II. Rosette , histoire du dix-huitième siècle
Imprimée d'abord dans la « Revue de Paris », 1™ série. L XXXVH (1839), ensuite insérée au tome IU des Contes fantastiques de M. J. Janin.
M. Darthenay, rédacteur en chef du « Cabinet de Lecture », avait cité dans son journal un morceau de la ■ Confession ». roman de M. J. Janin, dont il donnait la critique. M. Jules Janin, ou son libraire, le fit condamner a 500 fr. de dommages-intérêts pour la reproduction de ce morceau. M. Darthenay reçut alors la lettre suivante inédite.
« Monsieur le Rédacteur ,
■ M. Jules Janin a une grande horreur pour les emprunts littéraires, si j'en juge par certain procès qu'il vous fit pour des extraits que vous aviez donnés de son roman « la Confession ». C'est de la délicatesse fort louable assurément, mais dont il semble ne pas faire usage pour son propre compte, à moins que, pénétré des idées Spartiates sur le vol, il n'admire le plagiaire hardi qui s'attribue le bien d'antrui et ne réserve ses anathèmes pour l'emprunteur ingénu qui nomme sa source. Parmi les « Contes fantastiques » qu'il vient de publier, le plus remarquable et le plus remarqué est une anecdote du dix-huitième siècle, intitulée c RoietU », laquelle avait paru dans la * Revue de Paris ». Les critiques ont admiré la vérité des couleurs qui règne dans ce petit tableau de mœurs , le papillotage du style tout musqué, tout parfumé d'ambre ; et les niais de s'écrier : c Comme c'est boudoir, comme c'est chaise longue! comme c'est dix-huitième siècle! » ■ C'est trop dix-huitième siècle, Monsieur, car cela est «ris, mol pour mot, dans un petit roman qui a paru vers 1750 sous ce titre : « Thémidore, ou mon Histoire et celle de ma maîtresse, » et avec cette épigraphe :
Togatos Cam Venere in molli gramine bella décent.
Ovro.
• M. Janin n'a eu que la peine d'abréger et de supprimer les traits les plus lestes. Vous voyez que son conte n'est rien moins que « fantastique », car il lui a conté peu de frais d'imagination ». Ce c Thémidore », qui du reste ne porte pas de nom d'auteur et semble échappé à la verve libertine de quelque magistrat, a été réimprimé plusieurs fois (1), notamment en 1781, dans cette petite collection de romans graveleux, faussement
(1) « Thémidore » est de Godard-d'Aocour, fermiergénéral, mort en 1795. (Voy. la ■ France littéraire », t. m, p. 388.) Barbier, dans son t Dictionnaire des ouvrages anonymes », cite trois éditions de cet ouvrage : la première de La Haye (Parie), 1745; une autre de 1776, toutes deux en trois parties in-12, enfin une autre de Paris, 1797, in-17. Notre célèbre bibliographe ajoute que « Thémidore » est un roman licencieux, dans lequel on trouve l'histoire du président Dubois, non conformiste, et que ce roman fit mettre à la Bastille le libraire Mérigot.
datée de Londres, qui comprend « le Sopha, Angola, le Grelot, etc. », et que je recommande à M. Jules Janin quand il voudra faire du di&huUièmc siècle. Agréez, M. le Rédacteur,
Un vieux bibliophile.
Pans, 3 novembre 1832.
COMPARAISON SNTRB LBS DEUX OUTRAGES.
« Rosette », par M. Jules Janin. — Imprimé dans la c Revue de Paris », et dans les « Contes nouveaux »,
« Contes nouveaux » , t. m, p. 78 : Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette. Voici son portrait :
Elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination, des talents. Extérieur éveillé, démarche légère, bouche petite, grands yeux , belles dents, grâces sur tout le visage. Rosette entend au premier coup d'œil ; elle part à votre appel et vous rend aussitôt votre déclaralion. Voilà celle qui a fait mon bonheur.
Page 80 : R y a huit jours, en allant au Palais- Royal , je vis arriver Je président Mondonville; il était pimpant à son ordinaire, la tète élevée , l'air content; il s'applaudissait par distraction et se trouvait charmant par habitude; il badinait avec une boite d'un nouveau goût et y prenait quelques légères couches de tabac , dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage. Je suis à vous, me dit-il, je cours au méridien.
Page 81 : Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne? C'est un marchand arménien qui est là -bas sous les arbres qui me l'a vendu.
Vous voilà beau comme l'amour ! Ou vous prendrait pour lui si vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, divertissons-nous à la ville. Quel désert que Paris ! il n'y a pas dix femmes. Aussi celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à choisir. — Touchez-Ià, ajouta le conseiller, 1 je vous fais dîner avec trois
« Thémidore », etc. (par Godard-d'Aucour). La Haye,
Page 1 : Enfin, j'ai possédé la belle Rosette; voici son portrait :
Elle a de l'esprit, du jugement, de l'imagination et se plaît dans l'exercice de
ses talents
Extérieur éveillé, démarche légère, touche petite, grands yeux, belles dents, grâce sur tout le visage. Voilà celle qui a fait mon bonheur.
Rosette entend au mieux le coup d'œil, elle part à votre appel et vous rend aussitôt votre déclaration.
Page 2 : Je fus au Palais-Royal les communiquer à nos amis et ensuite me promener dans une allée un peu écartée. Je vis arriver le président de Mondonville, il était pimpant à son ordinaire, la tète élevée, l'air content; il s'applaudissait par distraction et se trouvait charmant par habitude; il badinait avec une boite d'or d'un nouveau goût, et y prenait quelques légères couches de tabac, dont, avec certaines minauderies, il se barbouillait le visage. Je suis à vous.
Page 4 : Mon cher conseiller , dit-il , une prise d'espagnol. C'est ce marchand arménien qui est làbas sous ces arbres qui me l'a vendu.
Vous voilà beau comme l'amour. On vous prendrait pour lui , si vous étiez volage ; mais on sait que la jeune baronne vous tient dans ses chaînes. Votre père est à la campagne, divertissons-nous à la ville!
Quel désert que Paris ! il n'y a pas dix femmes. Aussi, celles qui veulent se faire examiner ont des yeux
JANIN
JANSÉNISTE JÉROSOLTMTTAIN 364
jolies nlles;nons serons cinq, le plaisir sera le sixième; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et la Verdure doit me ramener un remise.
Page 88 : Il a dn génie et de l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir. C'est une belle vie que la sienne : la nuit au bal, à sept heures du matin au Palais; il n'est ni pédant en parties fines, ni dissipé à la Chambre : charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lys, sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis.
à choisir. Je tous fais dîner avec trois jolies filles, nous sommes cinq, le plaisir sera le sixième ; il sera de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et la Verdure doit m'amener un remise.
Page 5 : 11 a du génie et de l'honneur, mais il tient furieusement an plaisir, La nuit au bal, à sept heures du matin au Palais : il n'est ni pédant en parties, ni dissipé à la Chambre.
Charmant à une toilette, intègre sur les fleurs de lys; sa main joue avec les roses de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de la justice.
M. Jules Janin ajoute : — « Je crois sans vanité que j'attrape assez bien le style précieux * . — Puis il croit s'excuser de ce plagiat en disant à la fin : « J'ai acheté à une vente publique, au milieu de vieux meubles et de vieux livres, le portrait de Rosette peint au pastel par un élève de Lalour ». C'est l'histoire et non le portrait de Rosette qu'il avait achetée. L'ayant achetée, il a cru pouvoir la revendre.