conseil précédent ; surquoy on conclut qu'on n& recevroit point les quatre conditions, et qu'on n'obéiroit à aucune d'elles, puisqu'elles sont contre les libertés. » S'il faut en croire Bonivard, l'indignation du peupla éclata en clameurs menuçanles contre les tristes ambassadeurs: «'Au Rhosne, criait-on, au Rhosne les traîtres, estes vous restés si longtemps au delà des monts pour nous apporter dépareilles de'pêches?» Le mêmejour, le Conseil général prit l'arrêté suivant qui témoignait d'une défiance évidente vis-à-vis des magistrats: « Le Conseil général ordonne que le Conseil ordinaire, ni celui des Cinquante ne pourront dorénavant traiter ni conclure des choses qui regardent les franchises et libertés sans Tapprobation du Conseil général, et que tout ce que l'on fera autrement soit nul. »

A la suite de ce vote, les négociations avec Fribourg paraissent s'être poursuivies activement. Le 7 décembre, Etienne De la Mar est envoyé à Fribourg avec une lettre. Le 21 décembre il revient et le Conseil général, assemblé le lendemain, écoute son rapport et prend connaissance des lettres de MM. de Fribourg.

Avec ces dispositions de la population et des Fribourgeois, le procès de Berthelier ne pouvait plus traîner bien longtemps. Le i l janvier, un messager de Fribourg vint déclarer en Conseil « qu'il a ordre de ne point sortir de

Genève jusqu'à ce que MM. les syndics eussent terminé la cause de Berthelier. Auquel les syndics répondirent qu'il ne lenoil pas à eux qu'elle ne fût terminée, mais qu'ils attendent d'heure en heure la permission de l'évêque sans laquelle ils ne peuvent rien faire. » Le 21 janvier 1519, Berihelier se présente devant les syndics et réclame une décision. Les syndics assignent aussitôt Navis, lequel allègue l'ordre de l'évêque qui lui a interdit de porter la parole dans cette affaire. Le vidomne et Navis furent de nouveau mandés pour le 24, et comme ils ne comparurent point, les syndics rendirent le même jour une sentence d'absolution dont voici le principal considérant : «Et pour ce que ne nous appert aucune judiciale présomplion, légitime probalion, ni occasion pourquoi l'on ail dû enquérir, ni j^rocéder contre toi, ni autres nommés en ton procès, pour crime de lèze-majesté à rencontre de ton prince et le noire ; même pour ce que les inculpations faites contre toipar iceux produits en ton dit procès, ont été faites non précédant aucuns indices apparoissans, ni vraisemblables , ains être faites par confessions violentes et contraintes, et non de Icurplenière volonté, lesquelles confessions et inculpations ainsi faites, sont réprouvées de tous droits divin et humain. » Cela dit, les syndics concluaient ainsi: «Ayant Dieu et ses saintes écritures devant nos yeux, faisant le signe de la croix, disant : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen. Par cette notre sentence définitive, laquelle donnons ci en écrit, prononçons, déclarons et sentencions toi, Philibert, du dessus nommé crime de lèze-majesté et conspiration commise à l'encontre

— 141 — ;1519) de notre dil prince et le lien, non être aucunement maculé ni coupable; et pour ce, les inquisitions et procès, inculpations et toutes autres choses exposées, dites et proposées et alléguées contre toi, avoir été et être iniques et de fait présomptives; pourquoi d'icelles dois être absous et libéré, ainsi comme toi absolvons et libérons par ces présentes, sans en jamais devoir être plus molesté et inquiété. »

Premier traité de combourgeoisie.

