XVI
, .M. Desaiizac revint de son voyage au milieu d un après-midi. Maximilien le trouva jauni, tremblant, les yeux brillants.
11 ne parlait qu'avec peine. Il s'assit tristement dans le salon.
— II u'est pas bien, dit Léonore.
Elle avait fait avertir le docteur, qui allait venir. M. Desanzac semblait mal entendre, distrait. 11 eut un frisson, grelotta.
Son fils, inquiet, alla à lui :
— (Ju'est-ce que tu as?
— Rien, dit le vieillard.
\ un moment, il se remit, parla un peu de làbas, dit des détails : « Il y avait des volets verts, et le lierre avait été arraché ...»
II parlait d'une voix changée, blanche, un fantôme de voix. Puis, brusquement, il se tut.
A une nouvelle interrogation éperdue de son lils, il ne répondit pas. 11 était plongé dans une lourde rêverie.
212 LKS SUPPLIANTS
Puis il dit :
— Je ne me sens pas bien.
Il s'alita, et s'endormit.
Le médecin vint; examina le vieillard, qui se réveilla à demi à ses mains, à son auscultation, à ses questions...
La porte fermée, sur le palier, le médecin se tourna vers Maximilien et chercha sa main. Le jeune homme fut pris d'un tremblement tel que sa main s'ôta de celle de l'étranger.
— 11 ne se relèvera pas, dit l'homme à voix basse.
— Pourquoi?... Pourquoi?... bégaya Maximilien, livide, et qui, sous cette nouvelle, devint comme un autre être épouvanté et chancelant.
Le médecin, triste et calme, résigné de toutes les douleurs, expliqua que l'organisme de M. Desanzac était usé, que ses forces étaient finies. 11 mourait de vieillesse, bien qu'il ne fût pas très vieux. De plus, il avait une grande faiblesse du côté du cœur. Il donna quelques détails, ajouta :
- Il a dû toujours souffrir de cet organe.
— Il ne s'est jamais plaint, n'a jamais rien dit... Il ne s'est jamais plaint, répéta machinalement le jeune homme qui ne se retrouvait plus devant toute cette abominable chose. nouvelle, ces noms monstrueux et si monstrueusement réels de maladies.
Puis il murmura : .
— (Ju'est ce (ju'il faut faire ?... Vous ne donnez pas d'ordonnance?...
— Non, dit doucement le médecin.
LES SI l>i>LIANTS 213
« Je reviendrai demain, ajouta-t-il. Pour le moment, essayez surtout qu'il dorme. '
Léonore, qui était là, avait entendu tout cela. Elle ne bougea pas. Elle arrêta dans sa poitrine, déchira dans son cœur un sanglot qui eût été entendu à travers la porte, qui eût peut être décelé l'angoisse et augmenté le malheur. Et elle entra dans la chambre, se calmant les traits de toute la force de son grand cœur, se martyrisant de tranquillité le visage.
Après qu'il eut reconduit le médecin jusqu'au seuil de la rue, espérant il ne savait quelle parole miraculeuse qui aurait elïacé les autres, et que 1 homme fut parti, emportant tout espoir, Maximilien retrouva Léonore dans le vestibule du bas.
— Il dort, dit-elle.
Ils se détournèrent l'un de l'autre, et tous deux montèrent l'escalier dans un violent ellort de lenteur, puis s'arrêtèrent devant la porte, ayant l'énergie de se regarder et de ne pas pleurer, mais sentant qu'ils n'auraient pas celle de s'embrasser sans l)leurer. Et ils faisaient silence de toute leur puissance, de toute leur vie, les bras ballants, l'un devant l'autre ; ils faisaient silence comme autrefois quand le père dormait, et qu'on n'osait pas marcher ni par 1er dans la maison, et qu'on retenait son souffle en se regardant, pour ne pas troubler son grand sommeil important.
La nuit vint. M. Desanzac dormait toujours. Terrassé de fatigue, Maximilien descendit l'escalier,
214 LES SI PPLIANT5
comme s'il tombait dans Tombre, et se jeta sur uu fauteuil du salon.
Et il songea combien il avait laissé son père tout seul dans la vie, précisément au moment où son dos se courbait, où son isolement était plus désarmé, plus exposé, où la vengeance contre lui commençait ! Son père qui autrefois fut pour lui si doux — si doux, si fort ! — dont il sentnit si riche, la patience autour de lui, dont la bienveillance était tellement présente toujours, que lorsqu'il le grondait, à la fois il le grondait et le protégeait, et qui si longuement, si continûment, si petitement, l'avait tant secouru ! Pourquoi ne s'était-il pas tenu le plus possible près de lui, à sentir sur lui son ombre et son souflle?
— Je l'aimais donc moins ! dit il en regardant tout l'abîme de^ lui-même, stupéfié devant cet abîme.
Et une tristesse morne, sans fin, le remplissait de sanglots. Toute la nuit, il la passa dans un naufrage de larmes, avec des frissons de cauchemar, rêves de crimes qu'il aurait commis, et des frissons plus terribles de réalité, claire vision des abandons, de l'oubli, de la haine que commet notre cœur.
Un peu avant l'aube, il y eut un moment de froid auquel il ne put résister, et il s'endormit complètement.
(Juand il se réveilla, le jour était là, avec cruauté; €l il trouva un silence (jui subitement l'elïara, le secoua de l'époiivanle (|ii(î son jtrre y fût mort. Et
cette épouvante le cloua dans un coin du salon, dans un tremblement jj^randissant.
Léonore vint le délivrer. Elle frappa à la porte, l'entr'ouvrit :
— Il est réveillé, il veut te voir.
11 monta, entra dans la chambre. — une chambre petite et modeste, avec un lit qui prenait jjresque toute la place, une fenêtre aux rideaux de toile blanche, relevés sur un panorama de toits.
Son père était étendu, diminué, petit, les joues tines et grises, le front maigre. Et il ne reconnut pas son père tellement ses yeux étaient obscurcis d'émotion et de tendresse; il ne le voyait pas, tellement il sentait qu'il allait mourir, il ne le voyait pas, tellement il l'aimait.
Jamais il n'avait vu cet homme couché. Son père avait toujours été plus levé que lui ; presque tou ■jours, sa veille avait entouré la sienne.
Et pourtant, il eut la force de ne pas se jeter dans ses bras pour lembrasser et lui confier tousses sanglots et lui dire toutes les paroles d'amour. Et, chancelant, pâli par la blessure de cet effort, il attendit :
Le vieillard aperçut son fils et dit, comme s'il voulait d'une seule phrase révéler toute sa pensée, tout son secret :
— J'ai tout revu.
Il parlait par saccades, par halètements, par frissons.
— Toute ma jeunesse... La gare... La route... L'église... La maison, plus vraie que l'église!...
« La route blanche... Velours de la poussière. Des oliviers ; le port. Ah ! le port 1 je me suis surtout attardé sur le port.
« La colline où est bâtie la ville est rouge et ocreuse — comme toujours pleine de soleil couchant. J'avais un peu oublié la face exacte de cette colline... La colline descend au port. Sur les quais, j'ai rôdé, j'ai regardé, comme un voyageur revenu d'un voyage infiniment long et varié, où il a vu bien des mirages, bien des tempêtes, et bien des choses étranges. Le soleil brillait là, sur le petit pontécluse, approfondissait le noir des murs de l'entrepôt et remplissait d'étoiles aveuglantes les cordages et les mâts des bateaux... »
Il ajouta, regardant fixement, essayant de donner ce qu'il voyait :
— L'or du soleil, l'or de la poussière... Le scintillement précieux des fenêtres... Tout cela était comme en fête pour moi... Tout cela était si beau que si tu avais été là, tu aurais été ému, toi qui pourtant ne sais pas!
LKS SLI'rMJAMS 2V,
11 parlait de plus en plus librement. Sa voix s'élevait. Peu à peu, la lièvre lui rttait cette contrainte qui, toute la vie, l'avait séparé de son fils, qui chaque jour, à chaque instant, l'avait empêché de lui parler intimement, de le voir de près.
Et il était proche, confidentiel, ingénu, dans une simplicité qui remplissait le jeune homme à la fois de vénération et d'horreur, tellement elle lui apparaissait nouvelle, suprême.
— Ah ! j'ai été pris d'un regret infini, indicible, implacable... J'ai été dévoré d'un immense amour pour ce passé! Bien plus suppliant encore qu'impuissant, j'essayais de revivre, de revenir dans le temps, d'entrer dans le passé. Mais le passé ne voulait pas de moi. Le passé est immobile, doux, tranquille... Quel secours contre le passé qui ne veut pas de nous ! On n'en peut même pas imaginer. La fatalité antique plus forte que les dieux, c'est le passé. Dieu lui môme ne changerait pas la tran quillité du passé. Ou'on prenne l'être qui peut tout; il ne pourrait pas faire (|uhier ne s o it p hier ; il ne pourrait pas séparer le matin et le soir du jour (jui a lui !
11 se lut, dans un recueillement désordonné, et un cri sourd monta de sa gorge, furieux comme une imprécation :
— C'est parce qu'il n'est plus qu'on aime le passé !
« On le veut parce qu'on ne la pas...
« Autrefois, quand jetais jeune, là-bas, aimais-je ces lieux? Non. Y souriais-je, y riais-je sans raison de bonheur, à cause de leur seule présence ? Non, Mais quand j'y suis revenu, quel amour! dans quelle adoration lamentale et insensée je me traînais !
