‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 4 sur 18 · LA RÉVOLUTION VOULAIT ÊTRE HUMAINE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION VOULAIT ÊTRE HUMAINE

et généreux, examinez l'œuvre de l'Assemblée Nationale. Y a-t-il parmi les six cents députés qui représentent le Ïiers-Etat, c'est-à-dire le peuple, à la Constituante, un seul homme qui rêve de la Terreur, qui la considère comme possible, qui en ait même le moindre pressentiment? Nullement, et bien au contraire ces législateurs ont tellement le respect de la vie, que parmi eux Robespierre

-'médite son projet de l'abolition de la peine de mort.

Si le docteur Guillotin propose, dès le 1" octobre 1789, « d'exécuter tous les condamnés d'une manière uniforme et par l'effet d'une simple machine », ce n'est certes point pour donner plus d'activité à la mort; c'est dans un but de philanthropie, c'est pour supprimer toute souffrance inutile au condamné ; c'est, comme il le dit luimême, « pour lui faire sauter la tête en un clin d'oeil, et sans qu'il éprouve la moindre douleur >>.

^ Les juges du moyen âge se plaisaient aux châtiments atroces : l'écartèlement, la roue, le bûcher. Les révolutionnaires ont horreur de ces supplices si longs et si raffinés ; ils s'élèvent avec force contre les formes barbares du passé ; ils ne veulent pas torturer le criminel, mais seulement le supprimer comme un être nuisible à la société. Le nouveau code pénal qu'ils adoptent le 21 septembre 1792, reproduit cette préoccupation dans ses articles 1 et 3 : '

« La peine de mort consistera seulement dans la privation de la vie ; aucune torture ne sera infligée au condamné.

» Toute personne condamnée à la peine capitale aura la tête ti^anchée. »

Comme la décollation par le sabre inspirait de la répugnance, on chercha à réaliser l'idée de Guillotin, et une commission nommée à cet effet proposa une machine qui fut adoptée par l'Assemblée et prit le nom de guillotine.

Cette machine abattit sa première tête le

25 avril 1792. Remarquons cependant que l'idée de la guillotine n'était pas absolument neuve, puisque c'est par un instrument analogue qu'un comte Bozelli fut exécuté à Milan, en 1702.

En résumé, il est indéniable que la Constituante, loin de se laisser entraîner par l'esprit de^ haine et de violence, fit œuvre de justice et d'humanité.

En lisant les récits de la condamnation de Louis XYI, écrits par des écrivains monarchistes, les générations, depuis un siècle, ont pu croire à une haine particulière de la Révolution contre ce monarque. Il semblerait que les représentants de la nation se soient rendus aux Etats-Généraux de 1789 avec Fidée arrêtée d'envoyer le roi au supplice. Or, rien n'est plus contraire à la vérité.

L'amour profond de la France pour ses rois, ce culte idolâtre qui avait baptisé Louis XII du nom de Père du peuple et Louis XV du nom de Bien- Aimé, s'était refroidi sans doute vers la fin du xviii^ siècle, mais il n'était pas éteint encore. Dans son ignorante misère, le paysan tournait ses regards vers le palais de Versailles comme vers les portes du ciel. Là était l'objet de sa religion, le Roi, représentant de Dieu, celui qui d'un mot pouvait alléger les peines du malheureux.

Il se plaisait à croire, ce peuple dévoué, que le Prince était bon, qu'il ne connaissait pas la détresse de ses sujets, qu'il se considérait vraiment comme le protecteur des opprimés. Et lorsque d'arrogants et d'iniques seigneurs l'insultaient, le maltraitaient, on l'entendait murmurer : « Ah ! si le roi le savait ! »

Dans les doléances dont les cahiers des Etats

étaient remplis, ce n^est pas le Roi que Ton accuse des maux endurés par tant de misérables ; ce sont les privilégiés, les milliers de petits tyrans répandus sur la France. Le curé roturier se plaint de son évoque noble ; le sergent, fils de vilain, se plaint de son officier noble; le paysan, taillable et corvéable, se plaint de son seigneur noble. Et tous ces déshérités du sort élèvent la voix vers le Roi, suppliant Sa Majesté d'abaisser sur ses peuples un regard de compassion.

Des six cents révolutionnaires envoyés par le Tiers aux Etats-Généraux^ pas un qui ne soit royaliste, royaliste dévoué, prêt à crier : Vive le Roi ! à marcher avec le roi , si celui-ci veut se mettre à la tête de la Révolution.

Ce sentiment est dans tous les cœurs. En vain le roi se détourne de son peuple, le peuple persiste à aller à son roi : il ne veut pas consentir à briser son idole. S'il souffre, c'est la faute des nobles, des courtisans, de la reine même, mais non du roi qui est compatissant, lui. Lorsque, au 5 octobre 1789, Paris meurt de faim, il trouve un remède à ses maux dans sa croyance au Roi, il court à Versailles, l'arrache à ses courtisans et amène en triomphe la famille royale aux Tuileries, disant : « Nous ne mourrons plus de faim, nous avons le boulanger, la boulangère et le petit mitron. »

Sublime et naïve confiance, mais trompée, tou-

jours trompée. Il faut la fuite du roi pour que se déchire violemment le lien qui unit le prince et les sujets. De ce jour c'en est fait. Louis a quitté son peuple pour aller se joindre aux ennemis de la France : le peuple trahi a rejeté son roi.

Alors^ mais alors seulement, la question s'agite de trouver une nouvelle forme de gouvernement et plusieurs journaux, entre autres la Bouche de fer, prononcent le mot de République.

