LE VERROU Î
une sensation morale et physique d'écœurement comme lorsqu'on a mis la main, par hasard, en des choses poisseuses, et qu'on n'a pas d'eau pour se laver. On a beau frotter, ça reste.
Oui, mais comme on s'y accoutume bien, et vite! Je te crois, qu'on s'y fait. Cependant... cependant, pour ma part, j'ai toujours rcgre lié don'avoir pas pudonnerdeconseils au Créateur au moment où il a organisé celte chose-là.
Qu'est-ce que j'aurais imaginé ; je ne le sais pas au juste; mais je crois que je Taurais arrangée autrement. J'aurais cherche une combinaison plus convenable etplus poétique, oui, plus poétique.
Je trouve que le bon Dieu s'est montré vraiment trop... trop... naturaliste.il a manqué de poésie dans son invention.
Donc, ce que je veux vous raconter, c'est ma première femme du monde, la première fenune du monde que j'ai séduite. Pardon, jo veux dire la première femme du monde qui m'a séduit. Car, au début, c'est nous qui nous
tH L£ YERaOU
laissons pren-lie, tandis que, plus tard... c'est la n-ème chose.
C'était une amie de ma mère, une femme charniinle d'ailleurs. Ces êtres-là, quand ils socl ch^istes, c'est généralement par bêtise, et quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les corrompre ! Ah bien oui! Avec elles, c'est toujours le lapin qui commence, et jamais le chasseur. Oh I elles n'ont pas Kair d'y loucher, je le sais, mais elles y touch'^Qt; elles font denous ce qu'eUes veulent sans que cela paraisse; et puis elles nous accusent de les avoir perdues, déshonorées, avilies, que sais-je?
Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans ; j'en comptais à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire que je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui rendais visite, et que je considérais avec étonnement son co^tume, un peignoir du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte d'é-
LE VERROU t27
glisc quand on sonne la messe, elle me prit la main^ la serra, vous savez, la serra comme elles serrent dans ces moments-là, et avec im soupir demi-pâmé, ces soupirs qui viennent d'en bas, elle me dit : « Oh I ne me regardez pas comme ça, mon enfant. »
Je devins plus rouge qu'une tomate et plus timide encore que d'habitude, naturellement.
J'avais bien envie de m'en aller, mais elle me tenait la main, et ferme. Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie; et elle me dit : « Tenez , sentez mon cœur , comme il bat. » Certes, il battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m'y prendre, ni par où commencer. J'ai changé
Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de son cœur, et l'autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais à la regarder avec un sourire cokfus, un sourire niais, un sourire de peur, ell^ se redressa soudain, et, d'une voix irritée : — « Ah çà, que faites-vous, jeune homme, vous
tu LE VERROU
éles indécent et mal appris. » — Je retirai ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbdliai dos excuses, et je me levai, et je m'en allai abasourdi, la tète perdue.
Mais j'étais pris , je rêvai d'elle. Je la trouvais charmante, adorable; je me iigurai que je Taimais, que je Tavais toujours aimée, je résolus d'être entreprenant, téméraire mémo I
Quand je la revis, elle eut pour moi un petit sourire en coulisse. Oh ! ce petitsourire, comme il me troubla. El sa poignée de main fut longue, avec une insistance significative.
A partir do ce jour jo lui lis la cour, paraît-îJ. Du moins elle m'affirma depuis que je l'avais séduilc, captée, déshonorée, avec un rare machiavélisme, une habileté consommée, une persévérance de mathématicien, et des ruse»
d'Apache.
Mais une chose mo troublait étrangement, hu quel lieu s'accomplirait mon triomphe?
J'habitais dans ma famille, et ma famille, sur co point, se montrait intransigeante. Je n'a-