‹ Les survivances françaises au CanadaChapitre 4 sur 6 · CONFÉRENCE DE M ÉDOUARD MONTPETIT · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DE M ÉDOUARD MONTPETIT

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ LAVAL, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DU COMITÉ FRANCE-AMÉRIQUE DE MONT- RÉAL.

MOonsIEUR LE PRÉSIDENT,

Mespames, Messieurs (1).

On raconte qu'au moyen âge l'Église avait confié à deux moines la mission de composer un office religieux. Ils travaillèrent tous deux pieusement. Le jour venu de soumettre leur œuvre à l'appréciation des juges, l’un d’eux commença à lire son poème mystique pendant que l’autre, se sentant vaincu, déchirait silencieusement sous sa bure son manuscrit.

Vous qui avez lu les admirables articles que M. Étienne Lamy a consacrés au Canada et la

préface du livre de M. Louis Arnould, vous

(1) Conférence sténographiée du 30 juin 1943.

comprendrez que cette anecdote très ancienne me soit venue spontanément à la mémoire et que j'aie songé un instant à me taire en écoutant parler le plus Canadien des Français.

Je lui exprime toute ma reconnaissance et je me mets sous la protection de sa bienveillante sympathie. (Applaudissements.)

Et puis, je me sens plutôt intimidé par une partie tout au moins du sujet que j'ai choisi. Il est grave, presque austère, et d’un abord difficile et froid. En 1884, M. Hector Fabre commençait ainsi une conférence sur le Canada, qu'il prononçait devant la Société de Géographie de Paris : « Si nous aimons la France, je le confesse, nous redoutons les Parisiens, et, je le dis plus bas, nous redoutons les Parisiennes. Vous avez trop d'esprit pour nous, qui n’en avons guère; cela nous fait peur. Nous nous sentons désarmés devant votre ironie, messieurs; nous tremblons de ne pas trouver grâce

devant votre sourire, mesdames » (1). Voilà bien,

(1) Paris-Canada, 1884.

AU CANADA 59 pour moi, une raison de craindre, mais ce n’est pas la seule. Ici même, il y a quelques années, un autre de mes vénérés maîtres, disparu aussi lui, malheureusement, M. de Foville, citait — pour en démontrer aussitôt toute la fausseté par l'élégance et le charme de sa parole — cette phrase que l’on attribue à M. Thiers « L'économie politique est une sorte de littérature plus ennuyeuse que les autres. » Jugez de mon embarras si je dois, devant des Parisiens et, je Le répète aussi tout bas, devant des Parisiennes, parler du Canada sans doute, mais aussi de ce que l’on a appelé irrévérencieusement « une science vieille fille », d'économie politique. Il le faut bien et je m'y résous.

Si le Canada a conquis, ces temps derniers, une certaine renommée au delà des mers qui l'entourent, il le doit à l'abondance de ses ressources naturelles, à la multiplicité de ses forces productrices. D'ailleurs, pour bien poser la question qui nous retient et pour définir le rôle que la France contemporaine peut ef doit

remplir au sein de nos populations, nous devons

tenir compte des circonstances précises. issues du développement économique, qui ont modifié les conditions d’existence des Canadiens français et leur ont imposé d'accomplir de nouvelles conquêtes.

Le Canada est aujourd’hui mieux connu. Si l’on rencontre encore des personnes qui nous demandent, avec un aimable sérieux, si nous logeons au sud ou au nord des États-Unis, si, pour venir chez nous, il faut prendre par l’isthme de Suez, ou encore si les douze mois de l’année canadienne se déroulent dans le même ordre et portent les mêmes noms que les douze mois de l’année européenne, du moins cette ignorance un peu désinvolte est-elle beaucoup moins fréquente. Notre pays a triomphé de bien des erreurs et peut-être de quelques préjugés. Le Canada ne tient plus dans un conte de Cooper ni dans un roman de Raoul de Navery. L'Amérique de René a repris sa place dans la légende. C’est beaucoup de poésie de moins, c’est heureusement beaucoup de réalité

