‹ Les sœurs RondoliChapitre 22 sur 26 · DIC1DB8 S6S · texte numérisé non relu

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vent. Je ne me tuerais peut-^tre pas si j'avais bien digéré ce soir.

Quand je fus assis dans le fauteuil où je m'asseois tous tes jours depuis trente ans, je jetai les yeux autour de moi, et je me sentis saisi par une détresse si horrible que je me crus près de devenir fou.

Je cherchai ce que je pourrais faire pour échapper à moi-même? Toute occupation m'épouvanta comme plus odieuse encore que Tinaction. Alors, je songeai à mettre de Tordre dans mes papiers.

Voici longtemps que je songeai3 à cette besogne d'épurer mes tiroirs; car depuis trente ans, je jette pêle-mêle dans le môme meuble mes lettres et mes factures, et le désordre de ce mélange m'a souvent causé bien des ennuis. Mais j'éprouve une telle fatigue morale et physique à la seule pensée de ranger quelque chose que je n^ai jamais eu le courage de me mettre à ce travail odieux.

Donc je m'assis devant mon secrétaire et je rouvris, voulant faire un choix dans mes pa-

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piers anciens pour en dclruire une grande partie.

Je demeurai d'abor J Iroublé devant cet en- Ussemenl de feuîllesjauaîes, puis j'en pris une.

Oh ! ne louchez jamais à ce meuble, à ce cimetière, dos correspondances d'autrefois, si ▼DUS tenez à la vie ! E:, si vous l'ouvrez par hasard, saisisse z à pleines mains les lettres qu'il contient, fermtz les yeux pour n'en point lire un mot, pour qu'une seule écriture oubliée el reconnue ne vous jette d*un seul coup dans l'océan des souvenirs; portez au feu ces papiers mortels; et, quand ils seront en cendres, écrasez-les encore en une poussière invisible... ou tiaDn vous êtes perdu... comme je suis perdu depuis une heure î...

Ah! les premières lettres que j'ai relues ne m'ont point intéressé. Elles étaient récentes d'ailleurs, et me venaient d'hommes vivants que je rencontre encore assez souvent et dont la présence no me touche guère. Slais soudain une enveloppe m'a fait tressaillir. Une grande écriture large y avait tracé mon nom; etbrus*

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quemcnt les larmes mo soat montées aux yeux.

C'était mon plus cher ami, celui-là, le çompagnon de ma jeunesse, le confident do mes espérances; et il m'apparut si nettement, avec son sourire bon enfant et la main tendue vers moi qu'un frisson me secoua les os. Oui, oui, les morts reviennent, car je Tai vu! Notre mémoire est lin monde plus parfait que l'univers : elle rend la vie à ce qui n'existe plus !

La main, tremblante, le regard brumeux, j'ai relu tout ce qu'il me disait, et dans mon pauvre cœur sanglotant j'ai senti une meurtrissure si douloureuse que je me mis à pousser des gémissements comme un homme dont on brise les membres.

Alors j'ai remonté toute ma vie ainsi qu'on remonte un fleuve. J'ai reconnu des gens oubliés depuis si longtemps que je no savais plus leur nom. Leur figure seule vivait on moi.

Dans les lettres de ma mère, j'ai retrouvé les vieux domestiques et la forme de notre maison et les petits détails insignifiants où s'attache Tesprit des enfanu.

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Oui, J^ai revu soudain toutes les vieilles toilettes de ma mère avec ses physionomies différentes suivant les modes qu'elle portait et les coiffures qu'elle avait successivementadoptées. Elle me hantait surtout dans une rohe de soie à ramages anciens ; et je me rappelais une phrase, qu*un jour, portant cette robe, elle m'avait dile : « Robert^ mon enfant, si tune te tiens pas droit, tu seras bossu toute ta viey»

Puis soudain, ouvrant un autre tiroir, je me retrouvai en face do mes souvenirs d'amour :

une bottine de bal, un mouchoir déchiré, une jarretière même, dos cheveux et des fleurs desséchées. Alors les doux romans de ma vie, dont les héroïnes encore vivantes ont aujourd'hui des cheveux tout blancs, m'ont plongé dans Tamère mélancolie des choses à jamais finies. Oh! les fronts jeunes où frisent les cheveux dorés, la caresse des mains, le regard qui parle, les cœurs qui battent, ce sourire qui promet les lèvres, ces lèvres qui promettent l'étreinte... Et le premier baiser..., ce baiser sans lin qui fait se fermer les yeux, qui anéan-

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tit toute pensée dans rincommensurable bonheur de la possession prochaine.

