LES SL'I>I>LIANTS
bien que la foi d'un ôtre ne puisse guère se comparer qu'à la vie même de cet être.
On frappa à la porte de la maison. On entra. Une form(3 se dressa au seuil de la chambre.
C'était un mendiant.
Le prêtre ouvrit uu meuble, prit un morceau de pain qu'il tendit au nouveau venu.
Quand il se retourna vers les jeunes gens, ce simple geste de donner l'avait remis de son trouble, tant il était consolateur, et il semblait avoir oublié les paroles qui venaient délre échangées Sur sa figure était revenu son sourire inelTaçable, son sourire de tombeau.
Le pauvre saisit le pain et dit :
— 11 fait nuit, est-ce que je peux manger ici pour ne pas manger de l'ombre?...
— Restez, si vous voulez.
Le prêtre revint s'asseoir près de Maximilien et de Jacques et leur dit à part, en leur désignant de la tête le malheureux qui, informe dans uu faible éclairement, à l'écart, mangeait :
— C'est un de mes mendiants quotidiens. Une pitoyable créature. Un impulsif, un alïolé sans volonté. De tous ceux que je connais, c'est celui que je plains le plus.
Quand l'homme eut fini de manger, il s'approcha obliquement du groupe, et resta là, puis lendit la main.
11 était en effet lamentable à voir, ce mendiant, tellement la misère avait abîmé ses traits, effacé ses
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gestes, déchire ses haillons. Un de ses yeux s'ouvrait inutile, et rouge comme une bouche vide. Il se dressait planté un peu de travers sur le sol, ainsi qu'un épouvantail, et lèvent du dehors semblait encore faire trembler comme une feuille morte sa main toute tendue au hasard qui passe.
Il considéra dans sa main ouverte, l'argent qu'on lui donna. Il sembla ébloui de la brusque aumône^ frémit, hocha la tête, et l'on vit remuer dans sa barbe vaseuse la limace de sa lèvre. Il parlait :
— Je suis pauvre, râle-t-il.
Il était en effet si pauvre que ce mot le désignait parmi les hommes comme un nom.
— Je suis pauvre...
11 ne s'en allait pas, tandis que. tournés vers lui, ils le considéraient. Il semblait chercher la suite, essayer de se rappeler, de retrouver sa voix déshabituée à vivre. 11 avail envie de parler, puisqu'au lieu de cacher son aumône et de se cacher lui-même il restait là devant eux, leur jetant un regard à la fois suppliant et hostile, les épaules agitées par moment d un rapide frisson, et serrant contre son corps, ses coudes pointus comme des armes.
Il n'avait pas de bâton, pas de sac à l'épaule; il n'avait rien. IhMait velu dune pèlerine dont le bord était usé et déchiqueté comme un rivage. Kt sur sa figure, il |)ortaif ce jKiuvre masque de noirceur
par qui les mendiants se ressemblent comme un ])euple.
11 reprit :
— J'ai toujours été pauvre...
C'était le refrain morne de lui-même. Mais il avait besoin de dire plus. On voyait son etïort ; il luttait contre le silence qu'a la pensée.
Avec un gémissement qui souleva ses épaules, il continua à voix plus haute et plus étendue, tandis que la fenêtre pâlissait d'un rellet d'aube :
— Je suis plus pauvre qu'on ne croit, messieurs qui passez.
Ou'est-ce qui le j)uiis>aii aiii>i à dire ces choses, à faire entendre sa parole misérable et saignante? Désir qu'on le plaigne, besoin d'être écouté, ou de chasser (juelque remords? On ne savait pas, on (Hait savoir.
— J'ai toujours été pauvre et j'ai toujours voulu ivoir... Pauvre de tout, voilà ma maladie. Oh I ce |ui n'était pas à moi, comme j'en avais besoin 1
Alors, alors... comme je désirais tout ce qui n'était pas à moi, j'ai été moins fort que mon désir, moins fort que moi-même. Je n'ai pas su me retenir. J'ai volé.
Le miséreux leva les bras au ciel, lentement — la main droite fermée contenant les sous qu'on lui avait donnés — , puis laissa retomber ses bras ainsi que des ailes déplumées, et répéta d'une voix (jui s'agrandissait, comme si elle venait d'entrer liens son éternelle souffrance :
— J'ai volé, j'ai volél...
Jacques, apitoyé, murmura :
— Il dit toute son histoire, tout son secret, comme cela, aux premiers venus... Les pauvres, qui prostituent leurs âmes aux passants !
L'abbé Ursleur, interpellant le mendiant, lui demanda rudement :
— Pourquoi avez-vous volé ?
L'autre dit, effrayé, d'un ton moins assuré, mais pourtant candide comme s'il avait raison :
— Mais, parce que je voulais tout...
— l'a peut aller loin ! dit Ursleur, avec un gros rire brutal exprès.
— Oui, loin, fit l'homme.
11 s'arrêta, comme anéanti, incompris. Puis tout d'un coup un détail surgit à sa mémoire :
— La première fois, ce fut — j'était petit — un pain à une devanture. Je n'en avais pas besoin; j'avais du pain à la maison, puisque j'avais des parents : je me rappelle, le soir, sur un banc, ii la porte de la cabane, un père en sueur, une mère chaulante, et la nuit, autour de l'àtre, des présences qui s'empourpraient... Pourquoi, alors ? Ce n'était pas à cause du pain, c'était à cause de moi.
Kl en disant cela, il était triste d'une tristesse si grande qu'on ne la comprenait pas encore toute.
— Ce n'était pas a cause des choses, c'était à cause de moi, moi (jui avais besoin de tout. Tout! \'()us comprenez... Je me disais : tu es fou. Puisque
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tu voudras autre chose après, ce n'est pas la peine Ali ! on n'a pas la force de résister ! Les choses qui ne sont pas à vous ont une clarté qui veut. Et mes mains ra'obéissaient comme des bêtes. Et quand chaque vol m'arrachait un désir du cœur, un autre désir repoussait. Vous voyez bien que c'était à cause de la forme de moi-même; à cause de la machine de moi-môme; destinée, fatalité, moi !