de plus. Le Peau-Rouge n’est plus un critérium

et le nombre est restreint de ceux qui s’ac cordent encore l'élégance de traiter systématiquement de barbare toute civilisation nouvelle. Il est vrai que ces civilisations ne s’affirment pas toujours silencieusement. Elles sont jeunes et vivaces : elles font volontiers sonner leurs conquêtes. En Amérique, il est convenu que tout est grand. C’est une définition : acceptonsla, pour ne pas déroger. Aussi bien vous deviez vous y attendre et je ne vous étonnerai pas en vous confiant que le Canada est un pays riche, un pays d’une insolente richesse qui, comme tous les pays neufs, fait un certain étalage de sa force : il a la confiance des conquérants. Comment le lui reprocherait-on? On lui a promis le siècle qui commence, il met tous ses efforts à le mériter! C’est un cousin, sinon un oncle d'Amérique; et qui est milliardaire, comme il sied. Il est vrai que cela n’a pas d’importance du point de vue de sa succession, car vous savez sa vigoureuse descendance, M. Paul Leroy-Beaulieu, dans les quatre volumes de

son Traité d'Économie politique, ne mentionne

62 LES SURVIVANCES FRANÇAISES qu’une fois les Canadiens français, mais c’est précisément pour dire « leur pullulement ».

Parlons donc, avec calme et sobriété, des millions du Canada.

Le pays est propice: la nature y est généreuse et ne compte pas ses dons. Déjà les fondateurs de la colonie en avaient été émerveillés. Champlain a célébré avec enthousiasme les promesses de cette terre abondante sur laquelle il rêvait de fonder un second royaume de France. Plus tard, Talon voudra que ces promesses se réalisent. Avec l'entrain qui le possède, il organise la conquête; il la commence, il montre qu'elle est possible : ceux qui viendront après lui n'auront qu'à reprendre ses projets. Certes l'œuvre de civilisation ne s’accomplira pas sans peine. La tâche est pleine de difficultés. Tout est à faire : il faut ouvrir un continent, Île préparer, mettre à jour ses ressources et les multiplier. Travail de géant : c’est un long et continuel assaut. La lutte se poursuit, audacieuse, volontaire, sans

un instant de répit, sans un recul; les succès

ne l’arrêtent pas, les échecs paraissent l’animer davantage; il n°y a pas d'obstacles pour elle et l’on sent qu’elle ne s’apaisera jamais.

« C’est au prix d’une guerre farouche que peut se maîtriser un continent et dompter l’äpre rudesse d’une nature sauvage », disait naguère le président Roosevelt (1). Cet effort nécessaire, que rien ne rebute, n’est pas sans beauté ni sans mérite et l’on en a souligné avec raison, dans des livres récents, toute la singulière énergie. M. Étienne Lamy, dans une page admirable de couleur et de vie, a mis en lumière et la richesse du Canada et l’ardeur de son peuple : « Le Canada, par l'étendue, égale l'Europe; il la surpasse, semble-t-il, par la variété des richesses minières qu’il cache dans les profondeurs de son sous-sol; il étale sous le ciel la fécondité d’une plaine sans fin et qui, depuis le commencement du monde, attend le semeur. Avant que le vingtième siècle s’achève la population du Canada, si l'effort actuel de

(1) Théodore Roosevezr, le Citoyen d'une République : conférence faite à la Sorbonne le 23 avril 1910.

peuplement se continue, dépassera 100 millions d'hommes, et sa terre, incomparable multiplicatrice de grains, produira assez de blé pour sauver des famines l'univers. Remplir d'hommes les solitudes d’un continent et abaisser, par un bienfait définitif, pour les pauvres de toutes races le prix du pain quotidien, voilà la destinée glorieuse, libératrice, que la nature offre aux Canadiens, le devoir qui emplit de clarté leur horizon et de constance leur courage. Tous apportent à la terre les uns leurs bras, les autres leurs capitaux, les autres leur science, les autres leur témérité; ceux-ci la défoncent pour des moissons immédiates, ceux-là tentent de discerner les places privilégiées, et achètent et vendent ses chances d'avenir. Colons, industriels, banquiers, spéculateurs, sont les ouvriers différents d’une même œuvre : elle s’édifie par la patience et l'audace, le travail et le jeu. Cet effort multiforme que l’immensité de la tâche excite au lieu de ralentir, cette confiance joyeuse que

l’obstacle n’abat jamais et qui s’élève avec lui,

sûr de le dominer, donnent un air de vaillance et de fête à la vocation du peuple canadien (1). » (Applaudissements.)

