‹ Les suites du Neuf Thermidor; terreurs blanches, 1795-1815Chapitre 7 sur 18 · LES THERMIDORIENS · texte numérisé non relu

LES THERMIDORIENS

Ensuite commença le procès de Carrier, et j'avoue que le châtiment de ce scélérat dut être un soulagement pour la conscience publique. Je n'ai certainement pas la prétention de le défendre, mais il se défendit lui-même. L'horrible tableau qu'il fit des atrocités commises par les Vendéens n'efface pas les crimes du proconsul de Nantes, mais il les explique jusqu'à un certain point, et démontre une fois de plus que la Révolution ne fut cruelle que par nécessité.

(( Les brigands, dit Carrier, ont donné les premiers l'exemple des massacres. A Machecoul, ils hachèrent et mirent en pièces huit cents patriotes ; on les enterra, en ne couvrant de terre que leurs corps et en laissant à découvert les bras et les jambes ; on fit assister des femmes au supplice de leurs maris, et on les cloua ensuite toutes vivantes aux portes de leurs maisons... Le moins barbare des supplices infligés à nos braves défenseurs était de les fusiller ou de les tuer à coups de baïonnette ; le plus commun était de les suspendre à des arbres par les pieds, en allumant un brasier sous leur tête ou de les clouer à des arbres et de leur enfoncer dans le nez ou dans la bouche des cartouches auxquelles on mettait le feu... Il faut se reporter au temps. Nos frontières envahies du Nord au Midi, la trahison dans les armées, Toulon vendu aux Anglais, Marseille, Lyon, Bordeaux armés avec tous les départements

du Midi, la Vendée devenue formidable par ses victoires, la Bretagne en ébullition, les côtes menacées de la descente de trente mille Anglais ou émigrés stationnés devant Jersey ou Guernesey, le Morbihan en rébellion ouverte, Nantes entourée de brigands qui s'introduisaient dans ses murs, le soulèvement dans les prisons et une grande conspiration dans la ville... Faut-il s'étonner si tant de périls d'une part, et de l'autre tant d'atrocités, ont fait outrer les mesures ? »

Carrier monta sur l'échafaud le 16 décembre 1794.

S'il était le seul à faire un récit épouvantable des horreurs commises par les Vendéens, sa parole me serait suspecte ; mais malheureusement l'Histoire est pleine de témoignages qui corroborent le sien. Ici encore la Révolution ne fut point provocatrice. Elle n'usa que de représailles contre de féroces adversaires.

Ce n'est pas sans tristesse que je remue de pareils souvenirs. Il faudrait pouvoir laisser dans l'oubli toutes ces ignominies réciproques ; mais que les ennemis de notre Révolution libératrice cessent d'être injustes et perfides envers elle, en ne parlant jamais que de ses excès!

Dans ce pays de superstition et d'ignorance, la réactioQ n'attendit pas les événements de Thermidor pour relever la tête ; une hostilité ouverte contre le nouveau régime s'y déclara dès le début de la Révolution. Inféodés à leurs nobles, fanatisés par leurs prêtres, qui multipliaient les plus grossiers miracles, les paysans de l'Ouest (Vendée, Bretagne, Bocage) apprenaient avec horreur les décrets de la Convention. Au moment d'une lutte terrible oii pouvait succomber la Patrie, lorsque une levée de 300,000 hommes fut ordonnée sous le nom de Réquisition, les Vendéens répondirent par le tocsin et le massacre de Machecoul, 10 mars

Ce sont eux qui engagèrent cette guerre interminable où furent dévorés plus d'un million d'hommes, guerre effroyable où la République faillit sombrer. Il fallut pour vaincre ces peuples égarés les plus longs efforts et les meilleurs soldats de la République, des généraux comme Marceau, Kléber, Hoche, des troupes comme la garnison de Mayence. Les chouans, les Bretons, les Vendéens se battaient avec acharnement et savaient mourir, c'est vrai. Mais pourquoi vouloir en faire des héros? Le nom qui leur convient est celui de révoltés.

Ils donnèrent à cette lutte déplorable un caractère de férocité qui exaspéra les bleus (soldats républicains), et les rendit cruels. Mais est-il juste que les historiens de la Monarchie parlent toujours des excès de la répression et oublient les horreurs de la révolte ? A la fin de 1793 et au commencement de 1794, le général Turreau, avec ses douze colonnes infernales, fit aux Vendéens une guerre d'extermination, j'en conviens ; mais qui avait commencé ?

Ce n'étaient que des représailles, et dans cette guerre lamentable , les fureurs républicaines furent loin d'égaler les abominations vendéennes. Les chouans poursuivaient d'une haine implacable les rares habitants du pays qui refusaient de concourir avec eux à l'extermination des bleus.