Prenant à pleines mains ces vieux gages des tendresses lointaines, je les couvris de caresses furieuses, et dans mon &me ravagée par les souvenirs, je revoyais chacune à l'heure de l'abandon, et je souffrais un supplice plus cruel que toutes les tortures imaginées par toutes les fables de l'enfer.

Une dernière lettre restait. Elle était do moi et dictée de cinquante ans auparavant par mon professeur d'écriture. La voici :

« Ma petite maman chérie,

« J'ai aujourd'hui sept ans. C'est l'âge de raison, j'en profite pour te remercier de m*avoir donné le jour.

« Tonpetit garçon qui t'adore,

(( Robert. »

C'était fini. J'arrivais à la source, et brusquement je me retournai pour envisager le reste de mes jours. Je vis la vieillesse hi-

SOS SUICIDES

deiisc cl solitaire, cl les infirmités prociia^nes et tout ûai, fini, finil Et personne autour do moi.

Mon revolver est là, sur la table.... Je Tarme... No relisez jamais vos vieilles lettres, r

£t voilà comment se tuent beaucoup d'bommes dont on fouille en vain rexistonce pour y découvrir de grands chagrin».

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DÉCORÉÎ

Des gens naissent avec un instinct prédominant, une vocation ou simplement un désir éveillé, dès qu^ils commencent à parler, à penser.

H. Sacrement, n'avait, depuis son enfance, .qu'une idée en tète, être décoré. Tout jeune il portait des croix de la Légion d'honneur en zinc comme d'autres enfants portent un képi et il donnait fièrement la main à sa mère, dans la ruo, en bombant sa petite poitrine ornée di' ruban rouge et de l'étoile de métal.

Après de pauvres études il échoua au baccalauréat, et, ne sachant plus que faire, il épousa une jolie fille, car il avait de la fortune.

m DÉCORÉ

l!s yécurent à Paris comme vivent des bour* f eois richos, allant dans leur monde, sans se mêler au monde, fiers de la connaissance d'un député qui pouvait devenir ministre, et amis de deux chefs de division.

Mais la pensée entrée aux premiers jours de sa vie dans la tète de M. Sacrement, ne le uuittiit plus et il souffrait d une façon continue de n'avoir point le droit de montrer sur sa redingote un petit ruban de couleur.

Les ^ens décorés qu'il rencontrait sur le boulevard lui portaient un coup au cœur. Il les regardait decoinavecuncjalousieoxaspéréo. Parfois, par les longs après-midi de desœavreniout il se mettait à les compter. Il se disait : « Voyons, combien j'en trouverai de la Madeleine à la rue Drouot. »

Et il allait lentement, inspectant les vêtements, Toeil exercé à distinguer de loin le petit point rouge. Quand il arrivait au bout de sa promenade ils*étonnait toujours des chilTres : « Huit officiers, et dix-sept chevaliers. Tant que ça! C'est stupide de prodiguer les croix

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d'une pareille façon. Voyons si j'en trouverai autant au retour. »

Et il revenait à pas lents, désolé quand la foule pressée des passants pouvait gêner ses recherehes, lui faire oublier quelqu'un.

Il connaissait les quartiers où on en trouvait le plus. Ils abondaient au Palais-Royal. L'a« venue de l'Opéra ne valait pas la rue de la Paix; le côté droit du boulevard était mieux fréquenté que le gauche.