Ainsi fut rompue la trame perfidement ourdie au moyen de laquelle les deux adversaires de Genève s'étaient efforcés d'étouffer sa liberté dans le sang de ses plus vaillants défenseurs. Berthelier, contre lequel était dirigé tout l'acharnement de l'évêque, en vue duquel des Genevois peu marquants avaient été cruellement torturés, Berthelier n'avait pas été un seul jour privé de sa liberté. Mais s'il ne fut pas alors arraché à ses juges naturels, s'il put braver ses persécuteurs, nous le dûmes en grande partie aux Fribourgeois, qui avant d'avoir contracté envers nous aucun engagement, étendaient déjà sur nous une main protectrice. ^ L'acquittement de Berthelier, comme celui

i M. Berctitold, dans le mémoire cité plus haut, a transcrit six messages, adressés par le Conseil de Friboiirg soit aux syndics, soit à l'évêque, en faveur de Berthelier, du 10 mai au 17 décembre 1518.

de Hampden en Angleterre, décida en faveur de la liberté une première escarmouche. ^

L'absolution de Berlhelier fut le prélude de la combourgeoisie avec Fribourg.- Les ouvertures que Bezanson Hugues et Etienne de la Mar avaient été chargés de faire de vive voix avaient été agréées. Du reste, le témoignage le plus décisif du mouvement qui entraînait alors les uns vers les autres les libres citoyens de Fribourg et de Genève, c'est sans contredit que le 7 janvier 1519, soixante et quatorze Genevois étaient reçus bourgeois de Fribourg.

L'absolution de Berthelier survenue dans ces circonstances ne pouvait manquer d'être un puissant encouragement pour les Eidguenots et d'accélérer la conclusion des tractations entamées.

Bezanson Hugues, qui avait surtout à cœur le succès de la combourgeoisie, fit preuve d'une adresse consommée pour en amener la conclusion sans soulever de conflit. Leduc, forcément amadoué par l'absolution. de Berlhelier qu'il n'avait pu empêcher, avait envoyé deux ambassadeurs, le président de Lande et le baron de Baleyson, qui,

* On peut trouver tous les documents relatifs aux procédures de 1517 et 1518, dans le second volume des Matériaux de J.-A. Galiffe.

2 Galiffe fils prétend que le traité de combourgeoisie avait été une première fois soumis au Conseil général à la suite du rapport présenté le 22 décembre par B. Hugues et Du la Mar et repoussé. Bien que ce rejet ne ressorte pas formellement du texte des Registres, il nous paraît probable. Du reste, tout ce qui concerne les démarches antérieures à l'événement du 6 février ne nous semble pas complètement éclairci.

admis devant le Conseil général le 30 janvier, assurèrent les citoyens de la bonne volonté que leur maître, le duc, portail à la cité et de la résolution où il était de faire respecter les franchises ; le duc, ajoutèrent-ils, avait appris avec peine que quelques-uns dans la ville cherchaient à soulever l'opinion contre lui. Co fut cette dernière communication que Bezanson Hugues sut exploiter très-hahilement. Le 6 février, le Conseil général fut rassemblé pour l'élection des syndics. Bezanson [alors syndic) rappela que les ambassadeurs du duc avaient accusé quelques citoyens d'avoir machiné contre les intérêts du duc; il présume que c'est lui qu'on a voulu désigner parce qu'il s'est rendu dernièrement à Fribourg pour accompagner quelques citoyens qui désiraient se faire recevoir bourgeoisde cette ville. Or, aux environs de Noël, i'hôpitalier de Fribourg (Marti) lui a donné à entendre que le Conseil de Fribourg admettrait volontiers à la bourgeoisie non-seulement certains particuliers, mais la communauté entière, si celle-ci en exprimait le désir, et l'avoyer et le Conseil lui ont remis une lettre dans ce sens; comme en se rendant à Fribourg il n'avait aucun mandat de la pari du Conseil, il avait refusé de se charger de remettre celte lettre ; mais puisque l'ambassadeur de Savoie avait formulé des plaintes qui pouvaient s'adresser à lui, il avait cru devoir donner cette explication. Aussitôt, ainsi que Bezanson l'avait prévu, l'assemblée demanda lecture de la lettre de MM. de Fribourg ; elle contenait « que quand il plairoit à toute la communauté de Genève d'avoir amitié et bourgeoisie avec ceux de Fribourg, eux pareillement l'agréeroient, sans préjudicier à l'autorité de M. l'évêque

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