Tous lies trois étaient impressionnés par la lamentation à la fois rudimentaire et obscure de cet homme qui n'avait pu sempètlier de faire h' in;il et ne pouvait s'empêcher de le crier.
Mais Ursleur s'était tourné vers Maximilien.
— Vous l'avez entendu ! Voilà où on en arrive lorsqu'on n'est pas retenu par le respect sacré d'un règne. On est seul i},'noblemeut et on fait le mal. L'être que rien ne réfrène, l'incroyant au Hien, celui qui est vraiment seul, regardez-le 1 Chose de défaite et de souffrance...
Et il triomphait, à cause de l'argument vivant qu'il croyait avoir devant lui :
— Ecoulez. Les récits des marins nous apprennent qu'il y a sur la mer des bateaux, qui sont tout seuls —, mais vraiment seuls, nus. dépouillés de mats, d'équipages et d'jbuts. Ils roulent désemparés, brisés, mais non coulés, cramponnés encore à l'azur, hors des routes, au hasard d'eux mêmes, écueils pour les écueils et pour les autres bateaux, seuls, seuls...
Et sa voix s'élevait, s'assurait, répétait triomphalement la même chose :
— Et cet homme fut un de ces récifs vivants. Et voyez jusqu'où il f ut Jjrisé, et comme il faut obéir aux grands commandements qui s'occupent de tous les hommes à la fois, et comme notre cœur est le commencement du mal.
— Oui, dit Maximilien, c'est vrai... Puisque l'homme est contre les hommes...
« A chaque geste, il heurte l'humanité, vous disje. Car, pour être heureux, il veut ce qu'il n'a pas et quand il l'a, il veut autre chose, puisqu'il veut ce qu'il n'a pas. Autre chose que ce qu'il a : donc, il veut dans les autres, donc sa joie est dans les autres. Prendre, c'est la victoire humaine; voler, la façon voluptueuse d'avoir ! Et tous, nous sommes ainsi, et vous-mêmes, vous fûtes ainsi... Si vous réfléchissiez bien à ce que vous avez fait et éprouvé, si vous saviez 1 Avez-vous été jamais heureux, tranquillement, normalement, honnêtement? Non, tragiquement. — L'espérance elle-même n'est qu'un vol d'avenir, et le regret voudrait être un vol du passé... Partout, tendre la main comme un mendiant, comme un voleur... Ah! cet homme ressembh'. au profond de l'homme, et en l'écoutant, on avoue ! »
Le mendiant avait d'abord eu peur des paroles. d'Ursleur; méhant et trerableur, il s'était écarté;
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son œil avait pris une expression atone: '-on ;nnp s'était tapie en lui.
Puis il avait écouté avidement la réponse de Maximilien. Son intelligence semblait s'éclairer d'où ne savait quelle lumière... Et l'aveu qu'il avait commencé à rejeter hors de lui, éperdument, il le reprit avec une tristesse tendre dans la sainteté d'un souvenir.
— Louisal.. dit-il, Louisa, la grande chose de ma vie, je l'ai volée !
" Tn soir tout muidoïc, pus d un pi'lil mur uu croissait un laurier-thym, je l'aperçus, accoudée... Je me suis caché, sans faire de bruit, bien que tout frissonnant ; et j ai volé la douceur non permise de la regarder de si près et si lentement. La regarder. Oh! quelle chose extraordinaire, la regarder : toucher sa lumière. 11 y avait un carrefour où je la vis presque tous les soirs passer. Dans ce carrefour se dressaient une ferme, un noyer et un calvaire. Comme la maison était profonde, comme l'arbre était sensible, comme la croix était- bien intentionnée .. Oue de fois elle passa là, elle passa dans le soir, la nuque dorée comme le pain qu'on voit... Que de fois, me levant en chancelant, loin derrière elle, j'emportai dans mon ombre son image, ce bijou extraordinaire, les deux mains crispées sur ma poitrine !..
« Puis quand elle ma enfin remarqué, quand ça été non plus ses yeux que je vis, mais ses regards ! Quand ces regards, qui pouvaient tout contempler sur la terre et dans le ciel, mont regardé, moi !..,
Et puis, et puis... quand je me suis approché de son souffle... et quand ma bouche lui a parlé! Jamais aucun vol accompli par moi n'a frissonné autant. Quel risque, quel immense châtiment suspendu 1 Mais elle a voulu de mon cœur... Et parmi tous, voilà qu'elle souriait pour moi ; elle me souriait d'un sourire plein de rayons qu'on ne savait pas. P^lle s'arrêtait ou hâtait le pas pour se trouver avec moi sur la route du retour, le soir. Elle parlait... Oh ! ma petite, quand je t'écoutais, quand je pensais tes paroles 1... Et puis, les grands instants ont été; les grands rêves à la fois espérés et inespérés sont venus sur la terre... Ah! lorsque ton consentement, je l'ai touché... Lorsque j'ai vu ta nudité, cette Ame ! Ah I viol, vol, je t'ai volée à tous. Je t'ai volée à toi, qui seule te connaissais... Je t'ai volée à tes parents qui, seuls, par une longue tendresse, méritaient ton cœur et l'avaient gagné; je t'ai volée aux autres qui te désiraient autant que moi... Qui, la volupté inouïe que j'ai prise en toi, je l'ai arrachée d'un seul coup à tout le genre huihain!... Vous voyez bien qu'on ne vit que pour voler, et que l'amour c'est le vol môme ! »
— Oui... dit l'un des trois hommes.
Et chacun deux frémit, tellement cela était vrai pour soi-même, et chacun, sans admettre encore cette idylle d'un autre trop subitement confessée, pensait que tout cela était vrai dans son propre cœur.
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— Je n'avais plus, dit le pauvre, envie de voler, à cause que je l'avais, elle. Je ne pensaisquà chercher en Louisa celle nouvelle bonlé, de nouvelles joies, à me Iraîner près d'elle, allolé ou brisé et les entrailles renaissantes. Je n'avais plus de vieil amour à cause du nouveau ; je me détournais de mes parents. Rien d'autrefois, rien ; la nouveauté tue tout ce qu'elle louche. Ah ! la nouveauté est empoisonnée. - '< Même Jacquinot que j'aimais tant, je ne l'aimais plus. C'était mon frère. Hélait mignon avec ses yeux bleus qui semblaient des Heurs dans l'eau. Dans les champs où il travaillait avec moi, je l'appelais souvent pour qu'il me regardât travailler avec ses petits yeux... Eh bien, mon amour pour lui est mort, et (juand il était là, je ne savais plus le voir.
