‹ Les sœurs RondoliChapitre 7 sur 26 · MON ONGLE 806TI1ËNE ISI · texte numérisé non relu

MON ONGLE 806TI1ËNE ISI

^osthëne. Chaque fois qu'il le rencontrait^ ou seulement s'il rapercevaît do loin, il murmu-* rait : a Crapule, va! «Puis, me prenant le bras, il me confiait dans Foreille : « Tu verras que cegredin-là me fera du mal un jour ou l'autre. Je le sens. »

Mon oncle disait vrai. Et voici comment Taccident se produisit par ma faute.

Nous approchions de la semaine sainte.

Alors, mon oncle eut Tidée d'organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dtner, avec andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais : « Je ferai gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C'est idiot, votre manifestation. Pourquoi manifester ? En quoi cela vous gêne-t*il que des gens ne mangent pas de viande? »

Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant de la ville ; et comme c'était lui qui payait, je ne refusai pas non plus de manifester.

Dès quatre heures^ nous occupions une place en vue au café Pénélope, le mieux fréquenté;

Mî MON ONCLE SOSTHÈNË

et mon oncle Soslhbae, d'uue voix forte, ra* contait notre menu.

A six heures on se mit à table. A dix heures, on mangeait encore; et nous avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles devin fin, plus quatre de Champagne. Alors mon oncle proposa ce qu'il appelait la « tournée de Tarchevèque ». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu'on remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider coup sur coup pendant qu'un des assistants comptait jusqu'à vingt. C'était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela « de circonstance ».

A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en voiture, et mettre au lit ; et déjà on pouvait prévoir que sa manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable indigestion.

Comme je rentrais à mon logis, gris moimême, mais d'une ivresse gaie, une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de scepticisme, me traversa la tète.

MON ONCLE SOSTHÈNS 129

Je rajustai ma cravato, je pris un air déses« péré, et j*allai sonner comme un furieux à la porte du vieux jésuite. II était sourd ; il me fit attendre. Mais comme j'ébranlais toute la maison à coups de pied, il parut enOn, on bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda : « Qu estce qu'on me veut? »

Je criai : « Vile, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c'est un malade désespéré qui réclame votre saint ministère ! »

Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans soutane. Je lui racontai d'une voix haletante, que mon oncle, le libre-penseur, saisi soudain d'un malaise terrible qui faisait prévoir une très grave maladie, avait été pris d'une grande peur de la mort, et qu'il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils , connaître mieux les croyances, se rapprocher de l'Eglise, et, sans doute, se confesser, puis communier, poui franchir, on paix avec laî-même, le redoutable pas.

Et j'ajoutai d'un ton frondeur : « Il le désire,

ISO MON ONGLE SOSTHÊNE

enfin. Si cela ne lui fait pas de bien cela no loi fera toujours pas de mal. »

Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout Iremblant, me dit: m Attendes-moi une minute, mon enfant, je viens. » Mais j'ajoutai : a Pardon, mon révérend père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me lepermettent point. J'ai même refusé de venir vous chercher ; aussi je vous prierai de ne pas avouer que vous m'avez vu, mais de vous dire prévenu de la maladie de mon oncle par une espèce de révélation. »

Le bonhomme y consentit et s'en alla, d'un pas rapide, sonner à la porte de mon oncle Sosthëne. La servante qui soignait le malade ouvrit bientôt; et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de la librc-pcnséc.

Je me cachai sous une porte voisine pour attendre Tévénement. Bien portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle invraisemblable scène allait se jouer entre ces doux

wtp^m

MON ONCLE 808TUÈNE iSi

antagonistes? Quelle lutte ? quelle explicalion? quelle stupéfaction? quel brouillamini? et quel dénoûment à cette situation sans issue, que rindignation de mon oncle rendrait plus trafique encore I

Je riais tout seul à me tenir les côtes ; je me répétais à mi-voix : « Âh ! la bonne farce, la bonne farce 1 »

Cependant il faisait froid, et je m'aperçus que le jésuite restait bien longtemps. Je me disais : « Ils s'expliquent. »

Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait point. Qu'était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le voyant? Ou bien avait-il tué Thomme en soutane? Ou bien s'étaient-ils entre-mangés? Cettederniëre supposition me sembla peu vraisemblable, mon oncle me paraissant en ce moment incapable d'absorber un gramme de nourriture de plus. Le jour se leva.