Le climat fouette ces énergies. L’hiver surtout, qui est vif, est sain. La neige recouvre alors la terre, non pas d’un linceul, mais d’un manteau qui la réchauffe et la vivifie. Elle triture le sol par un travail lent et fécond, elle le pénètre, et fait ainsi, sous des apparences de mort, germer la vie des moissons futures. Elle se venge noblement du dédain que lui prodigua votre dix-huitième siècle. Ces « arpents de neige », quelle fortune ils ont eue! On en a fait contre la France d'autrefois un argument vraiment trop facile. C’est un mot, et qui, longtemps, fut toute l’histoire du Canada français. Mais bien avant qu'il n’eût été écrit, un brave missionnaire disait, en des termes assez inattendus, les bienfaits de l'hiver canadien : « Des filles tendres et: délicates, écrivait le père Barthélemy Vimont en 1642, qui craignent un brin de

(4) Étienne Lamy, Nos cousins du Canada, Écho de Paris du 31 juillet 1912.

neige en France, ne s’étonnent pas ici d'en voir des montagnes. Un frimas les enrhumaït en leurs maisons bien fermées, et un gros et grand et bien loñg hiver, armé de neiges et de glaces depuis les pieds jusques à la tête ne leur fait quasi autre mal que de les mettre en bon appétit (1). » La neige, d’ailleurs, est aussi une gracieuse parure qui jette, sous le soleil, un vif éclat. C’est, soudain, un décor nouveau, aux variétés infinies, plein de surprises et de hardiesses. Comme ils ont chanté le tricolore, nos poètes ont chanté la neige : il traîne toujours, dans leur poésie, un peu de sa blancheur.

Écoutez cette « Vision nocturne » de René Chopin et que son harmonie, sa douceur mélancolique réhabilite à jamais les clairs hivers de

chez nous :

Ici c'est la nuït claire, une nuit de Norvège; L'hiver blême a soufflé son haleine de mort, L'âme pensive, errant sur les plaines du Nord, Se sent lucide et chante un lumineux arpège ; L'arbre perclus se tait, endolori de neige

Et du froid qui le mord.

(4) Émile SaLone, la Colonisation de la Nouvelle-France.

La forêt se dessine au bord des routes blanches,

Flore artificielle aux parterres d'hiver,

Füûts givrés, vernissés en leur gaine de fer,

Ramures aux lacis compliqués qui se penchent.….

On dirait du corail en arbres dont les branches Fleurissent sous la mer.

Le soir est déchiré de dentelles de givre, Mais tandis que le gel étreint les troncs tordus Où le verglas met un miroitement de cuivre, Voici mes souvenirs, mes songes assidus.

Voyageurs attardés en des palais de givre

Et qui semblent perdus (4).

(Applaudissements.)

Le développement économique de la colonie remonte à une cinquantaine d'années. Au sortir des luttes anciennes, lorsque la Confédération eut apporté un régime de paix et de travail, on chercha à établir des voies de communication pour unir les provinces et faire que les parties

extrêmes de ce pays immense ne fussent pas | absolument sans lien entre elles. Des raisons d'ordre national exigeaient que l'unité du Canada fût ainsi assurée. Sir George Étienne Cartier disait déjà : « Ma politique est une politique de chemin de fer. » Ces routes nouvelles

(1) René Cnorin, le Cœur en exil.

ont facilité le progrès. Elles ont précédé la civilisation, semant sur leur parcours les centres d'activité. Aussitôt les noms se multiplient sur la carte par une sorte de génération spontanée. Les villes-champignons croissent avec une prodigieuse vitalité : la plaine en est bientôt couverte. M. Roy, commissaire général du Canada, vous en a parlé avec autorité, lui qui les a vues naître et regardé grandir (1). Il vous a dit leur étourdissante prospérité. La spéculation s’agite fiévreusement autour d'elles et la courbe des valeurs foncières, presque nulle jusque-là, s’élève tout à coup par bonds formidables, et marque les sursauts d’une vie nouvelle. « Il y a environ trente-cinquante ans, raconte M. Hector Fabre, l’archevêque Taché voit arriver à Saint-Boniface un de ses paroïissiens qui lui annonce qu’il faut quitter le pays. Les temps sont durs et la fortune n’arrive pas. Ce qui désole le plus le brave homme, cependant,

et lui cause un véritable remords c’est qu’il n’a

(4) Philippe Roy, la Mise en valeur du sol au Canada, Revue France-Canada, janvier 1943.

pas de quoi payer le banc qu'il avait à l’église. Il se trouvera donc avoir volé les messes qu’il a entendues, dévotement du reste. Il n’a à offrir, pour acquitter sa dette, qu’un petit morceau de terrain, à peine de quoi payer une messe basse. L’archevêque console le brave homme, le bénit et accepte le terrain. Dix ans après, ce terrain était vendu 130 000 franes : les messes étaient payées au centuple (1). »

Pour dégager les diverses manifestations de cette vie économique, il faudrait étudier successivement la finance, les industries et le commerce; mais cela nous conduirait trop loin, jusqu’à des détails techniques qui n’ont d’intérêt que par leurs résultats. Jetons un coup d’œil rapide sur ces facteurs de la richesse, sans insister, indiquant d’un chiffre bref mais significatif l’étendue de leurs progrès.

La situation financière est bien assise. La fortune nous est fidèle et les revenus du Dominion augmentent dans une proportion tout à

(4) Paris-Canada, 1884.

fait remarquable. Chaque année le ministre des finances suppute cette richesse avec une évidente satisfaction et les exposés budgétaires sont remplis d'actions de grâces. L’année dernière, le Trésor a perçu 680 millions de francs, soit une augmentation de 90 millions en un an. Avec ces ressources, le Canada a pu solder ses dépenses ordinaires et extraordinaires et reporter, en diminution sur la dette nationale, une somme de 115 millions. C’est un succès. Ne pas emprunter est déjà quelque chose pour un pays; mais acquitter une partie de ses dettes à l’aide de ses rentrées courantes, cela tient presque du prodige. « Ce devra être une grande satisfaction, tant pour cette Chambre que pour le pays tout entier, disait le ministre des finances, que, dans une période où le marché monétaire a été aussi resserré, nous ayons pu réduire substantiellement la dette du Dominion, abaïissant par là même nos taux d'intérêt, et rehaussant encore le crédit qui s'attache à nos valeurs. »

Le Canada est connu surtout comme un pays

de blé et de céréales : le grenier, la réserve de l’empire. Un cicerone officiel qui, à l'Exposition de Bruxelles, faisait visiter à une dame le pavillon canadien, s’arrêta devant le portrait de sir Wilfrid Laurier, et prononcça, aimable et connaisseur : « Voilà, madame, le premier ministre de l’agriculture du Canada »; c’est un peu généraliser. Le Dominion n’est plus uniquement un pays d'agriculture. L'industrie y prend place et s’y développe. Les débuts, il est vrai, furent plutôt lents. La politique économique de l’Angleterre était une entrave à l’expansion industrielle des colonies qu’elle soumettait aux rigueurs des lois de navigation. Plus tard, lorsque la Grande-Bretagne, acceptant le principe du libre-échange, eut délié par là même ses possessions, le Canada, livré aux discussions politiques et soumis à un régime précaire, ne sut pas utiliser immédiatement cette précieuse conquête et organiser, pour son propre bénéfice, le marché qui lui était enfin rendu. Détaché de l’Angleterre, il subit même une

sorte de dépression, laqüelle heureusement

dura peu. Depuis trente ans, l’œuvre est en marche; les usines se multiplient; elles se dressent aujourd’hui jusque sur ces plaines fertiles de l’Ouest, orgueil du Canada.

Précisons d’un chiffre la dernière étape de cette évolution. La valeur des articles fabriqués, qui était en 1900 de 481 millions de dollars, atteignait en 1910 1165 millions de dollars, soit 5 825 millions de francs. C’est notre premier milliard : il nous fut révélé par le dernier recensement industriel, et nous l'avons accueilli avec enthousiasme, comme une récompense et comme un beau gage d’avenir. Si nous rapprochons de ce chiffre celui de la production agricole, nous constatons en faveur de l’industrie une différence appréciable de 3 milliards de francs. Cela confirme ce que nous disions il y a un instant : le Canada industriel grandit au sein du Canada agricole. Il vaut mieux ainsi. Le Dominion cherche à ne rien laisser perdre de ses richesses. En traitant sur place les produits naturels et les matières pre-

mières qu'il vendait naguère à l’étranger, il

réalise un profit qu’il abandonnait à d’autres et double ses sources de revenus. Certes, il n’abandonnera pas la culture et il doit atteindre, de ce côté, plus de fortune encore; mais par son essor industriel, il se complétera, en quelque sorte, manifestant dans cette activité nouvelle la même énergie, la même sûreté de soi, la même légitime ambition.