Us semblaient aussi préférer certains cafés, certains théâtres. Chaque fois que M. Sacrement apercevait un groupe de vieux messieurs à cheveux blancs arrêtés au milieu du trottoir, et gênant la circulation, il se disait : « Voici des officiers de la Légion d'honneur! » Et il avait envie de les saluer.

Les officiers (il Favait souvent remarqué) ont une autre allure que les simples chevaliers. Leur port de tête est différent. On sent bien qu'ils possèdent officiellement une considération plus haute, une importance plus étendue.

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Parfois aussi une rago saisissait M. Sacre* ment, une fureur contre toui les gens décorés; et il sentait pour eux une haine do socialiste.

Alors, on rentrant chez lui, excité par la rencontre de tant de croix, comme Test un pauvre aiïamé après avoir passé devant les grandes boutiques do nourriture, il déclarait d*une voix forte : «c Quand donc, enfin, nous débarrassera-t-on de ce sale gouvernement?

Sa femme surprise, lui demandait : « Qu'estce que tu as aujourd'hui ».

Et il répondait : « J'ai que je suis indigné par les injustices que je vois commettre partout. Âh! que les communards avaient raison I »

Mais il ressortait après son dîner, et il allait considérer Icsmagasinsdo décorations. Il examinait tous ces emblèmes de formes diverses, de couleurs variées. Il aurait voulu les possé- ^ der tous, et, dans une cérémonie publique, dans une immense salle pleine de monde, pleine de peuple émerveillé, marcher en têl^

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d*i:xi cortège, la poitrine étincelante, zébréo de brochettes alignées Tune sur Tautrc, suivant la forme de ses côtes, et passer gravement, le claque sous le bras, luisant comme un astre au milieu de chuchotements admiratifs, dans une rumeur do respect.

Il n'avait, hélas 1 aucun titre pour aucune décoration.

Il se dit : « La Légion d'honneur est vraiment par trop difficile pour un homme qui ne remplit aucune fonction publique. Si j'essayais de me faire nommer officier d'Académie! »

Mais il ne savait comment s*y prendre.

Il en parla à sa femme qui demeura stupéfaite.

— « Officier d'Académie? Qu'est-ce que tu as fait pour cela. »

Il s'emporta : « Mais comprends donc ce que je veux dire. Je cherche justement ce qu'il faut faire. Tu es stupide par moments. »

Elle sourit : « Parfaitement, tu as raison.

Mais je ne sais pas, moi? »

r« DÊCORÊI

n avait une idée : « Si tu en parlais au député Rosselin, il pourrait me donner un excellent conseil. Moi, tu comprends que je n'ose guère aborder celte question directement avec lui. C'est assez délicat, assez difficile; venant de toi, la chose devient toute naturelle. »

M** Sacrement fit ce qu'il demandait.

M. Rosselin promit d'en parler au ministre.

Alors Sacrement le harcela. Le député finit par lui répondre qu'il fallait taire une demande et énumérer ses titres.

Ses titres? Voilà. Il n'était même pas bachelier.

Il se mit cependant à la besogne et commença une brochure traitant : « Du droit du peuple à Finstruction. » U ne la put achever par pénurie d'idées.

Il chercha des sujets plus faciles et en aborda plusieurs successivement. Ce fut d'abord :

c< L^instruction des enfants par les yeux. » Il voulait qu'on établit dans les quartiers pauvres dos espèces de théâtres gratuits pourJcs petits entants. Les parents les y conduiraient dès leur

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plus jeune âge, et on leiir donnerait là, parle moyen d*une lanterne magique, des notions do toutes les connaissances humaines. Ce seraient do véritables cours. Lo regard instruirait le cerveau, et les imagos resteraient gravées dans la mémoire, rendant pour ainsi dire visible la scfsnce.

Quoi de plus simple que d'enseigner ainsi l'histoire universelle, la géographie, Thistoire naturelle, la botanique, la zoologie, Tanatomic, etc., etc.?

Il lit imprimer ce mémoire et en envoya un exemplaire à chaque député, dix à chaque ministre, cinquante au président de la République, dix également à chacun des journaux parisiens, cinq aux journaux de province.

