‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 9 sur 18 · chapitre IX. Pages 216 à · texte numérisé non relu

chapitre IX. Pages 216 à

20, 21, 22 Mai 1795.

En même temps que, dans le Midi, la réaction tuait les révolutionnaires par le poignard, à Paris elle tuait la Révolution par la famine.

Je m'arrête ici sur cette douloureuse pensée, que les ennemis de la République se croient dispensés, pour la combattre, de toute justice, de toute loyauté. Le parjure et la trahison, la ruse ou la force, le canon ou le poignard, tout leur est bon pour la faire périr ; quand elle s'avance confiante et loyale, sa main ouverte à tous, mille embûches, mille guet-apens sont creusés sous ses pas. Comme elle est le défenseur du droit des pauvres, les riches sont généralement ses adversaires, et ils emploient contre elle un moyen qui leur a toujours réussi : la déconsidérer, la rendre odieuse aux yeux des pauvres.

En 1795, comme en 1848, comme aujourd'hui encore, ils se sont servis des mêmes armes, ces hommes à qui l'or corrupteur donne une fatale puissance : refuser de l'ouvrage aux travailleurs, susciter des troubles dans le pays, accaparer les subsistances, provoquer la disette, irriter le peuple et le pousser à des violences qui amènent de sanglantes représailles, oii meurt la Liberté. Oui,

c'est sur la misère et sur le mécontentement populaire que comptent les Césars d'aventure, pour établir leur sinistre pouvoir.

Les royalistes de 1795 savaient que la Révolution avait pu réaliser ses merveilles grâce à la création des assignats ; aussi ne manquèrent-ils pas de chercher à les déprécier, à les avilir. Que fallait-il pour cela? Les multiplier à l'excès pour leur enlever toute valeur et par conséquent tout crédit. Robespierre tenait les faussaires en crainte ; mais après le 9 thermidor, les assignats contrefaits encombrèrent la France. Au 3 novembre 1794, la quantité d'assignats en circulation était de six milliards quatre cents millions; et le 13 juillet 1795, moins de neuf mois après, elle était de douze milliards. Notez que cette œuvre de faussaire était parfaitement faite : les assignats contre- révolutionnaires, gravés en Hollande, étaient indiscernables, selon l'expression de Michelet, et « Cambon lui-même les eût acceptés ».

Assignats et Maximum, c^étaient là deux colonnes de la Révolution qui se soutenaient l'une par l'autre ; les réactionnaires ne l'ignoraient pas, et tous leurs efforts tendaient à les renverser.

Or, qu'appelait-on « loi du maximum » ?

C'était une loi par laquelle les objets de pre-

mière nécessité, notamment le blé, ne pouvaient être vendus au-dessus d'un prix déterminé.

Pourquoi cette loi ? Pour protéger le pauvre contre le riche, c'est-à-dire les républicains contre les réactionnaires qui accaparaient le blé, provoquaient la disette, cherchant ainsi à exaspérer le peuple contre le gouvernement.

La liberté du commerce des grains n'était que la continuation du Pacte de famine contre le peuple. C'est pourquoi le maximum fut voté le

3 mai 1793. Loi de salut public, elle aida la Convention à traverser victorieusement une effroyable crise ; loi indispensable, elle fut appliquée avec rigueur jusqu'à la fin de Robespierre. Et comme les auteurs du maximum étaient guidés surtout par des idées de justice, cette loi fut modifiée plusieurs fois dans le sens de l'équité, autant que les circonstances pouvaient le permettre. Ainsi le

4 septembre 1793, la grande Convention décréta que : « A dater de ce jour, le quintal de blé de froment ne pourra excéder, jusqu'au 1" octobre 1794, dans toute l'étendue de la République, la somme de 14 livres. »

Les thermidoriens, poussés par leurs alliés de la Droite, attaquèrent le maximum avec violence. Cambon le défendit et aussi Robert Lindet, « h cause des manœuvres de l'agiotage , des spéculations de l'avarice, des fraudes de la malveillance et des combinaisons perfides de l'aristocratie ».