« Et alors, et alors... Eh bien ! mon amour pour Louisa est mort aussi.
« Nous nous sommes moins aimés; vous comprenez, c'était bien forcé, puisque nous avions eu tout le possible ensemble. Et tous deux nous nous sommes mis à regarder en avant, ailleurs. Mais ailleurs, il n'y avait rien à prendre, à voler pour nous deux. Fatalement, nous sentions notre amour s'efïacer, comme on voit aux heures du soir le jour baisser à travers ses regards. On avait beau faire, chaque fois, ce n'était plus la première fois... La
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première fois s'éloignait de nous, nous chassait lumineusement comme un archange !
a Et le mal s'est accompli et nous ne nous sommes plus aimés !
« Ah ! Ah ! fit l'homme, et il mit sur sa figure lugubre, l'araignée de ses deux mains. On vit luire et se mouiller ses doigts comme si sa figure ou ses mains saignaient.
— J'étais si triste qu'on croyait dans le pays que nous avions eu un enfant et que nous lavions tué, €t qu'un soir .lacquinot m'a demandé ce que j'avais. Je le lui ai dit ; je lui ai dit qu'elle et moi, nous aurions voulu nous aimer un peu. Il n'a pas compris, mais il s'est mis à tourner autour de Louisa... L'étrange espérance, l'envie de voir, de saisir et de voler montait en lui.
a Et je les ai vus qui se rapprochaient peu à peu l'un de l'autre, qui s'aimaient. Alors, moi, de jour en jour, je me suis remis à aimer Louisa. Elle allait se donner — elle s'était donnée, peut-être — à un autre, et je la voulais puisqu'elle ne m'appartenait plus, et mon désir a recommencé comme s'il n'avait jamais été... Mais elle, elle aimait mieux Jacquinot, qui était un étranger pour elle. Je les ai menacés. J'ai passé une fois devant eux ; j'ai surpris leurs figures qui se souriaient de m'avoir vu, ou de se voir! Je les épiais. J'ai Uni parles surprendre, et quand je suis entré dans cette chambre, que je les ai vus l'un sur l'autre, si emportés, si précipités dans la joie, que, même après m'avoir vu, ils ont.
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pendant un instant, continué — .j'ai saisi dans mes mains quelque cliose qui était là : une chaise, et j'ai frappé sur eux, sur tous les deux, sur leur amour, sur leur jouissance volée h moi. Lui s'est sauvé; elle, elle est restée là comme une masse. Et je frappais sur elle, et je brisais sa joie de fout à l'heure, et je brisais ma souffrance de tout à Iheure. Je la prenais enfin définitivement, jusqu'au cœur. Sa vie ■était enfin vraiment passée entre mes mains. J'accomplissais ce vol prodigieux : un souffie. Kf, près du lit quelle empourprait, je frappais, de toute la force énorme de mon cœur. »
— Misérable ! gronda l'abbé Ursleur.
Tous trois se sont écartés de l'être infâme qui parle ainsi dans une folie d'aveu. Et pourtant, plus forte que cet instinct qui les a fait reculer devant lui, une sorte de notion religieuse qu'ils ont ce jourlà des choses du bonheur, les empêche de maudire cet tHre; malgré tout, ils ont vu sur lui, et sur eux, une profonde et sanglante ressemblance.
C'est là devant eux un spectre de quelque chose qui est en eux.
.lacques dit terrifié :
— 11 est devenu fou à force de ressembler à son Cd'ur,
— J ai été puni, dit l'homme, d'une voix basse et râlante.
« J'ai souiïert, parce que je n'avais plus rien. Tout ce crime s'est changé en douleur. Après l'avoir prise tout entière, après l'avoir tuée, je l'aurais
voulu vivante tout entière, et ça a été une passion inouïe. J'ai bu; je m'enivrais pour oublier et alors je faisais à chaque instant le rêve adoré qu'elle était là, vivante... Et chaque fois que je redevenais moimême, l'idée de son cercueil me glaçait. « Elle est morte, ah ! elle est morte ! elle n'a plus d'yeux. » Et je me disais que je m'étais trompé, que j'aurais dû le tuer, lui, et l'épargner, elle, et je buvais pour me figurer que c'était comme cela que ça c'était passé, que c'était lui que j'avais écrasé, et que c'était son sang à lui que je buvais. On m'a pris, on m'a jugé. Je sentais en moi une grande justification affreuse, mais juste; elle vivait en moi, mais ne parlait pas, et je bégayais les paroles de tous les accusés qu'on traîne devant les hommes... C'est ainsi que j'ai vécu, rongé par ce désir immense du passé, roulant de jour en jour, comme d'abîme en abîme, volaur éternellement rejeté, voleur d'éternité ! « 11 reprit, tout de suite, violent, menaçant :
— De ma faute ? C'est de ma faute, allez-vous me crier, n'est ce pas, comme si c'était une réponse. Non ce n'est pas de ma faute 1
11 cria :
— ('/est un crime do nie dire que c'est de ma faute. J'ai vonlu faire une grande chose d'amour et de bonheur, .le n'ai pas réussi, mais c'est h cause de la forme cruelle du bonheur. Je ne suis qu'un homme qui a voulu saisir son destin et faire son bonheur avec ses mains !
Etjil se tut, en grondiiiil coiiiinc un lion.
L'abbé Ursleur, devenu paie, murmura avec de l'elTareraent:
— Le cœur, le cœur humain ! le désir, la passion. Mes amis, cet homme que vous voyez, c'est le cœur épouvantable.
Maximilien dit :
— 11 fut la bête de la vérité.