Inquiet, et n'osant pas entrer à mon tour, jo me rappelai qu'un de mes amis demeurait juste en face. J'allai chez lui; je lui dis la

Digitizçd by VjOOÇ IC

«31 MON ONCLE SOSTHÈNB

chose, qui Tétonna et le lit rîro, et je m'embusquai à sa fenêtre.

A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je le remplaçai à mou tour. Nous étions démesurément troublés.

A six heures, le jésuite sortit d'un air pacifique et satisfait, et nous le vîmes s'éloigner d*un pas tranquille.

Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle. La servante parut. Je n'osai l'interroger et je montai, sans rien dire.

Mon oncle Sosthëne, p&le, défait, abattu, rœil morne, les bras inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au rideau avec une épingle.

On sentait fortement l'indigestion dans la chambre.

Je dis : « Eh bien, mon oncle, vous êtes couché? Ça ne va donc pas? »

Il répondit d'une voixaccablée : « Oh ! mon pauvre enfant, j'ai été bien malade, j'ai failli mourir.»

MON ONCLE SOSTIIÈNE 133

— Gomment ça, mon oncle?

— Je ne sais pas; c'est bien étonnant. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le père jésuite qui sort d'ici, tu sais, ce brave homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon état, et il est venu me trouver.

Je fus pris d'un effroyable besoia de rire.

« Ah! vraiment? »

— Oui, il est venu, n a enteniu une voix qui lui disait de se lever et devenir parce que j'allais mourir. C'est une révélation.

Je fis semblant d'étemuer pour ne pas éclater. J'avais envie do me rouler par terre.

Au bout d'une minute, je repris d'un ton indigné, malgré des fusées do gaieté : « Et vous lavez reçu, mon oncle, vous ? un libre-penseur? un franc-maçon? Vous nelavez pas jeté dehors? »

H parut confus, et balbutia : « Ecoute donc, c'était si étonnant, siétonnan*, si providentiel ! Et puis il m'a parlé de mon père. Il a connu . mon père autrefois. »

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— Votre père, mon oncle?

-- Oui, il parait qu'il a connu mon përe.

— Mais ce n'est pas une raison pour recevoir un jésuite.

— Je !c sais bien, mais j'étais malade, si malade ! Et il m*a soigné avec un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C'est la' qui m'a sijuvé. lis sont un peu médecins, ces gens-là.

— Ah! il V isa soigné toute la nuit. Mais vous m'avez dit tout de suite qu'il sortait seulement d'ici.

— Oui, c'est vrai. Comme il s'était montré excellent à mon égard, je l'ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite table, ]>cndant que je prenais une tasse de thé.

— Et... il a fait gras?»

Mon oncle eut 11! mouvement froissé, comme si je venais do coninettre une grosse inconvenance; et il ajouta :

— Ne plaisante piis, Gaston, il y a des railleries déplacées, uet homme m'a été en cette

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occasion plus dévoué qu'aucun parent; j'entends qu'on respecte ses convictions.

Cette fois, j'étais attéré ; je répondis néanmoins : « Trbs bien, mon oncle. Et après le déjeuner, qu'avez- vous fait?

— Nous avons joué une partie de bésigue, pais il a dit son bréviaire, pendant que je lisais unpetit livre qu*il avait sur Ini, et qui n'estpas mal écrit du tout.

— Un livre pieux, mon oncle?

— Oui et non, ouplutôtnon, c'est Thistoire de leurs missions dansFÂCrique centrale. C'est plutôt un livre do .voyage et d'aventures. C'est très beau ce qu'ils ont fait là, ces bommes. »

Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai : « Allons, adieu, mon oncle ]e vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la religion. Vous êtes un renégat. »

II fut encore un peu confus et murmura :

« Mais la religion est une espèce de franc-maçonnerie. »

Je demandai : « Quand revient-il, votre jôsuito ?» Mon onclo balbutia : « Je... je ne

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sais pas, peut-être demain... ce D*est pas sûr. »

£t je sortis, absolument abasourdi.

Elle a mal tourné, ma farce I Mon onclo est converti radicalement. Jusque-li, peu m'importait. Clérical ou firanc-magon, pour moi cest bonnet blanc et blanc bonnet; maislepis, c'est qu'il vient do tester, oui de tester, et de me déshcUer» monsieur, en faveur du père jésuite.

LE MAL D'ANDRÉ

LE MAL D'ANDRÉ

il Edgar Courioii.