La lutte s'étant envenimée, Tallien menaça Cambon, et celui-ci, fort de sa probité, de son honnêteté, lança cette apostrophe foudroyante à son impur et vénal adversaire :

(( Viens m'accuser, Tallien. Je n'ai rien manié, je n'ai fait que surveiller. Nous verrons si dans tes opérations particulières, tu as porté le même désintéressement ; nous verrons si au mois de septembre, lorsque tu étais à la (commune, tu n'as pas donné ta griffe pour faire payer une somme d'un million cinq cent mille livres dont la destination te fera rougir. C'est moi qui t'accuse, monstre sanguinaire ; je t'accuse d'avoir trempé dans les massacres commis dans les cachots de Paris. Je t'accuse d'être venu dire ici que le brigandage était nécessaire : cette motion est écrite... Tu as administré Bordeaux et tu n'as pas rendu compte... » (8 novembre 1794.)

Cette explosion de saine colère, sous laquelle Tallien demeura comme terrassé, montre une fois de plus la bassesse d'âme, la scélératesse du principal ennemi de Robespierre en Thermidor.

Mais , malgré les efforts de quelques montagnards, le maximum était d'origine trop révolutionnaire pour résister à la haine de la nouvelle majorité : il fut abrogé le 3 nivôse, 23 décembre 1794, et cette abrogation porta le dernier coup aux assignats, dont la valeur devint à peu près nulle ; une course en fiacre coûta jusqu'à 600 livres.

Plus de maximum, cela voulait dire plus d'entraves pour les spéculateurs, les accapareurs, les affameurs. Le résultat de leur infâme trafic ne se fit pas attendre : la disette sévit avec intensité, ce qui exaspéra d'autant plus les pauvres gens que la récolte de 1794 avait été très abondante. La famine avec beaucoup de blé, c'était là une mystification lugubre que le peuple ne pouvait pas comprendre. Le 7 germinal, 27 mars, une foule de femmes vinrent à la Convention demander du pain : le président imputa la misère publique à ce scélérat de Robespierre et recommanda le calme aux affamés.

Dans cette séance, Boissy d'Anglas expliqua très bien, à son point de vue, les causes de la disette, mais cela n^était pas suffisant pour le peuple, qui surnomma cet orateur « Boissy-Famine ». Les contre-révolutionnaires n'en continuèrent pas moins leurs criminelles manœuvres, qui consistaient « à empêcher par tous les moyens possibles les arrivages de blé d'entrer à Paris ». Il y eut pillage, trouble, émeute à Amiens, à Montdidier, à Yillers-Cotterets, à Evreux, à Yernon, partout, dans les environs de la capitale. La situation de Paris devint affreuse ; le pain y était si rare que la distribution ne fut que de deux onces par personne, le 18 mai, et moindre encore le lendemain ; la catastrophe préparée par les réactionnaires s'annonçait imminente et inévitable.

Le 20 mai, 1" prairial, dès le matin, le tocsin sonne dans les faubourgs, le peuple amaigri par toutes sortes de privations, se groupe dans les rues, un Comité de direction s'organise à l'Hôtel-de-Ville, et bientôt les murs se couvrent d'un manifeste annonçant une « insurrection du peuple pour obtenir du pain ».

Dans ce manifeste sont exposés les griefs de la foule misérable : il y est dit qu'on fait mourir inhumainement le peuple de faim ; il y est déclaré, parmi les considérants, « que V insurrection est pour tout un peuple et pour chaque portion dun peuple opprimé y le plus sacré des droits, le plus indispensable des devoirs , un besoin de première nécessité ».

L'article 1" porte que « sans plus tarder les citoyens et les citoyennes de Paris se porteront en masse à la Convention nationale ».

Et avant toute autre chose, ce que l'on demandera à la Convention c'est : 1° Bu pain.

Il est donc bien évident que la misère et la famine seules ont poussé à la révolte ce peuple désespéré, que l'historien Thiers appellera plus tard, dans son histoire bourgeoise : « Des hommes ivres, des femmes ivres ^ la plus vile populace » (page 238).

