‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 5 sur 18 · COMMENT LES REACTIONNAIRES ECRIVENT L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

COMMENT LES REACTIONNAIRES ECRIVENT L'HISTOIRE

Moins qu'un autre, Robespierre ne pouvait échapper aux attaques, aux calomnies, aux outrages que les écrivains de la monarchie prodiguent à tous les chefs de la Révolution. Ils se sont appliqués à faire de son nom un objet d'horreur et d'effroi ; ils ont voué sa mémoire à l'exécration publique, accusant de tous les vices, de tous les défauts, de lâcheté même, cet homme si résigné, si courageux durant sa longue et cruelle agonie.

Thiers, dans son Histoire de la Révolution, édition de 1866, tome II, page 89, a écrit ceci, en parlant de la crise du 9 Thermidor :

... « Si Robespierre eût osé en homme d'action se montrer et marcher sur la Convention, elle eût été mise en péril. Mais il ri était qu'un rhéteur, . . »

Eh bien, non. Celui qui, par sa force morale et le prestige de sa parole, a pu rester seul debout pendant quatre ans, au milieu de l'effroyable tempête révolutionnaire, était autre chose qu'un rhéteur. Et le discours du 8 Iher midor, ce testament de mort ! Si ce n'est pas une œuvre irréprochable, surtout au point de vue politique, du moins y trouve-t-on de superbes mouvements d'éloquence, des élans du cœur, comme celui qui finit par cette phrase : « La mort est le commencement de

Fimmortalité. » Et celui-ci : « Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. » Et ces accents prophétiques : « ... Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le chef des factions renverser la représentation avilie. »

A la page 90 du même volume, Thiers s'exprime ainsi :

«... Robespierre se décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le courage de se donner la mort. // se tire un coup de pistolet qui, portant au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue, et ne lui fait qu'une blessure peu dangereuse. »

Pourquoi, sinon pour avilir la mémoire de Robespierre, entretenir, propager la fausse version de son suicide? Cette phrase est une calomnie : le chef de la Révolution a été assassiné ; il est mort pour n'avoir pas voulu attenter au Droit ; il a péri comme un grand citoyen. Thiers n'avait pas consulté sans doute les documents historiques où éclate cette vérité.

11 en est un de ces documents que je voudrais voir aux Archives nationales, exposé comme une précieuse relique, dans un cadre d'or, au milieu de la salle d'honneur : c'est la proclamation à la section des Piques,, signée des premières lettres du nom de Robespierre et tachée de son sang.

J'ai fait bien des démarches pour pouvoir mettre sous mes yeux cette pièce à jamais mémorable. Je n'ai pas pu y parvenir. Je me suis adressé aux organisateurs du musée de la Révolution, ils m'ont envoyé aux Archives : on n'y connaît pas le fameux document. 1^' Histoii^e de Robespierre, par Ernest Hamel, m'a mieux renseigné, page 790 du IIP volume, en note : « Saisie par Barras à THôtel-de-Ville, sur la table du conseil général, cette pièce passa plus tard, avec les papiers de l'ex-Directeur, entre les mains de l'ancien ami de Danton, Rousselin de Saint-Albin. »

J'ai écrit ensuite à M. Hamel pour le prier de m'indiquer où et comment je pourrais trouver l'original du document célèbre ; cet historien m'a répondu :

« J'ai eu, en effet, entre les mains le fameux appel à la section des Piques, écrit par Lerebours, dont j'ai beaucoup connu le fils, et que Robespierre s'était décidé à signer, lorsqu'il a été interrompu par le coup de pistolet du gendarme Merda... J'aurais été heureux de vous envoyer le renseignement que vous me demandez, mais j'ignore complètement si Philippe de Saint-Albin (fils de Rousselin) vit encore...

» 7 août 1889. »

Il est bien regrettable qu'un pareil document

soit la propriété d'un collectionneur particulier, et ne se trouve pas dans nos Archives nationales, dont il serait un des trésors les plus précieux.

Quoi qu'il en soit, l'Histoire prouve que Robespierre voulait arrêter la Terreur, et qu'il a péri pour n'avoir pas employé la force contre ses adversaires. Cette rigidité de principes, ce respect du droit le grandiront dans la postérité.

