LE VERROU Î
vais pas Taudacc nécessaire pou? franchir^ tine femmd au bras, une porte d'hôtel en plein jour; je ne savais à qui demander conseil.
Or, mon amie, en causant avec moi d*une façon badine m'affirma que tout jeune homme devait avoir une chambre en ville. Nous habitions à Paris. Ce fut un trait de lumière, j'eus one chambre ; elle y vint.
Elle y vint un jour de novembre. Cette visite que j'aurais voulu différer me troubla beaucoup parce que je n'avais pas de feu. Et je n'avais pas de feu parce que ma cheminée fumait. La veille justement j'avais fait une scène à mon propriétaire, un ancien commerçant, et il m'avait promis do venir lui-même avec le fumiste, avant deux jours, pour examiner attentivement les travaux à exécuter.
Dès qu'elle fut entrée, je lui déclarai : « Je n'ai pas de feu, parce que ma cheminée fume. » Elle n'eut même pas Tair do m'écouter, elle balbutia : « Ça ne fait rien, j'en ai. .. » Et comme Je demeurais surpris, elle s'arrêta toute con-
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fuse; puis reprit: « Jo ne sais plus ce quo je dis... je suis folle... je pords la lùtc... Qu'est-ce que je fais, Seigneur! Pourquoi suis-je venue, malheureuse ! Oh ! quelle honte ! quelle honte!... » Et elle s'abattit en sanglotant dans mes bras.
Jo crus à ses remords cl jo lui jurai que je la respecterais. Alors elle s'écroula à mes genoux en gémissant : « Mais tu ne vois donc pas que je t'aime, que tu m*as vaincue^ alToléo ! »
Aussitôt je crus opportun de commencer les approches. Mais elle tressaillit, se releva, s'enfuit jusque dans une armoire pour se cacher, en criant: a Oh! ne me regardez pas, non, non. Ce jour me fait honte. Au moins si tu ne me voyais pas, si nous étions dans l'ombre, la nuit, tous les deux. Y songes*tu? Quel rèvel Oh! ce jour! »
Je mo précipitai sur la fenêtre, je fermai les contre vents, je croisai les rideaux, je pendis un paletot sur un filet de lumière qui passait encore; puis, les mains étendues pour ne pas
LE 7ERR00 «31
tomber sur les chaises, le cœur palpitant, je la cherchai, je la trouvai.
Ce fut un nouveau voyage, k deux, à tâtons, les lèvres unies, vereFautre coin où se trouvait mon alcôve. Nous n'allions pas droit, sans doute, car je rencontrai d'abord la cheminée, puis la commode, puis enfin ce que nous cherchions.
Alors j'oubliai tout dans une extase frénétique. Ce fut une heure de folie, d'emportement, de joie surhumaine ; puis, une délicieuse lassi* tude nous ayant^ envahis, nous nous endorniimes, aux bras Tun de l'autre.
Et je rêvai. Mais voilà que dans mon rêve il me sembla qu'on m'appelait, qu'on criait au secours; puis je reçus un coup violent; j'ouvris les yeux!...
Oh ! ... Le soleil couchant, rouge, magnifique, entrant tout entier par ma fenêtre grande ouverte, semblait nous regarder du bord de l'horizon^ illuminait d'une lueur d'apothéose mon ht tumultueux, et, couchée dessus, une femme éperdue, qui hurlait, se débattait, se tortillait.
tSt LE VERROU
s'np;itaU des pieds et des mains pour saisir un . boul do drap, un coin do rideau, n'importe j quoi, tandis que, debout au milieu delà chambre, effarés, côte à côte, mon propriétaire en redingote, flanqué du concierge et d'un fumiste noir comme un diable, nous contemplait avec des yeux slupides.