La Convention a fait battre le rappel, mais la

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garde nationale n'est pias encore arrivée à son secours, lorsque vers midi et demi, la foule enfonce ses portes, et fait retentir la salle de ce cri lamentable : « Du pain ! du pain ! du pain ! »

Quelques bataillons de gardes nationaux surviennent et veulent dégager la Convention ; c'est alors un tumulte indescriptible ; une mêlée s'engage ou plutôt des poussées violentes auxquelles prennent part un grand nombre de députés, tandis que ce cri redouble d'intensité : « Du pain ! du pain ! du pain ! »

Le nombre des insurgés grossit toujours ; un nouveau flot pénètre dans la salle. Ceux-ci, plus exaspérés que les premiers, vocifèrent, menacent le président de la Convention Boissy d'Anglas. Le député Féraud veut le défendre et reçoit un coup de pistolet. Le peuple, trompé par le nom de Féraud qu'il confond avec l'exécré Fréron, décapite la victime (la seule d'ailleurs de cette funeste journée), et promène sa tête au bout d'une pique. Et par intervalle, ce cri s'élève, poussé surtout par des femmes : « Du pain ! du pain l du pain ! »

Vers neuf heures du soir, le président à bout d'efforts, se retire, la Convention est à la merci de ses envahisseurs. A ce moment les quelques montagnards que la représentation nationale compte encore, comme Romme, Bourbotte, Duquesnoy, Goujon, etc., se mettent à la tête du mouvemeril insurrectionnel et cherchent à organiser cet épou-

vantable tumulte en faisant voter plusieurs motions d'ordre, entre autres le remplacement immédiat du Comité de sûreté générale par une Commission extraordinaire.

Mais ces décrets, rendus à la hâte, ne peuvent même pas recevoir un commencement d'exécution. A minuit Boissy d'Anglas a repris le fauteuil ; des forces considérables sont venues au secours de la Convention, tandis que la plupart des insurgés se sont déjà retirés. La garde nationale occupe la salle sans résistance et la majorité réactionnaire et thermidorienne est triomphalement réinstallée.

Alors malheur aux Montagnards ! Les membres de la Droite, qui tout à l'heure s'étaient joints à eux par peur, les accusent maintenant qu'ils se sentent forts. Tallien , Bourdon , André Dumont se montrent plus acharnés encore que leurs alliés royalistes, contre les révolutionnaires. On arrête Bourbotte, Duquesnoy, Goujon, Romme, Duroy, Soubrany, Ruhl, Prieur de la Marne, c'est-à-dire ceux-là précisément qui ont voulu faire rendre justice au peuple affamé.

Les ennemis de la Révolution doivent être satisfaits.

Quand les faubourgs apprirent , le lendemain 2 prairial , que les députés montagnards

étaient arrêtés, ils se levèrent de nouveau et marchèrent avec du canon, contre les Tuileries oii siégeait la Convention. Refoulant les gardes nationaux qui leur étaient opposés, ils poussèrent jusqu'au Carrousel et pointèrent leurs pièces sur la salle des séances. Il était alors environ cinq heures du soir. Les vainqueurs de la nuit précédente se croyaient perdus,, d'autant plus que la gendarmerie et les canonniers des sections chargées de protéger les Tuileries s'étaient joints aux faubourgs. En ce moment Legendre disait à ses collègues consternés : « La nature nous a tous condamnés à mort. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe !»

Mais le peuple ne voulait pas la guerre civile : ce qu'il demandait « c'était du pain et la Constitution de 4793 ». Du pain ! ce cri d'angoisse d'une population affamée par de criminelles manœuvres, s'élève à chaque instant pendant ces tristes journées de prairial.

Le peuple consentit donc à entrer en pourparlers avec la Convention, qui lui députa six commissaires. Et comme il était fort, ce peuple armé, qu'il avait du canon, qu'il pouvait exiger au lieu de prier, on fut pour lui d'une courtoisie extrême et d'une déférence inaccoutumée. Six de ses délégués apportèrent ses vœux à l'Assemblée, savoir : « Du pain, la Constitution de 1793, l'élargissement des patriotes. »

Le pi^ésident Vernier fut très doucereux, très conciliant avec les insurgés. Pour mieux les abuser, il leur fit espérer une prochaine abondance de vivres, point capital pour des gens mourant de faim ; il embrassa même les délégués de Tinsurrection, et les renvoya contents... et dupés indignement ; car ils ne remportèrent que de vagues paroles et de fallacieuses promesses.

