PARTIE EXPÉRIMENTALE
Expériences réalisées au laboratoire. — Avec l'emploi de toutes les méthodes précédemment indiquées, nous avons réalisé les expériences suivantes :
1° Expériences réalisées in vitro en reprenant très exactement les travaux de Mile Vizzarp (1), c’est-à-dire en opérant sur du sang de pore et avec les mêmes concentrations barbituriques.
Nous nous sommes procurés deux litres de sang de porc, réparlis de la façon suivante dans quatre récipients cylindriques de. un litre de capacité.
250 cm° sang pur dans récipient A — liquide A.
500 cm° sang dans récipient B, auquel on ajoute 100 em° d'une solution très légèrement alcaline de véronal à 1 % = liquide B.
500 cm sang dans récipient C, auquel on ajoute 100 en® d’une solution très légèrement alcaline de dial à 4 % —= liquide C.
500 cm sang dans récipient D, auquel on ajoute 100 em d’une solution légèrement alcaline de gardénal à 1 % — liquide D,
Le premier jour (le 3 novembre), sur 60 em° des liquides B, C, D, nous avons déterminé la dose exacte de barbiturique en expérience en utilisant le procédé PaGer et DESOpT ; nous avons trouvé, compte tenu de la dilution apportée par l’eau de dissolution de l'hypnotique :
Liquide B : 0,74 véronal pour 500 de sang.
Liquide C : 0,70 dial pour 500 de sang M Liquide D: 0,79 gardénal pour 500 de Sang.
Ce même jour, nous avons expérimenté le liquide A, sang pur, el recherché la présence de « l'acide Ccyanhydrique libre » d'abord, de « l'acide sulfocyanique » ensuite, sur 20 em° de ce liquide : la réaction du Bleu de Prusse s’est révélée négative.
Le troisième jour, recherche d'acide Cyanhydrique HCON et d'acide sulfocyanique SCNH sur 24 em du liquide B, sang + véronal : les résultats ont été négalifs. NT . Le quatrième jour,-recherche d'HCN et de SCNH sur 24 em° du liquide C, sang + dial: les résultats furent également négatifs.
! Le cinquième jour, recherche d'HCN et de SCNH sur 24 em du liquide D, sang + gardénal : résultats négatifs.
“ (1) Mile VILLARD : Présence ou formation de sulfocyanures dans l'organisme humain, leur importance en matière d'expertises toxicologiques Thèse Doctorat Pharmacie Montpellier 1930.
Le 13 novembre, le 20, le 1* décembre, puis le 20, c’est-à-dire 10, 17, 27 et enfin 47 jours après la mise en expériences, nous avons réalisé de nouvelles séries de dosages et recherches identiques aux précédentes.
Les résultats en sont exprimés dans le tableau suivant :
Dosage | à Ë Sang pur | Sang véronal | Sang + dial |Sang -- gardénal d ÈSE | 22 barbitur. | 27 | 7 îer :our 0 : 4er jour 0,74 :
1e jour 0,70 4er jour 0.79 3e jour 0 0 4e jour 0 0 5e jour 0 (0 10e jour 0 0 11e jour 0 0 12e jour 0 0 13e jour 0 0 17e jour (0) 0 18e jour 0 0 19e jour 0 0 20e jour (0) 0 27e jour 0 (0 28e jour 0 0 29e jour 0 0 30e jour 0 0 47e jour 0 0 48e jour 0,65 0 0 49e jour 0,65 Ô 0 50e jour 0,68 0 0
De résultats négatifs aussi constants, nous n’avons voulu tirer aucune conclusion sans nous assurer du parfait état de marche de notre appareil et de son rendement,
Pour cela, nous avons pris 20 em° de sang pur auquel nous avons ajouté 10 em“ de solution de sulfocyanate de potassium N/100, c'est-à-dire 9 milligr. 7 de sulfocyanate de potassium SCNK. Après défécation et expérimentation dans l'appareil de CHELLE modifié par nous, le dosage des cyanures dans la solution alcaline réceptrice nous a donné 2 milligr. 5 en acide cyanhydrique, soit à peu près 9 milligr. en sulfocyanate de potassium.
Cette expérience, en montrant le parfait rendement de lappareil, donnait done toute sa valeur aux résultats précédents.