Le développement du commerce canadien est peut-être plus étonnant encore : ici, les étapes se précipitent. Rapprochons deux ex trêmes. En 1870, le commerce général du Canada atteignait 48 millions de dollars; aujourd’hui, il atteint un milliard de dollars, 5 milliards de francs. Ces chiffres font comprendre mieux que tous les autres les progrès du Dominion : rapprochés, ils projettent une vive lumière sur la route parcourue. Si brillante soitelle, cependant, cette situation ne laisse pas de présenter quelque danger. Les neuf dixièmes de ce commerce se font avec les États-Unis et l’Angleterre. Ce sont là nos deux clients presque

obligés, l’un que nous devons garder, l’autre à

qui il nous faut nécessairement nous adresser. Cela se conçoit, du reste. La métropole a droit à certains privilèges au point de vue douanier : elle les possède effectivement et en tire profit; les États-Unis sont nos voisins et la facilité des transports nous en rapproche davantage. Mais si des concurrences inattendues surgissaient? Si l'Argentine ou quelque pays du nord de l’Europe nous enlevaient une partie du marché anglais? Si les États-Unis, abaissant leurs tarifs, permettaient à l'étranger de nous y venir faire échec et de détruire l’avantage que nous tirons du voisinage même et des frais de transport? Ne serait-il pas plus prudent de notre part, et plus profitable, de chercher à assurer sur de plus larges bases notre eommerce avec le reste du monde, avec l’Europe, par exemple, et, en particulier, avec la France?

C'est ce que nos hommes d’État ont compris.

Jusqu'en 1893, le Canada n’avait guère cherché à se lier avec les pays étrangers. Cette année même, il signa avec la France un traité

peu important, qui n’a pas été inutile, mais qui

est vite devenu insuffisant. En 1906, après avoir fait à l’Angleterre d'importantes concessions, il remania sa législation douanière, créant un tarif minimum qui était, suivant l’expression d’un politique français, « une invite à des négociations (1) ».

Le gouvernement de sir Wilfrid Laurier s’adressa d’abord à la France, à cause de l’im portance de son commerce et par sympathie.

Après de longues négociations, un arrangement fut signé en 1907 et ratifié par la Chambre des députés. IL eut quelque difficulté à passer au Sénat. La Suisse, grâce à un ancien traité que l’on avait complètement oublié, — ces choses arrivent, — devait bénéficier des mêmes avantages que ceux dont profitait la France. Cela refroidit les enthousiasmes et réveilla l’opposition : pouvait-on vraiment permettre à la concurrence américaine de se faire jour à travers le marché canadien pour atteindre de là la

France, en sécurité? La discussion reprit pour

(1) Jules Siegfried.

aboutir heureusement : un arrangement supplémentaire modifia légèrement le texte d’un article et le traité fut accepté définitivement par les deux pays.

Ce premier traité est très important pour nous : il est à la base de toute notre politique économique. Il fut le point de départ d’une série de négociations analogues qui ont été tentées avec divers pays. Quels résultats at-il donnés? Sans nul doute, il a aidé puissamment le commerce français. En 1912, le commerce franco-canadien était de 14 millions de dollars, 70 millions de francs. Et encore cette statistique est-elle absolument inexacte. Le commerce français est un commerce de luxe. Il fuit et se dérobe. Il arrive souvent qu’il échappe aux tracasseries du fise. L’étranger qui emporte vos précieuses marchandises cherche à se soustraire — avec raison ou non, cela dépend de votre philosophie — aux ennuis qui l’attendent à la frontière. Pour venir en Amérique, le commerce français prend souvent une autre route

