‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 10 sur 18 · CONSULTER POUR LES DEUX CHAPITRES PRÉCÉDENTS · texte numérisé non relu

CONSULTER POUR LES DEUX CHAPITRES PRÉCÉDENTS

Henri Martin. Histoire de France^ depuis la Révolution jusqu'à nos jows ; tome II, chapitre IX, pages 302 à 315.

Louis Blanc. Révolution. Tome XII, pages 31 et suivantes. — Même tome, pages 256 à 284.

Michelet. — Histoire du XIX'' siècle. — 1" volume, 2" partie. Chapitre YIII, pages 205 à 212.

J'ai tracé les grands traits de la Terreur rouge et ceux de la Terreur blanche qui Fa immédiatement suivie. Ce sont deux époques funestes dans notre histoire ; mais n'oublions pas que si la première porte l'empreinte de la « nécessité », la seconde n'est que le résultat de la « vengeance ».

Et pourtant jusqu'ici on n'a parlé que de la première; on en a exagéré les violences, pour inspirer aux jeunes générations la haine de la République. Pour être juste, il faudrait mettre le poignard des uns à côté de la guillotine des autres : si l'on maudit les guillotineurs, pourquoi ne pas flétrir les assassins? Eh bien, non! Tout le monde connaît les détails de la Terreur rouge : la Terreur blanche est ignorée.

Il est utile de les comparer l'une à l'autre, car de cette comparaison résulte l'évidence que les royalistes ont mérité tous les reproches qu'ils adressent aux révolutionnaires : les mots de bourreaux, de barbares, de cannibales peuvent leur être justement appliqués.

On fait un crime à la Révolution d'avoir frappé des femmes. C'est malheureusement vrai.

Mais n'y avait- il pas des femmes parmi les prisonniers massacrés à Lyon par les compagnons

de Jésus et du Soleil? A Aix, n'y avait-il pas des femmes, et Tune d'elles ne fut-elle pas coupée en morceaux par les égorgeurs? Ne vit-on pas souvent l'outrage servir de prélude à l'assassinat commis sur des femmes républicaines ?

On reproche avec raison à la Terreur rouge les excès du Tribunal révolutionnaire et les procédés mis en usage par des Hermann, des Fouquier- Tinville, etc.

Mais que dire alors des assassins royalistes, de ces compagnons de Jésus et du Soleil, de ces chevaliers du poignard qui, sans formes, sans jugement, sans délai, tuaient quiconque, à tort ou à raison, passait pour républicain ? De ces bandits qui dressaient, selon leurs haines ou leurs convoitises, des listes de proscriptions, et se faisaient eux-mêmes les bourreaux de ceux qu'ils avaient proscrits ?

Jamais la Révolution n'eut un pareil mépris de la justice. Les Septembriseurs mêmes ne se crurent pas dispensés de mettre une sorte de légalité dans le meurtre. Personne n'ignore que le fameux huissier Maillard établit à l'Abbaye un tribunal populaire ; que lorsque ce tribunal avait prononcé l'acquittement d'un prisonnier, la foule respectait la vie de l'acquitté. Les sanglants registres de l'Abbaye en témoignent encore : leurs marges portent la signature ferme et nette de Maillard au bas de cette mention trop souvent répétée : « Tué par

le jugement du peuple, » ou de cette autre : « Absous par le peuple. » C'est ainsi que Maillard put sauver quarante-trois personnes du massacre ; et il ne faut pas oublier, en parlant de ce violent fanatique, les nobles paroles par lesquelles il fit acquitter M. de Sombreuil : « Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard. »

Quant au Tribunal révolutionnaire, qui fut voté le 9 mars 1793, et supprimé le 12 prairial, 31 mai, 1795, il prononça environ 2,800 condamnations à mort, dont beaucoup sont à jamais déplorables; il acquitta aussi environ 900 accusés. Que les formes de ce tribunal aient été trop souvent scandaleuses, sans doute ; mais enfin il y avait jugement et non pas égorgement sommaire comme dans les massacres de la réaction.

Oui, Dumas, Yillatte et d'autres nous apparaissent comme des bourreaux dans leurs fonctions de juges ; mais les terroristes blancs ne jugent môme pas, eux, ils frappent, ils tuent, ils égorgent sans prononcer de sentences, et ils dépouillent les cadavres. Tantôt ils se masquent pour accomplir leur infernale besogne ; tantôt ils font de l'assassinat un spectacle joué au grand soleil devant une foule hurlant de joie ; d'autres fois, las de massacres, ces égorgeurs aux belles manières se reposent en se donnant le plaisir d'enfumer ou de brûler leurs victimes, et ces vie-

times sont autrement nombreuses que celles du Tribunal révolutionnaire.

On reproche encore avec justice à la Révolution des actes de barbarie commis sans besoin par quelques scélérats en délire. Des têtes san- ^glantes furent à plusieurs reprises promenées au bout des piques dans les rues de Paris, et c'était là un horrible tableau dont la vision nous attriste encore aujourd'hui.

Mais ce reproche de cruauté, ont-ils le droit de l'adresser aux républicains, les royalistes qui, à Tarascon, précipitèrent leurs victimes du haut d'une tour sur les rochers aigus des bords du Rhône, et reçurent les applaudissements des spectateurs conviés par eux à cette épouvantable fête de cannibales !

Ah ! l'on ne connaîtra jamais tous les actes de férocité commis en ces jours sombres par les contre-révolutionnaires. Parmi des milliers en voici seulement quelques-uns.

A Montbrison, ces bandits aux belles manières, ces poignardeurs de bon ton, aux vêtements fins et aux mains blanches, exposent des femmes toutes nues au pied de la Liberté, et les fouettent avec des nerfs de bœuf.