Emile Souvestre nous a tracé l'histoire de ce Jacques Riwal, qui, ayant à se plaindre d'un gentilhomme, ne voulait pas se battre contre les républicains pour les gentilshommes, et prétendait avoir le droit de rester chez lui. Les chouans se présentent à sa ferme et le somment avec menaces de se joindre à eux.

« Si tu ne nous suis, dit le chef en colère, nous^ tuerons tes vaches et nous brûlerons ta ferme. »

Quelques jours après la ferme était brûlée.

Riwal dénonce les coupables, puis il part avec sa femme Marguerite et sa fille ; il va louer une cabane dans une paroisse éloignée, pi^ès deLoudéac.

Un soir, il revenait à la nuit close, il voyait à peine ses pieds ; Riwal arrive ainsi jusqu'auprès de l'endroit où devait se trouver sa maison, il étend les bras pour la chercher.

« Au lieu de la porte, quelque chose de flasque et de flottant céda tout à coup sous l'impulsion de sa main, puis vint le battre à la poitrine, et il sentit tomber sur son front une sorte de rosée gluante... Riwal recula épouvanté. Dans ce moment la lune se découvrait entièrement, et, à sa lueur, il aperçut le cadavre de sa femme suspendu au châssis de la porte, la main droite étendue vers lui, et lui présentant, dans sa main, sa langue et ses yeux qu'on lui avait arrachés ! »

Riwal pousse un cri terrible en s'écriant : « Marguerite ! » Une voix faible et tremblante lui répond : « Mon père! » C'est sa fille Marie accroupie au dedans du seuil, égarée de douleur et d'épouvante. Il tâche de la rassurer et apprend d'elle que les chouans sont venus martyriser sa mère. En se retirant, les bourreaux avaient dit à l'enfant :

(c Avertis ton père que d'ici à huit jours nous mettrons aussi sa langue et ses yeux dans sa main droite. »

Voilà de quelle barbarie étaient capables ces bandits commandés par Cormatin et Scépeaux ; ces chouans aux souliers percés, aux vêtements en lambeaux, au visage farouche, « pour la plu-

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part desquels, dit Louis Blanc, le royalisme n'était qu'un prétexte de brigandage et comme un passe- port de l'assassinat >;.

Beaucoup de ces chouans n'étaient que des détrousseurs de grands chemins, qui, sous prétexte de défendre le trône et l'autel, satisfaisaient leur goût de pillage, d'incendie et de meurtre. Cruels par plaisir, lorsque ces misérables faisaient prisonnier un soldat républicain, un bleu, ils s'amusaient à lui arracher les yeux avec des tirebourres.

Hoche et Aubert-Dubayet, dans leur correspondance, qualifient souvent « d'assassins » les chouans qu'ils ont la mission de combattre. Or, Dubayet était un homme d honneur, très loyal avec ses ennemis. Quant à Hoche, tout le monde connaît la modération, l'humanité du Pacificateur de la Vendée. Pour que l'un et l'autre traitent les chouans d'assassins, il faut qu'ils aient été témoins de bien grands crimes.

Voici des extraits d'une lettre de Hoche :

« Je vais vous esquisser le genre de guerre que nous ont faite et que nous font encore des bandes composées de voleurs, de prêtres, de contrebandiers, d'émigrés, d'échappés des galères et de déserteurs... Leur principal objet est de détruire les autorités civiles, d'intercepter les convois, d'assassiner les patriotes... Leur tactique est de combattre derrière les haies... Vainqueurs, ils égor-

gent et pillent. Vaincus, ils se dispersent et assassinent les habitants des campagnes. »

Cette lettre accusatrice est d'autant plus terrible pour la Chouannerie que Hoche, dans sa modération, punissait la cruauté chez ses soldats, loin de les exciter aux représailles. Ainsi un détachement de grenadiers ayant promené au bout d'une pique la tête du chef chouan Boishardy, qui venait d'être tué, le général républicain fit aussitôt arrêter les officiers du détachement et marqua d'une flétrissure publique cet acte de férocité, qu'il appelait un aHme envers V honneur, Vhumanité et la générosité françaises.