C'est ainsi que les thermidoriens et leurs alliés se sauvèrent encore une fois ; le peuple confiant et crédule regagna les faubourgs , sans avoir obtenu seulement la liberté de ces députés patriotes qui s'étaient compromis pour le servir.

Au lieu de songer à donner du pain aux pauvres gens, la majorité thermidorienne, revenue de ses terreurs, ne pensa qu'à se venger de l'humiliation reçue. Elle fit venir des troupes de ligne, et quand elle se sentit bien entourée de sabres et de canons, il ne fut plus question pour elle que de satisiaire ses rancunes mortelles. Le 3 au soir, elle fit attaquer par des muscadins le faubourg Saint-Antoine qui avait donné asile à un insurgé condamné à mort. Cette attaque ne réussit pas, mais le lendemain, 4 prairial, elle obtint la soumission du faubourg par une menace de bombardement.

Ce môme jour fut instituée une Commission

militaire pour juger les auteurs et les complices de la conspiration de la révolte. C'est de ce nom que les réactionnaires appelèrent l'insurrection de la faim. Quelques jours après, ils déclarèrent justiciables de la Commission militaire les représentants arrêtés dans la nuit du 1" prairial.

Juin 1795.

Les ennemis de la Révolution avaient atteint leur but : pousser le peuple à l'émeute par la misère, et prendre prétexte de cette émeute pour frapper les révolutionnaires. ,

Après les journées de Prairial, la réaction se livra à un débordement inouï de fureur. Paris étant désarmé, la Commission militaire put pourvoir largement la guillotine, sans craindre de soulèvements populaires. Aussi la besogne funèbre fut-elle vivement poussée. C'était le moment oia la Terreur blanche s'épanouissait dans toute son horreur; où les royalistes du Midi faisaient leur Saint-Barthélémy de patriotes ; oii l'on rencontrait à chaque coin de rue le cadavre d'un républicain poignardé.

L'esprit de vengeance et de haine souffla sur la droite dç la Convention. Elle résolut d'anéantir

tout ce qui restait du parti vraiment révolutionnaire, môme les plus purs, les plus intègres, les plus grands. Et ceux qui s^acharnaient à cette réaction sanglante , c'étaient les pires alliés de Tallien : un Larivière, un Clauzel, un Rovère, et ce Bourdon de l'Oise « qu'un regard de Robespierre avait naguère pénétré jusqu'aux moelles, et rendu malade pour un mois ».

La fureur de ces hommes alla si loin qu'ils ne respectèrent pas plus les illustres services que les éclatantes renommées.

Robert Lindet, qui avait sauvé plusieurs départements de la Terreur ; qui avait assuré la subsistance des quatorze armées de la République, n'en fut pas moins décrété d'arrestation.

Proscrit aussi ce Jean-Bon-Saint-André, qui avait non seulement recréé la marine, mais encore lui avait donné l'exemple des vertus civiques, du courage, du dévouement à la France.

Croirait-on que Carnot lui-même fut menacé par Larivière, qui demandait, sinon sa tête, au moins son arrestation ou son expulsion de l'Assemblée, comme indigne ! Et le grand homme se vit bien obligé de se défendre contre l'insecte venimeux qui le piquait. Mais la défense de Carnot fut moins brillante que sa vie. Il donna pour sa justification cette raison, entre autres : « Qu'il avait donné ses signatures de confiance et qu'il ne fallait pas l'en rendre responsable. »

Heureusement une voix cria le vrai mot de la situation et mit fin à ce pénible débat :

(( Oserez-vous porter la main sur celui qui a organisé la victoire ? »

On applaudit et Larivière porta sa rage d'un autre côté.

Les représentants arrêtés dans la nuit du 1^'' prairial, et qui n'étaient pas parvenus à s'évader, n'avaient pas été relâchés, malgré la promesse faite au peuple. Un d'entre eux, Riihl, vieil Alsacien, sincère et courageux patriote, se tua d'un coup de poignard au cœur, cherchant ainsi un refuge contre la guillotine. Un autre député, Maure, non arrêté celui-là, se tua de désespoir en voyant triompher la coalition thermidorienne royaliste.