Je me dressai furieux, prêt h lui sauter au collet, et je criai: « Que faites-vous chez moi, nom do Dieu ! »
Le fumiste, pris d'un rire irrésistible, laissa tomber la plaque de tôle qu'il portait à la main. Le concierge semblait devenu fou; et le propriétaire balbutia : « Mais, monsieur, c'était... c'était... pour la cheminée... la cheminée... )) Je hurlai : a F...ichez le camp, nom de Dieu! »
Alors il relira son chapeau d'un air confus et poli, et, s'en allant à reculons, murmura : « Pardon, monsieur, excusez-moi, si j'avais cru vous déranger, je ne serais pas venu. Le concierge m'avait affirmé que vous étiez sorti. Excusez-moi. » Et ils pai?*ireQU
LE VERROU tSS
Depuis ce temps-là, voycz-vou», Je ne ferme jamais ]cs fenêtres ; mais jo pousse toujours ;es verrous.
il Edouard Boi.
Ce fut nn hasard, on vrai hasard. Le baron d'Étraillo, fatigué de rester debout, entra, tous los appartements de la princesse étant ouverts ce soir de fête, dans la chambre à coucher déserte et presque sombre au sortir des salons illuminés.
Il cherchait un siège où dormir, certain que sa femme ne voudrait point partir avant lo jour. Il aperçut dès la porte le large lit d'azur à fleurs d'or, dressé au milieu de la vaste pièce,, pareil h un catafalque où aurait été enseveli Tamour, car la princesse n'était plus jeune.
t3i RENCONTRE
Par dorrifero, une grande lâche claire donnait la sensalion d'un lac vu par unohaulo Tcnclre. C'était la glaco, immense, discrète, habillée d(^ draperies sombres qu'on laissait tomber quelquefois, qu'on avait souvent relevées; et la glace semblait regarder la couche, sa complice. On eût dit qu'elle avait des souvenirs, des regrets, comme ces ch&tcaux que hantent les spi cires des morts, et qu'on allait voir passer 811 r sa face unie et vide ces formes charmantes qu'ont les hanches nues des femmes, cl les gosles doux des bras quand ils enlacent.
Le baron s'était arrêté souriant, un peu ému au seuil do cette chambre d'amour. Mais soudain, quelque chose apparut dans la glace conimo si les fantômes évoqués eussent surgi devant lui. Un homme et une femme, assis sur un divan trfcs bas caché dans Tombie s'étaient levés. Et le cristal poli, reflétant leurs imagos, les montrait debout et se baisant aux lèvres avant de se séparer.
Le baron reconnut sa femme et le marquis de Ccrvigné. Il se retourna et s'éloigna en
homme fort cl maître de luî; cl îl allcndil que le jour vint pour emmener la baronne ; mais il :io songeait plus à dormir.
Dès qu'il fut seul avec elle, il lui dit :
— Madame, je >^ous ai vue tout à Theure dans la chambre delà princesse de Raynes. Je uai point besoin do m'expliquer davantage.
Je n'aime ni les reproches, ni les violences, ni le ridicule. Voulant éviter ces choses, nous allons nous séparer sans bruit. Les hommes d'affaires régleront votre situation suivant mes ordres. Vous serez libre de vivre à votre guise n'étant plus sous mon toit, maïs je vous préviens que si quelque scandale a lieu, comme vous continuez à porter mon nom, je serai forcé de me montrer sévère.
Elle voulut parler; ilTcu empêcha, s'inclina, cl rentra chez lui.
Il se sentait plutôt étonné et triste que malheureux. Il l'avait beaucoup aimée dans les premiers temps de leur mariage. Cette ardeur s'était peu à peu refroidie, et maintenant il avait souvent des caprices, soit au théâtre, soit dans
le monde, tout en gardant néanmoins an cer^ tain goût pour la baronne.
Kile élait fort jeune, vingt-quatre ans à peine, petite^ singulièrement blonde, et maigre, trop maigre. C*était une poupée de Paris, fine, gâtée, élégante, loquette, assez spirituelle, nvcc plus de charme que de beauté. Il disait iamilibrcmenl à son frère en paiJant d'elle : « Ma femme est charmante, provocante, seolemcnt.., elle ne vous laisse rien dans la main Elle ressemble à ces verres de Champagne où tout est mousse. Quand on a fini par trouver lo fond, c'est bon tout de même, mais il y en a trop peu. »
Il marchait dans sa chambre, de long en largo, agité et songeant à mille choses. Par moments, des souffles de colère le soulevaient et il sentait des envies brutales d'aller casser les reins du marquis ou le souffleter au cercle. Puis il constatait que cela serait do mauvais goût, qu'on rirait de lui et non de Tautre, et que ces emportements lui venaient bien plus de sa vanilc blessée que de sou
nENCONTUfc i\\
cœur meurtri. II se coucha, mais no dormit point.