Mais que faire de ce roi qui n'a pas pu accomplir sa fuite, qui s'est laissé reprendre? Le renvoyer aux émigrés pour qu'il se mette à leur tête? Non. Il a violé ses serments, il a trahi la nation : que la nation le mette en jugement au grand jour, et le condamne, s'il est reconnu coupable.

C'est ce que fit la Convention, et depuis cent ans des voix lamentables s'écrient : a Un peuple rebelle, juger, condamner, exécuter un roi si bon ! Quel inexpiable forfait ! »

J'avoue que dans cette longue série de faux monnayeurs, d'empoisonneurs, de débauchés, qui ont en majeure partie occupé le trône de France, Louis XVI m'apparait comme un des princes les moins mauvais. Je regrette qu'il ait été désigné^ marqué par le sort pour expier les fautes de ses ancêtres autant que les siennes. Que de rois avaient plus que lui mérité l'échafaud ! Son malheur fut

de porter le sceptre : il eût été bon père de famille et excellent artisan. Si, au lieu de s'ennuyer à Versailles comme monarque, il avait pu vivre auprès d'une forge, un marteau ou une lime-^ à la main, pas d'homme plus heureux sous le soleil.

Mais ces qualités privées n'empêchent pas Louis XYI de s'être montré roi pitoyable, d'avoir subi l'influence désastreuse de la reine et des courtisans perfides, d'en être arrivé à la duplicité, à la félonie, au crime de lèse-nation; son supplice ne fut qu'un juste châtiment.

Louis XVI pactisait avec les ennemis de la France. Il l'avoue lui-même dans une lettre du 15 décembre 1791 au marquis de Breteuil : « Je ne dois rien laisser pénétrer de mes relations avec l'étranger ». Ce sont ses propres expressions.

Aussi n'y a-t-il ni rébellion, ni injustice, ni même illégalité dans le jugement, la condamnation, l'exécution du roi. Cet acte solennel et terrible se joua devant le monde étonné. Les conventionnels ne faisaient pas œuvre de vengeance ni de haine, mais de justice. Ils révélaient à l'univers cette vérité éternelle et jusqu'alors méconnue, que « les peuples ne sont pas la propriété des rois, mais que les rois sont justiciables des peuples ».

Sur 721 votants, 683 membres de la Convention déclarèrent que Louis Capet « était coupable d'at-

tentât contre la sûreté générale de l'Etat ». Le crime du roi fut donc reconnu par tous les partis, même par ceux qui devaient laisser éclater leurs sentiments royalistes durant la réaction thermidorienne.

La mort immédiate fut votée par 387 conventionnels contre 334 qui prononcèrent des peines diverses. Les hommes qui rendirent cette formidable sentence étaient profondément pénétrés de l'idée de devoir ; la plupart d'entre eux, je le répète, se sentaient encore attachés à la monarchie au commencement de la Révolution, et ne songeaient guère alors à tuer le roi.

Longtemps le nom de régicide a été appliqué comme une flétrissure à ces juges consciencieux, à ces intègres révolutionnaires. Lorsque, en 1819, l'ancien évêque constitutionnel Grégoire fut élu député de l'Isère, les royalistes poussèrent des cris d'horreur et le firent exclure comme indigne. Oui, dans le langage des monarchistes, régicide signifiait bandit, scélérat, buveur de sang. Mais pour l'histoire impartiale, ce n'est pas le sang d'un juste qui coula sur l'échafaud, le matin du 21 janvier 1793, et ceux qui le condamnèrent ne firent qu'exercer le plein exercice de leur droit.

Ils étaient humains et bienfaisants ces hommes qui avaient pris pour devise : « Tous les peuples sont frères, paix et liberté à tous les peuples. »

Cependant^ poussés par la nécessité, ils se firent terroristes. La Révolution avait rencontré des obstacles qui devaient l'arrêter ou être emportés par elle. Ainsi, quand on élargit le cours du Rhône, il roule des flots paisibles et féconds ; ainsi FOcéan que l'on voudrait retenir briserait ses entraves sous l'effort de ses flots débordés.

Pour s'expliquer comment les élèves du doux et tendre Rousseau devinrent implacables ; pour comprendre le développement de la Terreur, il est indispensable de juger les événements du point de vue précis où se trouvaient placés les Conventionnels, et de considérer l'état de l'Europe, de la France, de la Révolution, au commencement de la fameuse année 1793.

On voit de cette manière que les terroristes ne pouvaient se maintenir que par une farouche énergie ; que la modération à cette époque eût amené le démembrement de la France ; que les violences furent progressives et proportionnelles aux dangers de la République. L'établissement du tribunal révolutionnaire, la formation du Comité de salut public, le redoublement de rigueurs en pro-

vince correspondent aux périls les plus extrêmes de la Révolution. C'est ce qu'il ne faut pas oublier quand on voit du sang aux mains des terroristes rouges.