« Ah ! mon petit, lorsque j'étais là, il y a trois jours, assis sur une borne où s'amarrait un cable de bateau, près des douaniers qui passaient avec leurs ombres bleues ; quand j'étais là comme un marin cloué à terre et qui regarde la mer, et que je regardais tout : les espaces, les flots, les dalles, — ah ! les pierres elles-mêmes auraient eu pitié de moi, si ça avait été de leur faute. Mais ce n'était pas de leur faute, c'était de la mienne !...
« De ma faute ! c'était de la faute de mon cœur I...
« C'est vrai qu'on se détourne de ce qu'où a au moment où on l'a... On ne se détourne même pas : on s'aveugle, on oublie... Pourquoi? Parce qu'on s'use à chercher du nouveau : de l'avenir; ou bien on s'use à scruter impérieusement le passé, qui, lorsfjuil est enfin arraché de nous, revêt une nouveauté et une attirance anormale, devient une sorte d'avenir monstrueux pour qu'on l'aime! Ces choses que je retrouvais, ma mère morte que je retrouvais, cela avait été le présent, mou Dieu ! Mais
comme ou oublie le préseut pour se tourner ailleurs, comme ou laisse s'en aller le trésor d'aujourd'hui ! Deux êtres à force de se regarder finissent par ne plus se voir, et l'amour qui périt par l'absence, périt plus sûrement encore par la présence!
« Hélas! qu'est-ce qu'il y a à faire, sinon à pleurer, devant tant de simplicité ! »
Il se lut, toute son àme pleurante.
— Ne plus aimer ce qu'on a aimé, pour l'aimer lorsqu'il est trop tard : sans cesse aimer autre chose, c'est-ti-dire sans cesse n'aimer plus — voilà doncce que je fus!.,. En moi, c'est cela qui surgit et qui parle... Ecoute-moi, regarde-moi : cette misère d'aimer, c'est moi !
Maxim i lien dit :
— Mon père, c'est nous !
Et il tomba à genoux devant le lit.
Son père ne l'entendit pas, ne le vit pas, et il cria, désespéré :
— Je n'ai plus aimé ma mère, je n'ai plus aimé ma femme !
Toute sa réserve avait disparu. Sa pauvre bouche avouait, avouait immensément, et s'arrachant du mensonge qu'on vit et de l'ombre où on est, il montrait son cœur.
— Ta mère ! Un soir que lu étais tout petit et que uous étions tristes tous deux de sentir qu'on ne s'ai-
mait plus comme avant, pour nous faire revenir à la ferveur première, pour nous faire penser à la richesse gaspillée de notre amour, elle évoqua le grand malheur d'amour et me dit en pleurant : « Pense à ma mort! » C'était beau d'avoir dit cela, et ce fut un rayon, un éclair qui nous arracha l'oubli du cœur ! Quelle tristesse nous a glacés, mais avec quelle vérité et quelle immensité nous nous sommes souri !
« Puis, combien de fois avons-nous essayé*de nous rappeler parfaitement cette soirée, pour rafraîchir, retremper de réalité notre affection ! Combien de fois n'avons-nous pas pu ! Si pourtant, un jour, par hasard. Un matin d'automne, dans une allée de marronniers dorée et humide, nous avons été illuminés encore par l'éclat de notre amour; et nous nous sommes souri de la môme façon.
« Et puis, et puis... Nous rentrâmes dans cette agonie lente, insaisissable de notre amour, d'autant plus effroyable quelle était insaisissable: un drame de silence sur un drame... Ah ! mon enfant, parfois, lorsqu'elle était devant moi, il arrivait ceci : je fermais les yeux pour me souvenir d'elle ! »
In frisson le secoua, il se redressa. Léonore alla à lui, le touchant pour qu'il se calmât et se reposât. Mais aucune force au monde n'aurait pu l'empêcher de parler et de vivre ses paroles. Il dit :
— Elle est morte. Il est mort, un jour, son immortel sourire !
H Elle est morle, un jou»*, dans ce lit uiôine, vers
l'heure où nous sommes, nous qui vivons encore... Et je suis resté seul près de cette fenêtre.
— Je me rappelle, dit Maximilien.
— Ah ! mon petit, son extraordinaire intuition s'est réalisée !... Quand je suis resté seul : seul, seul, avec mes yeux qui étaient autant ses regards que les miens, avec mes mains, ces plaies des siennes, quelle explosion, quel délire d'amour ! J'ai eu deux grands moments de passion vers elle: nos fiançailles et sa mort !
Et tandis qu'il essayait d'exprimer l'aveu elTrayant et pur, sur sa figure se peignait une douleur plus grande encore que celle qu'il faisait comprendre, une douleur infinie et inavouable.
11 y eut une pause que le moribond repoussa pour dire d'un cri rauque et invincible qui semblait prendre possession de tout le silence du monde:
— La niiul u\'<[ pas dans la mort. Elle est dans la vie !
u La mort, je la connais, je l'ai subie, je l'ai vécue.
« La mort, la voici tout entière : mort des sentiments qu'on a, mort des êtres qu'on a. Dégoût de ce qu'on a aimé, abandons, étoufiements, et la maladie de l'habitude, et l'oubli, ce deuil que nous jetons sur nous, nous-mêmes, nous-mêmes I La grilTe du néant, la voilà I »
11 crispa sa main nue sur sa poitrine nue.
Il répéta :
— La mort nest pas dans la mort, elle est dans la vie.
Ses yeux devinrent plus fixes et plus ardents, comme s'il essayait de regarder et de voir quelque chose d'invisible. Lentement, il articula, aux prises avec les simplicités suprêmes :
— Ma mort, je ne la comprends pas, je ne la vois pas. Ma mort, ce n'est pas vrai. Pour comprendre quelque chose, il faut l'entourer de sa pensée, il faut vivre. Mon néant, ce n'est pas vrai.
« La mort de ta mère ne fut pas en elle, elle fut en moi. C'est moi qui la traînai, c'est moi qu'elle a ravagé. Sa disparition, c'est moi. Et si mon malheur avait voulu que tu mourusses auprès de moi, c'est dans mon cœur que se serait passée ta mort. 11 n'y a que dans le cœur des vivants que se passe la mort.
« Oui... Tout ce qui est mort est mort en moi. C'est de cela que j'ai souffert et plié. C'est de cela que je suis vaiucu, rejeté. Moi, moi... 11 a bien fallu que je vivo pour que toutes ces morts fussent ; il leur a bleu fallu ma pensée, ma veille, pour tombeau !
« Ainsi, tous les efforts ((ue nous faisons en vain, toutes nos défaites, et les ignorances et les choses y)nidues et les rêves, et les désillusions, et les chimères, et les misères et enfin la mort, tout cela n'a lieu que dans une fétc Irioinphanteetépouvantable...
« Quelle fêle? La vie.
H La vie toujours, la vie au commencement de tout, la vie, puissance de la vérité. Qui dit disparition dit présence qui assiste, et qui dit mort dit vie! Et tout en délinitive, môme le néant, n'existe que là ! »
Et l'on voyait frissonner la main qu'il avait posée sur son cœur, la main dont il se désignait.
|]t Maximilien, palpitant, l'écoutait ramener, par un enchaînement obscur, mystérieux et irrésistible, ramener toute vérité à son cœur.
Et dans le petit lit et au sein des choses si pacifiques et si muettes, et du ciel posé partout, l'homme décharné cria en un sublime essor dans l'inconnu :
— Je vois ! je sais ! toute la vérité veut que je la vois et que je la sache.
« Je ne suis pas illuminé. Mais je sens bien que je suis la lumière. »
Et après avoir dit cela, il ajouta, plein de certitude, somptueusement calme:
— Autrefois, je croyais qu'il y avait autre chose. Je croyais qu'il y avait des choses qui existaient plus (jue nous ; je disais : Chacun de nous n'est rien.
« Mensonges ! Mensonges faits par les autres en moi et que j'apportais dans mes paroles !
0 On se trompe... On erre, on trébuche à cause de toutes les apparences qu'on voit, de tous les préjugés qu'on entend.
i' Mais peu à peu — (juaiKl ou a la lurceuu la chance de se débarrasser du murmure séculaire des erreurs, les yeux s'habituent à l'àme.
« Et l'on sent bien que les choses ne sont que de sensations, et les doctrines, des pensées ; et les autres êtres, des caresses ou des blessures, et tout nous conduit cl nous...
« Et alors... »
Et le vieillard, dont la vie avait été si douce, si loyale et si pure, érigea sa tête suppliciée, sa face étreinte du masque des damnés, salace de Caïn, et il gémit, hurla :
— Et alors... toute la vérité, c'est mon martyre et ma punition... Toute la vérité, c'est l'histoire de ma misère d'aimer... Et je suis seul, seul, comme un monde !... Comme un monde qui va avec toutes ses foules et toutes ses étoiles, et tout son feu profond, qui va, qui roule, qui tombe de jour en jour, c'està-dire de lumière en lumière, de nuit en nuit I
Ah ! la notion suprême de l'individu ou, comme il le disait, du cœur humain, où tout revient et tombe, cette notion que, tant de fois, Maximilien avait senti s'imposer à lui, en tant de ilgures mipenchées, il l'écouta, débarrassée de tout préjugé sacrilège, dans le silence (pii suivit ces paroles!
El riiomme agitait faiblement devant ses yeux une main (|ui lui cachait les maisons, l'horizon et le ciel, et regardait sou fds avec sa figure où la douleur était divinement ('Ci-ile, «loiit l;i pcuscM^ brûlait
souverainement les yeux, dont les replis de l'attention et de la douleur cerclaient le front nu comme des latitudes, sa figure de solitude terrible et universelle.