Le prêtre le reprardait comme pour lui demander compte de la confession immonde qui retentissait encore à leur oreille; le jeune homme ajouta :
— Tout à l'heure, nous n'avons pas cherché la loi des conventions sociales. Nous avons cherché au fond de nous-mêmes, là où est la tristesse, là où serait le bonheur — la vérité même. Kt la vérité, c'est l'acharnement de notre cœur, et la vérité, la voilà ! Tout le châtiment qui s'est abattu sur lui, et la misère et l'abomination ne font pas bouger la vérité de place, etialaissent immense etintacteetpure.
u Ou ne peut pas vivre en société selon la vérité, voilà tout. »
— Distinctions, mensonges, mensonges ! dit le prêtre. La vérité... (Jue m'importe, après tout, la vérité : c'est un mot. Ce n'est pas la vérité qu'il faut : c'est le Bien et le Bonheur. La Vérité, je nen veux pas. Je n'en veux pas, je la nie. Tout le calme de l'humanité est basé sur la vertu de ceux qui se donnent aux autres, au lieu de vouloir prendre aux autres. Il faut que cette vertu règne. 11 le faut.
— 11 le faut ! Quelle valeur pour celui qui pense, peut avoir ce grand cri sourd et aveugle : il le faut?
Celui qui y croit parce qu'on le lui crie se change en chose.
Le prêtre répéta, totalement immuable :
— Il faut accomplir le Bien ; il faut y croire.
— 11 faut peut-être l'accomplir, dit Maximilien, mais y croire, non.
« Oui, il faut se conformer à cet ordre, mais cet ordre n'est pas vrai. 11 faut vivre un mensonge. Comme on admet l'apparence des choses dans la vie quotidienne, qu'on adrriette l'apparence du principe artificiel de l'harmonie sociale. C'est la conséquence de la contradiction extraordinaire qu'il y a entre un homme et les hommes.
« Ah ! ne vous figurez pas que je n'aie jamais pensé à ce qu'il y a de lamentable et d'épouvantable dans cette destinée de l'être au sein des êtres : il lui faut se taire, lui qui est une parole ;il lui faut être petit ; il faut qu'il se retire et se cache. Hélas ! jiéias ! le grand nombre des vivants établit dans le domaine des corps une contre-vérité su{)«rfîcielle, et devant celte contre-vérité sociale, la splendeur de nos passions et de nos désirs doit se martyriser, se tuer. L'homme, qui porte le monde dans l'enceinte de sa pensée et de son cœur, n'est dans l'apparence des hommes, ((u'une apparence d'oml)re.
" Appauvrissons-nous encore de nos propres mains et laissons-nous écraser, coiuluin^ et juger,
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([uoiqu'il n'y ait pas de rois et pas de juges! Et (|u'aucun cliâtiraent d'aucune espèce ne soit mérité. Au fond, notre étincelle veille et resplendit, et parfois on la ressent : joie triste plus grande que toutes les douleurs, consolation terrible... Parfois, on la voit chez d'autres. Bien souvent, il m'a paru que tel pauvre, le plus maudit de la terre, qui, le soir, monte péniblement dans l'escalier étroit vers la ilarté de la lucarne supérieure, doit s'imaginer qu'il monte au ciel, qu'il monte au milieu de tout, et hagard, éperdu, se demander s'il est possible que Ihomme ne soit seulement qu'un homme. Oh ! je sais, je sais que l'éclair de gloire qui passe parfois dans les diamants noirs d'une pauvresse accroupie éblouit même le geste de lumière de la charité '. »
Le mendiant érigeait sa tète, prêtait l'oreille à ces paroles empreintes d'une grandiose émotion ; elles réveillaient en lui un rêve, un rêve.
-Ah! oui, gloire!... murmura-t-il. Je me rappelle, je me rappelle... Gloire!
Kt c'était dans sa bouche réprouvée un grand cri à la fois d'affirmation et de besoin. L'êiri' iiunidit (lisait : gloire, comme on dit : Dieu .
— Ah ! je ne sais pas, moi qui ne sais rien, s'il y
a, quelque part, une espèce de Justice vraie pour
me haïr; ce que je sais, c'est que j'ai été poussé sur
l le vol de toute la force de la nuit qui est au fond, et
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du rayon que je peuse ; si jai fait ce que jai fait, c'est à cause de la pauvreté même de l'ombre, à cause du ciel sur la terre !
« Je ne sais pas, je ne sais pas, mais c'est doux d'aller toutientier, d'aller sans rien écouter, de grandir, de monter, d'avoir la lumière, d'être seul comme le matin ou comme le soir. On a le plus de joie qu'on puisse avoir, la joie de vivre, et si l'on souffre, c'est dans cette joie.
« Ah ! c'est doux et c'est beau d'être grand. La preuve, c'est qu'on m'a vu, moi, un soir, en pleine grande vérité, et qu'on ma admiré en tremblant.
« Je me rappelle... je me rappelle..
« C'était le soir du jour où jai tué Louisa ; c'était mon grand soir. J'allais sur la route, car je m'étais enfin oté au spectacle d'elle, je marchais au hasard, déguenillé, car depuis longtemps, à cause de toutes ces choses, je ne travaillais plus ; extasié, rouge comme sa face tuée, et encore dans la douceur de l'avoir pour toujours, d'avoir en moi l'éternité d'elle, amoureux, amoureux...
.( Je suis entré dans Paris... Jour de fête et de déguisenienls... On* voyait des ligures masquées parmi les ligures des curieux; et des déguisés filer daus la foule comme des traits brillants. 11 faisait tiède; le monde s'animait, chantait, riait, souriait. Le soir, puis la nuit, éclairèrent davantage les rues.
<^ A la porte d'une grande maison de riches — j'avais pris les plus belles rues — nu allroupemenl s'était formé, ou regardait entrer des invités magni-
Lies SI l'I'l.IAMS 193
fiqueraent velus. Une lile de voitures commençait là qui ne finissait pas.
« Alors, vous ne savez pas ce que j'ai fait, moi?... Je suis entré iiaillonneux, noir, et ivre de mon crime, dans cette maison illuminée, je suis entré pêle-mêle avec les gens déguisés et l'on m'a pris pour l'un d'eux.