Ils fouettent aussi une enfant, une fille de quinze ans, pour s'être jetée en pleurant sur le cadavre de son père égorgé par les Compagnons du Soleil.

A risle (Vaucluse), pendant que ces forcenés traînent le gendarme Prade vers Fautel de la Patrie, pour l'égorger, la femme de la victime accourt et supplie les bourreaux de son mari : on lui répond par un coup de sabre qui lui coupe un bras.

Les prêtres assermentés excitent aussi la fureur de ces assassins royalistes, qui se posent en vengeurs de la religion catholique.

« Ils jettent dans la Durance le curé de Barbentane, pieds et poings liés, pour avoir juré fidélité à la Constitution.

» Pour le même motif, ils tranchent en deux, d'un coup de sabre, la tête d'un prêtre de Montbrison. »

Avec l'adoucissement que le temps a heureusement apporté dans nos mœurs, il nous est impossible de nous imaginer à quel degré de rage et d'acharnement en étaient arrivés les terroristes blancs. Le supplice infligé par eux à Breyssand, administrateur du district de Sisteron, peut en donner une idée.

Quelques bandits embusqués au bord d'une route où devait passer Breyssand, l'attaquent dès qu'il paraît, le renversent de cheval, le hachent à coups de sabre et le laissent pour mort... Au bruit de ce crime, des personnes charitables viennent pour donner la sépulture à la victime, et s'aperçoivent qu'elle respire encore. On la transporte à

l'hôpital de Sisteron, où des soins empressés la rappellent à la vie.

En apprenant que Fadministrateur va échapper à la mort, les assassins frémissent de colère et jurent de compléter leur forfait. « Ils attendent la nuit. N'ayant pu se faire ouvrir les portes de l'hospice, ils s'introduisent par les fenêtres... Quatre de ces bourreaux s'emparent de Breyssand ; après avoir arraché l'appareil mis sur les nombreuses blessures de cet infortuné, ils l'enveloppent dans son drap, le brisent contre les murs et le plancher par cent coups réitérés, et le précipitent ensuite par une des fenêtres. Puis ils traînent le martyr, qui poussait encore de longs gémissements, jusque sur le gravier de la Durance, et là ils coupent son corps en pièces. Huit jours après, ses membres épars avaient servi de pâture aux chiens et aux corbeaux. »

Yoilà de quelle barbarie étaient capables ces hommes qui, sous prétexte de venger les excès de la Terreur rouge, faisaient peser sur une grande partie de la France une Terreur blanche bien plus impitoyable. C'était une véritable Saint- Barthélémy de républicains, et l'on ne connaîtra jamais le nombre des victimes ; mais il est permis de croire que le poignard royaliste fit couler plus de sang que la guillotine révolutionnaire, seulement on en a moins parlé.

« Les massacres, les poignards et les fleuves, a

dit un historien, ont dévoré trente mille pères de famille, dans la seule Provence, pendant la réaction. »

Et, il faut le dire encore, les réactionnaires, dans leur rage, commirent des abominations inouïes avant le triomphe des thermidoriens.

Dans certaines prisons de la Terreur blanche, les détenus républicains souffraient le supplice de la faim. « Mangez-moi, disait l'un d'eux à ses compagnons de captivité ; frères, mangez-moi. Je désire que mes membres servent pendant quelques jours à vous faire vivre. Mon âme dans vos âmes jouira de la liberté. »

— Dans la commune de Moingt, un octogénaire eut la tête pilée avec des cailloux.

— A Saint-Etienne un républicain fut mis en croix.

— Un autre républicain, nommé Brasseur, fut enterré vivant.

— Bans la commune de Feurs, un aubergiste ayant été haché en morceaux, on donna sa cervelle à dévoiler à des porcs ^ et son sang à boire à des chiens !...

Assez d'horreurs, assez d'abominations, j'en ai le cœur navré : c'est avec dégoût que je les retrace. Il me serait infiniment plus doux d^avoir à raconter des actes d'héroïsme, de dévouement, de bonté, qui grandissent l'homme en l'élevant

au-dessus de la Terre. Quand F Humanité s'avilit^ je nie sens avilir avec elle. Que les crimes soient commis par un parti ou par un autre, j'en souffre : ils témoignent de la dégradation de notre race, ils me rabaissent vers la bestialité, ils me font douter du progrès moral.

Il vaudrait mieux sans doute que toutes les atrocités du passé fussent ensevelies dans l'oubli et que toutes les voix s'unissent pour ne parler que de paix et de concorde. Mais puisque la Révolution est sans cesse calomniée par ses adversaires, j'ai cru, moi son admirateur, devoir la défendre selon mes faibles forces, et j'oppose la Terreur blanche à la Terreur rouge. Le récit des crimes commis par la réaction, pendant l'époque thermidorienne, se trouve dans nos grands historiens, particulièrement dans Louis Blanc ; mais qui donc a le temps de lire l'Histoire de France en quinze ou vingt gros volumes ? On ne lit guère que des résumés succincts : c'est pourquoi j'ai écrit ce livre.

Il faut parler aux enfants de la Terreur blanche comme de l'autre, et leur en signaler les différences, par esprit d'impartialité. Ils sauront ainsi comment répondre aux accusateurs, aux détracteurs de ces terribles et grandioses années 1793- 1794. Les excès de la Révolution sont assez connus : il est juste de faire connaître des excès tout autant déplorables et bien moins justifiés.

Tel est le sentiment qui me guide : je crois faire œuvre de justice et non de haine.

CONSULTER POUR CE CHAPITRE l

MiCHELET. Révolution, tome V, pages 45 et suivantes. Louis Blanc Révolution^ tome XII, pages 129, 170, 171, 172, etc.

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