... Puis, subitement, se rappelant des choses, étonné, stupéfait, désignant Maximilien du doigt:
— Mais toi, tu croyais cela, môme sans avoir souffert !
<( Je me rappelle, tu croyais cela. Ah ! mon enfant, mon frère, mon petit, mon cher, mon beau petit, il y avait de quoi t'admirer en pleurant, quand tu te dressais avec ta foi divinatrice en la seule misère d'aimer. . . Dans quelle admirable clarté étais-tu venu, mon petit, pour avoir si tùt et si purement raison ! »
Et, laissant tomber sa main à demi, il toucha doucement la tête du jeune homme, dans la tinndité de la bénédiction, caresse, tendre, intime, d'une sainteté à une autre...
Le cou un peu plié, la tête enfoncée dans l'oreiller, il le considérait avec ses vastes yeux grands ouverts.
— Tu commençais par le commencement, tandis que j'avais peur, que j'avais pitié de toi... Oui, celait bien cela... les cœurs épars, le cœur, le nôtre qui souffre tous les cœurs.
— Oui, dit Maximilien tout bas, je crois à cela. Et se relevant, il lui entoura le cou de ses bras,
et le vieillard se pressa contre lui.
Ils s'embrassaient, sublimement d'accord comme jamais ils ne furent. Ils se disaient l'un à l'autre,
comme des caresses : « Tu as raison. » Et ils se disaient : M Je t'aime. «
Et dans l'étreinte qui les unissait, éblouis de la perfection de certitude, à un moment, sans qu'ils se fussent rien dit, le même tremblement les traversa tous deux.
L'enfant, les yeux infiniment proches, regardait le vieillard, regardait la figuré qui n'était plus que vérité et que beauté, comme on regarde celle qu'on aime et qu'on connaît toute!
M. Desanzac, lassé, détacha ses bras, retomba sur loreiller.
— Quand je pense à moi, quelle foule se répand ! « Ah! toul cela, tout cela, tout cela, c'est moi ! » Alors, comme éclairé un instant d'une révélation
vraiment surhumaine, il dit ces paroles si profondes que Maximilien sentit qu'elles étaient vraies sans les comprendre, les saisit non eu paroles, mais en esprit et en vérité :
— Il n'y a dans la vérité qu'un seul être. 11 n'y a dans la vérité qu'une chose : moi !
« Quels sont CCS fantômes qui réclament? La lol^ique, la raison ? La raison est un mensonge. Il n'y a dans la vérité qu'nn seul être, soi; et la raison est un mensonge, cl la religion un blasplièine ! »
II était là, |)Ims transfiguré, plus saint (|u'un chrétien (jui va mourir, et, sur sa figure empreinte dune
LES SLPPLIANTS 22/
haute et mystérieuse félicité, quelque chose brillait de plus beau que le ciel.
Et on voyait la vérité face à face.
11 se tut longtemps, puis il m* parla plus <|ue difficilement. La mort commençait à lui comitler les mots.
Et tout d'un coup, avec une voix dont la douceur causa à Maximilien la douleur la plus aiguë qu'il eût jamais ressentie, il gémit :
— J'ai mal !...
Et, de nouveau, il tendit vers son fils, comme vers son protecteur, ses mains déjà petites et fermées comme des ileurs non encore écloses, ses prunelles à demi-perdues dans l'inconscience, ne sachant déjà plus ce qu'un enfant ne sait pas encore.
Et le jeune liomrae, avec toutes les paroles caressantes qu'il avait, berça lentement .son père dans l'éternelle douleur qui n'a pas d'âge.
— J'ai froid... j'ai soif... j'ai peur... j'ai mal... Ah !...
Ce fut un cri nu. sans paroles, souffrance, humanité.
Le matin, il fut pris de faiblesse graduelle, toute chose commença à l'abandonner. i
Il ne reconnut personne ; regardait >aii> voir, s obscurcissait.
Ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux. Il ne
les releva plus, comme s'il ne pouvait plus. 11 était déjà aveugle comme un mort.
Ses lèvres s'entr'ouvraient pour laisser échapper, non pas un cri qu'il n'avait plus la force de jeter, mais un silence effroyable de souffrance.
Sa pauvre figure s'appauvrissait de moment en moment. Le crucifix d'ivoire de Mme Desanzac était fixé au mur. L'homme étendu, immobile, supplicié et muet était comme un grand Christ à côté d'ui^ petit.
Léonore pleurait tout haut. Les mains de l'homme, ses toutes petites mains, s'agitèrent frêlement, puis s'arrêtèrent recroquevillées.
Sa pensée achevait de sombrer. Tout à l'heure, il était comme un enfant, il était maintenant comme un animal : on meurt comme un chien...
... A trois heures de l'après-midi, sa figure de nouveau s'éclaira ; de nouveau il tressaillit, déborda d'une lumière splendide et bienheureuse.
La bouche trouva la force de dire distinctement :
— .Je ne crjis pas en Dieu !
El il mourut avec un sourire de gloire.
jMaximilien sabattit sur le corps, sans même savoir pleurer.
Une heure immense, impossible, inconnue, s'écoula.
On frappa à la|)orle.()ii entra, d'instanl en instanl, devant le jeune homme et la vieille femme terrorisés.
Ils n'entendirent rien, ayant chacun leurs lèvres glacées , posées sui- une des mains qui se glaçaient.
LES SUrM'LIANTS 229
Le soir, au moment du diner, les visites s'arrêtèrent. Tout s'était tu. Ce fut l'instant tranquille, l'instant étouflé, l'aube du silence. Le calme éternel s'établissait.
La vieille Léonore était alïalée près du lit, tenant le montant de bois avec sa main, plongée dans l'ombre et dans des prières.
Elle s'écria :
— iMon Dieu !... Mon pauvre Dieu 1...
Ils passèrent la nuit sans bouger. Léonore priait. (^)uand elle avait fait, les yeux fermés, une prière, elle n'osait plus reg^arder le mort, et on la voyait un instant hésiter, trembler...
Vers minuit, elle tourna vers Maxirailien sa fi{;ure déformée à force de pleurer, pour dire quelque chose à quoi elle pen.sait, quelque chose qui. dans ce moment solennel, devait être sa vie et ses prières. Elle s'écria, en proie à une énorme déception, à une désespérance inouïe :
— Je ne sais pas quoi demander dans mes prières! Elle sanglota :
— Le paradis? Ou bien nous y serons pareils à ce que nous sommes, et alors nous désirerons toujours, et nous regretterons toujours, et nous serons malheureux; ou bien, nous ne serons plus pareils ; nous ne serons plus nous, et alors, ce bonheur-là, il ne sera plus pour nous, il sera pour d'autres!
« Oh ! quel que soit le paradis, Dieu lui-même doit pleurer lorsqu'il voit mourir ceux quil aime ! »
Ils ne parlèrent plus pendant tout le reste de la nuit, tellement ces paroles de la vieille femme étaient tristes et suprêmes, et remplirent toute cette veille dune présence de vérité. Jamais une bouche n'avait si parfaitement condamné toutes les consolations des religions et crié l'impuissance de toutes la perfection possible elle-même contre la grandeur de la misère humaine : « S'il y a une autre vie, ou nous y serons malheureux, ou nous n'y serons pas, nous... Dieu lui-même doit pleurer lorsqu'il voit mourir ceux qu'il aime! »
Le malin, Léonore eut une heure de sommeil sur une chaise. Il vit sa figure endormie, ballante comme une épave, sourire.
Quand elle sortit de l'inconscience, ils échaugèrent un regard triste comme la vie.
Klle dit pourtant, d'une voix où surnageait de l'extase qui se dissipait à regret :
— Dieu m'a envoyé un beau rêve !...
Kt on voyait qu'elle espérait confusément. Espoir de(|uoi?... De rien : espoir!
In grand colTret d'acajou aux portes verticales, posé sur la table, contre le mur, contenait des papiers de famille. Maximilien s'était approché de ce meuble comme d'un autel; il tourna hi clef, (|u'il n'avait jamais touchée... Le colïret obéit et s'otTrit là, ses deux petites portes battantes, inoi'les.
i.i:s SI pi'F.iAMs 231
C'étaienl des papiers jaunis, des lettres, un journal tenu par son père au jour le jour, il y avait plus dun demi-siècle.
Dévotement, il eu lut au hasard des passages. 11 évoqua des réllexions de jeunesse, des impressions; et une ancienne histoire damour qui, dans ces quelques lignes incomplètes, jaillies au hasard de l'émotion, ne se comprenait prescjue plus... Au bas d'une page, il lut : « Ah ! que j'ai, dans la vie, de choses à faire, mais que j'ai de temps à moi! Ah ! comme j'aime l'avenir ! »
Il replaça ces papiers, ces mots, ces traits noirs, ces traces pauvres qui n'étaient qu'un peu de cendre, un peu de poussière, un peu de boue.
Et il s'arrêta de tout, et les poings aux tempes, bouleversé et meurtri au point que sa personnalité était vacillante et presque anéantie, il songea.
La mort... N'est-ce pas un brutal et définitif démenti h cette souveraineté inviolable de létre, à tout ce qu'il croit, lui, à tout ce que, confusément, il adore? N'est-ce pas la défaite de l'être humain et delà pensée, son ellacement?... Tout semblait remis en question ; et le jeune homme se sentait repoussé dans tout ce qu'il avait pensé...
11 mit ses mains devant son visage, et ouvrit dans ce vague, dans cette nuit de la vérité, des yeux hagards de simplicité...