<» J'ai monté l'escalier rouge... Des tapis doux comme de la mousse, des glaces claires comme l'aurore en pleine campagne...
« Poussant devant moi les portes, je suis entré dans un grand salon rempli de groupes, et je suis resté planté là avec ma figure triomphante, avec mes yeux débordants d'amour, avec mes mains bleuies comme des lleurs, et les gouttes de sang que j'avais suç moi comme des pétales,
0 Je me suis planté là et autour de moi, tout d'un coup, ce fut un grand mouvement de silence. Les faces, stupéfaites, se tendaient pour me voir mieux; puis j'ai entendu autour de moi des murmures d approbation, des louanges, des applaudissements, tous les signes d'une surnaturelle admiration. Et tous se demandaient tout bas qui je pouvais bien être.
« Ils croyaient admirer mon déguisement; ils m'admiraient moi même ! Us voyaient sur moi sans le comprendre ce frisson immense de vérité que ma profonde action venait d'y mettre; ils voyaient mon cœur encore tout révélé; ils voyaient mon âme, directement, comme on voit les distances du ciel.
19i LES SUPPLIANTS
J'étais encore en gloire d'amour et de possession, et c'est cela qui les éblouissait : c'était la vérité humaine qui me désignait comme une auréole sans auréole !
« Ahl jamais un roi n'a eu plus d'hommage vrai, jamais un saint n'a donné tant d'étonnement aux voyageurs obscurs qui ont vu, sur l'obscur chemin, sa tête s'éclairer! Et vraiinent ce fut la fête inouïe de mon cœur 1
<' El puis... Ils mont regardé de près, ces gens. Et peu à peu, ils m'ont reconnu. Ils ont compris que je n'avais rien volé de ce que j'avais... Ils ont compris que je venais de l'enfer. Si vous les aviez vus ! Leurs yeux se sont agrandis devant ma graudeur. Quelques-uns ont poussé des cris étoullés ; d'autres ont ri d'un rire pâle et lâche cassé tout de suite. In d'eux, machinalement, a ouvert la fenêtre, comme si je n'apportais pas déjà trop d'espace nu et de réalité ! Un homme se leva droit et se rassit; une femme habillée en reine se cacha, éperdue, la figure dans ses mains ; une autre, une fée, essaya de sourire et ne put pas...
« Voilà ce qu'a produit à ces gens la vision de la grande image pure de leur semblable. Ah ! oui, ce fut la fôlc suprême de mon cœur que ce frisson éclos sur mes pauvres pas. Et c'est à partir de ce jour que je suis tombé... sale, noir, dans les ténèbres, dans un deuil de poussière : la (orro. qtii, (h'jà monte sur moi ! «
Il se tut, n'ayant plus rien à dire, il s'immobilisa.
LES SI Pl'LlAMS 105
les traits du visage pétrifiés, fixes, implacables comme quelque chose d'écrit !
Puis il disparut.
Alors Maxim iliea éleva la voix, et dit gravement, et personne n'osa le contredire :
— La conscience n'est rien à cùté de notre ^.xui. « Notre souflle profond l'anéaulit... El comme le
lîien et le Mal nont pour preuve que la conscience, je dis qu'il n'y a, dans la vérité, ni Bien, ni Mal, " Si la conscience, prouvait le Bien, elle le prouverait à tous, elle le prouverait à cet homme; elle me le prouverait à moi. »
— Elle me le prouve, dit le prêtre.
— Non, répondit Maximilien : vous ne croyez au Bien que parce que vous l'aimez.
" Je ne nie pas votre cœur et les amours dont il s'épanouit. Je ne nie pas que par une sorte de débordement, de large marée de son cœur, on puisse arriver à aimer les autres, à aimer l'humanité, et l'ordre des générations, et les vivants et les morts. Je nie que cela soit autre chose qu'un des hasards sublimes d'aimer. Je nie que ce soit une sainte et mystéi'ieuse nécessité décrétée au delà de nousmêmes. Je nie le pouvoir et l'autorité absolue, de ce cri d'impuissance et de misère qui est une espèce d'idole : u 11 le faut! ». Je nie que je puisse être heureux de votre bonheur!
— Mais, vous observez le devoir, vous n'oseriez pas désobéir à la justice...
— Par un accord paisible à l'ordre social, par un consentement de mon existence extérieure au calme extérieur, par crainte de soulever contre moi la force des autres, mais ce n'est pas, vous dis-je, dans la vérité que cette obéissance se passe; ce n'est pas dans cette profondeur où il y a le malheur et le bonheur... La justice, bonté stricte, la bonté, justice et grâce — idylle de justice — tout cela n'est qu'une abstraction d'abstraction, ou bien...
— Ou bien?
— Ou bien un fragment de Dieu.
— Dieu !... fit Jacques.
C'était la première fois que ce mot était prononcé. Après avoir hésité, comme sil lui en coûtait d'amener dans la discussion sa réserve de certitude et de confiance, le prêtre dit :
— .Je ne voulais pas parler de Dieu, sinon j'aurais commencé par là, puis, je me serais tu. Mais à quoi bon ? On croit ou on ne croit pas. On est jeté sur cette croyance, terriblement, au hasard comme un naufragé sur une épave, au milieu de toute la mer.
— La preuve du Bien s'arrache à vous et s'appuie sur Dieu. Elle ne peut exister qu'en Dieu ; la charité comme la résignation n'est que la moitié d'une croyance. Dieu serait la Charité en personne et l'existence de la justice. Toute la morale, c'est la divinité anonyme. Vous voyez que j'avais raison de dire que la conscience n'est pas sincère, puisqu'elle dit qu'elle n'a besoin de rien et qu'en réalité elle a besoin de Dieu.
« Si Dieu existe, le Bien existe, et il faiil s'y cramponner de la croyance et de l'ellort, et vous avez raison...
Il s'arrêta un instant, puis sa bouche de simplicité dit :
— Mais Dieu n'est que le désir et le besoin de Dieu ! Et dire : Dieu existe, est aussi absurde que de dire : 11 faut être heureux.