On apprit dans Paris, quelques jours plus lard, que le baron et la baronne d'i^lraille s'étaient séparés à Tamiable pour incompatibilité d'humeur. On ne soupçonna rien, on ne chuchota pas et on ne s'étonna point.
Le baron^ cependant, pour éviter des rencontres qui lui seraient pénibles, voyagea pondant un an, puis il passa Tété suivant aux bains de mer, Tautomno à chasser et il revint à Paris peur Thiver. Pas une fois il ne vit sa femme.
Il savait qu'on ne disait rien d'elle. Elle avait soin, au moins, de garder les apparences. D n'en demandait pas davantage.
11 s'ennuya, voyagea encore, puis restaura son château de Villebosc, ce qui lui demanda deux ans, puis il y reçut ses amis, ce qui Toccupa quinze mois au moins; puis, fatigué de ce plaisir usé, il rentra dans son hôtel do la rue de Lille, juste six années après la séparalion.
II avait mainlcnant quarante-cinq ans, pas mal de cheveux blancs, un pou do ventre, et cette mélancolie des gens qui ont été beaux, recherchés, aimés et qui so détériorent tous les jours.
Un mois après son retour à Paris, il prit froid en sortant du cercle et se mit à tousser. Son médecin lui ordonna d'aller finir Thiver à Nice.
Il partit donc, un lundi soir, par le rapide.
Comme il so trouvait en retard, il arriva alors que le train se mettait en marche. Il y avait une place dans un coupé, il y monta. Une personne était déjà installée sur le fauteuil du fond, tellement enveloppée de fourrures et de manteaux qu'il no put même deviner si c'était un homme ou une femme. On n'apercevait rien d'elle qu'un long paquet de vêtements. Quand il vit qu'il ne saurait rien, le baron^ à son tour, s'installa, mit sa toque de voyage, déploya ses couvertures, se roula dedans, s'étendit et s'endormit.
RENCONTRE Ut
Il ne se réveilla qu*à Taurore, et tout de suite il regarda vers son compagnon. Il n^avait point bougé de toute la nuit et il semblait en- COI s- en plein sommeil.
M. d'Étraille en profita pour faire sa toilette du matin, brosser sa barbe et ses cheveux, refaire l'aspect de son visage que la nuit change si fort, si fort, quand on atteint un certain âge»
Le grand poète a dit :
Quand on est jeune on a des matins triomphants!
Quand on est jeune, on a de magnifiques réveils^ avec la. peau fraîche, Tœil luisant, les cheveux brillants de sève.
Quand on vieillit, on a des réveils lamentables. L'œil terne, la joue rouge et bouffie, la bouche épaisse, les cheveux en bouillie et la barbo mùlée donnent au visage un aspect vieux, fatigué, fini.
Le baron avait ouvert son nécessaire de voyage et il rajusta sa physionomie en quelques coups de brosse. Puis iî attendit.
Le train siffla, s'arrêta. Le voisin îi» on
mouvcmont. Il était sans douto réveillé. Puis la machine repartit. Un rayon do soleil oblique entrait maintenant dans le wagon et tombait juste en travers du dormeur, qui romua de nouveau, donna quelques coups do tète comme un poulet qui sort de sa coquille, et montra tranquillement son visage.
Celait une jeune femme blonde, toute fraîche, fort jolie et grasse. Elle s'assît.
Le baron, stupéfait; laregiirdait. 11 ne savait |flus ce qu'il devait croire. Car vraiment on eût juré que c'était... que c'était sa fcmmo, mais sa femme extraordinaircmont changée... à son avantage, engraissée, oh I engraissée autant que lui-même, mais en mieux.
Elle le regarda tranquillement, parut ne pas le reconnaître, et so débarrassa avec placidité dos étoffes qui Tentouraicnt.
Elle avait l'assurance calme d'une femme sûre d'elle-même, l'audace insolente du réveil, se sachant, se sentant en pleine beauté, en pleine fraîcheur.