que celle qu'il pourrait suivre tout naturelle-

ment. Il passe par l'Angleterre, par la Belgique, par l’Allemagne : il perd ainsi toutes traces de ses origines. Le douanier ne le questionne pas. Mais la statistique est au moins une indication. Le commerce franco-canadien n’est pas satisfaisant : il peut, il doit s'étendre davantage. Tout l’y engage : et la richesse et les mœurs du pays. « Il serait d’une inexcusable frivolité, disait récemment M. Raynaud, vice-consul de France à Montréal, de ne pas nous efforcer de prendre notre part de cette prospérité grandissante. » MM. Génin et Revol, deux Français du Canada, ont également insisté sur ce point dans des articles précis et concluants. La concurrence allemande grandit et menace, et il serait déplorable que la France consentît à perdre ne fût-ce qu’une partie d’un marché qui lui est largement ouvert. Et puis, le commerce français remplit dans les pays lointains une sorte de mission d’art. Quelle plus belle raison aurait-il de se répandre parmi nous, pour satisfaire et affiner le goût de nos populations fran-

çaises !

Mais voilà que nous touchons au sentiment et on nous a déjà fait entendre, à propos du traité franco-canadien, que les affaires n’en admettent pas. Céla est-il vraiment un tel principe qu’il ne puisse jamais fléchir? Les liens que créent la sympathie et les affinités de race sont-ils illusoires? M. Cruppi, qui s’est heurté naguère à cet argument, en a fait magnifiquement justice : « Messieurs, s’écria-t-il, sir Wilfrid Laurier ne manquait pas à ses devoirs lorsqu'il s’écriait dans un discours célèbre : « J’aime « la France parce qu’elle nous a donné la vie. » Il ne me sera pas interdit à mon tour, même dans un débat économique, de dire que la France aime aussi le Canada, ce pays découvert par ses matelots, peuplé par elle de Français, qui ont conservé nos usages, notre langue, l’amour de l’ancienne patrie... Il est vrai, messieurs, je m'empresse de le dire, que les raisons du cœur ne seraient pas du tout ici à leur place si nous ne savions — et je fais appel aux plus expérimentés d’entre nous — que les ententes sym-

pathiques créent aussi et développent les en-

tentes d'intérêts (1) ». Voilà la bonne et chaude parole qu’il faut répéter toujours et sans cesse. N'oublions pas que le sentiment peut servir l’intérêt et qu’il est plus facile de se rapprocher, fûtce pour conclure une affaire, quand on s’entend déjà et d'esprit et de cœur. (Applaudissements.) Cette population du Canada se pare de sa fidélité française comme de son plus beau titre. Au nombre de 65 000, lors de la cession du pays à l'Angleterre, les Français d'Amérique forment aujourd’hui un peuple de trois millions, en comptant ceux qui sont allés chercher fortune aux États-Unis. Dans la vieille province de Québec, ils sont 1 800 000, ayant tous la fierté : de leur origine, car ils se sont fait une devise de leur souvenir et leur mot d'ordre est: «Je me souviens. » On les retrouve aussi dans l’Ontario, dans les provinces de l’ouest et jusque sur les bords du Pacifique; à l’est, leur avant-garde est formée par les Acadiens qu'un sort cruel

n’a pas su décimer.

(4) Discours prononcé par M. Cruppi au Sénat, le 30 mars

La population française du Canada n’est pas uniquement normande. Parmi ceux qui jadis sont venus de France fonder la colonie et qui sont, comme on dit là-bas, « les aïeux », il y avait des Normands, sans doute, beaucoup de Normands, mais il y avait aussi des Bretons, des Saintongeois, des Picards, des Angevins, des Bourguignons, des Basques et — quoiqu'ils aient toujours été fort rares, paraît-1l — il y avait de vrais Parisiens. Le Canada est une synthèse de la France; il en est, si j'ose dire, une miniature qui la contient toute, comme dans un médaillon ancien.

Vaincus naguère sur le champ de bataille après une héroïque résistance, les Canadiens français ont, plus tard, triomphé à leur tour à la tribune politique et conquis de haute lutte les libertés nécessaires. Aujourd’hui leur tâche n’est pas terminée; elle réclame des efforts nouveaux. [ls doivent, comme ils l’ont toujours fait, se servir des armes mêmes dont on pourrait les menacer et, dans un combat tout paci-

fique cette fois, le combat économique, assurer

définitivement leur survivance par une suprême victoire. « Les Canadiens français, écrit un de nos économistes, M. Errol Bouchette, qui ont déjà la gloire d’avoir dépassé leurs rivaux dans le maniement de la constitution britannique, pourraient les vaincre également sur le terrain industriel et commercial, acquérant ainsi la richesse et l'influence nécessaires à l’accomplissement de leur œuvre en Amérique (1). »

La France peut les y aider.