Et alors, à ses oreilles vivantes résonnèrent les paroles si hautes, si pures, si belles du mourant : « On ne meurt pas, ce sont les autres qui meurent », paroles si simples qu'on peut à peine les comprendre... Ce sont les autres, c'est-à-dire la mort n'existe pas par elle même. Elle n'existe que dans un cœur, et au milieu de la grande fête immortelle de la vie. Avec quelle splendide violence le moribond avait-il lui-même chassé le néant lorsqu'il avait refusé de convenir de sa propre mort, lorsqu'il avait crié : « Ce sont les autres qui meurent, il n'y a dans la vérité qu'un seul être : moi ! »
Oh! par quelle voie sublime et indéniable cette parole nous pousse à notre grandeur !
11 ôta ses mains de devant ses yeux, et il fut devant la figure de son père, cette figure de qui il avait tout appris, et de qui il attendait tout encore.
Qu'est-ce que la mort de son père?... La figure calme et muette maintenant, et tout en sourire, semblait répoudre : « Un grand amour, un grand amour en toi ! »
C'est, en lui, une plaie; un appel, une passion insensée et débordante et criante, une jalousie surhumaine contre le silence et l'immobilité, un grand amour tourmenté, infernal, divin ; la mort de son père, c'est un grand amour... La mort eiïace le cfj'ur humain ? Non ! Elle l'avoue, dans toute sa solitude embrassante !
. En frémissant, en sanglotant, il cherche celui qui lui a tant souri. Il est déchiré entièrement de lui;
Lis >L1'I'I.I.\.N(>. 233
il n'y a pas une libredesa eliaii(iui ne saigne de lui. Jamais il n'a aimé un (Mre au monde avec cette violence, jamais il n'a tant appelé un regard.
Et tous les détails qui embellissent et enrichissent cette tôte profonde qu'il mendie, reviennent, vivants, et fous les souvenirs sont là : les souvenirs, fouie du cœur. — la foule glacée, rigide, endormie naguère et qui se réveille et se redresse maintenant sous les voiles déchirés par une tempête de vérité, et les trompettes du jugement dernier, les voilà !
Ainsi, lui, l'immense survivant, lui, la vie, lui, le cœur, il a tout pris dans sa misère d'aimer. La mort, c'est de la vie, et celte mort, c'est lui !
La mort anéantit le régne du cœur humain ? Non, elle l'avoue.
... Tandis qu'on elTectuail la mise en bière, Maximilien regarda, d'un coin de la chambre, secoué et maudit. 11 vit le vieillard dans le cercueil, les mains croisées.
U se détourna : quand il regarda à nouveau, pour le voir une dernière fois, le couvercle était placé. De sa bouche sortit un son inarticulé : le commencement de la demande qu'on relevât un instant le couvercle. Il ne formula pas cette demande... Déjà, on descendait le cercueil dans l'escalier étroit en le cognant aux murs. Il n'y eut pas de dernier regard.
Beaucoup de gens vinrent pour l'enterrement. Tous étaient affligés, et il y avait des larmes ailleurs que sur les visages enfantins des enfants et
des femmes. M. Desanzac, doux, timide, allectueux au hasard, était vraiment un peu aimé par tous.
Parmi les personnes qui entrèrent dans la maison morne et entrouverte, il y eut le plus vieil ami de son père.
Cet homme était très religieux, très pratiquant, mais il avait la figure défaite, et il murmura en prenant les deux mains de l'enfant :
— Comme c'est triste !
Car même les croyants ne croient pas. Car il n'existe pas d'être humain qui croit vraiment, c'està-dire dont la vie ne soit qu'une agonie bienheureuse et grandissante vers un goutTre de lumière, et qui se réjouisse de la mort des siens. Dans le grand moment de la mort, on sent bien que le cœur se dévoile, on sent bien que le cœur est plus vrai que Dieu.
... Le corbillard alla dans l'attendrissement de tous. On saluait. Les hommes étaient des âmes. Les hommages venaient vers celui qui suivait, vers le survivant, et c'était lui qu'on saluait à cause de la mort qu'il portait en lui.
Près de la porte du cimetière, le cortège rencontra un fourmillement agité et plein de clameurs : une manifestation populaire... On voit, confrontés, le drame d un seul coMir, et les révolutions de ceux qui se mettent on mouvement pour «les choses de domiualioM cl d'argent, et (jui n'apportent à le\ir propre multitude que leurs présences d'argile et leurs cris de bétes. On voit, confrontées, la grandeur de l'homme et la petitesse de la foule.
Le leiideniaiii, il resta à la maison.
Léouore lit le ménage autour de lui. KUe avait gardé sa jupe de deuil ; elle avait mis un caraco gris ou jaune, fané. Ils échangeaient, lors(iu'ils se rencontraient, des regards, du silence. Sa ligure toute blessée et presque saignante de larmes l'angoissa ; la mort de son père était aussi en elle.
La journée s'annonça très chaude, comme ea plein été. Ln soleil iraphcable emplissait les rues. Maximilien ne lit rien de la matinée.
Après le déjeuner, il resta la tôte pesante, accablé, sur sa chaise. Le soleil occupait la pièce oii bourdonnaient les mouches, éblouissait la nappe qui s'étendait devant lui, éblouissait son v^rre, la bouteille, la carafe, et faisait de petites ombres aux miettes de pain. 11 était tout seul, les yeux sur ces détails. Il était tout seul; les jours allaient se succéder ; demain, ce serait le matin, l'après-midi, 1« soir.
Léonore, dans la cuisine, à cùté, vaguement, fai-
sait un bruit de vaisselle. Il s'accouda, un peu ensommeillé, sur la table infinie. Etourdi de ce soleil blanc, il pensa à tous les soleils de jadis, pensa à des rues de soleil, des places de soleil, des routes de soleil, qu'il avait parcourues en des jours finis, lointains, en des jours de légendes, de contes de fées. 11 pensa à des choses d'enfance pleines de la merveille de son père...
Vers trois heures, il s'arracha à cette somnolence, se leva... Tout autour, un calme immense, qui le laissait passer, le laissait faire. Oh ! cette douceur, c'est le contact du néant ! Aucune présence où la sienne pourrait se réfugier avec petitesse, rien qui l'empèchàt de tomber dans l'immensité. La maison était vide comme les cieux.
Il monta l'escalier. Chaque détail lui rappelait quelque chose du passé : ces marches, il avait appris pas à pas, à les monter, pour se coucher, le soir, encore tout précautionneux et précieux du baiser de son père... Lh haut, les chambres. 11 n'osa pas aller plus loin, affronter les détails saignants des chambres : les habits de l'absent...
11 s'assit sur un degré. 11 faisail toiijoiiis lourd et chaud, la maison somnolait, dans la vibration de la chaleur et du vol des mouches. Par la lucarne du toit, un rayon cru descendait dans l'escialior, [)laquait sur le mur limage éclatante et moirée des carreaux.
Il revit exactement la figure de celui qui lui avait donné la hnnière, de celui qui lui avait donné non
seulement la vie, mais aussi l'enfance : Ses yeux si noirs, dont le reflet était mordoré, son teint basané, sa petite barbe grise ; tout entier doux, elïacé, tendrement caché, avec ses myins vagues, rêveuses... 11 était si bon qu'on lui aurait demandé l'impossible, et qu'il l'aurait donné.
A ce moment, le bruit que faisait Léonore dans la cuisine, et dont il rythmait inslinctivement son évocation, s'arrêta. Il prêta l'oreille. Plus rien. Il descendit pour voir pourquoi elle s'était tue, pour voir ce quelle faisait, 11 n'avait pas la force de supporter son propre silence.
Personne djins la maison. Elle était sortie. Peutêtre pour faire une course, peut-être pour rien. Il resta planté sur le seuil de la cuisine. Le robinet de l'évier était mal clos et laissait tomber à intervalles réguliers une goutte d'eau sur la pierre.
Le passé... Le passé... 11 se souvint combien de lois dans ce vestibule, au retour de promenades délicieuses et pleines, l'azur du soir et le rayon doré de la cuisine avaient fait de grandes batailles de douceur. Il levait ses yeux de détresse, ses grands regards las qu'aucun regard n'était là pour supporter. 11 contempla en masse, à la hâte, le plus grand nombre possible de ces départs, de ces arrivées.
Dans l'ignorance, dans l'hérésie d'autrefois, il n'avait jamais aimé ces moments avec des transports de joie, et pourtant, tout cela était le paradis.
Obsédé par le désert de sa présence, il tendit con-
fusément les mains vers l'impossible, et dans le silence, il gémit.
... 11 remonta de nouveau l'escalier, il osa cette fois entrer dans la chambre.
Le lit n'avait plus de draps. Tout le reste était pareil.
Près du lit était un placard où devaient être rangés les habits de son père.
Il l'enlr'ouvrit, et leva en frémissant les yeux vers cette ombre où s'étageaient de vagues présences.
Dans un mouvement qu'il fit pour toucher du bout des doigts un paquet de drap sombre, et qui était une veste ou un manteau, il fit tomber une mince pile de linge qui, léger, se répandit h terre.
De la toile très fine, très vieille, aux plis fortement marqués avec des nœuds de rubans roses complètement coupés aux plis et qui s'elTeuillèrent... H se pencha, il distingua dans le frêle monceau une chemise, un pantalon...
Sa raôre !
Il tomba à genoux, courbant le front devant ces lambeaux blancs, ces lambeaux purs, mille fois plus sacrés que toutes les reliques des églises, et qui touchèrent la nudité divine de la femme dont il était .sorti.
Il se releva, et rangea ces choses, osant à peine y loucher et y penser. Puis il hésita, tellement rempli par l'image, j»ar la présence de sou père et de sa
raère, qu'il sortit avec précautions, sans faire d& bruit, de cette chambre où si lon{<temps ils dormirent ensemble.
Il descendit l'escalier, ouvrit la porte de la rue...
Une fois sur le trottoir, il prit le cheniiu tant de fois pris de la maison de Jacques. Toute sa jeunesse y avait passé, avait lentement touch;^ces rues; tout cela était plein de lui, hélas ! tout cela était dévasté par lui !
Quoique l'après-midi s'avançât, l'air était encore très chaud, très pesant ; la journée avait été une de ces lumineuses journées délé, si fortes quelles empêchent de croire à l'hiver ; une des dernières victoires du soleil aux abords de l'automne. La foule errait, alanguie, dans la poussière. Les femmes avaient ces toilettes claires avec lesquelles elles s'offrent aux feux de l'été. Les arbres du boulevard, avec leurs très hautes feuilles dorées, semblaient être seuls témoins de l'approche d'octobre.
Il pénétra dans la cour, monta l'escalier toujours plus sombre que tout. Personne ne fit attention à lui. Le concierge avait levé la tête, l'avait considéré à la dérobée, et, aussitôt s'était renfoncé dans son coin pour n'être pas vu, gêné, honteux, comme si le jeune homme, d'être orphelin, était devenu autre et eiïrayant.
Maximilien avait la clef de la chambre qui ne de-
vait être déménagée que le mois suivant. Sur le palier, la porte fermée était comme vide. Il tourna la clef ; le bruit de la serrure n'était plus une voix. Il entra. La chambre était remplie de paquets, sans place pour s'asseoir ; le papier tout nu et étrange. La nudité, deuil des chambres.
Maximilien resta debout au milieu de la chambre abîmée par autrefois, il se tourna dun côté, puis tremblant, comme attendant l'impossible, il se tourna d'un autre...
Ses regards tombèrent sur un paquet de lettres, méthodiquement rangées dans un carton : celles qu'il avait écrites à Jacques. Comme il y en avait ensevelies là ! Il s'agenouilla à côté, tendit la main vers elles.
Il retira une lettre du paquet. Elle avait été écrite lors d'un autre automne. Elle n'était pas datée, mais il se souvint qu'il y avait déjà deux ans. L'encre un peu pâlie, déjà décomposée, parlait de projets d'avenir, de travail dans la fécondité de l'hiver, d'ambilions. Et elle disait : Nous ne nous quitterons jamais...
Alors Maximilien lut cette lettre tout haut pour ressu.sciter le bonheur. A mi-voix d'abord, timide, furtif, il voulut la parler, pour réveiller l'almosphf're des époques où celle lettre de tendresse et d'espoir régna.
Mais il avait beau parler, ses paroles s'écoulaient, et rien n'était.
11 se lut, aperçut une photographie de Jacques,
LES SLPPLIANTS 241
la prit, mais les portraits sont glacés, ce sont des morts ressemblants ; les portraits ressemblent à Toubli ; il la laissa tomber et ne chercha plus. Il s'assit sur un coin de chaise encombrée.
— Ah! dit-il...
11 tressaillit; il venait de percevoir des fragments de musique, toujours la môme sonate allemande. La locataire de la cour était lidèle à ses habitudes. 11 entrouvrit la fenêtre, se pencha, éclairé par le jour pâlissant. Au loin, dans la trou d'une chambre, il revit près du clavier, les mains éternelles de cette femme, les mains de mendicité et de magnificence .
— Ah ! lit-il encore...
Et il écouta laumùne immense de cette musique, tout ce que cette musique évoquait en lui. Qu 6tait- C8? Le passé. La musique se mêle abondamment aux heures où on l'entend, elle les appelle par leurs vrais noms, el, après, elle les rapporte comme des présences, elle les recrée, ces heures, elle fait recommencer ce qui est accompli, elle nous aide — ù prodige ! — à être un peu ce que nous ne sommes plus. Elle nous rend à nous-mêmes. Elle est plus forte que le temps.
11 ferma les yeux, baissa la figure. L ombre commença à envahir celte chambre en ruines et cette tôle qui avait déjà tant soulï'ert, qui avait déjà donné tant de travail et tant de sainteté.
11 s'approcha du lit, qui est la plus douce des choses, et s'y assit comme faisait Jacques, et comme
faisait Jacques, il croisa ses mains sur ses genoux, par il ne savait quelle pauvre imitation d'autrefois.
11 pensa au passé, il y pensa puissamment, comme quand on est agenouillé. Il pensa aux commencements de lui-même, les époques blanches et éblouies de la nativité ; puis à cette création du monde qu'il avait peu à peu accomplie, car chacun recommence tout : l'univers et le savoir ; Ihistoire de l'humanité n'est qu'un épisode de l'histoire de notre cœur, emporté dans ce cœur. La création ? mais nous nous la rappelons !.,.
Ses tâtonnements, ses premières impressions, ses premiers sentiments, son père et sa mère .. Ils n'étaient plus, eux, ils n'étaient plus que lui ; ils n'étaient plus que deux souvenirs chétifs qu'il tenait dans son sein, dans ses bras... Eux, les infiniment faibles, les ombres. A cause de la souveraineté de vivre, l'orphelin devient le veilleur, le père de ses parents. Eh quoi ! est-ce possible, tant de grandeur et de misère !
Jour par jour, année par année, il avait vu, entendu, soulîert d'autres êtres. Les autres êtres, prétextes de notre mendicité.
Les femmes... Les femmes vers qui Ion se désoriente de son foyer. Les femmes qu'on voit dans les théâtres, inaccessibles déesses, les femmes qu'on voit dans la rue, inaccessibles et divines. Les désirs et les immensités qu'on a...
Ce soir-lîi, il se rapi)ela une très ancienne, très ancienne idylle d'enfance, â peu près oubliée parla
suite, la preiiin-ie, sans doute. Il ne se s(jii\tiiail plus de la figure de l'enfant, mais quel([ues détails arrivaient encore à sa mémoire : sa bague algérienne, son long voile, brouillard charmant, et sa voix qui balbutiait un serment damour. Autour d'eux, on avait souri de leur attendrissement pareil. Et celte aventure paraissait à Maximilieu d'autant plus solennelle qu'elle était morte à l'aube, d'autant plus tragi(|ue qu'elle était plus avortée... Kt un peu plus lard, ou un peu plus tôt, la jeune fille rencontrée dans la rue et qui avait été le salut de sa chair...
Puis il pensa à Mme Kvaugeline. Sou souvenir se reportait avec plus de culte sur celle là, parce qu'elle fut toujours lointaine, ignorée : charitable d'inlini. Il la revit, la passante de lumière, avec son admirable visage étranger aux yeux meurtris. 11 prêta l'oreille, et il entendit ses pas.
Il pensa au voyageur sans nom qui était entré un jour, grandement, placidement, silencieusement, dans la maison à vendre, qui était venu revoir ces lieux, y goûter, vieilli, châtié, le remords du passé, et qui avait erré, timide, tandis qu'on le laissait faire et passer, comme s'il était surnaturel. Sur le seuil, il s'était retourné, avait regardé une dernière fois, et son regard, c'était l'envolée humaine !...
Maximiliense souvint, se souvint encore, de tout ce qu'il avait recueilli dans l'espace de lui-même, à mesure qu'il avait grandi, qu'il avait été blessé par plus de jours : Ces années de collège, où il fut malheureux, et que pourtant il regrettait, et qu'il
suppliait d'être. Et Jacques, son Jacques, celui qui s'était ajouté à lui si parfaitement, comme un autre passé. Il n'avait, plus Jacques. Et Marguerite qu'il aurait aimée peut-être, et ils auraient fait un couple, bien que les couples soient brisés... Et tous les autres, plus obscurs, plus reculés et mêlés, et pourtant chacun aussi adorable... Autour de lui se dressait la vision de tous les autres, qui furent sa vie, de tous les anges du paradis perdu.
Puis il resta tranquille, les mains de nouveau croisées. Des voiles gris emplissaient la chambre. Il aurait voulu recommencer, recommencer à vivre. Mais cela n'est pas possible ; le passé, c'est en nous une inébranlable et parfaite négation de nousmêmes, c'est de la mort; on est toujours à moitié vivant et à moitié mort. Le jour mourait; lui aussi, mourait en lui. Ses j'eux traînaient sur le papier de la chambre, fleurs violacées vaguement couronnées, sur les choses rangées, les lettres empilées, raidies, prêtes pour toute l'obscurité et la poussière, la porte ellroyablemenl immobile.
El cela était un drame, un drame à un seul personnage confronté avec l'infinité de lui-même, le drame de l'homme cherchant à tâtons les bornes de son cœur et ne les Irouvaiil pas.
Vivre, c'est chercher sans bornes ; être, c'est n'avoir pas de bornes, ('c soir-là, il acheva de se comprendre, aidé par celte évocation de sa vie tout entière, aidé par les saintes indications de son père mourant, qu'il écoutait toujours.
LKS SUPPLIANTS 245
Ktre, c'est n'avoir pas de bornes, car c'est non seulement vouloir ce qu'on n'a pas encore, mais c'est vouloir ce qu'on n'a plus. Nous voudrions éperdument ressusciter le passé comme nous voudrions arracher l'avenir à l'avenir, et nous mendions demain et nous mendions hier — comme un incurable qui se tourne et se retourne misérablement dans le lit qui aura sa mort.
Jamais il n'avait vu à ce point la puissance et les distances du cœur. Sa pure et mystérieuse éducation de vérité était presque parfaite. Et quand il se leva pour sortir de la chambre, il lui parut qu'il venait d'assister au geste même de la vie ; c'était comme s'il avait vu face h face, à d'incalculables éloignements, la terre tourner doucement...
Dehors, la brume s'établissait, et les gens se croisaient dans une espèce de pénombre. Au coin de la rue et du boulevard, il heurta quelque chose dim mobile comme une borne. (Vêtait encore un mendiant, un de ces êtres qui s'étaient parfois dressés devant lui comme des simplicités vivantes.
Celui-là étnit aveugle. Pourtant il avait l'air triste comme s'il regardait le ciel. 11 ne disait rien, ne faisait aucun mouvement, ne tendait même pas la main. On eût dit qu'il ressentait combien tel geste précis était inutile; et il vivait, immobilisé, grandi.
Le jeune homme le regarda, puis se pencha vers lui et lui dit tout bas : « Moi aussi, je suis pauvre ! », d'une voix si désespérée que le malheureux poussa un soupir de pitié.
Il reçut une lettre de Marguerite, l'institutrice de Rueil. Elle l'appelait :
« Je suis seule à Paris, venez nie voir, je vous en supplie. »
Elle ne savait rien de son deuil. Elle indiquait son adresse. 11 y alla.
Ce fut elle-même qui ouvrit. Elle ne remarqua pas ses vêtements noirs. Dans le petit salcn lumineux et coquet où elle le lit asseoir et s'assit à côté, tournée vers lui, elle dit, la voix attendrie :
— Comme vous êtes bon d'être venu !...
Elle n'avait pas changé. Elle parlait lentement, dans un calme sourire. Elle avait toujours son maintien sage et modeste d'Ame exilée partout, partout dans l'ombre, partout sous un voile.
Pourtant sa ligure s'éclairait d'un peu de coquetterie. Sur sa joue et sur son cou une lueur de poudre d-e rie était posée, dont le parfum l'entmiirait. Sa roibe ivoire était d'une étoile j)lus douce.
Sur la cheminée, on voyait un portrait d'homme*
LKS SI l'I'I.I A,M> 24?
Au nièniê moment, elle dit :
— Je ne suis plus institutrice...
Ce portrait qu'elle mettait en évidence, qu'elle encadrait de toute la chambre, elle qui n'avait pas de parents, ce bien-être clair où elle vivait, elle qui naguère était si pauvre, et végétait .sous des plafonds sombres, cette parole enlin... Il comprit...
Elle avait écouté quelque homme riche, à lallùt de sa personne. Elle avait dit : <- oui », lassée détre malheureuse; elle avait rompu n'importe comment, au hasard, les yeux fermés, sa morne solitude.
Et maiutenant il lui était permis d'être plus oisive et plus jolie, de se revêtir dun peu de poésie. Sesmains dans la paix s'adoucissaient, blanchissaient, rayonnaient plus que jadis. Ses yeux étaient moins rouges, et n'avaient plus l'air d'être malades, mais seulement d'avoir naguère pleuré ;ses beaux cheveux étaient plus beaux et plus épanouis. l*our le reste, sa ligure était pareille à ce qu'elle fut. Le changement survenu dans sa vie avait donné seulement un peu plus de tristesse à l'air virginal quelle avait toujours...
Elle ne parlait plus, elle était là, racontant tout d'elle, sans avoir rien à dire.
11 l'écoutait, attendait.
Alors, elle murmura dune viiix quelle lit basse pour qu'il l'entendît plus doucement :
— Vous m'avez promis le ciel, un soir, sur le pas d'une porte.
Ainsi elle voulait se rapprocher de lui, donner quelque aumône réelle à son rêve, vivre son espérance le plus possible, le plus possible... Elle voulait se rapprocher de lui.
Dans la nouvelle condition où elle se trouvait, elle aurait pu enfermer en elle, sans jamais le violer d'action, l'amour qu'elle avait éprouvé pour lui, mais les choses du cœur ne sont pas subtiles, et il y avait de sa part à lui dire de venir près d'elle, plus de beauté et de simple g*énie.
Et, comme lui, comprenant confusément, incapable de résister à une douceur féminine qui venait et de ne pas oublier tout devant cela, malgré lui, malgré lui, pauvre, ravi, tremblant, béant, tendait les mains vers elle, elle y mit ses mains.
Machinalement déjà, dans un violent silence d'envie, il l'attira à lui. Et il sentit la palpitation de sa vie s'unir à la sienne, la chaleur de son sein de femme l'accueillir... Il la serra, la saisit davantage dans son désir et il la regarda avec des yeux ardents, lourds de caresses, elle qui, de lui avoir autrefois si gravement parlé dans des rencontres mélancoliques, alors que ses humbles conlidences la défendaient comme une vertu, elle qui, d'avoir été l)resqu(! un(^ sœur, était plus cachée, plus vêtue qu'une autre et serait plus nue !
Mais elle se dégageait.
Elle aurait voulu des confidences, des paroles, des
pensées, une cérémonie de pensées... On la voyait pleine d'une àme, et désirant offrir plutôt son âme...
— Ah ! dit-elle, parlons... Dites-moi...
Leur vœu de rapprochement n'était pas le môme. Le vœu de Ihorame ploya celui de la femme. 11 avait posé ses lèvres sur elle et fasciné par son immobilité sous ce baiser, fasciné par tout ce qui était possible, par tout ce qui allait être, il ne savait plus parler; il était devenu muet, profond et animal.
Elle était près de lui infiniment... Et au fond des ténèbres sacrées de ses vêtements, les mains de l'homme, éperdues, rampèrent, tâtonnant vers la révélation d'elle, vers sa chair tout entière, vers ses fêtes profondes de femme.
Elle avait commencé par résister, puis l'enfant au cœur simple aima ce don de son inconnu. Elle s'immobilisa dans un long et grave et grandissant sacrifice de sa pudeur, baissant la tête, suavement éclairée, confuse, mais souriante et attentive.. Son visage était pareil à son visage d'autrefois, timide et réservé, de plus en plus pathétiquement pareil, tandis que les mains étrangères évoquaient dans l'ombre et faisaient en quelque sorte éclore la blancheur de sa chair, la clarté de ses jambes, et entre ses jambes qu'elle serrait le duvet tiède d'un nid vivant.
Alors, dans la simplicité auguste d'oiïrir tout ce qu'elle avait, tout son être consentit comme ses lèvres, tout son être, comme ses lèvres, s'abandonna et s'entr'ouvrit.
2rO LES SUPPLIANTS
Blottie sur lui, elle balbutia, elle sanglota :
— Oh ! j'ai tant rêvé, tant rêvé à vous près de moi... J'ai tant pleuré, tant crié vers votre venue ! Si vous saviez comme j'avais mal d'être seule ! Maintenaiit, nous sommes ensemble...
Un admirable geste s'empara d'elle comme une folie dont elle tressaillit toute : Arrachant et entr'ouvrant ses vêtements, faisant de tout ce qui la cachait un divin désordre ; voulant être nue et rayonnante, elle dit avec une simplicité d'ange :
— Regardez-moi!... Regardez-moi!
Et son consentement grandissait et s'épanouissait et après s'être livrée à ses mains, et à ses yeux, elle voulut se livrer à ses entrailles. Tous deux, debout et chancelants, ils étaient comme un seul être qui se cherche kcœur... Ils tombèrent tous deux à terre, dans l'ombre ; et dans le chaos des habits défaits, ouverts ou déchirés, leurs ventres se joignirent.
Et de leur silence créateur, et des efforts que, pleins de nuit et de chute, ils tentaient au rythme d'un galop qui se déchaîne dans un espace plus fort et plus puissant que l'espace, et de leurs deux bouches entrechoquées, monta eu s'enlaçant un double cantique d'actions de grâce, cri enfin |)9reil de leurs deux êtres dissemblables, baiser de leurs deux profondeurs heureuses, baiser!
Et pendant longtemps dans ce coin de hi chambre où l'amour les a jetés par terre, ils sont deux monstres (r;ini()iir, ils s'acharnent ;'i tuer leur désir (|ui
LES SlI'l'LIANTS 251
revit, ne se regardant avec leurs prunelles stupéfiées que leurs chairs soient si proches que pour se rejeter l'un dans l'autre, aveuglément. Et ils se connaissent tragiquement, mêlent leurs têtes et leurs flancs, appellent la volupté défendue et extraordinaire avec leurs bouches silencieuses.
Et la volupté vient, faisant douter de tout, faisant chavirer tous les cieux dans .«on ombre.
Puis, il n'y a plus rien d'eux, dans les ténèbres où les caresses sont mortes, que, de plus en plus faible, un halètement de bête.
Il se relève, lui, comme un spectre contraire, comme de la pensée.
La femme est restée étendue à terre. Elle a ramené son bras sur sa figure, et, au milieu des vêtements et des choses en désarroi, elle semble assassinée.
Et lui seul se relève, elTaré d'être immobile, tant il a de vertige. Il se relève hors d'elle, hors de cette femme qui a roulé là, et qui poursuit en se cachant la tête, plus d'enfouissement et d'aveuglement, et attend qu'il y ait eu un peu d'oubli avant d'oser se montrer à la lumière, avant de laisser le rayon de sa figure monter au ciel !
Il sent le remords de ce qui a été, de cette grande crise inutile de colère, écraser ses épaules humai"
nés ; et l'horreur de ce qui vient de l'extasier crispe sa face...
Il frissonne, épouvanté des ruines de l'amour et de cette jouissance physique que sa brièveté rend bestiale.
Il fait quelques pas mal assurés pour s'éloigner de la chair féminine, de ce coin où ils se sont débattus, où toute lombre s'est emparée deux, s'est faite océan pour les noyer.
Une glace est là, présentant, au-dessus de la cheminée, sa feuille de lumière. 11 s'y regarde,
11 s'y regarde, et il voit ses yeux encore rougis et ses vêtements de deuil qu'il n'a pas eu le temps de rejeter. Et il se souvient de la mort de son père. Depuis qu'il est entré dans cette chambre, il l'a oubliée !
Et d'avoir subi cet oubli, et d'avoir à ce point anéanti dans son cri, cette sainte, cette douce vérité qui n'a plus que lui, il gémit jusqu'au fond de son être, et il tombe, tombe dans une impardonnable et désespérée souffrance, les mains aux tempes, les yeux effarés...
Il s'entendit appeler faiblement, profondément.
("était elle qui, à son tour, s'était relevée, avait voilé sa ch:iir meurtrie du monstrueux égorgement, et était venue |)n"'s de lui, la léle liumble, courbée, les maiusen croix soutenant ses voiles.
Le même frisson la ravageait, elle était dans le même enfer de regrets. Et le môme souvenir les obsédait, et les mêmes détails punissaient leurs yeux dans la lucidité infernale de la honte.
Elle cria, désillusion hagarde :
— Ou'avons-nous fait ! Qu'avons-nous fait avec nous-mêmes !
Repoussée du rêve, elle se plia davantage vers la terre et gémit :
— Nous ne sommes pas unis, nous ne sommes pas unis! Et pourtant, je croyais me donner, je croyais que ce serait fini d'être séparés !
Et, passant une main sur ses yeux et son front, étonnée et triste de revivre, elle expliqua la croyance d'autrefois : le rêve de rapprochement si bon, d'union parfaite, d'infinies fiançailles qu'elle avait rêvé et qui naguère, à tous les moments de sa vie, était près d'elle dès qu'elle fermait les yeux.
Et taudis i|uil se taisait, épouvanté de la mort de son père, de cette nouvelle qu'il venait d'apprendre, ja pauvre femme, qui n'avait [dus rien à elle, racontait son cœur.
— Etre à vous, être vraiment àvous!... N'être moimême, n'être une femme que juste assez pour vivre, pour être l'ombre féminine de vous... Etre votre cœur qui pense un peu à moi! Vous écouter, vous entendre, vous comprendre, avoir à moi votre voix.
« Vivre tous deux deux destinées ensemble, n'être qu'un cœur, qu'un seul cœur.
Elle criait presque, elle élevait hors d'elle-même
comme hors dun naufrage, lillusion adorée : Un seul cœur, un seul cœur !
— Alors, tout mon être est inutile !
A ce cri de dénuement, il tressaillit, la regarda.
llvit sa figure fixée sur le passé, sur l'irréparable, sur la virginité dont elle était à jamais veuve ; sa figure de pensée, de supplication et de douleur. Il vit toute sa figure pour la première fois.
— Il n'y a pas d'union parfaite des êtres, murmura-t-il, baissant la voix avec un frissonnement 11 n'y a pas de fusion des cœurs. Il n'y a pas d'harmonie, ni d'éternel sourire...
Elle l'entendait à peine, inclinée vers lui. Peu à peu, sa voix se fit plus sure et pourtant, oh ! mystère, plus tendre :
— 11 n'y a pas de repos, et il ny a pas de paradis.
Elle leva ses yeux désespérés vers la bouche qui parlait ainsi.
— Il n'y a rien, dit-elle.
Mais il secoua la tête et dit :
— Il y a l'amour.
— Hélas ! fil elle.
— L'amour, reprit-il les lèvres enfin écloses dans la vérité, vous le cherchez au ciel... Vous le cher chez au ciel comme si c'était une étoile, vous le
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cherchez duiis ic surnaturel comme si c'était quelque extase parfaite et perpétuelle de deux êtres perdus en un seul ; comme si c'était une chose faite avec deux cœurs morts en uu seul, ^'ous le cherchez dans l'impossible et dans le néant.
« Il est dans notre cœur. 11 vit, comme tout ce qui est vrai. Et, pour vivre, il a besoin de l'ombre, de l'incertitude, et de la séparation silencieuse. Pour être, il a besoin de se débattre, de se déchirer et de haïr. »
Puis Maximilien ajouta, avec une sincérité géniale et un bégaiement dhorreur religieuse :
— L'immensité de nos cœurs a besoin d'être pauvre.
Mais elle soupira :
— Noire cœur est si pitoyable avec toute la nuit, méchante ou morne, qui le noie... Comment peut s'appeler ce ([ui est tellement assiégé d'ombre et a besoin d'être baigné d'ombre pour vivre !...
Il répondit à voix [)resque baissée :
— De la lumière...
Un sorte de reflet sembla passer sur leurs deux fronts.
Pourtant, triste, elle hocha la tète, et continua à regarder autrefois, les jours où une sainteté fraternelle les rapprochait d'une douce séparation, elle continuait à regarder l'irréparable, linaccessible
elle s'obstinait à regarder dans le mirage qu'elle berça pendant si longtemps, comme un enfant regarde une étoile qu'il voudrait.
— Màisla désillusion qu'ona,leregret, le remords?
— L'amour en a besoin pour aimer.
« Le remords, c'est aimer ce qui a été, comme le désir, c'est aimer ce qui sera, Tout cela, c'est notre cœur qui est toujours là tout entier, plus fort que l'avenir, plus fort que le passé, plus fort que la vérité ! Le remords et le désir sont les grandes ailes de sa grandeur On crie l'un vers l'autre à travers demain et à travers hier î
— Ah! dit-elle, c'est bien vrai, que mon regret est un grand cri d'amour vers vous.
Elle levait les yeux, ébranlée de son malheur, essayant d'espérer, de revivre ; mais elle reprit, tout à coup, lourdement absorbée :
— Aller de désir en regret, c'est peut-être aller d'amour' en amour, mais n'est-ce pas aller surtout d'adieu en adieu ? Pourquoi n'y a-t-il point de cesse à cette poursuite ? Pourquoi jamais notre cœur n'est-il béni, i)ourquoi jamais l'exaucement suprême où il s'endormirait enfin ?
— Parce qu'il est immortel ! répondit-il.
Klle cliercha, troublée, chercha uuc réponse mélancolique et n'en trouva point, et elle se répéta à mi-voix, comme si elle la pénétrait, l'apprenait, celte phrase si déconcorlanle d'abord :
— Alors noire conir est grand parce qu'il n'a jamais ce qu il vcnil?
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— Oui.
Elle ue résista plus à cette pensée. Autour d'elle ses voiles étaient tombés ; elle était nue ; elle était dans sa simplicité, sa pauvreté, et sa fragilité. Elle avait un peu de lumière d'or sur les cheveux, de lumière d'argent sur son front, son bras et un de ses seins. Et il la prit dans ses bras avec des précautions religieuses, heureux qu'elle fût nue, parce qu'ainsi elle était plus douce.
Elle murmura près de son oreille, poursuivant son idée élémentaire :
— Et le bonheur?
Très tendre, très lent, très berceur, domptant mot à mot la révolte de cette Ame étrangère :
— Le bonheur, dit-il, c'est le rêve des malheureux... Et c'est grand et vrai comme les malheu reux. Il n'existe qu'en tremblement, en vertige, eu pauvreté dans nos cœurs. En ombre pleine d'étoiles.
Elle mit la main sur son cœur, sur sa vie, sur sa force, sur sa pen.sée où il y avait tout, et avoua :
— Ah ! comme l'amour est triste, et qu'il est beau ! Ainsi ramené encore une fois à la grande notion
qu'il avait des choses, il y amenait une créature, il l'absolvait, et il s'absolvait d'elle, et il était près d'elle comme l'apôtre près de la femme coupable, mais plus sacré que l'apùtre, parce que lui aussi avait péché, que lui aussi était prosterné, et qu'il avait mis son propre cœur dans les cheveux épars de la pécheresse. 11 la contemplait, tandis qu'émue et heureuse à cette révélation de vérité, comme Eve
dans le premier éclairement de la terre, lorsque la séparation et la faiblesse eurent fait naître l'amour, elle apparaissait vaste de tout le pauvre elTort démesuré des êtres, belle de toutes les étoiles qui sont dans ses yeux, sainte de tout le paradis rêvé, plus sainte encore de tout le paradis perdu.
Ils niirentleursdeuxtôtesencore orageuses dans le rayon qui tombaitdelafenêtre. Etre, c'est êtregrand ; être éclairé, c'est la bénédiction, la haute caresse 1
Dans la rue, il fut frappé par la physionomie d'un pauvre qui le regardait. Il reconnut cet homme : c'était l'étrange vagabond qui leur avait, toute une nuit, geint sa confession.
11 y avait peu de monde dans la rue grise, au ciel blême. Lhomme se mit devant lui et dit :
— C'est moi.
« Je suis venu dans les rues de Paris en suivant l'avenue. Quel malheur d'être venu ici ! 11 y a trop de femmes, il y a trop de femmes!. . . Et je suis malheureux, et je ne puis m'en aller, m'enf uir d'ici, tant il y a de femmes h voir, à voir... ; tellement je suis occupé malgré moi, à les contempler toutes, à mapproclier de celles qui passent, à guetter un peu de leur chair, grand comme un pétale, dans l'entrebâillement des chemisettes... Ce n'est presque rien qu'on voit, et pourtant ce serait la place immense d'un baiser... "
Il dit, sombre visionnaire :
— Il y a une autre {grandeur.