Lo baron perdait vraiment la tête.
HENGONTRS I4&
Étaitrce sa femme? Ou une autre qui lui aurait ressemblé comme une sœur? Depuis six ans qu'il ne l'avait vue, il pouvait se tromper.
Elle b&illa. Il reconnut son geste. Mais de nouveau elle se tourna vers lui et le parcourut,
10 couvrit d'un regard tranquille, indilTéront, d^un regard qui ne sait rien, puis elle considéra la campagne.
Il demeura éperdu, horriblement perplexe.
11 attendit, la guettant de côté, avec obstina* tien.
Mais oui, c'était sa femme, morbleu ! Comment pouvait-il hésiter? Il n'y en avait pas deux avec ce nez-là? Mille souvenirs lui revenaient, des souvenirs de caresses, des petits détails de son corps, un grain de beauté sui la hanche, un autre au dos, en faco du premier. Gomme il les avait souvent baisés I II se Mutait envahi par une griserie ancieuno, re^ trouvant Fodeur de sapeau^ son sourire quand •Ue lui jetait ses bras sur les épaules, les inr tonatious douces de sa voix, toutes ses cAline^ liaegradeusds.
146 RENGOiNTRE
Mais, comme elle était changée, embellie, c'était elle et ce n'était plus elle. Il la trouvait plus mûre, plus faite, plus femme, plus sédui- .^aoto, plus désirable^ adorablement désirable.
Donc celte femme étrangère, inconnue, rencontrée par hasard dans un wagon était à lui, lui appartenait de par la loi. Il n avait qu à dire : « Je veux ».
Il avait jadis dormi dans ses bras, vécu dans son amour. Il la retrouvait maintenant si changée qu'il la reconnaissait à peine. C*ctait une autre et c'était elle en même temps : c'était une autre, née, formée, grandie depuis qu'il l'avait quittée ; c'était elle aussi qu'il avait possédée, dont il retrouvait les atiitudes modifiées, les traits anciens plus formés, le sourire moins mignard, les gosLesplusassurés. C'étaient deux temmes en une, mêlant une grande part d'inconnu nouveau à une grande part de souvenir aimé. C'était quelque chose de singulier, do troublant, d'excitant, une sorte de mystère d'amour où floLlait une confusion délicieuse. C'cliit sa femme dans un corps nouveau, dans
une chair nouvelle que ses lèvres n'avaient point parcourus.
Et il pensait, en eiïct, qu'en six années touti change en nons. Seul le contour demeure reconnàissable , et quelquefois même il disparaît.
L(3 saug, les cheveux, la peau, tout recommence, tout se reforme. Et quand on est demeuré longtemps sans se voir, on retrouve un autre être tout différent, bien qu'il soit le mcino et qu'il porte le môme nom.
Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se renouvellent, si bien qu'en quarante ans de vie nous pouvons, par do lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres absolument nouveaux et différents.
Il songeait, troublé jusqu'à l'âme. La pensée lui vint brusquement du soir où il l'avait surprise dans la chambra de la princesse. Aucune fureur no l'agita. Il ïl' avait pas sous les ycuN la même femme, la peliLc poupée maigre li vive de jadis.
su RCNCONTRB
Qc'allaîl-îl faire? Commoat lui parler? Que lui dire? L'avaît-ello reconnu, elle?
Le train s'arrêtait do nouveau. H so lova, salua et prononça : « Bertho, navez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter... »
Elle le regarda des pieds à la tête et répondît, sans étonncment, sans confusion, sans colfcro, avec une placide indifférence : « Non — de rien — merci. »
Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour reprendre ses sens après une chute. Qu'allaît-îl faire maintenant? Monter dans un autre wagon? Il aurait Taîr do fuir. Se montrer galant, empressé?
Il aurait l'air de demander pardon. Parler comme un maître? Il aurait l'air d'un goujat, et puis, vraiment, il n'en avait plus le droit.
Il remonta et reprit sa place.
Elle aussi, pendant son absence, avait Fait vivement sa toilette. Elle était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse.