De quels moyens d'action disposent-ils? Ils ont certes leur part de cette nature superbe qui les entoure : mais cela ne suffit pas, sans la maind'œuvre et le capital. Le travail ne manque pas, non plus que l’énergie. L’ouvrier canadien est actif, intelligent, laborieux; il a des qualités de goût et un sens de l’art qui le font rechercher; mais, et c’est ce que le gouvernement de Québec vient de rendre possible, il lui faut plus d'instruction technique pour qu’il puisse développer ses facultés et en tirer pleinement parti.

(4) Errol Bouonerre, l'Indépendance économique du Canada français. ?

Le capital ne fait pas absolument défaut Quelques Canadiens français connaissent au jourd’hui l’aisance et même la richesse. De son côté, l'épargne populaire accumule patiemment. Mais ces ressources ne sauraient permettre la grande exploitation, ni assurer la prépondérance économique de l’élément français. Il lui faut s’adresser à l’étranger, chercher ailleurs, demander de l’aide. J’ai confiance dans les destinées de mon pays et je sais qu’elles plaideront pour nous. Un jour viendra où vos capitalistes voudront s'intéresser au Canada : ils y trouveront leur avantage et la satisfaction d’avoir contribué à une œuvre française. Par eux, les Canadiens français se sentiront plus forts; ils deviendront plus entreprenants; ils s’imposeront. Dès lors, ils pourront espérer poursuivre dans l’avenir, et cette fois avec le concours de la France, la tâche si pure qu’ils ont acceptée et qu'ils ont accomplie dans le passé, tout seuls, avec l'espoir unique de perpétuer en eux et quand même un peu de la patrie perdue.

Ce n’est pas tout. « Il faut créer dans ce pays,

AU CANADA 83 a dit Mgr Georges Gauthier, à côté de l'élite financière dont il a le droit d’être fier, l’élite intellectuelle dont il a maintenant besoin. » Certes, cette élite existe déjà. Saluons avec émotion tous ceux qui, dans le lointain, aiment et admirent cette France, à qui le jeune poète Chopin dédiera demain son premier livre et qui demeure pour eux tous la « patrie intellectuelle ». Combien vous avez là-bas, maîtres français, de disciples ignorés! Conquérants d’une terre vierge, attachés au défrichement, ils regardent monter sur votre horizon les étoiles nouvelles; ils en suivent le cours; ils les voient avec peine disparaître parfois au détour de la route, mais non pas complètement, s’il demeure en eux-mêmes quelque chose du reflet qu’elles ont jeté. J’évoque tous ces penseurs oubliés dont le tourment superbe fut de nous aider dans notre existence de lutte, en multipliant pour nous les raisons de croire et d'espérer; tous ces écrivains modestes de chez nous à qui nous n'avons pas rendu un suffisant

hommage et qu’une génération affairée et dis-

traite néglige parfois d’honorer comme ils le méritent ; tous ces hommes qui possédaient l’inaltérable amour de la race et qui, émerveillés des gestes accomplis par nos ancêtres, cherchaient à en dégager une pensée inspiratrice, à tirer de la grande leçon des faits un principe de vie, à renfermer dans une formule féconde la discipline victorieuse de notre histoire française! (Applaudissements.)

Tous ceux-là prêchent d'exemple et nous donnent une leçon. Les Canadiens français ont résisté à l'absorption; ils ont vécu, c’est quelque chose; mais ils ne seront vraiment eux-mêmes

qu’en s'imposant la recherche d’une culture qui

soit vraiment française. Je n’ai garde d'oublier ‘Tes centres d'instruction répandus dans tout le pays et qui ont donné déjà de beaux résultats; cependant ces résultats mêmes doivent nous engager à faire pénétrer davantage au sein des masses le goût des lettres et le besoin d’apprendre. Ici encore, la France nous aidera.