Il faut] remarquer que dans cette lutte des provinces de l'Ouest contre la Révolution, les hostilités prirent dès le début, du côté des Vendéens, le caractère de perfidie et de férocité qui marquent toutes les guerres religieuses. Je dis religieuses, car ce sont surtout les prêtres qui soulèvent la Vendée ; ce sont eux qui enflamment les populations, qui leur soufflent la haine avec le fanatisme. C'est une autre espèce de croisade : on y sent l'influence de cette doctrine de l'Eglise catholique par laquelle on doit courir sus aux hérétiques comme sur des bêtes fauves, les exterminer, les vaincre par trahison, par guet-apens, par fraude, sans jamais se croire obligé de leur

tenir parole. Or, fut-il jamais hérétiques pires que les révolutionnaires, et tous les moyens n'étaientils pas permis aux combattants de la bonne cause pour venger Dieu et le roi ?

Aussi le premier acte d'hostilité des Vendéens est un affreux carnage. Des milliers de paysans se ruent sur la petite ville de Machecoul (Loire- Inférieure) et massacrent les républicains surpris. Pendant trois semaines ils égorgent les patriotes qui tombent en leur pouvoir. Un jour ces barbares attachent une soixantaine d'hommes ensemble, les rangent le long d'un fossé et les abattent à coups de fusil. C'est ainsi que les massacreurs, qui portent l'image du Sacré-Cœur sur leur poitrine, commencent ce qu'ils appellent la guerre sainte !

FA ces égorgements ne sont pas des représailles, puisqu'ils ont lieu à partir du 10 mars 1793. Il ne s'agit pas alors de répondre aux dévastations des colonnes infernales, puisque le général Turreau n'a pris le commandement que vers la fin de cette même année 1793. Non, la haine seule que les prêtres leur ont inspirée pour la Révolution, rend les Vendéens et les Bretons féroces.

A ces troupes fanatiques, sincères dans leur cruauté, se joignent des détrousseurs de routes, un ramassis de gens dont les vrais métiers sont le pillage et le brigandage. Ceux-ci brûlent les fermes ou les maisons bourgeoises, après les avoir vidées, et en massacrent les propriétaires; ensuite, pour

justifier leurs sanglants excès, ils accusent leurs victimes d'avoir été favorables aux bleus.

On conçoit de quelles horreurs était capable une pareille armée.

A Montaigu, les royalistes catholiques comblèrent un puits avec les corps vivants des soldats républicains, qu'ils écrasèrent ensuite à coups de pierre.

Des hommes étaient enterrés vifs jusqu'au cou et leurs têtes servaient de jouets.

« Des jeunes filles vendéennes allaient sur les champs de bataille, et, avec de longues aiguilles, elles crevaient les yeux à nos soldats agonisants.

» On raconte que les prêtres se montraient les plus féroces ; qu'ils faisaient mettre au four, rôtir des prisonniers.

» Quant à faire fusiller ou égorger les républicains qui avaient le malheur de se rendre, c'était chose ordinaire aux Vendéens. »

Ce sont ces cruautés inouïes qui exaspérèrent les soldats de la République, et qui rendirent possibles les abominations de Carrier à Nantes.

Tous les chefs de l'armée vendéenne n'approuvaient pas les cruautés commises par leurs troupes, et, selon la remarque d'Henri Martin, les généraux de l'armée rebelle étaient d'autant plus

humains qu'ils subissaient moins Finfluence des prêtres.

On trouve parmi eux quelques hommes au cœur noble, aux sentiments généreux, qui auraient grandement honoré leurs drapeaux s'ils n'avaient pas eu des Français pour ennemis.

Lescure est à citer pour ses sentiments d'humanité. Il empêcha plusieurs fois le massacre et le pillage.

Le jeune marquis de la Rochejacquelein, d'une allure martiale, d'une figure superbe, d'une indomptable vaillance, devint le héros populaire des Vendéens, qui se plaisaient à répéter son mot fameux : « Si j'avance, suivez-moi ! Si je recule, tuez-moi ! Si je meurs, vengez-moi ! »

Bonchamps est connu par un trait de clémence qui fleurit sa mémoire. A la terrible bataille de Chollet (17 octobre 1793), qui ruina l'armée insurgée, il fut frappé à mort. Les Vendéens, qui s'étaient retirés à Saint-Florent, exaspérés par leurs défaites, allaient commencer le massacre de 5,000 prisonniers républicains. Bonchamps l'apprend, et, tout mourant qu'il est, envoie un officier ordonner qu'on épargne les bleus. Devant la volonté de ce chef aimé, les prisonniers sont respectés au cri de : « Grâce ! Bonchamps l'ordonne ! »

Trait magnifique assurément, dont l'âme est rassérénée au milieu des horreurs de cette guerre

civile ; mais, hélas ! c'est un trait isolé, et pour nous attrister que de scènes sauvages !