Il se tourna vers elle et lui dit : « Ma chère Berthe, puisqu'un hasard bien singulier noua
RENCONTRE f49
remet en présence après six ans do séparation, de séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme deux ennemis irréconciliables. Nous sommes enfermés en tèlo-à-tète? Tant pis, ou tant mieux. Moi je ne m'en irai pas. Donc n*est-il pas préférable de causer comme... comme... comme... des...
amis, jusqu'au terme do notre route? »
EUerépondittranquillcmont: « Gomme vous voudrez. »
Alors il demeura court, no sachant quo dire.
Fuis, ayant de Taudace, il s'approcha, s^assit sur le fauteuil du miliou, et d'uno voix ga* lante: « Je vois qu'il faut vous faire la cour, soit. C'est d'ailleurs un plaisir, car vous êtes charmante. Vous no vous figurez point comme vous avez gagné depuis six ans. Je ne connais pas do femme qui m'ait donné la sensation délicieuse que j'ai eue en vous voyant sortir de vos fourrures, tout à Fheure. Vraiment, je n'aurais pas cru possible un tel changemont... »
Elle prononça, sans remuer la tête, et sans
le regarder : « Je ne vous en dirai pas autant^ car vous avez beaucoup perdu. »
Il rougit, confus cl troublé, puis avec un •ouriro résigué : « Vous êtes dure. »
Elle se tourna vers lui : a Pourquoi? Je constate. Vous n'avez pas Tintention de m'ofTrir votre amour, n'est-ce pas? Donc il est absolument indîlTércnt que je vous trouve bien ou mal ? Mais jo vois que ce sujet vous est pénible. Parlons d'autre chose. Qu'avez-vous fait depuis que je ne vous ai vu? »
Il avait perdu contenance, il balbutia : « Moi? j'ai voyagé, j'ai chassé, j'ai vieilli, comme vous le voyez. Et vous? »
Elle déclara avec sérénité : « Moi, j*aî gardé les apparences comme vous me l'aviez ordonné. »
Un mot brutal lui vint aux lèvres. Il no le dit pas, mais prenant la main de sa femme, il la baisa: « Et je vous en remercie. »
Elle fut surprise. Il était fort vraimcul, et toujours maître de lui.
Il reprit : « Puisque vous avez consenti à ma
RF.NCONTRB tSl
pieiuièrc demande, voulez-vous maintenant que nous causions sans aigreur. »
Elle eut un polit gcsto do mépris. « De 1 aigreur? mais jo n'en ai pas. Vous m'êtes complètement étranger. Je cherche seulement à animer une conversation difficile. »
Il la regardait toujours^ séduit malgré sa rudesse, sentant un désir brutal l'envahir, on désir irrésistible, un désir do maître.
Elle prononça, sentant bien qu'elle Tavait blessé, et s'achainant : « Quel Ago avcz-vous donc aujourd'hui. Je vous croyais plus joiiuo que vous ne pnraîsscz. »
II pâlit : « J'ai quarante-cinq ans. » l'uis il ajouta : « J^ai oublié de vous demander des nouvelles de la princesse do Raynos. Vous la voyez toujours?
Elle lui JQtauii regard do haine : « Oui, tou jours. Elle va fort bien — merci. »
Et ils demeurèrent côte àcôte, le cœur agité, l'âuio irritée. Tout à coup il déclara : « Ma chère Bertho, je viens de changer d'avis. Vous êtes ma femme, et je prétends que vous reve-
X5f RENCONTRE
nioz aujourd'hui sous mon toit. Jo trouve quo vous avez gagné en beauté et en caractère, et jo vous reprends. Je sois votre mari^ c'est mon droit. »
Elle fut stupéfaite, et le regarda dans les yeux pour y lire sa pensée. Il avait un visage impassible, impénétrable et résolu.
Elle répondit: a Jesuisbienf&chée, mais j'ai des engagements. »
Il sourit : « Tant pis pour vous. La loi me donne la force. J'en userai. »
On arrivait à Marseille; le train sifflait, ralentissant sa marche. La baronne se leva, roula ses couvertures avec assurance, puis se tournant vers son mari : « Mon cher Raymond, n'abusez pas d'un tète-à-tète quo j'ai préparé. J'ai voulu prendre une précaution, suivant vos conseils, pour n'avoir rien à craindre ni de vous ni du monde, quoi qu'il arrive. Vous allez à Nice, n'est-ce pas?