Les rois ayant déclaré la guerre à la France républicaine, la Convention leur avait jeté comme un défi la tête de Louis XVL Dès lors, pour la Révolution, plus de concessions à espérer si ses ennemis étaient assez forts : il fallait vaincre ou mourir. Jamais cette expression ne fut plus vraie qu'en 1793, et jamais l'application n'en fut plus sincère. L'Angleterre, la Prusse, l'Autriche, l'Espagne nous faisaient la guerre par l'or et par le fer. Malgré les succès de 1792, malgré Valmy, le danger était grand. Tout à coup on apprend que l'armée autrichienne a chassé les Français de Liège, d'Aix-la-Chapelle ; on parle de trahison, une autre invasion est à craindre ; les ennemis de l'intérieur sont prêts à donner la main à l'envahisseur. Comment rester modéré dans une situation pareille ? A la Convention, les Montagnards l'emportent sur les Girondins, et, le 9 mars 1793, Danton fait voter rétablissement du tribunal révolutionnaire, qui entre en fonctions le 7 avril suivant. . V -

Le 10 mars, autre danger plus grand encore. Au lieu d'obéir à la réquisition, les Vendéens se soulèvent et commencent la longue et féroce lutte des blancs et des bleus par le massacre de Mâche-

coul. Les prêtres réfractaires exploitent la grossière superstition, la prodigieuse ignorance des paysans de l'Ouest ; ils multiplient les miracles, les impostures de toutes sortes pour exalter ces pauvres gens jusqu'au délire ; ils les conduisent eux-mêmes à l'attaque des troupes républicaines, et c'est avec raison que l'on a pu dire : « Pendant que la France faisait face à ses ennemis, les Vendéens, l'attaquant par derrière, lui ont plongé un poignard dans le dos. »

Successivement on apprend la défaite de Nerwinden (17 mars 1793), puis la trahison de Dumouriez, au commencement d'avril. Ces mauvaises nouvelles exaspèrent Paris et la Convention. La parole est alors aux plus ardents, aux plus révolutionnaires. Le 6 avril , l'assemblée décrète la formation du Comité de salut public.

La violence est à Tordre du jour. Marat, l'éternel dénonciateur, semble avoir raison. Les généraux ont pour consigne la victoire ou la mort. Tous ceux qui parlent de modération deviennent suspects ; les montagnards veulent effrayer tous leurs ennemis, et ils inaugurent le régime de la Terreur par l'arrestation des Girondins, le 2 juin.

Et comme si ce n'était pas assez pour la Convention d'avoir à soutenir la guerre étrangère aux frontières et la guerre civile dans TOuest, une partie des députés de la Gironde se répandent dans les départements et cherchent à les soulever con-

tre le pouvoir de l'Assemblée : ils ne réussissent que trop dans leurs criminels efforts.

Le 13 juillet, Charlotte Corday poignarde Marat et fournit ainsi un nouvel aliment aux violences terroristes.

Les écrivains réactionnaires, qui cherchent à rendre odieux les plus purs républicains, ont fait de l'ami du peuple un monstre. Mais les honneurs extraordinaires rendus à Marat par la Révolution qu'il défendit si ardemment, prouvent assez la considération dont le farouche conventionnel jouissait en 1793. J'ai mal jugé Marat lorsque, dans mon Poème du Siècle^ page 12, je le fais renier par les chefs révolutionnaires.

Au reste, quel que soit le jugement porté sur Marat, il faut convenir que dans le drame de sa mort, Charlotte n'a pas le beau rôle : elle emploie la ruse et le mensonge pour parvenir jusqu'à sa victime et la frapper plus sûrement. Les poètes auront beau couvrir de fleurs la descendante du grand Corneille, la moralité de son acte reste contestable.

L'excuse de la jeune fille, c^'est qu'elle croit rétablir la paix en France en tuant Marat. Or, c'est le contraire qui arrive : cette mort est une faute, un malheur. Elle contribue à déchaîner la Terreur ; et peut-être a-t-elle une influence funeste sur les destinées de la Révolution. La sœur de Marat n'a-t-elle pas dit plus tard : « Si mon frère

avait vécu, il n'aurait pas laissé guillotiner Danton et Camille. »

De toutes parts affluent des nouvelles alarmantes. On apprend que Lyon s^est mis en insurrection à l'instigation du girondin Birotteau. Cette grande ville forme une armée royaliste qui arrête les convois destinés à nos troupes des Alpes, dénuées de tout. La Convention charge les représentants en mission dans cette partie de la France, de rétablir l'ordre à Lyon.

Le 28 août, Toulon est livré aux Anglais, à nos ennemis mortels ; l'arsenal, la flotte, le matériel immense, tout passe entre leurs mains. Et les royalistes, qui ont commis cet inexpiable forfait, s'en vantent avec insolence.

Oh ! alors la colère de la Montagne s'exalte jusqu'à la frénésie. Ce parti , qui porte en lui les destinées de la Patrie, frappe avec rage sur les traîtres, et sa fureur en ce moment n'est-elle pas excusable ! « Les roxjalistes veulent du sang , ils en auront^ » dit Barère. La Convention décrète la formation d'une armée révolutionnaire, le 5 septembre, et le 47 elle vote la loi des suspects ; les échafauds se multiplient, la Terreur est à l'ordre du jour !

Ainsi, c'est bien prouvé : les violences de la Révolution naquirent du danger et augmentèrent

(intensité en raison des perfidies, des guet-apens, des trahisons qui l'environnaient. La Terreur fut amenée par l'inexorable nécessité.

A la fin de l'année 1793, la Terreur s'imposait tellement par les circonstances, que Robespierre lui-même , déjà bien puissant^ n'osait pas rappeler Carrier de Nantes ; et ce terroriste exécré, auteur des noyades, ne revint à Paris que le 10 février 1794. Encore le Comité de salut public dut-il user de ménagements avec lui.