Puis il traita la question des bibliothèques des rues, voulant que l'État fît promener par les rues des petites voitures pleines de livres, pareilles aux voitures des marchandes d'oranges. Chaque habitant aurait droit à dix volumes par mois en locationi moyennant un sou d'abonnement.

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« Lo peuple, disait >f . Sacrement, no se dérange que pour ses plaisirs. Puisqu'il ne va pas à l*inslruction, il faut que Tinstruction vienne à lui, etc. »

Aucun bruit ne se fit autour de ces essais. li adressa cependant sa demande. On lui répondit qu'on prenait note, qu'on instruisait. Il se crut sûr du succès; il attendit. Rien ne vint.

Alors il se décida à faire des démarches personnelles. H sollicita une audience du ministre de l'instruction publique, et il fut reçu par un attaché de cabinet tout jeune cl déjà grave, important môme, et qui jouait, comme d*un piano, d'une série de petits boutons blancs pour appeler les huissiers et les garçons de Tantichambre ainsi que les employés subalternes. Il affirma au solliciteur que son affaire élait en bonne voie et il lui conseilla de continuer ses remarquables travaux.

Et M. Sacrement se remit à l'œuvre.

M. Rosselin, le député, semblait maintenant s'intéresser beaucoup à son succès, et il lui donnait même une foule de conseils pratiques

DÉCORÉ I r/»

excellents. Il était décoré d'ailleurs, sans qu*on siit quels motifs lui avaient valu cette distinc* tien.

n indiqua à Sacrement des études nouvelles à entreprendre, il le présenta à des Sociétés savantes qui s'occupaient de points descience particulièrement obscurs, dans l'intention de parvenir à des honneurs. Il le patronna même au ministère.

Or, un jour, comme il venait déjeuner chez son ami (il mangeait souvent dans la maison depuis plusieurs mois) il lui dit tout bas en lui serrant les mains : « Je viens d'obtenir pour vous une grande faveur. Le comité des travaux historiques vous charge d'une mission.

II s'agit de recherches à faire dans diverses bibliothèques do France. »

Sacrement, défaillant, n'en put manger ni boire. Il partit huit jours plus tard.

Il allait de ville en ville, étudiant les catalogues, fouillant en des greniers bondés de bouquins poudreux, en proie à la haine des bibliothécaires. '^

sto DÊconÉi

Or, un soir, commo il se trouvait à Rouen il voulut allor ombrassor sa femoio qu*il n'avait point vue depuis une semaine ; et il prit le train de neuf heures qui devait le mettre à minuit chez lui.

Il avait sa ciof. Il entra sans bruit, frémissant de plaisir, tout heureux de lui faire cetla surprise. Elle s'était enfermée quel ennui !

Alors il cria à travers la porte : « Jeanne, c'est moi ! »

Elle dut avoir grand'peur, car il Tentendit saulcr du lit et parler seule comme dans un rêve. Puis elle courut à son cabinet de toilette rouvrit et le referma, traversa plusieurs fois sa chambre dans une course rapide, nu-pieds, secouant les meubles dont les verreries sonnaient. Puis, enfm, elle demanda : « G^ost bien loi, Alexandre? »

Il répondit : « Mais oui, c'est moi, ouvre donc ! »

La porte céda, et sa femme se jeta sur son cœur en balbutiant : « Oh! quelle terreur!

quelle surprise I quelle joie ! »

nficoRÉi tsi

Alors, il commença à so dôvCtrr, mClhodiqacmeiil, commo il faisait tout. Et il reprit, *ur une chaise, son pardessus qu'il avait Thahiludo d accrocher dans le vestibule. Mais, soudain, il demeura stupéfait. La boutonnière portait un ruban rouge I

^ Il balbutia : a Ce... ce... ce paletot esl décoré ! »

Alors sa femme, d'un bond, so jota sur lui^ et lui saisissant dans les mains le vêtement : «c Non... tu ic trompes... douuc-moi ça. »

Mais il le tenait toujours par une manche, no le lâchant pas^ répétant dans une sorte d'aiïolement : « Hein?... Pourquoi?... Expliquemoi?... A qui ce pardessus?... Ce n'est pas le mien, puisqu'il porte la Légion d'honneur? »

Elle s'elTorçaît de le lui arracher, éperdue, bégayant: «Écoute... écoute... donne-moi ça... Je ne peux pas te dire... cest un secret...