— J'irai où vous irez.
— 'Pas du tout. Écoutez-moi, et je vous pro-
RENGONTBS «SX
mets que vous me laisserez tranquille. Tout h rheure^ sur le quai de la gare, vous allez voir la princesse de Raynes et la comtesse Uenriot qui m'attende n*. avec leurs lUdris. J'ai vouKi qu'on nous vU ensemble, vous et moi, cl qu'on sût bien que nous avons passé la nuit seuls, dans ce coupé. Ne craignez rien. Ces dames le raconteront partout, tant la chose paraîtra surprenante.
Je vous disais tout à l'heure que, suivant en tous points vos recommandations, j'avais soigneusement gardé les apparences. Il n'a pas été question du reste, n'est-ce pas. Eh bien, c'est.pour continuer que j'ai tenu à cette rencontre. Vous m'avez ordonné d'éviter avec soin le scandale, je l'évite, mon cher..., car j'ai peur..., j'ai peur...
Elle attendit que le train fût complètement arrêté, et comme une bande d'amis s'élançait à sa portière et l'ouvrait, elle acheva :
— J'ai peur d'être enceinte.
La princesse tendait les, bras pour Tem' brasser. La baronne lui dit montrant le baron
otupide d*étonnement ot cherchaol à deviiii^r t. \ vérité :
— Vous ne reconnaissez donc pas Raymond ?
Il est bien changé, en effet. Il a consenti à m'accompagncr pour ne pas me laisser voyager seule. Nous faisons quelquefois des fugues comme cola, en bons amis qui ne peuvent vivre ensemble. Nous allons d*ailleurs nous quitter ici. Il a déjà assez de moi. »
Elle tendait sa main qu'il prit machinalement. Puis elle sauta sur le quai au milieu do ceux qui l'attondaicnt.
Le baron ferma brusquement la portière, trop ému pour dire un mot ou pour prendre une resolution. Il entendait la voix de sa femme et ses rires joyeux qui s'éloignaient.
Il ne Ta jamais revue.
Avait-elle menti? Disait-elle vrai ? 11 Tignora toujours.
SUICIDES
SUICIDES
A Qeorgeê Legrand.
Il ne passe guère de jour sans qu'on lise dans quelque journal le fait divers suivant :
a Dans la nuit de mercredi à jeudi, les habitants de la maison portant le n* 40 de la rue de... ont été réveillés par deux détonations successives. Le bruit parlait d*un logement habité par M. X... La porte fut ouverte, et on trouva ce locataire baigné dans son sang, tenant encore à la main le revolver avec lequel il s'était donné la mort.
« M. X... était âgé de cinquante-sept ans,
tS8 SUIGiDES
jouissait d^nne aisaoce honorablo et avait tout co qu*il faut pour être heureux. On ignore ab^ solumont la cause de safuneste détermination. »
Quelles douleurs profondes, quelles lésions du cœur, désespoirs cachés, blessures brûlantes poussent au suicide ces gens qui sont heureuxt On cherche, on imagine des drames d'amour, on soupçonne des désastres d'argent et, comme on ne découvre jamais rien de précis, on met sur CCS morts, le mot ne Mystère ».
Une lettre trouvée sur la table d'un de ces a suicidés sans raison », et écrite pendant la dernière nuit, auprès du pistolet chargé, est tombée entre nos mains. Nous la croyons intéressante. Elle ne révèle aucune des grandes catastrophes qu'on cherche toujours derrière ces actes de désespoir; mais elle montre la lente succession des petites misères de la vie, la désorganisation fatale d'une existence solitaire, dont les rêves sont disparus ; elle donne la raison de ces fins tragiques aue les nerveux o* les sensitifs seuls comprendront.
La voici i
SUICIDES asf
« n est minuit. Quand j'aurai fini cette lettre, je me tuerai. Pourquoi? Je vais tâcher do le dire, non pour ceux qui liront ces lignes, mais pour moi-même, pour renforcer mon courage défaillant, me bien pénétrer de la nécessité maintenant fatale de cet acte qui ne pourrait être que différé.