D'ailleurs, d’autres et nombreux essais concernant la recherche de l'acide sulfocyanique dans du sang humain additionné de véronal, avaient été tentés par Mile PLESSsISs. Dans ses expériences, elle utilisa l'appareil de CHeLLe sans modification aucune (emploi du flacon-siphon de CHELLE), le courant d'air exempt d’anhydride carbonique CO? et entraînant l'acide cyanhydrique formé résultant
non pas d’une aspiration, comme dans notre méthode, mais d’une compression, Cette technique opératoire n'eut pas de résultats plus heureux que la nôtre et, après trois mois de travaux, Mile PLESSIS n'avait pu mettre en évidence la moindre trace d'acide sulfocyanique. à
© 2° Nous avons réalisé d’autres expériences in vitro en opérant, cette fois, sur des matières viscérales. Nous avons utilisé les viscères d’une expertise provenant d’exhumation, nous étions donc dans des conditions idéales de putréfaction.
70 grammes de matières ont été hachées et broyées : 1° 40 gr. matières + volume égal d'eau + 4 em° d'acide phos-
phorique PO“‘H*, B. M. au chlorure de calcium CaCF à 110° pendant dix minutes pour chasser l'acide cyanhydrique dans le cas où celui-ci serait présent, addition de 2 gr. d'acide picrique sur le produit encore chaud pour défécation : abandon 10 à 15 heures, filtration, introduction dans l'appareil de CHELLE : la réaction au bleu de Prusse modifiée par CHELLE est négative, donc pas de sulfocyanates.
Nous avons vérifié le bon fonctionnement de notre appareil en ajoutant une solution titrée de sulfocyanate de potassium et en aosant le cyanure recueilii dans la potasse N/10 ; nous avons pris o em de sulfocyanate de potassium N/10 (9 gr. 70 de sel par litre), soit 48 mgr. 5 de sulfocyanale de potassium dans la prise d’essai ; nous avons fait passer un courant d'air privé d'’anhydride carbonique dans les viscères additionnés de ce sulfocyanate de potassium et de mélange chromique. Nous avons ensuite opéré le dosage du cyanure de potassium formé dans la solution alcaline réceptrice : ce dosage cyanoargentimétrique nous a donné comme résultat : 13 milligrammes 2 exprimé en acide cyanhydrique, ce qui fait environ 47 milligrammes 3 en sulfocyanate de potassium. L'appareil n'était donc pas défectueux.
2° 30 gr. de matières sont additionnés de 0 gr. 03 de véronal préalablement dissout dans une petite quantité (2 cm°) de sang du foie mélangé de sérosités diverses. Ce mélange est abandonné à la putréfaction pendant 20 jours. Un traitement analogue au précédent donne, après cette période, un résultat absolument négalif : donc pas de sulfocyanates.
3° Expériences in vivo, faites avec un matériel qui réfute toute objection :
Dans la nuit du lundi 28 au mardi 29 mai 1934, X... s’empoisonne avec un véronalide. Il est prélevé le mardi soir, par sondage, 240 em° d'urine, el par piqûre intraveineuse, 15 em° de sanç.
Le premier jour, sur 80 em° d'urine est pratiquée l'extraction du barbiturique selon la technique PAaGreT-DEsopr. On obtient de magnifiques cristaux qui, repris par une solution ammoniacale et mis en contact avec l'acide sulfurique SO‘H?, se recristallisent en forme d'oursins (gardénal).
Le dosage pondéral nous donne cinq centigrammes pour 80 em, soit 0 gr. 15 pour l'urine totale prélevée,
À Le réactions de ParRi, PARRI-DESODT, sont très nettement Silives.
St eu
Le deuxième jour, sur 80 em° d'urine, recherche de « l'acide cyanhydrique libre », puis de « l'acide cyanhydrique dissimulé », selon la technique CHELLE. Nous avons eu deux résultats négatifs.
Quinze jours plus tard, sur les derniers 80 em’ d'urine, une nouvelle recherche « d'acide cyanhydrique libre et dissimulé » n’a pas été plus heureuse : aueun résultat positif n’a été enregistré.
Quant aux 15 cm° de sang, vu la faible quantité mise à notre disposition, nous n'avons pu réaliser qu'une expérience : treize jours après la prise de sang, nous n'avons décelé aucune trace des acides cyanhydrique et sulfocyanique, C’est une expérience qui, bien qu'incomplète, n’en est pas moins coneluante, car ce sang, vu les conditions du prélèvement et l’état du malade, renfermait sans nul doute des traces de barbiturique.
4° Enfin, le 27 novembre dernier, nous sommes allés à l'hôpital prélever du sang et de l’urine sur une personne ayant tenté de se suicider au gardénal et qui présentait un coma profond : seule, injection de strychnine la sort momentanément de sa torpeur, tous les réflexes sont ahbolis.
Nous recueillons, par sondage, 800‘ d'urine,
250°° ont servi à l'extraction et au dosage du toxique : 0 gr. 08 dans la prise d'essai.