écoute. »

Mais il se fâchait, devenait pâle : « Je veux savoir comment ce paletot est ici. Ce n'est pas le miou. M

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ut DECORE I

Alors^ elle lui cria dans la figure : « Si, lais toi, jure-moi... écoute... eh bien ! tues décoré! »

Il eut une telle secousse d*émotion quHl lâcha le pardessus et alla tomber dans un fauteuil.

— a Je suis... tu dis... je suis... décoré. »

-^ « Oui... c*est ua secret, un grand secret». •»

Elle avait enfermé dans une armoire le vêtement glorieux^ et revenait vers son mari, tremblante et pâle. Elle reprit : « Oui, c'est un pardessus neuf que je t*ai fait faire. Mais j'avais juré de ne te rien dire. Cela ne sera pas ornciel avant un mois ou six semaines. Il faut que ta mission soit terminée. Tu ne devais le savoir qu'à ton retour. C'est M. Rosselin qui a obtenu ça pour toi... »

Sacrement, défaillant, bégayait : a Rosse* lin... décoré... Il ma fait décorer... moi... lui... Ah!... u

Et il fut obligé de boire un verre d'eau.

Un petit papier bleue gisait par terre, tombé ^

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do la pochu du pardessus. Sacrement le ramassa, c'était UQO carte de visite. Il lut :

« Rosselin — député. »

— « Tu vois bien » dit la femme.

Et il 80 mit à pleurer de joie.

nuit jours plus tard V Officiel annonçait que M. Sacrement était nommé chevalier de la Légioa d'honneur^ pour services exceptionnels.

CHALl

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CHALI

A Jean Béraud.

L amiral de la Vallée^ qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça de sa voix de vieille femme : « J*aieu, moi, une petite aven* tare d*amour, très singulière, voulez-vous que je vous la dise ? »

Et il parla^ sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les lèvres ce sourire ridé qui no le quittait jamais, ce sourire à la Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique.

J'avais trente ans alors, et j^étais lieutenant de vaisseau, quand on me chargea d*une mis-

tu eu ALI

sioQ astronomfque dans Tlnde centrale, Li gouvomement anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mou entreprise et je m'enfonçai bientôt avec uncf suite de quelques hommes dans co pays étrange, surprenant, prodigieux.

Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des contrées invraisemblablement magnifiques; jo fus reçu par des princes d'uuo beauté sujhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je parcourais un royaume de féeries sur le dos d'éléphants imaginaires. Je découvrais au milieu des forets fantastiques des ruines invraisemblables ; jo trouvais, en des cités d'une fantaisie de songe, de prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux, divins, d'une grâce telle qu'on devient amoureux de leurs formes ainsi qu'on peut être amoureux d'une femme, et qu'on éprouve

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à los voir^ un plaisir physique et sensuel. Enhu, comme dit M. Victor Uugo, je marchais^ tout éveillé dans un rêve.

Puis j'atteignis enfin lo terme de mon voyage, la ville de Ganhara^ autrefois une des plus prospères do l'Inde centrale, aujourd'hui bien déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent, généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d'Orient, délicat et barbare, aiîable et sanguinaire, ikixne grâce féminine et d'une férocité impiioyable.

La cité est dans le fond d'une vallée au bord d'un petit lac, qu'entoure un peuple de pagodes baignant dans l'eau leurs murailles.

La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche, et peu à peu on découvre les dômes, les aiguilles, les Haches, tous les sommets éléganft et svellcsdeii gracieux monuments indiens.