J'ai été élevé par des parents simples qui croyaient à tout. Et j'ai cru comme eux.
Mon rêve dura longtemps. Les derniers lambeaux viennent seulement de se déchirer.
Depuis quelques années déjà un phénomène se passe en moi. Tous les événements de Toxistencequi, autrefois resplendissaient à mes yeux comme des aurores, me semblent se décolorer.
La signification des choses m'est apparue dans sa réalité brutale; et la raison vraie de l'amour m'a dégoûté même des poétiques tendresses.
Nous sommes les jouets éternels d'illusions stupides et charmantes toujours renouvelées.
Alors, vieillissant, j'avais pris mon parti de l'horrible misère des choses, de l'inutilité des efforts, de la vanité des attentes, quand une lu-
m SUICIDES
mière nouvelle sur le néant de lout m'est apparue, ce soir, après dîner.
Autrefois, j'étaisjoycux! Tout me charmait:
les femmes qui passent, Taspect des rues, les lieux que j'habite ; et je m'intéressais même à la forme de mes vêtements. Mais la répétition des mêmes visions a Uni par m*emplir lo cœur de lassitude et d'ennui, comme il arriverait pour un spectateur entraoi chaque soir au même théâtre.
Tous les jours, à la même heure depuis trente ans, je me lève; et, dans le môme restaurant, depuis trente ans, je mange aux mêmes heures les mêmes plats apportés par dos garçons difïérents.
J*ai tenté do voyager? L'isolement qu'on (prouve en des lieux inconnus m*a fail pour.
Jo mo suis senti tellement seul sur la terre, et si petit, que j*ai repris bien vile la routo de chez moi.
Mais alors Timmuable physionomie de mes meubles, depuis trente ans h la même place, l'usure de mes fauteuils que j'avais connu»
SUICIDES tel
neufs, Todeur de mon apparlomcnt (car chaque logis prend, avec le temps, une odeur particulière^, m'ont donné, chaque soir, la nausée des habitudes et la noire mélancolie de vivre ainsi.
Tout se répële sans cesse et lamentablement.
La manière môme dont je mets on rentrant la clef dans la serrure, la place où je trouve tou« jours mes allumettes, le premier coup-d'œil jeté dans ma chambre quand le phosphore s'enflamme, mo donnent envie do sauter par la fenêtre et d'en finir avec ces événements monotones auxquels nous n'échappons jamais.
J'éprouve chaque jour, en me rasant, un désir immodéré de mo couper la gorge ; et ma figure, toujours la même, que je revois daui la petite glace avec du savoa sur les joues, m'a plusieurs fois fait pleurer de tristesse.
Je ne puis môme plus me retrouver auprès des gens que je rencontrais jadis avec plaisir, tant je les connais, tant je sais ce qu'ils vont me dire et ce que je vais répondre, tant j'ai vu le moule de leurs pensées immuables, le pli de leurs raisonnements. Chaque cerveau est
--*îi*,
ta SLMCIDKS
comme un drquc, où tourne éternellement on pauvre cheval enfermé. Quels que soient nos cHorts, nos détours, nos crochets^ la limite est proche et arrondie d^une façon continue, sans sai.lics imprévues et sans porte sur Tinconnu. II faut tourner, toumertoujours, parles mêmes idées, les mêmes joies, les mêmes plaisanteries, les mêmes hahiludes, les mêmes croyances, les mêmes écœurements.
Le brouiilard était aûreuz, ce soir. D envelopp lit le boulevard où les becs de gaz obscurris iemblaient des chandelles fumeuses. Un j'OlJ": plus lourd que d'habitude me pesait sur les épaules. Je digérais mal, probablement.
Car une bonne digestion est tout dans la vie. C'est elle qui donne Tinspiration à Farliste, les désirs amoureux aux jeunes gens, des idées claires aux penseurs, la joie de vivre à tout le monde, et elle permet demangerbeaucoup (ce qui est encore le plus grand bonheur). Un estomac malade pousse au scepticisme, à rincrédiilité, fait germer les songes noirs et les désirs de mort. Je lai remarqué fort sou-