Le 28 mai, 8 prairial, l'Assemblée décida que les députés prisonniers seraient traduits devant la Commission militaire, c'est-à-dire envoyés à la mort. Ils étaient alors détenus au château du Taureau, en Bretagne, au nombre de six : Bourbotte, Duquesnoy, Duroy, Romme^ Soubrany et Goujon.

Ces hommes ont été appelés à juste titre les derniers Montagnards, parce qu'en eux battait le cœur héroïque des jours triomphants où la grande Convention dominait le monde. Quand ils eurent disparu, la réaction ne connut plus Se bornes, et s'ils perdirent la liberté et la vie, c'est, selon

Henri Martin, « pour avoir sauvé la Convention d'une catastrophe et ]e peuple d'un grand crime », dans la fatale nuit du 20 mai 1795.

Ce sont de grandes victimes. Contemplons-les avant que le couteau les frappe.

Bourbotte est le révolutionnaire violent, mais sincère. Il avait vu cette chose horrible, le trafic de la chair humaine, l'esclavage des noirs à Saint-Domingue, et ce spectacle atroce l'avait rempli de fureur contre les ennemis de la liberté. Ainsi beaucoup de révolutionnaires furent terribles par humanité. Bourbotte, comme représentant en mission, fit des prodiges de vaillance contre les Vendéens : on le surnomma V Achille de la Vendée. Nullement impitoyable, il fit élever avec son propre fils un enfant vendéen ramassé sur un champ de bataille.

Duquesnoy, ancien moine, avait voué à la Révolution un cuite fanatique. Partisan des mesures extrêmes, sombre et farouche, il fut aussi l'un de ceux qui soufflèrent la flamme aux armées dans les combats. La gloire de Wattignies illuminait son front. En cette journée mémorable, il était à côté de Carnot, et se montra, comme lui, héroïque.

Si Bourbotte dans ses mœurs, Duquesnoy dans l'exercice du pouvoir, n'ont pas toujours été irréprochables, l'Histoire adresse des éloges sans réserve aux quatre autres montagnards détenus

avec eux. Ici le bien est sans mélange et le rayon sans ombre :

« C'étaient les hommes les plus purs de la Convention. »

Duroy, énergique et doux, avait Fardent amour de Tordre, de la loi, de la justice. Il se désolait de voir le manteau de la liberté taché de sang ; il s'opposait aux excès de la Révolution, et sa voix s'éleva toujours pour demander des adoucissements aux mesures violentes.

Romme, cet austère savant, auteur du calendrier républicain, était charitable aux pauvres, dur aux oppresseurs. Précepteur d'un comte russe, il avait habité la Russie pendant sa jeunesse, amassant dans ce pays de servage et de désolation des trésors de haine contre les tyrans des peuples. La probité politique de Romme était telle que, dans les moments de crise, bien des conventionnels, ne sachant où s'orienter, le prenaient pour guide.

Soubrany est comme Romme, dont il fut l'héroïque ami, un Auvergnat à l'âme granitique. C'est surtout aux frontières, à la tête des armées, que s'exercèrent ses hautes vertus. Sous la tente ou l'épée à la main, il servit la République comme elle voulait l'être, en la faisant triomphante et aimée. Vaillant comme un lion, au moment du combat on le vit monter le premier aux assauts des places fortes que la France reprit aux Espa-

gnols dans les Pyrénées-Orientales. Après la victoire, le héros redevenait doux, simple, modeste; il donnait l'exemple de la sobriété, de l'abnégation, du dévouement, aux soldats dont il était adoré.

Alexandre Goujon, dans ce groupe admirable des six derniers montagnards, est la grande figure, la victime d'une poésie haute et sereine, devant laquelle THistoire ne saurait passer sans verser une larme. Ce jeune homme de vingt-neuf ans, que la mort va couronner, réunit en lui toutes les vertus républicaines. Son éloquence est si digne, si persuasive, que ses ennemis disent quand il parle : « On croit entendre Caton jeune. » La plupart du temps, aux armées, il n'est pas moins respecté des soldats que Soubrany lui-même. Aussi beau, aussi brave que Saint-Just, mais bien plus doux que terrible, il est aussi humain, aussi désintéressé que courageux ; et pendant quatre mois d'un pouvoir illimité, il n'a pas fait couler une larme. Sa haute taille, sa belle tête encadrée d'une blonde chevelure, ses yeux pleins de rêve, toute sa physionomie enfin répand un charme qui attire tous les cœurs. La République incarne en lui ses principes sacrés, qui sauveront le monde : la douceur, la justice, l'humanité.