La maison da notaire avait façade sur la place. Par derrière, un beau jardin bien planté s'étendait jusqu'au passage des Piques, toujours désert, dont il était séparé par un mur.

C'est au bout de ce jardin que la femme de Maître Moreau avait donné rendez-vous, pour la première fois, au capitaine Sommerive qui la poursuivait depuis longtemps.

Son mari étaitparti passer huit jours à Paris. Elle se trouvait donc libre pour la semaine

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cnlière. Le capitaine avait tant prié, Tayait implorée avec des paroles si douces; elle étidt persuadée qu'il l'aimait si violemment, elle se sentait elle-même si isolée, si méconnue, si négligée au milieu des contrats dont s'occupait uniquement le notaire, qu'elle avait laissé prendre son cœur sans se demander si elle donnerait plus un jour.

Puis, après des mois d'amoui platonique, de mains pressées, de baisers rapides volés derrière une porte, le capitaine avait déclaré qu'il quitterait immédiatement la ville en demandant son changement s'il n'obtenait pas un rendez-vous, un vrai rendez-vous, dans l'ombre des arbres, pendant l'absence du mari.

Elle avait cédé; elle avait promis.

Elle l'attendait maintenant, blottie contre le mur, le cœur battant, tressaillantauxmoindres bruits.

Tout à coup elle entendit qu'on escaladait le mur, et elle faillit se sauver. Si ce n'était pas lui? Si c'était un vi)leur? Mais non; une voix appelait doucement « Mathilde ». Elle répon-

LE MAL D*ANDRÈ iU

ditff Etienne». Et un homme tomba dans la chemin avec un bruit de ferraille.

C'était lui I quel baiser I

Ils demeurèrent longtemps debout, enlacés, les lèvres unies. Mais tout à coup une pluie fine se mita tomber, et les gouttes glissant de feuille en feuille faisaient dans Tombre un frémissement d'eau. Elle tressaillit lorsqu'elle reçut la première goutte $ur le cou.

11 lui disait : « Mathilde, ma chérie, mon adorée, mon amie, mon ange, entrons chez vous. Il est minuit, nous n'avons rieu à craindre. Allons chez vous; je vous supplie. »

Elle répondait: « Non, mon bien-aimé, j'ai peur. Qui sait ce qui peut nous arriver. x>

Mais il la tenait serrée en ses bras, et lui murmurait dans l'oreille : « Vos domestiques sont au troisième étage, sur la place. Votre chambre est au premier, sur le jardin. Personne ne nous entendra. Je vous aime, je veux t'aimer librement, tout entière, des pieds à la tête. » Et il Tétreignait avec violence, en l'affolant de baisers.

ut !^* :.4iL D'ANDRt

Ellerésifltaitencoro, effrayée, hoateuseaussi. Mais il la saisit par la taille, Tenleva et Temporta, sous la pluie qui devenait terrible.

La porto était restée ouverte; ils montèrent à tâtons Tescalier; puis, lorsqulls furent entrés dans la chambre, elle poussa les verrous, pendant qu'il enflammait une allumette.

Mais elle tomba défaillante sur un fauteuil.

Il se mit à ses genoux et, lentement, il la dévêtait, ayant commencé par les bottines et par les bas, pour baiser ses pieds.

Elle disait, haletante: « Non, non, Etienne, je vous eu supplie, laissez-moi rester honnête; je vous en voudrais trop, après I o*est si laid, cela, si grossier ! No peut-on s^aimer avec 1er tes âmes seulement... Etienne. »

Avec une adresse de femme de chambre, et une vivacité d'homme pressé, il déboutonnait, dénouait, dégrafait, délavait sans repos. Et quand elle voulut se lever et fuir pour échapper à ses audaces, elle sortit brusquement de ses robes, de ses jupes et de son linge tout nue, comme une main sort d*un manchon.

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Eperdue, elle courut vers le lit pour se cacher sous les rideaux. La retraite était dangereuse, n l'y suivit. Mais comme il voulait la joindre et qu'il se h&tait, son sabre, détaché trop vite, tomba sur lo parquet avec un bruit retentissant.

Aussitôt une plainte prolongée, un cri aigu et continu, un cri d'enfant partit de la chambre voisine, dont la porte était restée ouverte.

Elle murmura : « Oh I vous venez de réveiller André ; il ne pourra pas se rendormir. »

Son fils avait quinze mois et il couchait près de sa mbro, afin qu'elle pût sans cesse veiller sur lui.