A une heure des portes environ, je rcncou* •cr«ii un éléphant superbement harnaché, entouré d'une escorte d'honneur auo le souverain

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r.*eavoyaîl. El je fus conduit en grande j ^ir.ro, au palais.

J aurais voulu prendre le temps de me vêtir Avoc luxe, mais Fimpaticace royale ne mo le f onnil pas. On voulait d'abord me connaître, <^avo:r ce qu'on aurait à attendre do moi cja:me distraction; puis on verrait.

Je fus introduit, au milieu de soldats broni:s comme des statues et couverts d'uniformes ci.::co!aals, dans une grande salle entourée de £: /.cries, où se tenaient debout des hommes ha.l r.ios de robes éclatantes et étoilées de pierres précieuses.

Sur un banc pareil à un de nos bancs de Jardin sans dossier, mais revêtu d*un tapis admirable, j'aperçus une masse luisante, une sorte de soleil assis; c'étaitle Rajah, quim'at* tendait, immobile dans une robe du plus pur jaune serin. Il portail sur lui dix ou quinze millions de diamants, et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a toujours appartenu à l'illustre dynastie des Parihara ri/) Ittundore dont mon hôte était descendant.

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C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang nègre dans les veines, bien qu'il appartint à la plus pure race hindoue. Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des dents éclatantes, aiguës, qu'il montrait sou* vent dans un sourire machinal.

Use lova et vint me tendre la main, à Tanglaise, puis me fit asseoir à son côlé sur un Lanc si haut que mes pieds touchaient à peine à Icrre. On était Tort mal là-dessus.

Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La chasse et les luttes étaient ses grandes occupations et il ne comprenait guère qu'on pût s'occuper d autre chose. Il se persuadait évidemment que je n'étais venu si loin que pour le distraire un peu et raccompagner dans ses plaisirs.

Comme j'avais grand besoin de lui, je tâchai de 'flatter ses penchants. Il fut tellement satisfait de mon attitude qu'il voulut me montrer

r«^ eu ALI

immédîalement on combat de luttenrs, et il in'entraiaa dans une sorte d'arène situéo h llntérieur du palais.

Sur son ordre, deux hommes parurent^ nus, cuivrés, les mains armées de griiTes d'acier ; et ils s'attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire do longues déchirures d*où coulait le sang.

Cela dura longtemps. Les corps n'étaient plus que des plaies, et les combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de râteau fait de lame» sigues. Un deux avait une joue hachée; l'oreille de Tautre était fea« due en trois morceaux.

Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il tressaillait de bonheur, [)Oussait des grognements de plaisir et imitait avec des gestes inconscients, tous les mouvemcnls des lulleurs, criantsans cesse : « Frappe, frappe donc, »

Un d'eux tomba sans connaissance ; il fallut l'emporter de l'arène rouge de sang, et le lia-

jati iit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût déjà liai.

Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J'étais indigné, mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me conduire au Gouch-Mahal (palais du plaisir) où j'habiterais.

Je traversai les invraisemblables jardins que Ton trouve là-bas et je parvins à ma résidence.

Ce palais, ce bijou, situé à Textrémité du parc royal, plongeait dans le lac sacré de Yih<ara tout un côté de ses murailles. Il était carré, présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s'élançaient des tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d'architecture orientale.

Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des coiffures coquettes.

Au centre de Tédifice, un dôme puissant

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élevait jusqu'à un ravissant clocheton mînce et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à un sein de marbre blanc tendu vers le ciel.

Et tout le monument, des pieds à la tète, était couvert de sculptures, de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions immobiles de personnages délicats, dont les attitudes et les gestes de pierre racontaient les mœurs et les coutumes de Tlnde.

Les chambres étaient éclairées par des fonèlres à arceaux dentelées, donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates.

J'avais eu à peine le temps d'achever ma toilette, quand un dignitaire de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le prince et moi, m'annonça la visite de son souverain.

Et le Rajah au safran parut, me serra àe nouveau la main et se mit à me raconter mille choses . en me demandant sans cesse mon avis

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