Certes, moi aussi je maudis cet homme dont le nom est une tache de sang, mais je n'oublie pas qu'il a pu répondre à ses accusateurs ces paroles trop véridiques :

« Il n'y avait pas une famille républicaine qui n'eût à pleurer un père, un fils, une épouse, une sœur, un ami. Les massacres de Machecoul et de Saumur étaient récents. On entendait encore les cris des femmes suspendues par les pieds sur des brasiers ardents, et les gémissements des hommes à qui les Vendéens avaient crevé les yeux et coupé les oreilles. L'air semblait retentir encore des chants civiques de vingt mille martyrs de la liberté qui avaient répété : Vive la République 1 au milieu des tortures. Comment l'humanité , morte dans ces crises terribles, eût-elle pu faire entendre sa voix ? »

Je ne prétends pas que tous les terroristes étaient purs et incorruptibles dans leur farouche

patriotisme ; parmi eux il est évidemment quelques hommes pervers aux instincts féroces ; mais l'Histoire prouve que la Montagne , dans son ensemble, ne s'est faite terrible que pour assurer le salut de la France. 11 ne faut pas perdre ce résultat de vue quand on compte les victimes de la Terreur rouge.

Pour inspirer l'horreur de la Révolution, les écrivains de la réaction se sont complu à en exagérer les excès^ sans respect de la vérité. Les fusillades de Toulon, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes surtout ont été l'objet d'effroyables récits, avec développements de monstruosités qui n'ont jamais été commises. L'Histoire prouve qu'il n'y a eu à Nantes ni noyades d'enfants, ni mariages républicains, c'est-à-dire des hommes liés avec des femmes avant d'être jetés à la Loire.

En outre, le nombre des victimes frappées par la Terreur à Nantes a été démesurément grossi par des écrivains passionnés, dont l'unique souci a toujours été d'éclabousser la République. Ce nombre, qui est d'environ 2,600, s'élève selon les uns à 8,000, selon d'autres à 10,000. On le porte môme jusqu'à 15,000. Les auteurs de ces exagérations ne sauraient en fournir des preuves^ tandis que Michelet, Louis Blanc, Henri Martin, ces

grands fouilleurs d'archives, qui ont passé leur vie à consulter des mémoires, des procès-verbaux, des documents iiistoriques, peuvent nous donner des chiffres exacts jusqu'à l'évidence. Et à qui ajouter foi, sinon à ces écrivains d'une haute indépendance d'esprit, toujours préoccupés de la vérité ; à ces éminents historiens qui font revivre et palpiter le passé devant nous ? Or, voici, selon eux, le nombre des victimes de la Révolution, depuis le massacre de la Glacière, à Avignon, jusqu'au 9 Thermidor inclus :

Massacre de la Glacière, en

octobre 1791 . . . . . . MO victimes.

Journées de septembre en

La Terreur à Paris pendant

16 mois environ. . . , . . 2,640 »

Angers et la Vendée . . . 1,1 S8 »

Noyades de Nantes , . . . 2,600 »

Mitraillades de Lyon. . . 1,682 »

Fusillades de Toulon. . . 900 » Exécutions à Bordeaux ,

Arras et le reste de la France,

environ . 8,000 »

Total

C'est trop encore, évidemment; car, selon le mot du maréchal Moncey à Louis XVIII, « l'échafaud

ne fit jamais des amis, » et le plus grand malheur de la Révolution c'est d'avoir été forcée à devenir terrible.

Mais ces 18,000 guillotinés ne sont pas tous des victimes. Je n'appelle victimes que les innocents frappés à tort, et parmi les têtes abattues par la guillotine il y avait bien des coupables, à commencer par le Roi.

Et parmi les innocents, hélas ! c'est la Révolution elle-même qui a fourni le plus grand nombre de victimes et les plus illustres, malheur à jamais déplorable ! Les princes, les courtisans, les nobles, les véritables traîtres étaient partis, se trouvaient à l'abri des catastrophes politiques, tandis que Vergniaud, Camille Desmoulins, Danton, Robespierre et la Convention s'exterminaient.

On a calculé que sur les 18,000 personnes guillotinées, 11,000 environ appartenaient à la classe populaire ; aussi l'Histoire répète avec tristesse ce mot lamentable de Vergniaud : « La Révolution, comme Saturne, a dévoré ses enfants. »

Est-ce une raison pour que la Monarchie parle sans cesse des excès de la Révolution, et fasse le silence sur ses propres crimes, plus nombreux, plus odieux surtout? Procédons par comparaison, c'est en histoire une excellente méthode : de l'échafaud révolutionnaire il coule à peine une

goutte de sang ; du trône et de l'autel il en sort un fleuve. Car elles sont nombreuses les terreurs monarchiques, les septembrisades royalistes, les exterminations appelées saintes, les massacres des sujets par les souverains.

Vous nous parlez toujours de la France de Louis IX, de Henri IV, de Louis XIV^ de la grandeur de ces rois, de la splendeur de leurs règnes. Et la guerre des Albigeois, qu'en faites-vous? Et les affreux ravages commis par les croisés du Nord dans le Midi ? Et les horreurs sans nom des Bourguignons et des Armagnacs pendant quarante ans ? Et les guerres de religion du xvi^ siècle ? Et la Saint-Barthélémy? Elles Dragonnades? Et le pacte de famine qui dura un demi-siècle? Et ces millions d'hommes égorgés, roués, pendus, brûlés pour la gloire des rois ! Ah ! vraiment, vous êtes mal venus à nous reprocher les 18,000 victimes de la Terreur rouge !

Ce qui m'étonne, c'est que la Révolution, à ses débuts surtout, n'ait pas été plus sanglante. « Il serait admirable que le peuple n^eût commis aucun excès , n'eût pas abusé de sa force ; mais dans l'état d'abrutissement, d'ignominie et de misère où la féodalité l'avait tenu tant de siècles, comment espérer que Jacques Bonhomme triompherait sans violence ! Eh quoi ! vous enfermez votre chien dans une cage de fer ; vous le laissez presque mourir de faim ; à travers les barreaux

VOUS le harcelez, vous l'accablez de coups ; ce traitement barbare dure si longtemps que la pauvre bête devient folle de rage. Un jour enfin un des barreaux se disjoint^ le chien s'élauce hors de sa prison et vous vous étonnez qu'il ne vienne pas vous lécher la main! Etonnez-vous plutôt qu'il ne vous dévore pas. On peut dire que les représailles du peuple furent généreuses, si on les compare à l'entassement des crimes accumulés par la royauté. »

(Marc Bonnefoy. Ektoire du bon vieux temps.)

Et ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter, c'est que la Révolution fut forcée d'être violente pour ne pas être arrêtée dans sa marche, pour atteindre à son but sublime. Ils ont sauvé la Patrie, ces conventionnels tant calomniés ; ils servaient la cause de la Justice, de l'Humanité tout entière, ces terroristes sur qui on déverse encore Toutrage. Sauf quelques rares exceptions, c'étaient des hommes probes, intègres, convaincus de la grandeur de leur mission. Aussi ne se sont-ils jamais repentis d'avoir déployé une énergie farouche dans l'exercice de leur formidable pouvoir.

Le plus terrible de tous, Billaud-Varenne, déporté à Cayenne en 1795, refusa sa grâce après le 18 Brumaire et mourut à Saint-Domingue en 1819. Toujours pauvre et digne durant son long exil,

on l'entendit souvent se repentir d'avoir contribué à la mort de Danton et à la chute de Robespierre ; mais jamais, non jamais Billaud ne regretta son rôle prépondérant dans la Terreur : au contraire. Il s'accusait de faiblesse et à ses derniers moments il répétait ces paroles :

« La postérité m'accusera d'avoir trop ménagé le sang des tyrans de l'Europe. »

CONSULTER POUR CE CHAPITRE I

Louis Blanc. Histoire de la Révolution. Edition de 1869.

Tome II, pages 278, 282, 345, 350, etc. Henri Martin. Histoire de France, depuis ilS9 jusqu'à

nos jours. Deuxième édition, tome P', pages 440

à 449. Tome II, pages 240 et suivantes. MiCHELET. Histoire de la Révolution. Edition de 1878.

Tume VI, pages 396 et suivantes.

S'il est vrai que la Terreur fut imposée par la nécessité la plus impérieuse, du moins on aurait voulu voir la suppression de cet affreux régime quand le triomphe de la Révolution eut été assuré. La France aspirait au retour à la clémence, et dans son numéro 4 du Vieux Cordelier^ Camille Desmoulins se fît l'éloquent interprète de ce sentiment :

« Souviens- toi, mon cher Robespierre, que l'amour est plus fort que la crainte. »

Hélas ! l'échafaud était devenu une habitude, et il n^était pas facile de rompre brusquement avec lui. La guillotiue devait dévorer encore bien des victimes, et Camille lui-même, avant d'être assouvie.

Quant à Robespierre, il est mal connu. Dans l'opinion générale, on le considère comme Fauteur et la personnification de la Terreur, comme un être altéré de supplices, n'agissant que par vengeance ou par haine, et l'on croit volontiers que sa main pouvait à son gré activer, ralentir ou suspendre le couteau. Rien n'est moins fondé que cette croyance, partagée par une foule de personnes dont la plupart ne connaissent guère de la Révolution que le nom de Robespierre. Des écrivains consciencieux, comme Louis Blanc, Ernest

Hamel, ont mis au grand jour, avec documents à Fappui, la véritable figure de l'homme extraordinaire qui fut vaincu au 9 Thermidor, et l'histoire lui est beaucoup plus favorable que la légende.

Robespierre voulait-il et pouvait-il arrêter la Terreur ?

Il le voulait sans doute et il s'en expliquait assez souvent. Il attaquait Gollot-d'Herbois et Fouché pour leur inflexible sévérité dans la répression de Lyon ; il s'en prenait à Barère qui, par peur de modérantisme , poussait la rigueur jusqu'à la cruauté. Il s'indignait surtout et souvent de ce que la Terreur pesait sur les pauvres gens, plus encore que sur les classes riches.

Mais comment dénouer cette intolérable situation? Robespierre avait pour adversaires les ultraterroristes, comme les Voulland, les Yadier, les CoUot-d'Herbois ; et Saint-Just, qui le poussait toujours, et Billaud-Varenne, qui le haïssait et lui criait : Marche ! quand il voulait s'arrêter dans sa voie sanglante.

Il avait à combattre sans trêve les contre -révolutionnaires qui conspiraient contre lui, sachant bien que Robespierre tombant entraînerait la Révolution dans sa chute.

Il avait surtout pour ennemis, lui, Tlncorruptible , les quelques hommes corrompus, dont l'ignoble conduite faisait tache sur la splendeur de la Convention. C'est un gxand honneur pour

Robespierre d'avoir été en butte à la haine d'hommes pervers tels que Tallien, Barras, Fréron, Fouché, d'autres encore : leur inimitié était un hommage rendu à ses hautes qualités morales. L'austérité du chef de la Révolution devenait odieuse à ces êtres corrompus, à ces âmes basses. Alors comme de nos jours, il n'avait pas de détracteurs plus acharnés que les viveurs et les intrigants de toutes sortes.