Lecapitaiue, fou d^ardeur, n'écoutait pas, « Qu'importe ? qu'importe ? Je t'aime ; tu es à moi, Mathilde. »

Mais elle se débattait, désolée, épouvantée.

« Non, noni écoute comme il crie; il va ré* veiller la nourrice. Si elle venait, que ferions* i^ous? Nous serions perdus 1 Etienne, écoute, quand il fait ça, la nuit, son père le prend dans notre lit pour le calmer. Il se tait tout de suite,

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tout de suite, il n*y a pas d'autre moyen.

Laisse-moi le prendre^ Etienne...

L'enfant hurlait, poussait ces clameurs perçantes qui traversent les murs les plus épais, qu'on entend do la rue en passant près dcslogis.

Le capitaine, consterné, se releva, ot Matilde, s'élançant, alla chercher lo mioche qu'elle apporta dans sa couche. Il se tut.

Etienne s'assit à cheval sur une chaise et roula une cigarette. Au bout de cinq minutes à peine, André dormait. La mère murmura :

« Je vais le reporter maintenant. » Et elle alla reposer Tenfant dan* son berceau avec des précautions infinie?-

Quand elle revint, le capitaine l'attendait les bras ouveris.

Il l'enlaça, fou d'amour. Et oUo, vaincue eih fin, l'étroignant, balbutiait:

— Etienne... Etienne... mon amour! Ohl • tu savais comme... comme...

André se remit à crier. Le capitaine, furieux, jura : « Non de Dieu de chenapani Une va pas se taire, ce morveux-iàl »

LE MAL 0*ANDRfi t48

NoD, il ne so taisait pasi le morveux^ il beuglait.

Uathilde crut mlendre remuer au-dessus.

C'était la nourrice qui venait sans doute. Elle s'élança, prit son fils, et le rapporta dans son lit. n redevint muet aussitôt.

Trois fois de suite on le recoucha dans son berceau. Trois fois do suite il fallut le re* prendre.

Le capitaine Sommcrive partit une heure avant l'aurore en sacrant à bouche que veux-tu .

Mais, pour calmer son impatience, Mathilde lui avait promis de le recevoir encorOi le soir même.

Il arriva, comme la veille, mais plus impatient, plus enflammé, rendu furieux par rattente.

n eut soin de poser son sabre avec douceur^ sur les deux bras d'un fauteuil ; il 6ta ses bottes ' comme un voleur, et parla si bas que Mathilde ne l'entendait plus. Enfin, il allait être heureux, tout à fait heureux, quand le parquet ou quelque meuble, ou^ peut-ètre> le lit lui-même,

146 LE MAL D*ANDRË

craqua. Ce fut un bruit sec comme si quelque support 8*était brisé; et, aussitôt uu cri, faible d*abord, puis suraigu y répondit. André s^élail réveillé.

Il glapissait comme un renard. 8*ilcontinuaii ainsi, certes, toute la maison allait se lever.

La mère affolée s'élança et le rapporta. Le capitaine ne se releva pas. Il rageait. Alors, tout doucement il étendit la main, prit entre deux doigts un peu de chair du marmot, nMm* porte où, à la cuisse ou bien au derrière, et il pinça. L'enfant se débattit, hurlant à déchirer los oreilles. Alors le capitaine, exaspéré, pinça plus fort, partout, avec fureur. Il saisissait vivement le bourrelet de peau et le tordait en le serrant violemment, puis le lâchait pour en prendre un autre à côté, puis un autre plus loin, puis encore un autre.

L'enfant poussait des clameurs de poulet qu'on égorge on de chien qu'on flagelle. La mère éplorée l'embrassait, le caressait, tâchait de le calmer, d'étouffer ses cris sous les baisers. Mais André devenait violet comme s'il allait

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avoir des convulsions, et il agitait ses petits pieds et ses petites mains d*une façon elTrayante et navrante.

Le capitaine dit d^une voix douce : « Essayez donc de le reporter dans son berceau; il s'apaisera peut-être. » Et Mathilde s'en alla vers l'autre chambre avec son enfant dans ses bras. . Dès qu'il fut sorti du lit de sa mère, il cria moins fort; et dès qu'il fut rentré dans le sien, il se tut, avec quelques sanglots encore, de temps en temps.

Le reste de la nuit fut tranquille; et le capitaine fut heureux.