Néanmoins, il est un crime que les admirateurs de la Révolution ne pardonneront point à Robespierre : c'est de n'avoir pas fait tous ses efforts pour arracher des mains des terroristes Danton, la vivante incarnation du patriotisme révolutionnaire.

En outre, en attaquant, dans son discours du 8 thermidor, Gambon, l'intégrité même, Robespierre commit une faute, une irréparable faute qui précipita sa chute. Funeste aveuglement de cet homme politique, si clairvoyant d'habitude.

Mais, ces réserves faites, si on le compare aux meneurs de la conjuration formée pour l'abattre, le vaincu de Thermidor reprend toute sa supériorité morale. Quels sont, en effet, ses plus acharnés ennemis?

Tallien, chargé d'horreurs et de crimes, terroriste par peur, modéré par luxure, sans conviction, sans principe.

Fréron, qui s'était attiré la haine de Robespierre par ses odieuses cruautés et par ses vices.

Barras, si avili par son amour de l'argent, si dissolu dans ses mœurs, que l'on a pu le surnommer V Immonde.

Fouché, terroriste avec GoUot-d'Herbois, ministre de Barras, ministre de Bonaparte, ministre de Louis XVIII. Fouché, policier habile, mais l'âme la plus basse, la plus dégradée de son époque. Ses crimes l'avaient enrichi ; à sa mort il laissa une fortune évaluée à plus de vingt millions.

Evidemment de pareils hommes devaient être gênés par Robespierre, austère dans ses mœurs, et si pauvre malgré sa puissance ! On ne trouva chez lui, après le 9 thermidor, qu'un assignat de cinquante livres.

Le caractère et les actes de Robespierre ont été dénaturés par les écrivains de la réaction, qui en ont fait le bouc émissaire de tous les excès commis de son temps. Et cela n'a rien qui étonne, puisque les héros les plus purs de la Révolution n'ont pas échappé à l'outrage. De nos jours encore, en Bretagne, Hoche passe pour un bourreau.

Après le désastre des émigrés dans la presqu'île de Quiberon, le 21 juillet 1795, les prisonniers

pris les armes à la main furent conduits dans la petite ville d'Auray (Morbihan), et fusillés quelques jours après comme traîtres à la patrie. Il est abondamment prouvé que cette exécution, légitime et juste en somme, eut lieu sur l'ordre formel de la Convention et non sur l'ordre de Hoche, qui aurait voulu au contraire user de clémence.

Eh bien, allez visiter Auray, on vous montrera l'endroit où les prisonniers furent fusillés, au bord d'un marais ; là-bas, c'est le champ des martyrs.

Un superbe monument en marbre blanc a été élevé à la Chartreuse d'Auray, et l'on y a réuni les ossements des émigrés passés par les armes. Or, ces os sont des reliques, et l'on vous explique comment le général républicain Hoche a usé de perfidie pour engager les émigrés à se rendre, en leur promettant la vie sauve, et a ensuite violé « son serment par le massacre des victimes ».

Ce récit m'a été fait au mois d'avril 1888.

C'est ainsi que l'Histoire est dénaturée, que des faits erronés passent à l'état légendaire, que la mémoire des jeunes générations s'imprègne d'idées fausses. La Révolution a été odieusement travestie par une foule d'écrivains hostiles dont les livres sont lus par nos enfants, et si des historiens sincères, comme Henri Martin, Michelet, ont dévoilé la vérité, leurs œuvres monumentales ne sont connues que des érudits.

Que de gens ne savent encore de la Révolution que la Terreur, et de la Terreur que Robespierre! Pourquoi? Parce que cette époque mémorable est mal connue, mal enseignée par les maîtres de nos écoles, et, par conséquent, mal apprise des enfants.

Voici le dialogue engagé au commencement de 1889, en plein Paris, dans une école de Montmartre, entre un examinateur et un élève :

« Mon enfant, savez-vous quelque chose sur la Révolution française?

— Oui, Monsieur. La Révolution française c'est le régime de la Terreur.

— Qu'est-ce que le régime de la Terreur?

— C'est un régime de sang.

— Connaissez-vous quelques hommes de la Révolution française?

— Oui, Monsieur. Hoche, Danton, Robespierre.

— Que savez-vous de Robespierre ?