Voilà quels hommes la majorité thermido-

rienne girondine-royaliste allait assassiner. Ici ce n'était plus la Révolution qui dévorait ses enfants : c'était le Passé qui se vengeait en décapitant l'Avenir.

Après une détention de vingt-trois jours au château du Taureau, près de Vannes, les prisonniers furent transférés à Paris pour y être jugés. Pendant ce long trajet ils auraient pu s'échapper : leurs gardes mômes les y engageaient. Mais le martyre pour la cause de la justice attire de telles âmes. Fuir la mort, ils ne le voulurent pas, et, d'ailleurs, que leur importait la vie, puisque la République avait été vaincue! Seulement ils jurèrent de se tuer eux-mêmes quand l'heure serait venue, pour ne pas passer par la main du bourreau.

Enfermés à la prison de l'Institut, ils écrivirent leur défense, par la plume de Romme et de Goujon. Cette défense, qui ne fut révélée que plus tard, prouve d'une façon irréfutable qu'ils avaient été absolument étrangers à l'insurrection du 1" prairial. Tandis que la plupart des députés fuyaient, eux, les Montagnards, étaient restés à leur poste pour le salut de la Patrie. Ils avaient sauvé la représentation nationale en contenant l'émeute, en organisant le désordre au profit de la justice et dans l'intérêt de ce peuple criant sous la faim. Leurs motions, pendant cette crise terrible, furent modérées, généreuses, à ce point que

Bourbotte avait fait voter r abolition de la peine de mort. Et pour rimmeiise service rendu à la France, en cette nuit funeste, ces hommes justes allaient périr !

Le 25 prairial, 13 juin, ils comparurent pour la première fois devant la Commission militaire. Il s'agissait non de les juger, mais de les tuer juridiquement : on ne leur permit ni de se défendre, ni d'être défendus, afin de leur ôter la vie en les déshonorant. Jamais Hermann ni Fouquier- Tinville n'avaient, au temps de leur puissance, poussé plus loin l'iniquité.

Ne se faisant aucune illusion sur leur destinée, les prisonniers, après cette première audience, écrivirent à leurs amis, à leurs parents, pour les encourager, les consoler. La lettre adressée par Goujon à son frère, le 14 juin, est un magnifique testament de mort. Non pas de mort, mais de vie et d'espérance. Ecoutez-le : a J'ai vécu pour la liberté... Ma vie est entre les mains des hommes, elle est le jouet de leurs passions ; ma mémoire est à la postérité, elle est le patrimoine des hommes justes... Je ne porte dans mon âme, en approchant du terme, aucun des sentiments haineux qui appartiennent à la violence des passions ; et si je fais un vœu ardent et sincère, c'est pour que ceux qui brûlent de m'assassiner ne prouvent pas, par une longue suite de crimes, qu'ils m'ont frappé parce qu'ils avaient reconnu en moi un

homme de bien... Puisse la Patrie être hem^euse après moi. J'avais juré de la défendre et de mourir pour elle : je meurs content de n'avoir pas trahi mon serment... Ami, je n'ai rien de plus à te dire, tu me remplaces ; adieu. Nous nous retrouverons ; la vie ne peut finir ainsi, et la justice éternelle a encore quelque chose à accomplir, alors qu'elle me laisse sous le coup de l'ignominie. Le triomphe insolent des méchants ne peut être la fin honteuse d'un si bel ouvrage. La nature, si belle, si bien ordonnée, ne peut manquer en ce seul point... Mes amis, nous nous reverrons heureux et satisfaits comme nous méritons de l'être. »

Dans ces adieux stoïques, pas une pensée amère, nul sentiment de haine, tout respire la sérénité que donne l'espérance. Ah! ceux qui pensent que la destinée humaine ne s'achève pas sur la terre, ceux qui croient en la justice éternelle, sont heureux de pouvoir s'autoriser, dans leur foi, d'un nom comme celui d'Alexandre Goujon!