Je ne m'étonne pas que Robespierre soit en aversion à notre époque de matérialisme, oii les convictions politiques sont si rares et les jouisseurs si nombreux ; mais sa mémoire grandira avec les siècles.

On accusait Robespierre d'aspirer à la dictature. Nul n'a pénétré jusqu'au fond de son âme et n'en a connu la pensée intime ; mais cet homme avait rendu assez de services à la Révolution pour prétendre à l'honneur de la diriger. Lui seul avait assez d'autorité pour remplir cette tâche formidable ; lui seul pouvait se mettre à la tète du pouvoir en ces jours d'inouïes difficultés ; lui seul et nul autre à sa place. Mais cela ne prouve pas qu'il ait jamais songé au titre de dictateur.

Ce qui est bien prouvé, c'est que jamais il ne voulut violer la Loi, faire appel à la force, et cette

suprême vertu civique n'est guère pratiquée par les véritables ambitieux, par ceux qui méritent le nom de tyrans. Jules César ne laisse pas tranquillement le Sénat romain conspirer sa perte. Octave n'a point d'hésitation à noyer Rome dans le sang pour assurer son triomphe ; Cromwell purge son Parlement à main armée et l'oblige à lui décerner le pouvoir suprême ; Bonaparte fait enlever d'assaut la représentation nationale par ses grenadiers. L'Histoire décerne à tous ces conquérants, oppresseurs du droit, le surnom de grands hommes ; et cependant Robespierre est plus grand qu'eux par le caractère, car il a juré de respecter la Loi, et il mourra victime de son serment.

Qui l'empêchait de vaincre? Quand la lutte fut définitivement engagée entre lui et ses ennemis ; quand le dénouement devenait inévitable, aux premiers jours de Thermidor, il n'avait qu'à vouloir, et la garde nationale, les Jacobins, la Commune, les autorités municipales le débarrassaient de ceux qui lui faisaient obstacle. Mais non ; Robespierre ne songeait pas à user de la formidable puissance dont il disposait; il ne le voulait pas. La fin prévue approchait de ce drame oii il jouait sa vie, et ni lui ni ses partisans n'avaient pris l'ombre d'une précaution, n'avaient fait le moindre préparatif militaire. Les conjurés, ses ennemis, au contraire, ourdissaient hypocritement leur per-

fide trame, et s'engageaient à ne pas reculer même devant le poignard pour se défaire de lui.

Sur quoi comptait donc Robespierre, quand il repoussait l'emploi de la force que lui proposaient ses amis, parmi lesquels Hanriot, commandant de la garde nationale, Lescot-Fleuriot, maire de Paris, Payan, Goffinhal et tant d'autres cœurs ardents? Sur quoi? Sur sa popularité, sur sa grande autorité morale, et sur un discours qu'il était allé méditer dans la vallée de Montmorency, en s'inspirant des souvenirs de son maître, Jean- Jacques Rousseau.

Ajoutons que Robespierre se croyait fortifié dans sa position par la victoire de Fleurus, remportée le 26 juin, et par le retour à Paris de son ami Saint-Just, qui, sur son appel, avait quitté l'armée du Nord.

Le 26 juillet 1794 (8 thermidor), Robespierre monte à la tribune de la Convention et lit ce discours fameux que l'on appelle « son testament de mort ». Au milieu de ses ennemis qui portaient des poignards, lui n'avait pour combattre que son discours, pour attaquer, que son discours, et il faillit vaincre, puisque l'envoi à toutes les communes de France en fut d'abord ordonné.

Mais dans cette œuvre monumentale, à la fois politique et littéraire, existait une lacune ; la cuirasse avait un défaut. L'auteur attaquait avec une grande énergie, mais son attaque manquait de

précision : il ne nommait pas ses ennemis, et il désignait suffisamment Cambon, faute mortelle ! Personne n'étant nommé, beaucoup se crurent menacés, qui ne l'étaient pas; et nul ne vint à lui des conventionnels qui, une fois rassurés, se seraient rangés de son côté.

Pourquoi Robespierre ne désigna-t-il aucun des adversaires que visait son discours? On l'ignore ; peut-être parce qu'il les croyait assez connus. Mais cette faute fut de sa part bien volontaire. (( Nommez ceux que vous accusez ! » lui criait-on. Il ne le voulut pas, et ce silence lui fit perdre la journée du 8 thermidor.

Pourtant, il espérait ramener à lui la masse de la Convention, dans la séance, du lendemain. Saint-Just, un de ses plus fidèles amis, devait lui venir en aide par la lecture d'un rapport écrit pendant la nuit et oii se trouvaient ces fières paroles : « Je défends Robespierre parce qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-même s'il devenait criminel. »

Mais les conjurés, surtout Barras, Fouché, Tallien, Fréron, Bourdon de TOise, tous ces députés compromis dont les tètes devaient tomber par le triomphe de celui qu'ils nommaient « le tyran », avaient fini par entraîner la Droite dans leur conjuration, à force d'humiliations et de promesses. Les chefs de ce parti, Sieyès, Durand-Maillane, sentaient que tuer Robespierre, c'était tuer la

Révolution ; ils avaient donc tout intérêt à seconder la réussite du projet que leur exposait désespérément Bourdon au nom de ses complices. Cependant la Plaine ne se décida qu'au matin, après avoir imposé ses conditions.