La vérité, c'est que si l'on excepte Lescure, La Rochejacquelein, Bonchamps, et peut-être d'Elbée, les chefs vendéens sont en général aussi féroces que leurs troupes. Le type de ces bandits est représenté par le flibustier Charette, qui joua jusqu'à la fin un des principaux rôles dans cette lutte funeste.

Celui-ci alliait les apparences d'une dévotion outrée au faste le plus insolent, à la conduite la plus scandaleuse. Après une nuit d'orgie, il entrait à l'église et en sortait pour ordonner des égorgements. On peut se faire une idée de la façon dont il traitait ses ennemis par ses procédés envers ses propres soldats : il avait introduit parmi ses troupes le châtiment du bâton, et il en faisait lui-même l'application avec une extrême rigueur.

Très habile dans cette guerre d'embuscades, de surprises, de guet-apens, il était d'autant plus difficile à réduire qu'il n'avait ni foi, ni loi. Ce chef de bandits manquait à sa parole, violait ses serments et abusait effrontément de la loyauté républicaine. Néanmoins, Ténergie de la Convention avait triomphé de tous les obstacles ; les armées régulières des Vendéens n'existaient plus, Au milieu de l'été de 1794, les Chouans ravageaient encore le pays, les bandes de Marigny, de Stofflet, de Charette s'efforçaient de tenir la cam-

pagne, mais on pouvait prévoir la pacification prochaine de l'Ouest.

Le 9 Thernaidor fut pour tous ces révoltés un coup de fortune inespéré : il augmenta leur insolence en leur rendant la confiance. Forcés de donner des gages aux royalistes, leurs alliés, les thermidoriens renoncèrent au système de répression énergique, et firent aux rebelles des concessions humiliantes. Le général Turreau fut mis en accusation, comme ayant usé de trop de violences. Un peu plus tard, le 2 décembre 1794, un décret de la Convention promit le pardon et Toubli à tous ceux qui dans le délai d'un mois auraient posé les armes.

En outre, les thermidoriens s'abaissèrent jusqu'à solliciter la paix du principal chef des Vendéens, Charette. Celui-ci, à bout de ressources et dont la situation était désespérée, consentit à ce que des conférences régulières eussent lieu entre les deux partis « royaliste et républicain », et le 29 pluviôse 1795 (17 février) on signa la paix au château de Ja Jaunaye , près de Nantes, entre « les armées du Centre et des Pays-Bas, l'armée d'Anjou, les Chouans », d'une part, et « la République française » d'autre part.

Ce traité contenait des conditions humiliantes pour la France. Par exemple, Charette conservait le commandement du territoire occupé par son armée, et on lui donnait une indemnité de deux

millions en numéraire. Il était déjà loin le temps où Saint-Just disait : La République française n'envoie à ses ennemis que du plomb I

Or, cette paix de la Jaunaye, Charette ne l'avait signée que par nécessité, par perfidie, pour pouvoir attendre à son aise le moment de violer ses promesses, et pour mieux se préparer à de nouveaux brigandages. D'ailleurs, la foi jurée avait été odieusement trahie à plusieurs reprises par ces rebelles qui ne voulaient pas être appelés brigands. Le 24 juin, quatre cents soldats républicains escortaient un convoi de pain et d'eau-de-vie ; des masses de Vendéens les attaquent par surprise, malgré la paix jurée, et les font prisonniers. « Alors ces bêles féroces ôtent des caissons les subsistances qu'ils contenaient, y entassent les soldats républicains et y mettent le feu ! »

Deux jours après, le 26 juin, Charette, d'accord avec les émigrés qui se préparent à débarquer en Bretagne , rassemble ses soldats , proclame Louis XVIII et rallume cette affreuse guerre royaliste, « qui a consommé un million de Français ! »

N'ayant pas dénoncé la trêve, Charette surprend et taille en pièces plusieurs postes républicains. Ses instincts de tigre ne sont jamais assouvis : tantôt il fait simplement fusiller les bleus en son pouvoir, tantôt il les fait assommer à coups de pierre ou de bâton. Pour peindre tout entier ce fameux bandit, il faut encore citer ce trait : « Un

dimanche, pendant qu'il faisait égorger des prisonniers dans Ja cour du château de Belleville, Cbarette assistait à la messe dans une chapelle du château, et il pouvait ainsi savourer les cris de ses victimes tout en priant Dieu. »

Il fallut tout le génie de Hoche, qui détruisit les émigrés à Quiberon, pour pacifier ces malheureux départements de l'Ouest et mettre enfin un terme aux abominations royalistes. Ces horreurs sanguinaires, commencées à Machecoul, s'étaient prolongées par la faiblesse des thermidoriens vis-à-vis de la réaction.

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