— C'était le chef de la Terreur.

— Citez-moi quelques-uns de ses actes.

— Il commettait des crimes tous les jours. »

« Ces réponses stupéfiantes, dit l'examinateur, me portèrent à croire que j'avais affaire à un élève qui n'avait pas compris ce que son maître avait enseigné ou qui se faisait l'écho de ce qu'il avait entendu dire dans sa famille. Eh bien, non. Tous les élèves de la même école firent les mêmes réponses. Ils répétaient ce que le maître avait enseigné. » (Le Radical du 30 mars 1889.)

Voilà comment le nom de Robespierre est encore un objet d'horreur et d'effroi. Quand finira cette longue injustice? Des hommes qui le connaissaient bien, puisqu'ils furent ses collègues au Comité de Salut public , Barère et Billaud- Varenne, se repentirent d'avoir contribué à l'abattre. Les événements qui suivirent le 9 Thermidor démontrèrent aux deux conventionnels exilés qu'en renversant Robespierre ils avaient ébranlé la colonne de la Révolution (1).

En résumé, sauf quelques exceptions, ces conventionnels, ces révolutionnaires, ces terroristes sur qui tant de calomnies et d'outrages ont été déversés, furent des hommes généreux, intègres, dévoués. Ils se virent forcés de marcher vers Jeur idéal dans une voie sanglante, et ils eurent l'irréparable malheur de se déchirer entre eux ; mais leur but était le même : l'affranchissement de l'Homme. Divisés pendant la vie, mais unis par la mort, ils peuvent s'écrier en parlant aux générations futures :

« Nous avions tous une même foi : la Patrie, un même idéal : l'Humanité. Si, pour atteindre à ce but sublime, nous suivions des routes différentes, la même ardeur nous poussait en avant. Notre bien, notre sang, notre vie, tout était offert en sacrifice à la cause sainte que nous avions embrassée.

(1) Voir l'Appendice à la fin du volume.

» Dans nos formidables querelles, grosses des terrestres destinées, pas un ne songeait à soi : tous avaient les regards fixés sur la France et la Liberté, nos seules idoles. Pas un qui n'eût répété ces grandes paroles : « Jetez-nous dans le gouffre » et sauvez la Patrie ! »

» Telle était la force de notre foi, que nous nous sommes sacrifiés sans espoir de récompenses présentes ou lointaines. Sylla, César, les proscripteurs de Rome, s'enrichissaient des dépouilles de leurs victimes; tandis que nous sommes tous restés pauvres, et nous savions que la foule trompée jette souvent l'anathème à ses bienfaiteurs.

)) Oui, la Révolution a fécondé l'Avenir; elle a commencé l'affranchissement de la Terre, et nous sommes fiers de notre œuvre. Nous avons la suprême joie de penser que, grâce à nos efforts, le fardeau de THumanité sera moins lourd à porter. Le joug qui asservissait un grand peuple a été brisé par nos mains, et nous lui avons tracé une route large et sûre.

» Comme de rudes bûcherons qui taillent un droit chemin à travers une forêt inextricable, et font jaillir le soleil où toujours régna l'ombre, ainsi nous avons éclairci la forêt ténébreuse où s'embusquaient depuis des siècles la Féodalité, la Royauté, le Sacerdoce, pour dévorer les peuples au passage.

» Marchez maintenant, peuples pour qui nous

sommes morts 1 Marchez sans crainte, nous avons renversé les obstacles. Complétez notre œuvre, achevez notre tâche, ô nos frères ! ô nos fils! afin que Fhomme, ayant brisé toutes ses chaînes, ayant vaincu toutes ses misères, puisse un jour vivre heureux et libre.

» Marchez malgré les trahisons, malgré les anathèmes. Et quand la Raison, cette plus belle face de la Divinité, aura son culte sur la terre ; quand sur les débris de la Monarchie tyrannique le règne de la Justice se sera élevé ; quand notre esprit aura pénétré toute créature humaine ; quand les nations se donneront la main dans la Paix et la Liberté, alors seulement notre Idée aura porté tout son fruit. Alors seulement la Révolution aura son accomplissement, la Terre bénira notre mémoire : ce sera notre récompense !... »

PREMIERE TERREUR RLANCHE

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