Ils sortent de la maison. La nuit s'est passée. Sur le morne paysage étendu dans les ténèbres, l'aube se lève tristement. Le ciel est un peu de luuiit'-re, et ces trois hommes qui parlaient ensemble (h'|iuis des heures, commencent à se voir vraiment.
Ils marchèrent à travers des champs d'où l'ombre se détachait, où chaque fleur commençait, le pas lourd moins à cause des heures passées, qu'à cause de toutes les paroles olTertes l'un à l'autre en vain, et retombées.
A un carrefour, où se dessinaient trois chemins que la lumière encore brumeuse du jour naissant parcourait comme des fées, l'abbé Ursleur s'arrêta, et leur tendit les mains pour leur dire adieu. Sa figure était dure et tran(|uille, comme lorsqu'ils l'avaient rencontré.
— Nous nous reverrons, dit-il, encore une fois dans la vie. (Juelque soir, vous viendrez de nouveau me trouver. Vous reviendrez à moi peut-être ; vous
reviendrez à moi sans doute, car je crois que tous croiront.
Ils s'en allèrent dans la nuit déjà couverte de soleil. Et malgré tout, la gloire, la splendeur d'avoir crié la vérité à l'erreur était sur eux...
Ils se regardèrent, et, bien qu'ils n'eussent point trouvé la consolation qu'ils étaient venus chercher, leurs deux regards se soutinrent et s'embellirent.
Jacques dit, avec l'admirable voix tremblante qu'il avait parfois :
— Au commencement je détestais tes paroles parce qu'il me semblait qu'elles tuaient l'espoir, puis, après, je les ai aimées et je les ai crues.
Il paraissait tranquillisé.
— La vérité ! murmura t il, pensif. On dirait que toute la vérité est plus forte que la douleur !...
Jacques reçut une lettre qui changeait la face des choses.
Jeanne lui demandait de revenir...
Ques'élait-il passé? (Ju'y avail-il eu dans le mystère des sentiments ou des événements, dans le hasard des êtres ? Quoi que C3 fût, cette lettre annonçait à Jacques que son malheur se changeait en bonheur.
Après tant de défaites, après cette dernière journée passée là-bas, si triste et définitive que Jacques ne l'avait jamais racontée toute à Maximilien — voilà que Jeanne le cherchait des yeux, miraculeusement souriante.
La lettre, quils lurent ensemble, qu'ils CDmprirent peu à peu, comme on déchilïre une écriture inconnue, leur tomba des doigts, et Jacques se leva, surnaturel... Et oppressé d'une joie trop vaste, d un avenir nouveau, il apparut lointain, lointain, impénétrable, comme la statue haineuse du bonheur. Jamais Maximilien ne fut plus abandonné.
200 LES SIPPIJANTS
Jacques partit seul là-bas. Maximilieu devait l'y rejoindre l'après-midi.
Dans le jardin, Mme Roger, Jacques et Jeanne vinrent à sa rencontre, tous trois ensemble, leurs trois figures unies du même sourire. Ils le reçurent comme on reçoit un étranger cordial.
Jacques lui dit : nous sommes fiancés.
Jeanne était sérieuse, simple, changée...
Ce jour-lci, Jacques ne parla à Maximilien seul à seul qu'une fois. En lui parlant, il tournait ses regards autour de lui, regardait Jeanne et voulait aller près d'elle... 11 ne dit pas à Maximilien les causes du revirement qui s'était produit. 11 ne le lui dirait jamais. C'était le premier secret éternel entre eux.
Maximilien s'en alla seul, comme il était venu. C'étaient ses premiers pas sur la route éternelle de l'abandon.
11 rencontra Marguerite, qui allait voir Jeanne. Et elle revint sur ses pas pour marcher avec lui.
Ils étaient heureux d'être l'un auprès de l'autre, bien que tous deux si seuls l'un de^l'aulre... On a besoin de s'exprimer, de réaliser sa pensée, de la faire tendrement vraie Richesse de parler et de pleurer richesse de se dire pauvre !
Il parla le premier.
— Vous aviez raison de dire : on ne sait jamais.
— Ah ! soupira-t-elle, je ne croyais pourtant pas
à cette parole, et môme maintenant, ajouta t-elle tout bas, je n'y crois pas.
Que lui importaient les autres !... Elle pensait à elle. Elle le regarda.
— Vous êtes triste? deraanda-t-elle.
— Mon ami va me quitter; il ne m'aime plus.
— Pourquoi? fit-elle étonnée... Est te la même chose, aimer sa femme ou aimer son ami ?
Il eut un instant le désir— car elle était proche et jolie, car elle était vi>ante — de lui expliquer soigneusement sa pensée, de lui dire dans quel sens important, dans quel sens suprême, il entendait la ressemblance et l^ntagonisme de toutes les tendresses, et que le cœur c'est le cœur.
Mais il était las, et il se contenta de dire :
— Ce n'est pas la même chose... et pourtant lorsqu'il sera parti, ce sera tout de même sa présence qui sera morte.
Elle ne comprenait pas. Elle répéta, candide, blanche, stupide comme une fleur :
— Ce n'est pas la même chose.
Il se tut, découragé. Si elle n'avait pas été une femme, si elle n'avait pas eu sur sa bouche un sourire qui palpitait, si sa chair n'avait pas lui dans ses yeux, il n'aurait pas persisté. . Mais à cause de cette douceur tendre de sa vie, il voulait continuer à lui parler, à se montrer à elle, à la sentir cueillir en lui quelques confidences.
11 ne l'aimait pas. Encore moins, il était capable d'abuser de la préférence qu'elle lui avait laissé
regarder dans son cœur, mais cétait une femme et môme sainte et à jamais séparée, une femme près d'un homme est toujours une caresse.
Et pendant quelques pas, il lui expliqua, lui raconta que les sentiments vrais sont dans un môme cœur les uns contre les autres, mais qu'on ne veut pas le voir ni l'avouer, et qu'on met sur ces choses un grand voile.
— Voyez-vous, il y a comme une idole de brume qu'on adore.
— Comment cela? fit-elle.
Patiemment, il lui expliqua qu'on n'ose pas scruter ses pensées jusqu'au fond, qu'on n'ose pas regarder son cœur, et qu'on se cache à soi-même.