La nuit suivante, il revint encore. Gomme il parlait un peu fort, André se réveilla de nouveau et se mit à glapir. Sa mère bien vile l'alla chercher; mais le capitaine pinga si bien, si durement et si longtemps que le marmot suffoqua, les yeux tournés, l'écume aux lèvres.

On le remit en son berceau. Il se calma tout aussitôt.

Au bout de quatre jours, il ne pleurait plus pour aller dans le lit maternel.

un LE MAL D*ANDRÊ

Lo notaire revint le samedi soir. U reprit sa place au foyer et dans la chambre conju* gale.

II se coucha do bonne heure, étant fatigué du voyage; puis, dès qu'il eut bien retrouvé ses habitudes et accompli scrupuleusement tous ses devoirs d'homme honnête et méthodique, il s'élonna : « Tiens, mais André ne pleure pas, ce soir. Va donc le chercher un peu, Malhilde, ça me fait plaisir de le sentir entre nous doux. »

La femme aussitftt se leva et alla prendre l'onfant; mais dès qu'il se vit dans ce lit où il aimait tant s'endormir quelques jours auparavant^ lo marmot épouvanté se tordit, et hurla si furieusement qu'il fallut le reporter en son berceau.

Maître Moreau n'en revenait pas : « Quelle (drôle de chose? Qu'est-ce qu'il a ce sair? Peutêtre qu'il a sommeil? »

Sa femme répondit : « Il a été toujours comme ça pendant ton absence. Je n'ai pas pu le preudre une seule fois* *^

LE MAL D*ANDUfi 149

Au malin, TcnfanL réveillé se mil à jouer et i rire on remuant ses menoltos.

Le notaire attendri accourut, embrassa son produit, puis Tenleva dans ses bras pour le rapporter dans la couche conjugale. André riait, du rire ébauché des petits êtres dont la pensée ^l vague encore. Tout à coup il aperçut le lit, sa mère dedans; et sa petite figure heureuse se plissa, décomposée, tandis que des cris furieux sortaient de sa gorge et qu il se débattait comme si on l'eût martyrisé.

Le père, étonné, murmura : « Il a quelque cl)ose, cet enfant », et d'un mouvement naturel il releva sa chemise.

Il poussa un « ahl » de stupeur. Les mollets, les cuisses, les reins, tout le derrière du petit étaient marbrés de tachesbleues, grandes comme des sous.

Maître Moreau cria : « Mathilde, regarde, c'est affreux ». La mère, éperdue, se précipita. Le milieu de chacune des taches semblait traversé d'une Ugne violette où le sang était venu mourir. C'était là| certes, quelque maladie

m LE UAL D'ANDRfi

eiïroyablA ai bizarre, le commenccnieat d'uno sorto OT lopre, d'une de ces affections étnuages où la peau devient tantôt pustuleuse comme le dos des crapauds, tantôt écaillouse comme celui des crocodiles.

Les parents 6pcrJus se regardaient. Maître Moreau s*écria : ce 11 faut aller chercher le médecin. »

Mais Malhildc, plus pftle qu'une morte, contemplait fixement son fils aussi tacheté qu'un léopard. Et, soudain, poussant mi cri, un cri violeiil, irréfléchi, comoie si elle eût apergu quelqu'un qui rompUssaitd'horreur, elle jeta; «Oh! le misérable!...»

M. Moreau, surpris, demanda: <c Hein T De qui parles-tu? Quel misérable? »

Elle devint rouge jusqu'aux cheveux et bal« butia : « Rien... c'est... vois-tu... je devine.«« c'est... il ne faut pas aller chercher le mé-*

decin... c'est assurément cette misérable nour*

rice qui pince le pelil pour lo faire taire quand il crie. »

LE MAL D'ANDRÉ l5t

Le notaire, exaspéré, alla quérir la nourrice et faillit la battre. Elle nia avec effronterie, mais fut ehaseée.

Et sa conduite, signalée à la municipalité, remp£cba de trouver d'autres places.

tE PAIN MAUDIT

A Henry Brainni.

Le père T«iîlle avait trois filles. Anna, l'ainéo, doui ou ne parlait gaèrc dans la famille, Uoso, la cadette, âgée maintenant de dix-huit ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son quinzième printemps.

Le père Taille, veuf aujourd'hui, était maître mécanicien dans la fabrique de boulons de M. Lebiiiment. C'était un brave homme, très considéré, très droit, très sobre, une sorte d'ouvrier modèle. Il habitait rue d'Angoulême^ au Havre.