Il fut convenu que pour se débarrasser de Robespierre on procéderait par Fétouffement, c'est-àdire qu'on lui ôterait la tribune. Si puissante était la parole de cet bomme, si formidable sa voix, que les conjurés se savaient perdus si on ne lui fermait la bouche. Et comme Saint-Just était aussi un adversaire redoutable, on s'entendit pour ne pas le laisser parler non plus. C'est, paraît-il, Sieyès qui aurait trouvé ce moyen : « La mort sans phrases. »

Le 9 thermidor, un peu avant midi, Saint- Just monte à la tribune et commence la lecture de son rapport par cette phrase : « Je ne suis d'aucune faction, je les combattrai toutes... » Il ne peut aller plus loin. Suivant la tactique convenue, ïallien l'interrompt aux premiers mots, puis Billaud-Yarenne. Des cris de fureur éclatent de toutes parts et un affreux tumulte soulève la Convention tout entière. Robespierre s'élance à la tribune et réclame la parole ; on la lui refuse ; il s'agite, se démène, s'écrie en désespéré; toujours les clameurs étouffent ^a,voix. Tout le monde con-

naît Jes péripéties de cette épouvantable séance au cours de laquelle Robespierre et son frère, et ses amis Saint-Just, Couthon, Lebas, furent décrétés d'accusation et emmenés par les gendarmes dans diverses prisons.

Tout arrêté qu'il fût, le chef des robespierristes pouvait tenter avec succès un coup d'Etat contre la Convention, s'il avait voulu disposer de la puissance que les Jacobins et la Commune mettaient à ses ordres. Certes, s'il eût été un aspirant dictateur, un Bonaparte, il n'aurait pas hésité !

Ce respect de sa conscience lui lit perdre deux fois la partie dans cette lutte meurtrière :

« 1° En n^usant pas de la force dans la nuit du 8 au 9, contre les comités du gouvernement qui s'étaient prononcés contre lui.

» 2° En ne se rendant pas immédiatement, le 9 au soir, à la Commune, dévouée à sa cause, pour y prendre des mesures contre ses ennemis. »

Loin de se rendre à la Commune, Robespierre s'efforçait de rester prisonnier ; le geôlier du Luxembourg n'ayant pas voulu l'écrouer, il se rendit à l'administration de la Police, dans la Cité, pour se constituer en état de détention. C'est là que Coffmhal vint l'enlever et le pousser malgré lui à l'Hôtel-de- Ville, à neuf heures du soir.

Il y trouva Saint-Just et Lebas, tirés aussi de leur prison. Couthon vint plus tard. Presque tous les membres de la Commune, tous les amis de

Robespierre étaient d'avis d'agir avec vigueur et promptement. Lui seul refusait d'en appeler aux armes, se demandant avec angoisse si le Droit était de son côté.

« Lerebours, commissaire des secours publics, avait rédigé Tappel suivant à la section des Piques, celle de Robespierre :

« Commune de Paris.

» Comité d'exécution.

» Courage, patriotes de la section des piques^ la liberté triomphe ! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres sont en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère. Le point de réunion est à la Commune, où le brave Hanriot exécutera les ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sauver la Patrie. »

« Puis Lerebours signa et avec lui Legrand, Louvet et Payan. Il s'agissait de faire signer Robespierre. Longtemps Saint- Just, Robespierre jeune et les membres du comité d'exécution le supplièrent en vain de mettre son nom au bas de cet appel énergique. « Au nom de qui? » demandait-il. « Au nom de la Convention, qui est partout où nous sommes, » répondait Saint-Just. Couthon, arrivé vers une heure et demie, joignit ses instances à celles du Comité ; Robespierre hésitait toujours à commettre un acte qui lui parais-

sait illégal. Enfin, vers deux heures dix minutes du matin, vaincu par les obsessions de ses amis, il se décide à signer l'adresse à la section des Piques. Déjà il avait écrit les deux premières lettres de son nom, Ro, quand un coup de feu retentit soudain... Aussitôt, on vit Robespierre s'affaisser, la plume lui échappa des mains, et sur la feuille de papier où il avait à peine tracé deux lettres, on put remarquer de larges gouttes de sang qui avaient jailli d'une large blessure qu'il venait de recevoir à la joue... » (Ernest Hamel, Histoire de Robespierre, éàiWon de 4867).

Louis Blanc prétend que ce fut un scrupule de conscience et non le coup de pistolet d'un assassin qui empêcha Robespierre de tracer sa signature tout entière sur la proclamation adressée à la section des Piques. Cet historien dit, en effet :

« Ro... Ce mot inachevé raconte que Robespierre, pressé par ceux qui l'entouraient, au nom de leur salut commun, de signer la guerre civile, la mort de la Convention, le renversement d'un principe, se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme, prit la plume, commença, et, sa conscience protestant, ne put continuer. »

Michelet est encore plus affirmatif :

« Robespierre prit une feuille au timbre de la Commune, qui portait déjà tout écrit un appel à l'insurrection, et d'une lente écriture, à main posée, il écrivit trois lettres qu'on voit encore :

Rob... Mais arrivé là, sa conscience réclama, il jeta la plume. »

Henri Martin s'exprime ainsi :

« Il traça les premières lettres de son nom ; puis il laissa tomber la plume... il n'acheva pas !

» On ignore s'il s'abstint volontairement d^achever, ne pouvant se décider à consommer l'acte de révolte et d'usurpation, ou bien s'il fut interrompu par le coup qui le frappa. >>

Mais si ce dernier point n'est pas bien éclairci, ce qui est certain, ce qui ne fait l'objet d'aucun doute, c'est que pendant cinq heures, depuis son arrivée à l'Hôtel-de-Yille jusqu'à deux heures après minuit, Robespierre refusa d'employer la force contre la Convention, malgré les prières, les supplications, les obsessions de ses amis. Et la Convention l'avait mis hors la loi ! Est-il dans l'histoire beaucoup de tyrans qui lui ressemblent? Que l'on pense de cet homme tout ce que l'on voudra : au dernier jour de sa vie il est véritablement Grand!