Et alors, à ces paroles, elle frissonna comme si «lie avait froid tout d'un coup.
— S'il fallait pensera tout, dit-elle, on mourrait de chagrin.
Elle reprit, grave, le Ironl baissé :
— Et, pourtant, je voudrais un peu soutî'rir de cette soufïrance-là.
« Je voudrais ôtre intelligente, être capable de comprendre tout cela. Vous êtes heureux, vous, de comprendre... Ceux qui comprennent sont plus que les autres. »
Elle pleurait presque; elle seuiblait pleurer et sourire l'rôlemcnl, docilement, comme un enfant.
— Il n'y a pas. dit-il, de supériorité vraie d'un ^tre sur un autre, car il n'y a que les cœurs qui soient vrais, l'être intelligent comme vous dites,
LKS Sl'PPM.WTS 203
c'est savoir raconter son cœur eu paroles; mais cela n'augmente pas le cœur : ce n'est qu'une sorte de richesse matérielle, car les paroles ne sont jamais que les paroles des choses. Peut-être y a-t-il un peu de joie à être riche de paroles et d'explications; mais, eu vérité, le souflrant qui parle n'est pas plus grand que le souffrant qui soufTre. L'intelligence u'est qu'une pratique...
— (l'est vrai, dit elle. J'avais une amie qui n'avait pas de pensées compliquées, de philosophie profonde, et qui pourtant est morte de chagrin à cause de rien, ii cause de la vie. Comme elle a dû immensément et admirablement soullrir!...
Sans transition, elle parla d'elle-même :
— Ouaud j'étais petite lille, j'avais des intuitions, des illuminations... J'ai deviné, découvert, compris, bien des choses que j'ai oubliées depuis...
Après un peu de silence elle avoua, montrant nu, ù vif, tout l'elïort de son âme.
— Je viens d'essayer de m'adonner à la religion. J'ai été trouver un prêtre, je me suis confessée. Il a vu combien j'étais malheureuse, il m'a dit : a Consolez-vous, priez et fiez-vous h Dieu. Vous serez heureuse au ciel. »
« Je ne sais pas si je serai heureuse au ciel; mais cela m'est indilïérent et ne me console pas. J'ignore si les autres sont faites comme moi, mais je n'ai pas besoin, moi, d'être heureuse au ciel. Mon chagrin de la terre a besoin d'une consolation de la terre, et il n'y a pas autre chose que c^'la en moi... Après ma
vie. comment mon bonheur pourra-t-il être quelque chose, et comment la consolation du ciel pourrat-elle m'atteindre, me comprendre, me reconnaître ? Après cette grande parole, ses yeux se voilèrent. Elle murmura, se torturant du même doux et simple blasphème :
— Dieu, quand on lui demande quelque chose, répond par autre chose...
Puis, irrésistiblement, revenant à sa vie présente:
— Ma mère est à l'hospice. Que vais-je faire? Je n'en sais rien... Donner des leçons... car je vais aller à Paris. 11 n'y a pour me retenir ici que le tombeau de mon père... Je ne reviendrai plus à ce tombeau... 11 va mourir.
Et à ce moment, Maximilien la sentit se rapprocher de lui, et il lui entendit dire, aveu de son insondable tristesse et aussi hommage infini vers lui, vers la grande mélancolie entrevue de son cœur :
— J'ai ôté la rose qu'il y avait sur mon chapeau. Ils étaient arrivés au carrefour, près du pont.
— C'est ici que j'habite, dit-elle. Je vais vous quitter. Adieu...
Ils s'étaient arrêtés devant la grille et le petit jardin, sur lequel hi roule débordait dépoussière.
Il lui avait pris la main, mais il n'osait pas retirer cette main, il n'osait pas s'arracher d'elle, puis(iuc par la tendre folie de son cœur, elle en souJïrait tant.
il n'osait pas non plus lui |)arkïr, ].uiis(|u'elle l'aimait; tout ce qu'il aurait pu lui (lire (u'il élé pire que le silence...
LES SIPPLIA.NTS 205
Elle sentait bien qu'ils ne se revenaient plus. Et ne sachant pas s'il savait, et n'ayant pas la force qu'il ne sût pas, elle allait parler... Mais sa pudeur, en môme temps que son aveu, lui monta aux lèvres et elle dit, n'avouant que sa douleur et sa douceur :
— J'aimais M. Jacques...
Elle se détachait, frêle et palpitante, sur les feuilles et le regardait avec des yeux sancliliés de n'ôtre pas aidés, de n'être pas encouragés^ de n'être pas sauvés; elle était seule tout entière.
11 se découvrit pour la saluer.
— Je vous souhaite un céleste bonheur, lui dit-il tout bas... (Jui sait !... Peut-être, un jour, sur vos pas aurez-vous le paradis...
Elle avait les mains réunies, les mains jointes, et ses regards sur lui étaient comme des regards de voyante.
— Ah ! vous, vous! dit-elle, que ferez-vous dans la vie 1... Ah ! il me semble que vous consolerez les malheureux. 11 me semble quevous le pouvez. V^ous consolerez... Mais je ne sais pas comment vous ferez. Ah ! je ne sais pas comment vous ferez...
Lors(iu"il revit Jacques, celui-ci lui annonça (juil allait partir : accompagné de sa belle-sœur, il allait aller avec Jeanne passer un mois dans une ville de province, chez une parente riche de Mme lîoger.
Après des nouvelles venues coup sur coup, des démarches, des courses, des dérangements d'habi-
206 LKS SUPPLIANTS
tudes, des serrements de mains, des événements éblouis, ce départ eut lieu, un soir.
Puis Maximilieu et Mme Roger se trouvèrent .seuls l'un eu face de l'autre dans la gare.
Maximilien voulut l'accompagner jusqu'à la maison, et ils marchèrent dans lavenue.
Elle avait les yeux brillants et était petite, vêtue en noir, elle semblait en deuil, et les femmes en deuil sont petites : on trouve qu'elles sont petites avant de savoir qui elles sont.
— Elle est partie, je suis seule.