Quand Anna avait pris la clef des champs, cotnme on dit, lo vieux était entré dans une colèro épouvantable; il avait menacé de tuer le séducteur, un blanc-bcc, un chef de rayon d*un grand magasin de nouveautés de la ville. Puis, un lui avait dit de divers côtés quo la petite se rangeait, qu'elle mettait de l'argent sur TEtat, qu'elle no courait pas, liée maintenant avec un homme d*ûgo, un juge au tribunal de commerce, M. Dubois; et lo père s'était calmé.

II s'inquiétait même de ce qu'elle faisait; demandait des renseignements sur sa maison à ses anciennes camarades qai avaient été U revoir; et quand on lui affirmait qu'elle étaî dans ses meubles et qu'elle avait un tas d| vases do couleur sur ses cheminées, dis tableaux peints sur les murs^ des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait, lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs ! La fiUclto n'était pas bête, après touti

Or, voilà qu'un malin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au bout de la rue^ vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le rœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien posés; il avait décidément de la chance dans ses filles.

La noce fut décidée ; et on résolut qu'on la ferait d'importance. Elle aurait lieu à Sainte- Adresse, au restaurant do la mère Jusa. Cela coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n'était pas coutume.

Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au moment où il se mettait à table avec ses doux filles, la porte s'ouvrît brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n'eut pas le temps de dire « ouf, » puis elle tomba en pleuraut dans les bras de (ses deux sœurs, puis elle s'assit en s'essuyant les yeux et demanda une assiette pour manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père

138 LI& PAIN MAUUll

Taille fut altendri jusqu aui larmes à soa tour, et il répéta à plusieurs reprises : « C'est bien^ ça, petite, c'est bien, c'est bien. » Alors, elle dit tout de suite son afTaire. — Elle ne voulait pas qu'on fit la noce de Rose à Sainte-Adresso, elle no voulait pas, ah mais non. On la ferait chez elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait de tout, voilà! »

Le vieux répéta : « Ça, c'est l)ien^ petite, c'est bien ». Mais un scrupule lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise, demanda : « Pourquoi qu'ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m'en charge, je vais en parlera Philippe, moi ».

Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même ; et Philippe déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mfere Touchard furent aussi ravis do faire un bon diner qui ne coûterait rien. Et ils disaient : « Ça sera bien, pour sûr, vu auo monsieur Dubois roule sur l'or ».

LE PAIN &IAUDIT 1S«

Alors ils demand^rciit la permission dln* viter une amie, H^ Florence, la cuisinièiv des gens du premier. Anna consentit à toul

Lie mariage était fixé au dernior mardi du mois.

Apres la formalité de la maîrîo et ta cérémonie religieuse, ja noco se dirigea vers la maison d'Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, un cousin d'âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, cérémonieux et compassé, dont on attendait l'héritage, et une vieille tante, M'* Lamondois.

M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et les plus distinguées de la société.

Dès qu'on arriva devant la porte d'Anna, elle quitta immédiatement son cavalier et cou-

161 LE P/llN BI AUDIT

rul en avant en déclarant : « Je vais voua monlrcr ]o chemin. »

Ello monta, en courant, rescalier, tandis

que la procession des invités suivait plus lei>ment.

Dès quoia jeune fille eut ouvert son logis elle se rangea pour laisser passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en tournant la tète de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.

La lable était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les carafes pleines de vin luisaient sous un rayon do soleil qui tombait d'une fenêtre.

Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de leurs châles et do Icirs coiffures, et le père Touchard, debout sur la porte^ clignait de Tœil vers le lit bas et largo, et faisait aux hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très digne, regardait avec un orgueil inlimerameublomcntsomplueuxdesonenfanty

LE PAIN MAUDIT fCI

et fl allait Je pièce eu pièce, tenant toujours à la main son chapeau, inventoriant les objets d'un regard, marchant à la façon d'un sacristain dans une église.

Anna allait, venait, courait, donnait des Drdres, h&tait le repas.

Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle i manger démeublée, en criant : « Venez tous par ici une minute. » Les douze invités se précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un guéridon.

Rose et son mari se tenaient par la taille, s'embrassaient déjà dans les coins. M. Sauve* tanin ne quittait pas Anna de Tœil, poursuivi sans doute par cette ardeur, par cette attente qui reniucnt les hommes, même vieux etlaids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par métier, par obligation professionnelle, un peu d'elles à tous les mâles.

Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un bout, les jeunes gens tout l'autre bout. M"* ToucharJ la mère présidait à droite, la jeune mariée pré-

tel LE PATN MAUDIT

sidait à gaucho. Aana s'occupait do tons et de chacun, veillait à ce que les verres fùssenL toujours pleins et les assiettes toujours garnies. Une certaine gène respect ncuse, uno certaine intimidation devaul la richesse du logis et la solennité du service paralysaient les convives. On mangeait bien^ on mangeait bon, mais on Jie rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait.

M"* Touchard, la mère, qui aimait rire, t/lchait d' animer la situation; et, comme on nriivait au dessort, elle cria: a Dis donc, Philippe, chante nous quelque chose. » Son fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du Havre.

Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tourna ut vers sa belle-sœur, par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose do circonstance, de grave, de comme il faut, qu^il jugeait en harmonie avec le sérieux du dîner.

Anna prit un air content et se renversa sur

LC PAIN MAUDIT i€%

chaise pour écouler. Tous les visages dd' jmrent attentifs et vaguement souriants.

Le chanteur annonça « Le pain maudit » et arrondissant le bras droit, ce qui fit remonter son habit dans sou cou, il commença :

n est on pain béni qu'à la terre écouome

n nous faal arracher d'ua bras victorieux.

C'est le pain du Irarail, celui que Thonnète homme.

Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.

liais il en est un antre, à mine tentatrice,

Pain maudit que l'Enfer pour nous damner sema (bi$ )

Enfants, n'y touchez. pas, car c'est le pain du vi( o !

Ghers enfants, gardes-vonsde toucher ce pain-lal (bit.)

Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: « Ça, c'est tapé. » La cuisinière invitée tourna dans sa main un croà* ton qu'elle regardait avec attendrissement.

M. Sauvetanin murmura : « Très bien ! » Et la tante Lamondois s'essuyait déjà les yeux avec sa serviette.

Le marié annonça: « Deuxième couplets, etle lança avec une énergie croissante :

Respect au malheureux qui, tout brisé par l*AglS Nous impi&re en passant sur le bord du chemin,

î(i\ LE PAIN MAUDIT

Mais flétrissons celui qui, désertant l'ouvrage^ Alerte et bien portant, ose tendre la main.

Mendier sans besoin, c'est yoler la vieillesse. C'est voler rouTTier que le travail courba, {bis,) Honte à celui qui vit du pain de la paresse, Clicrs enfants, gardez-vous de toucherce pain-là. {b%i

Tous, même les doux servants restés do- I)out contre les murs, hurlèrent en chœur le refrain. Los voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes.

La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un pain tout entier jusqu'au milieu de la table. La cuisinière amie laissait tomber dos larmes muettes sur son croûton qu'elle tourmentait toujours.

M. Sauvetanin prononça au milieu deTémotion générale : « Voilà des choses saines, bien différentes des gaudrioles. »

Anna, troublée aussi, envoyait des baîse^l^ à sa sœur et lui montrait d'un signe amioaL son mari, comme pour la féliciter.

Lejenno homme, grisé par le succfcs, reprîl:

nnns ton simple rédait, oayrfèro gentille, Tu semblés écoater la roiz du tentateur l iViayre en&ntyva, crois-moi, ne quitte pas raîgnille. àl» parents n'ont que toi, toi seule es leur bonheur. Uins un luxe honteux trouveras-tu des charmes lorsque, te maudissant, ton père expirera. {bi$) Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes. Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là. (bis.)

Seuls les deux servants et le père Touchard repAÎrout le refrain. Anna, toute p&le, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait soudain lâché son croûton comme s'il était devenu empoisonné.

M. Sauvetanîn déclara gravement, pour sauver la situation : v Le dernier couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu'aux oreilles, roulait des regards féroces autour de lui.

Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes dit aux valets d'une voix mouillée,

d*uno voix de femme qui pleure : « Apportez le Champagne. »

Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. Et comme le père Touchard, qui n^avait rien vu, rien senti, rien compris, brandissait toujours son pain etchan* tait tout seul, en le montrant aux convives :

Chers enfants» gardes-TOOt de toucher ce pain-là,

toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées d*argent^ reprit avec un bruit de tonnerre :

Chers enfants, gsrdez-voos de toucher ce pain-î6«

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