Pendant ses longues hésitations, l'heure du succès était passée pour lui. En apprenant que Robespierre se trouvait à l'Hôtel-de-Yille, la Convention se crut perdue, non sans raison. Puis, ne se voyant pas attaquée, elle prit l'offensive, mit la Commune hors la loi, nomma Barras commandant de la garde nationale. Deux colonnes se forment sous les ordres de Barras et de Léonard

Bourdon, pour marcher contre les robespierristes. Un jeune gendarme, appelé Merda, faisant partie d'une de ces colonnes, pénètre dans l'Hôtelde- Ville, s'avance de salle en salle jusqu'à la pièce où se tient Robespierre et lui fracasse la mâchoire d'un coup de pistolet. Les troupes de la Convention surviennent alors et n'éprouvent aucune résistance. Tallien et ses complices triomphent ; il est environ deux heures du matin.

Le lendemain, 10 thermidor, Robespierre et ses amis sont guillotinés ; la Révolution s'arrête pour reculer bientôt.

Qui donc, après le dénouement de cette crise tragique, terminée par la chute si glorieuse de Robespierre, ne s'est pas demandé ce qui serait arrivé par sa victoire ?

A cette question, nul ne peut faire de réponse positive, mais il est certain que les destinées du pays n'auraient pas été les mêmes, et, pour ma part, je ne fais nul doute que la France y eût gagné. On ne sait pas assez que Robespierre était homme d'ordre et adversaire de la Terreur : ses pires ennemis étaient les plus acharnés terroristes.

S'il avait vaincu, il est probable que Fouché, Tallien, Barras, Fréron et quelques-uns de leurs complices auraient porté leurs têtes sur l'écha-

faud. La réconciliation de Robespierre avec les Comités se serait effectuée au détriment des furieux terroristes, comme Billaud et Collot. Au ]ieu de changer de nom et de s'appeler la Réaction thermidorienne, la Terreur eût pris fin sans retour. Un gouvernement régulier et digne pouvait s'établir ; le monde alors n'aurait pas été témoin de ce débordement de vices et de corruptions qui marqua la défaite de \ Incorruptible . Car, on ne peut le nier, les fortes vertus civiques s'affaiblirent après le 9 Thermidor ; et la chute de celui que les jouisseurs surnommaient le «tyran », fut signalée par l'avènement au pouvoir des hommes sans convictions et sans principes.

La dégénérescence de nos armées attesta surtout les résultats nuisibles de la mort de Robespierre. Dès qu'il n'est plus là, pour envoyer aux frontières Saint-Just et d'autres conventionnels formidables, le respect à la loi s'affaiblit ; les jeunes gens appelés à défendre le pays refusent de partir, la désertion se propage. La discipline est ruinée ; les vertus militaires qui avaient rendu possibles les incroyables exploits de l'an II sont oubliées. Les soldats pillent, maraudent et sont acquittés par les conseils de guerre; l'armée perd son enthousiasme et s'affaisse dans l'insubordination. Aussi la campagne de 1793 n'a-t-elle plus les élans invincibles de la précédente. Jourdan, général en chef de l'armée de Sambre-et-

Meuse, obligé par l'inaction du traître Pichegru de se retirer devant l'armée autrichienne de G lairfayt (novembre 1795), raconte avec amertume que, à la suite d^un des engagements qui eurent lieu pendant sa retraite, « les Autrichiens firent sept cents prisonniers, parmi lesquels il ne se trouva que treize blessés, tant la résistance avait été molle ».

Ce fait humiliant n'eût pas été possible avec les soldats de Yalmy, de Wattignies, de Fleurus.

Supposons un instant que les conjurés de Thermidor aient été vaincus, que des hommes d'Etat tels que Robespierre, Saint-Just, Carnot dirigent les destinées de la Révolution. Ceux-là sont assez forts pour obliger Vépée à s'incliner devant la Loi, et Bonaparte reste à son rang. La République triomphante devient pacificatrice et le progrès n'est pas étouffé dans le sang. La France, poussée par la botte d'un conquérant, n'est pas forcée de se ruer pendant quinze ans à d'infructueuses exterminations. Nous sommes privés des pompes de l'Empire, mais nous ne connaissons pas les misères de l'invasion. On ne voit pas notre drapeau flotter sur le Kremlin, mais les chevaux des Cosaques ne mangent pas Técorce de nos arbres aux Tuileries. Auerstaedt, léna restent dans l'obscurité , mais nous ignorons aussi les noms de Reichshoffen, de Sedan, et un siècle après les victoires françaises et républicaines de l'an II, la

France et la République régnent en pleine sécurité, au lieu d'être menacées dans leur existence. Je me fais illusion peut-être ; mais voilà quelle vision magnifique passe devant mon esprit, lorsque je me demande ce qui serait arrivé si Robespierre eût triomphé le 9 Thermidor. C'est pourquoi je considère sa chute comme un immense malheur!

consulter pour ce chapitre :

Henri Martin, Michelet, Louis Blanc

Ernest Hamel. Histoire de Robespierre. Edition de

Ernest Hamel. Thermidor. Edition de 1891. Chapitre vn.

Anonyme. Un chapitre inédit du 9 Thermidor. Dentu, éditeur, 1885. Pages 23, 24, 25, 69, 70, 71 et suivantes.

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