Au reste, pas plus que ses compagnons d'infortune et de gloire, Goujon n'avait nul besoin de consoler les siens. La Révolution élevait les âmes à des hauteurs que l'Humanité peut rarement atteindre. La famille de l'héroïque jeune homme était digne de lui : pas de larmes, pas de faiblesse ; mais des résolutions fortes, une résignation virile aux coups du sort.

Le 20 prairial, 17 juin, jour où devait se dénouer le drame sanglant, la mère^ la femme, le frère de Goujon lui apportèrent les moyens d'éviter Féchafaud, c'est à dire un couteau et du poison. Bourbotte avait aussi un poignard, et les six amis étaient bien résolus à se servir de ces armes pour quitter la vie.

On les conduisit devant la Commission militaire, qui prononça contre eux une sentence de mort. Sentence prévue, ^mais accompagnée d'imputations calomnieuses pour flétrir leur mémoire. Ils étaient déclarés « coupables d'avoir provoqué à l'assassinat de la Convention j>; et c'est précisément par leur intervention que l'Assemblée avait été sauvée !

Les condamnés ne répondirent à tant d'iniquité que par des protestations généreuses.

« Je meurs pour la cause du peuple, » dit Goujon.

Et Bourbotte :

« Mon dernier vœu, mon dernier soupir sera pour la Patrie ! »

Et Duquesnoy :

« Je désire que mon sang soit le dernier sang innocent qui coule : puisse-t-il consolider la République î »

En descendant les escaliers du tribunal, Bourbotte se frappe de son poignard et tombe, mais sans être mort. Goujon, plus heureux, se tue en

se plongeant son couteau dans le cœur. Romme lui arrache l'arme de la poitrine, s'en frappe à plusieurs reprises avec acharnement, puis il tend l'arme à Duquesnoy. Le même couteau sert ensuite à Duroy, puis à Soubrany.

Cependant Bourbotte, Duroy, Soubrany vivent encore. Tout sanglants on les porte à la guillotine. Soubrany expire en route. Bourbotte et Duroy trouvent la force de râler : Vive la République ! avant d'être décapités...

Ainsi finit la Montagne, ainsi périrent les six martyrs de Prairial. J'admire leur vie et leur mort: et cependant je ne puis m'empôcher de regretter qu'ils aient cru devoir chercher à éviter d'être livrés au bourreau, en se frappant euxmêmes. Le contact de l'exécuteur public ne saurait déshonorer les innocents et les victimes. J'aurais voulu les voir monter sur Téchafaud d'un pas ferme, fier; et là, le regard ardent, la tête haute, se tournant, avant de mourir, vers la statue de la Liberté, j'aurais voulu leur entendre dire :

« S'il est vrai, ô Liberté, que quelques crimes ont été commis en ton nom, il est plus vrai encore que beaucoup de crimes sont commis au nom de tes implacables ennemis ! »

Quoi qu'il en soit, la Révolution était frappée à la tête. Avec les victimes de Prairial disparurent les grands caractères, les hautes vertus par qui

la Convention de 1793 et 1794 avait pu accomplir ses incroyables prodiges. — Et maintenant, à la fin de ce funeste mois de juin 1795, il est facile de prédire le triomphe prochain de la réaction. Les thermidoriens en ont fini avec le parti robespierriste^ avec les vrais révolutionnaires; mais ils n'ont obtenu la victoire que par une alliance impie avec la droite, et leurs alliés vont se tourner contre eux.

Dans cette lutte nouvelle, les royalistes, vaincus d'abord, recommenceront sans cesse le combat. Ils ne seront plus là pour défendre la République, ces hommes au cœur de granit, à la main de fer, que les thermidoriens ont sacrifiés. Ils manqueront à la Révolution, tous ceux qui avaient contribué à la sauver, en sauvant la France de l'invasion; et la Révolution, perdant son caractère, sa grandeur, son prestige, tombera de chute en chute entre les mains d'un soldat ambitieux qui s'en fera un piédestal.

Alors se réalisera le mot prophétique de Robespierre : (( Laissez flotter un moment les renés de la Révolution; vous verrez le despotisme militaire s'en emparer. » Alors nos armées iront conquérir une gloire inouïe ; mais cette gloire coûtera si cher que la France n'a pas encore fini de la payer; alors commenceront ces immenses massacres dont la patrie est encore épuisée.

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