— Ils sont heureux, là-bas, dit-il.
11 sourit :
— Nous sommes restés sur la terre, nous.
Elle le regarda, surprise, presque irritée, supportant mall'idée qu'il comparait sa solitude à la sienne.
— Vous n'étiez que Vami, fêlais la mère.
« Vous ne vous compareriez pas à moi si vous saviez comme les mères aiment leurs enfants fort et longtemps !
« Si vous saviez qu'il n'y a pas de baiser plus grand que celui qui jette une mère sur son enfant ; ([u"û n'y a pas moyen de se donner à un être et de le prendre comme une mère se donne à son enfant en l'embrassant et le reçoit en elle.
M Le jour de sa naissance, j'ai tellement souffert ! On m'a prescjue tuée tandis qu'étendtie sur mon lit j'attendais, je criais, j'adorais. ^)uand on me l'a arrachée, c'est vraiment comme si on m'avait arraché le (MPur des entrailles.
r.ES SUPPLIANTS 207
u Après, il y a des abîmes entre les enfaats et les parents. Il y a, qui s'élargissent, l'ignoraDce de l'âme el l'horreur de la chnir... ->
Il tressaillit : Ihorreurde la chair! Il avait pensé à cela, lui, autrefois ; il en avait soufTerl ;c'était bien vrai, trop vrai... Une intuition profonde ouvrait les yeux delà femme vulgaire qui, sans doute, n'avait jamais réfléchi, et qui s'avauçait là, hâtée, agitée, avec sa morne coiflure etson châle sombre, si banale, si elTacée, qu'après l'avoir vue, on ne se rappelait plus son regard ni la couleur de sa robe I
— Tout s'use, tout s'use... J'ai eu un autre enfant, moi : un bébé qui est mort au bout de quelques mois. Au commencement, je criais dans la chambre; et longtemps après, partout où j'étais, j'entendais mon cœur qui criait. Puis tout cola s'est calmé. Vous voyez aujourd'hui, il y a vingt-cinq ans, j'en parle sans soullrir. .le l'ai oublié, cet enfant.
Et elle ajouta, à voix plaintive, comme un déchirant et inutile appel vers les temps révolus :
— Je ne l'aime plus !
Et toute sa rancune contre la destinée sortit d'elle... Elle raconta le malheur qu'elle vivait.
— Elle, Jeanne... Je l'aime encore.
. Et levant ses yeux clairs et vides de bourgeoise, elle dit :
— Je l'aime trop, puisque je soullre.
« (Quatre fois, elle a été malade; elle a elé bien près de mourir, et quatre fois moi aussi j'ai été bien près de mourir de fatigue et d'amour I... Ah ! mon-
sieur, les parents font bien des sacrifices pour leurs enfants.
« Une autre fois, elle m'a attristée, il y a déjà longtemps, dix ans, le jour de sa première communion. Cette robe blanche I... J'ai pensé au mariage qui la prendrait ; c'était un avertissement que me donnait cette blancheur. .
« Des étrangers viennent tout d'un coup, un beau jour, et alors, la première amourette repousse toutes les années de soin, de dévouement, d'admiration et d'amour, toutes les années de jours et de nuits !
« Elle va aller avec cet homme, qui subitement est venu et la voulue toute, corps et âme. Je ne suis rien. Ma fille, ma fille, elle va, heureuse et détournée, prête à m'en vouloir pour de petites choses, inconsciente, aveugle à moi seule, dans toute la lumière que je lui ai donnée !
« Elle ne m'aime plus, puisqu'elle aime l'autre 1»
— Ce n'est pas la même chose... hasarda Maximilien honteux de mentir.
Elle sursauta, simple, violente :
— Si, monsieur, c'est la même chose! C'est la môme chose, entendez-vous!
« Vous ne savez pas, vous, vous êtes un enfant... Mais moi, je vous dis que c'est la môme chose.
« Ce n'est pas vrai qu'on a phisicurs amours h la fois. On aime. Aimer, c'est aimer ; aimer, c'est quel qu'un. Pour aimer deux êtres au monde, il faudrait soi-même être deux êtres.
« Partager son cœur, partager la vérité eu deux, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas vrai quune femme aime autant son mari quand elle a un enfant. On le croit, on le croit un instant, et d'une façon éperdue et folle. Parbleu, je l'ai bien cru, moi ; mais c'est parce que je voulais le croire, ce n'est pas parce que c'était vrai. Ce n'est pas vrai que lorsqu'on a deux enfants, l'amour, tout d'un coup devient deux fois plus grand. 11 diminue pour chacuo, voilà tout. Ce n'est pas vrai qu'une dévote aime autant les siens que si elle ne pensait qu'à eux. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai 1
Le front barré d'une ride, elle marchait à petits pas rapides, soufflant, soulïrant.
— Ah ! je ne dis pas que ce soit un mal que les choses du cœur se gênent et s'usent ainsi l'une par l'autre. Non; tant mieux, au contraire. C'est une chose heureuse que l'amour s'en aille. Quand on meurt, à la fin, on ne tenait presque plus !...
KUe se calma, sarréta.
— Je ne sais pas ce que j'ai... Je vous dis cela, à vous... qu'est-ce que cela vous fait?... Vous devez me trouver folle avec ces idées ! Peut-être bien. Mais peut-être au.ssi que c'est les autres jours que j'ai une sorte de folie de calme et d'oubli de tout, et que, aujourd'hui, j'ai raison.
Elle s'interrompit. Il y eut un silence. Le jour baissait.
Elle dit, d'une voix très basse et très fatiguée :
— (Juest-ce que nous allons faire maintenant
dans la vie? Ouest-ce que je vais faire tout de suite, qu est-ce que je vais faire ce soir ?
La berge s endormait dans la grande aile de l'ombre. Il n'y avait plus de lumière.
La maison apparut, pâle, enfouie à demi parmi des flots de brume.
Et tous deux, ils regardèrent cette maison trop grande, cette maison inutile, cette maison qui avait fini... Où le mouvement de la terre 1 emportait-il ? Nulle part. Elle allait, cette maison sans enfants, sans avenir, sans but, comme un bateau perdu...