Le même jour, 250 sont introduits dans l'appareil pour recherche et dosage, s’il y a lieu. de l'acide sulfocyanique SCNH : résultat négatif.
Vingt jours plus tard, même expérience avec résultat également négatif.
40 cn de sang avaient été aussi prélevés sur le patient : deux expériences, portant chacune sur 20 em° et à vingt jours d'intervalle, nous ont conduit à des résultats négatifs.
Déductions. — Il nous était done permis de réfuter lassertion de KOHN-ABREST, Cette thèse de transformation des barbituriques ayant pour aboutissement lélape sulfocyanique ne semble nullement fondée, et nous pouvons redonner aux travaux de CHELLE toute la valeur spécifique dont ils se paraient il y a quelques années.
Cette transformation sulfocyanique permettait d'expliquer cerlains cas anormaux, notamment ceux où, dans une intoxication barbiturique, la mort survenait à la suite de l’ingestion de faibles doses de ces hypnotiques : on signale la mort d'une hystérique de 28 ans à la suite d'absorption de 2 à 3 grammes de véronal : or, la dose léthale est de 6 à 11 grammes ; de nombreux cas rapportés par FRERICHS, KRESS, etc..., pourraient être cités également.
Tous ces cas analogues étaient expliqués par une désintégration de l'hypnotique en acide cyanhydrique CNH, dont l’action rapide se manifestait et dont on retrouvait ensuite des traces à l’état de sulfocyanate ; c’est une hypothèse pour le moins prématurée, et il est tout à fait logique de penser que ces cas particuliers nous sont offerts par des sujets présentant une déficience organique et principalement des lésions hépatiques ou rénales, c'est-à-dire un organisme incapable de phagocyter le toxique et de l'éliminer ou remplissant incomplètement et tardivement ces deux fonctions ;
no on peut avoir affaire aussi à des sujets présentant des phénomènes aigus d'intolérance dûs à un usage prolongé de cel hypnotique el se terminant par la mort, D:
Les barbituriques n'engendrent certainement pas d acide cyanhydrique HCN et ils ne doivent pas être considérés comme des poisons proprement dits comparables à ceux qui figurent au tableau A, ni comme des stupéfiants du tableau B. |
Ce sont des médicaments qui, absorbés à une dose voisine de la dose thérapeutique, peuvent être dangereux pour des individus atteints d’affeetions rénales ou hépatiques ou présentant une idiosynerasie très prononcée vis-à-vis d'eux, et provoquer des accidents ; mais qui, normalement, ne sont (toxiques qu'à des doses
déjà élevées (1).
HYPNOTIQUE DOSE TOXIQUE DOSE LÉTHALE Véronal JANONET: GA MANS Dial IRAN SET DRAM ENT Gardénal DORE: 4 à 10 gr.
et nous n’envisageons aucun lien de parenté entres les véronalides et l’acide cyanhydrique HOCN, type des poisons foudroyants.
Hypothèses. — Cependant, dans certains cas, serait-il inexplicable à la suite d’une intoxication par les barbituriques d'envisager la présence simultanée de sulfocyanates dans le sang ou les urines ou le liquide stomacal par exemple, en quantité anormale, naturellement bien supérieure à la teneur habituelle des sulfocyanates normaux ?
La présence simultanée de véronalides et de sulfocyanates peut fort bien se manifester, mais l'existence de ces sulfocyanates est due indirectement aux barbituriques. Il faut leur reconnaître un autre mode de formation et ne pas les considérer comme l'étape ultime de la désintégration de ces hypnotiques. Nous nous permettrons de formuler une hypothèse qui ne semble nullement denuée d'intérêt et à laquelle nous souhaitons d'être le centre d'orientation de nouvelles recherches.
Quelquefois, c’est précisément ce qui permettrait d'expliquer l’'inconstance des résultats obtenus, un intoxiqué barbiturique présente de « l'ædème aigu du poumon » se caractérisant par une dypsnée intense, angoisse, toux continue quinteuse, sécrétion salivaire abondante et rosée, râles crépitants, obscurité respiratoire, augmentation de la matité, pouls rapide et petit, pâleurs et sueurs froides.
Cette exsudation rosée, provoquée par l’œdème du poumon, due à une brusque transsudation séro-sanguine intraalvéolaire, fut étudiée par Roger BEZANÇON et DE Jon (2) : c'est un liquide mousseux, de composition analogue à celle du plasma : elle est
(1) J. COouTIÈRE : Thèse Doctorat Pharmacie Paris 1932.
@) H. NETTER : L'œdème aigu du poumon. Gazette des Hôpitaux, N° 2, 5 janvier 1935, D 21: