‹ Les sœurs RondoliChapitre 15 sur 26 · UN SA6B · texte numérisé non relu

UN SA6B

blait faire en avançant une suilo de longues révérences gracieuses.

Blérot en paraissait fort amoureux. Jl la regardait sans cesse, et je sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.

J'allai le voir au bout de quelques jours. Il mo dit : « Tu ne te figures pas comme je suis heureux. Je Taime follement. D'ailleurs elle est... elle est... » 11 n'acheva pas la phrase, mais posant deux doigts sur sa bouche, il Ht un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, et bien d'autres choses encore.

Je demandai en riant : « Tant que ça? »

II répondit 3 « Tout ce que tu peux rêver! »

Urne présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que la maison était mienne. Mais je sentais bien qu'il n'était plus mien, lui^ Blérot. Notre intimité était coupée nette. C'est à peine si nous trouvions |ue1que chose k nous dire.

Je m'en allai. Puis je fis un voyage on Hrient. Je revins par la Russie, l'Allemagne, ^a Suède et la Hollande.

IM UN SAGB

Je ne rentrai à Paris qu'après dix-huîtmois d'absence.

Le lendemain do mon arrivée, comme j'errais sur le bouÎ3vard pour reprendre Tair de Paris, j'aperçus, venant à moi, un homme fort pftie, aux traits oreasés, qui ressemblait à Blérot autant qu'un phtisique décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un pou. Jo le regardais, surpris, inquiet, me demandant : « Est-ce lui? » Il me vit, poussa un cri^ tondit les bras. J'ouvris les miens, et nous nous embrassâmes en plein boulevard.

Après quelques allées et venues de la rua Drouot au Vaudeville, comme nous nous dis* posions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué d'avoir marché, je lui dis : « Tu n'as j)as l'air bien portant. Es-tu malade? » 11 répondit : « Oui, un peu souffrant.»

Il avait l'apparence d'un homme qui Vca mourir; et un Ilot d'affection me monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que J'aie jamais eu. Je lui sorrai les mains.

UN SA6B iwr

— Qu'est-ce que tu as donc? Souflres-iu ?

— Non, un peu de fatigue. Ce n*estrien.

— Que dit ton médecin?...

— n parle d'anémie el m'ordonne du fc| et de la viande rouge. »

Un soupçon me traversa Tesprit. Je demandai:

— Es-tu heureux?

— Oui, très heureux.

— Tout à fait heureux?

— Tout à fait.

— Ta femme?...

— Charmante. Je Faime plus que jamais.

Mais je m'aperçus qu'il avait rougi. Il paraissait embarrassé comme s'il eût craint do nou« vclles questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à celte heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux :

— Voyons , mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia : « Mais je n'ai rien à te dire, d

Je repris d'une voix ferme : ce Ce n'est pas vrai. Tu os malade, malade de cœur sans doute.

IM UN SAGB

et lun^oseft révéler à personuc ton secret. C*esl quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons, j'attends. »

Il rougit encore, puis bégaya, en tournant lat«te:

« C'est stupide!... mais je suis... je suis foutul... »

Comme il se taisait, je repris : « Ça, voyons, parle. » Alors il prononça brusquement, comme s'il eût jeté hors de lui une pensée torturante, inavouée encore.

« Eh bien! j'ai une femme qui me tue...

voilà. »

Je ne comprenais pas. — <( Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir jour et nuitt Mais comment? En quoi? »

Il murmura d*une voix faible, comme s*il se fût confessé d'un crime: — Non. ..je l'aime trop.

Je demeurai interdit devant cet aveu brutal.

Puis une envie de rire me saisit, puis, enlia, je pus répondre :

— Mais lime semble que tu... que tu pourrais... Faimer moins.

UN SA6B tS»

n était reâeveuu très pftle. n se décida enfin à me parler à cœur ouvert, comme autrefois :

« Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et j'ai peur. Dans certains jours, comme aujourd'hui, j'ai envie de la quitter, de m'en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, Tespril torturé. Je monte l'escalier lentement. Je se une. Elle est là, assise dans un fauteuil. Elle me dit : « Comme tu viens tard ». Je l'embrasse. Puis nous nous mettons à table. Je ponse tout le temps pendant le repas : « Je vais sortir après le dîner et je prendrai le trainpour aller n'importe où ». Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je n'ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je succombe tou* jours... »

Je ne pus m'empècher de sourire encore. Il le vit et reprit : a Tu ris, mais je t'assure que <*'ei5t horrible. »

t90 UN SAGE

— Pourquoi, lui dis-je, ne prévîens-lu pas ta fcmmo? A moins d'ëlro un xnonslro, ell&' comprendi'ait. »

Il haussa les épaules. « Oh ! tu en pailes à ton aise. Si je ne la préviens pas, c'est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire de certaines femmes :

« Elle en est à son troisième mari? » Oui, n'est-ce pas, et cela t'a fait sourirer, comme tout à rheure. Et pourtant, c'était vrai. Qu'y faire? Co n'est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l'a faite ainsi. Elle a, mon cher, un tempérament de Messaline.

Elle rignoro, mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce, tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui m'épuisent, qui me tuent. Elle a Tair d'une pensionnaire ignorante. Et elle est ignorante, la pauvre enfant.

Ohl je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que je meurs.

Mais il me suffit d'un regard de ses yeux, un de ces regards où je lis le désir ardent ae

Page 1