Puis, il reprit :
— Et, souvent, je suis tellement persécuté d'envie, qu'il faut que je ferme les yeux et que je reste dans un coin, haletant et pourchassé.
Il désifçna du doigt le sol :
— Par terre, le pavé ; là où il y a la boue et la poussière, les pieds des femmes, parfois un peu de leurs jambes, les bords des jupes et des jupons... C'est par terre, dans la boue, vers l'ombre que j'essaye de voir un peu d'elles, indilTérent à leurs ligures qui ne sont pour moi (jue les inutiles bijoux de leurs corps.
« Mais les femmes savent qu'elles sont ainsi continuellement attaquées par la marée des regards mâles; et elles veillent continuellement, haineusement, sur le bas de leurs jupes.
« Ah ! si je pouvais dire ce que je ressens, je ferais un livre plus maudit et plus béni que tous ceux qu'on a faits ! -
Ses paupières clignotent ; ses yeux sont rouges, injectés ; il a réellement des larnu's de sang.
— Ah ! ràla-t-il avec une sincérité alïolaute, il y a vraiment des moments où on se retient!.,. Oh ! je n'ai jamais rien fait pour satisfaire mon deuil terrible des femmes. Je n'en ai pas eu le courage, et maintenant, sur le tard, je comprends que ce n'est pas la peine, et que toutes les actions sont mortes d'avance... A quoi bon'.' Ce serait à recommencer...
11 ajouta avec une profondeur rauque :
— L'amour est plus fort que les femmes !...
« Et je suis condamné — par qui et pourquoi ?... parce qu'il n'y a pas de Dieu —, à m'enfuir comme une sorte de don Juan plus sale, plus étoufïé, plus martyrisé, plus grand, avec des ailes plus écartelées ! . . . »
11 eut un ricanement douloureux ; son sourire semblait déchirer sa figure. Et il s'en alla, s'enfuit, désespérément, lentement.
Et Maximilien, à cause de cet être si totalement abandonné à son propre cœur qu'il était la a bête de la vérité » et l'image désemparée de ce qui est au fond de nous, pensa au martyre charnel. A ce besoin si facile, si tentant : bouleverser le geste trop simple — oui, trop simple — et trop frêle, des robes. Ce martyre qu'on a, quel qu'on soit, et qui s'apaise d'attentats, d'obscénités, ou s'étoufie d'héroïsme, ou se cache et cherche, déchiqueté silencieusement à la multitude des femmes... C'est le martyre humain le plus rudimenlaire, le plus ancien, le premier: c'est le martyre humain tout nu.
Lui aussi, bien qu'il fût, plus qu'un autre, honnête et sage et de mœurs pures, traînait en lui, débordant, l'amour de l'amour. L'amour qui change éternellement de faces, roulant de l'une h l'autre, se fuyant lui-méuie, clierchant comme on chercherait l'étreinte de l'horizon, un grand embrassement pacifKiue !
Dire toujours : une autre; dire toujours: demain; épeler l'inlini ! Ou sent bien dans ce cas si puissant,
si élémentaire, du déchaînement de notre désir, ce déchaînement tout entier, et que l'amour est plus fort que les femmes de la même façon que le cœur est plus fort que le bonheur.
Quand il rentra dans sonquartier, le soir tombait. Un fournisseur se détacha d'un vague seuil. 11 se pencha dans l'ombre, et Maximilien ne vit que son magnifique sourire.
Cet homme semblait pénétré de douleur. 11 prit la main de l'orphelin.
— Oh ! le malheur n'est pas rare, dit-il... Je ne sais pas ce qu'il y a depuis quelque temps... Partout, partout, partout... Tenez, chez les Thierry, le cordonnier, ils viennent de perdre leur enfant qui était comme une petite lille et aurait été un homme. Votre père les aimait beaucoup, vous devriez aller les voir. (Vest Hi...
Il indlcjua de la main.
Maximilien quitta cet homme, qui (Mil été le plus doux des amis. Il longea deux maisons, entra dans une cour étroite et sale.
Au fond de la cour, réchop[)e du cordonnier, accolée à ui\ logement du rez-de-chaussée, s'avan çait avec son enseigne, niendiail. Le logement était
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composé d'une chambre basse et humide, ouvrant sur Une cuisine. La chambre était nue, sans voiles ; par de petits carreaux V3rdàtres, de la lumière y tombait comme un peu deau. Le père et h\ mère étaient assis sur des chaises. Ils étaient courbés dans un silence, et une immobilité complète, qui, liélas ! était du travail, de la fatigue.
11 s'arrêta au comni'încemeul de la chambre. Ils levèrent vers lui leurs figures.
— J'ai su que votre petit était mort ; moi, mon père est mort.
— Un père, un fils, c'est la même chose, dit Ihomme à voix basse.
Et tous trois furent ijumobiles et semblables.
Les yeux shabiluaieut à la demi-obscurilé. On voyait la femme à présent, ou la voyait à peine, on la voyait vivre. Elle était assise toil près de la fenêtre.
Le rayon bleuâtre et verdàtre l'enveloppait toute,- de sorte qu'elle avait une robe de ciel.
Malgré elle, ses larmes et ses paroles tombèrent, régnèrent : elle se mit à raconter comment le petit Henri était mort.
— Tu vas te faire du mal. dit Ihomme.
Mais, triomphalement, elle parla. Parler, cela console d'on ne sait quelle triste et amoureuse consolation ; c'est comme si on touchait le passé.
Elle parla d'abord de la naissance de leufant, sa pauvre naissance qui était morte tout de suite: deux ans î II n'avait été que de l'espérance et du regret.
De l'espérance... Ah!... il était venu à un moment où il fallait qu'il vienne.
— Après de longues années de mariage et d'habitude, expliquait-elle naïvement, un petit enfant est un sage qui apporte le bonheur à ses parents.
Ainsi, avec son bégaiement de femme ignorante et de femme pleurante, elle disait tout le poème de la naissance d'un être humain.
— D'abord, comme il était fragile, si fragile qu'il élait tout seul... On faisait ce qu'on pouvait... On ne faisait plus attention au soleil et à la nuit. Que de jours sombres, que de nuits blanches, changées en jours...
« Il grandissait, il riait, il parlait. Il disait peu à peu des choses vraies. Il était vrai. L'autre matin, il s'est arrêté de parler. 11 était rouge, égaré, il souffrait, il n'était plus lui. Le médecin est venu mercredi; il a dit qu'on ne pouvait pas le guérir. Alors, on s'est rais à côté de son lit, debout, et on l'a regardé mourir, sans bouger plus que lui.
'< .leudi soir, entre cinq heures et six heures, il est mort. Le médecin la dit ; on ne l'a pas vu. Il na plus bougé du moment d'avant, et pourtant, tout d'un coup, il est mort, il a roulé dans tout le noir, dans tout le noir... A l'aube, il était blanc comme l'aube ; il était blanc comme tout.
« Ah ! monsieur, tout est inulilo. Toul l'amour qu'on a — et Dieu sait si on en a, c'est extraordinaire— tout ce qu'on fait et qu'on fait faire, tout ça, c'est inutile. Tout ce qu'on donne, on le donne à
la mort. Tout ce qu'on garde, on le donne à la mort. » Et ses paroles elle-mémes s'arrêtèrent devant
l'inutilité de tout.
L'homme leva sa tête sombre et dit :
— Vivre, ça porte malheur.
Ils étaient vraiment au fond de la douleur. Ils n'étaient plus que la misère des misères humaines. Il n'était pas possible de voir quelque chose de plus profond que leurs visages.
Pitié ! disaient leurs fronts naufragés, l'ilié ! disaient leurs yeux, leurs dos plies, leurs mains, ces choses en lambeaux...
Ils fixaient, hébétés, la même idée, la même image, ils y pensaient sans cesse, et chaque fois qu'ils y pensaient plus, ils étaient labourés d'un frisson.
La femme, plus aiguë et plus surhumaine, rassemblant toute sa force, tout son être, hasarda :
— Y a-t-il une consolation ?
— Ah! oui, dit l'homme, plus lent à comprendre, y a-t-il une consolation?
Et ils se tournèrent vers le nouveau-venu, avec la question la plus simple et la plus sublime, avec toute leur vie aux lèvres.
Maximilien dit : Oui.
" Oui il y a une consolation. »
Et cette parole, la première qu'il jetait dans le monde étranger, trembla comme son cœur.
Ils tendirent leur cou, leur pâle douleur, captivés et frémissants à cet espoir d'espoir, à celte promesse d'autre chose pour eux, d'autre chose tout de même...
Maximilien sentait ce qu'il fallait dire, mais il ne savait pas bien choisir ses paroles et, un instant, lui aussi, attendit et s'écouta...
La femme comprenant qu'il allait s'agir de choses divines, voulut aller au-devant d'un reproche.
— Je ne suis pas très pratiquante, balbutia-t-elle... Puis, plus gênée, à voix basse, révélant une torture secrète :
— Le petit n'était pas baptisé... Et maintenant le bon Dieu voudra-t-il que nous soyons heureux?...
L'homme écoutait en hochant la tête. Sa femme disait ce qu'il pensait confusément encore. Les femmes sont un peu en avant des hommes.
Ce n'était pas tout :
— .Je n'ai pas toujours fait le bien... Des fois, je n'ai pas pu, ou bien je n'ai pas su...
« Des fois, je n'ai pas voulu...
« Croyez-vous que le bon Dieu voudi-a (lue nous soyons heureux ?... »
Maximilien répondit :
— 11 n'y a pas de Dieu.