« Restez attachés au sol, là d’où vient votre

sève, là où sont vos racines, où est votre force,

nous à dit un jour M. Gabriel Hanotaux. Si le Canada cherchait une alliance ailleurs qu’en France il se délatiniserait (1). » Par ses auteurs, . ses conférenciers, ses professeurs, ses artistes, la France pénétrera chez nous. Ces influences contribueront ? à créer le milieu intellectuel que nous voudrions posséder, qui nous est nécessaire; elles fortifieront en nous l'instinct de

em

conservation, € elles le grandiront en quelque

sorte, lui donnant toute sa raison d’être; elles

« « faciliteront pour chaque individu, suivant la

belle “expression de Maurice Barrès, la pleine

neue

jouissance des forces accumulées par sa série héré ditaire (2). »

PT y a, mesdames et messieurs, dans le Carnet d'un stagiaire, de M. Henry Bordeaux, le récit ému d’une dernière leçon de droit. Le père du jeune romancier le conduit sur une colline avoisinant la grande ville. Le jeune homme laisse porter son regard sur les horizons lointains où les choses et les rêves se confondent

(4) Gabriel Hanoraux, la France vivante. v (2) Maurice Barrès, les Amiliés françaises.

et s’unisssent. Son père le ramène à la réalité en lui montrant, tout près, un paysan et son fils qui labourent leur champ : « Voyez ce terreau noir, comme c’est riche et plein de promesses : un champ et la charrue qui lui ouvre le cœur, et les paysans quile labourent. Ne l’oubliez jamais, mon ami. Ils travaillent pour nous et nous faisons la guerre pour eux. C’est un échange. »

Bien souvent je me suis rappelé cette page en regardant les paysans de chez nous accomplir le même geste éternel du semeur; songeant à la France éloignée, je reprenais à mon tour la phrase tombée de la colline savoyarde : ils travaillent pour elle, elle pensera pour eux!

Ainsi, les Canadiens français, cultivés, riches et puissants, serviront mieux l'Angleterre qui leur a laissé leur nationalité pour qu’ils en conservent toutes les qualités et qu'ils en recueillent tous les dons. Ils seront les associés de leurs voisins. L'action des deux races sera commune et de cette union naîtra une civilisation plus accomplie, plus variée dans ses manifestations. Et les Canadiens français poursui-

vront leur mission. Ils ont, pour leur appliquer une délicieuse expression d’un de vos auteurs, « refait leur histoire, comme on refait une vieille dentelle, brin par brin (1) »; ils resteront, comme restent encore sur le blason anglais quelques vieux mots français qui l’enjolivent et l’animent; au sein de la vie enfiévrée de l'Amérique contemporaine ils apporteront une clarté latine, un apaisement.

Ce programme d'action que je viens d’esquisser, le Comité France-Amérique l’a accepté, répandu : il l’a réalisé en nous apportant les plus belles amitiés françaises. « Grâce à votre féconde et laborieuse association, disait récemment sir Lomer Gouin, grâce à vous, monsieur Hanotaux, et à tous les vaillants Français qui vous secondent, la sève française, qui nous a manqué pendant plus d’un siècle, viendra désormais jusqu'à nous. Messieurs de France- Amérique, de tout mon cœur, avec toute mon

âme de Canadien français, je vous remercie de

(4) Paul CLaunez, l’Otage. ?

tout ce que vous faites pour mon pays, avec ce noble et généreux désintéressement dont la race française a toujours donné l’exemple à l’univers (1). » Ces paroles de gratitude, prononcées par l’éminent homme d’État qui dirige la province de Québec, rendent justice au dévouement de ceux qui ont bien voulu s’intéresser à notre pays. La France, en effet, n’a jamais refusé une mission. Elle rayonne sur le monde entier. Elle répand sa culture et sème ses idées : l’audace de sa vaillance et l’étendue de ses sacrifices ne connaissent pas de bornes. Vous faites ainsi germer au loin votre pensée, en Afrique, en Extrême-Orient, en Amérique latine. Partout on vous retrouve, partout on vous connaît; mais que votre sympathie s'adresse surtout à ces deux pays où palpite encore quelque chose de vous-mêmes : l’Alsace- Lorraine et le Canada français. Ailleurs, c’est du français que l’on crée : ici, c’est du français

que l’on garde! (Salve d’applaudissements.)

(1) France-Canada, mai 1913.

Page 1