Art. 4e de la OoDSiittttioii
Tout paraissait sourire aux débuts du régne de Napoléon 111.
Il semblait que les douze mois de dictature que l'on venait de traverser eussent suffi pour changer l'âme de la France.
Après plus de trente atiuées de gouvernement parlementaire, |>lus de trente années pendant lesquelles la presse et la tribune avaient retenti de paroles libres, pendant lesquelles les affaires du pays avaient été discutées au grand jour, ceux qui te gouvernaient soumis à une surveillance inquiète, à une permanente censure, pendant leiquelles cette nation, réputée si mobile, avait pu varier dans l'expression de ses sentiments et de ses passions, mais avait entouré d'un amour constant et jaloux sa libeité politique; après ces longues années de virilité, elle semblait s'abandonner, lasse de bruit, fatiguée d'agir, affamée de repos, entre les bras du pouvoir absolu.
Non-seulement prèsde huitmillions d'électeurs avaient jeté dans l'urne du plébiscite leur muette approbation, mais tous ceui qui avaient licence d'élever la voir, — et beaucoup de ceux-là eussent été libres de se taire, — célébraient l'ère nouvelle, l'ère de l'ordre, de la disci-
— 91 — ' pline, delavie tranquille, molk, sûre, sous l'égide d'un pouvoir paternel, armé pour rassurer les bons et faire trembler les méchants. Nulle voix discordante ne troublait ce concert. D'où serait-elle venue? Du dehors? Ia frontière était bien gardée. De l'intérieur? Ceux qui n'approuvaient pas s'absorbaient dans \ê labeur physique ou intellectuel et s'enveloppaient de silence.
Le peuple des villes, si ardemment républicain naguère, désenchanté, découragé, tombé du haut de ses illusions, de ses rCves de transformation sociale, se repliait sur lui-même. La masse peu instruite, sans convictions arrêtées, celle qui (lotte, qu'on entraîne, qui devient houleuse quand le vent souftle, mais retombe inerte avec le vent, celle-là, la plus nombreuse dans la population ouvrière des villes, répudiait la politique, oubliait, se faisait indifférente à tout, sauf au «ilaire. Paris, transformé par tes percements et les démolitions en un gigantesque atelier national, voyait les salaires hausser, le travail abonder. Beaucoup donc se laissaient enrégimenter en corporations pour faire la haie sur le passage du nouvel Empereur. On les vit à la rentrée da Toyage départemental; on les vit à la proclamation officielle de l'Empire ; ils étaient là sans enthousiasme, sans joie comme sans tristesse, indilTérentâ, insouciants. Foule passive, dont la présence suppléait au cri : Ave, Cxsar! Les autres, — et que cette justice leur soit rendue, — nombreux parmi les ouvriers parisiens, regar-
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gfiteiit Mé bfi<wifft rqrtii *«> l—r âBjo traditiaoMl. L'état 4* riép^ 1» friiinnin, 1» amfUtîoo^ r#sU,Gd}eBM it LmUm 1» sfakBi frappés d'un indidbk effroi, te Inr stst taai fit, d^ois dix moîi^ 4M Ci» répoMfcaiaft doai ib ctvcot fcowté k toix, b*^ tâlest qu'os nauMHt t u wMXmmt^ dTwmtf sfidot^ abiMiiit d« leur oaifclé fMr nfiiCdri Iran qipèttts dt pomrmr et de ridieMes, q«e ke«Moap «laîent fini per le eroiri*
AiUemrii dftM les aunpifiiee iA h léecUon trait tou- Jrarf gerdé la prépondéraaca, fl y anit de renthoa- •laime;!! y a?ait la joie des défais k la redingote grise et att petit cbapean^ des adorateurs dn grmd Napoléon» dei effitfés du croque-antaine rouge qui s'épanouinaient en peniant qu'un Bonaparte les ayait saurés. Beaucoup, fini ealculateurii se félicitaient de réoonomie réalisée par le licenciement des 750 représentants à t% firancs par Jour. Malheur k qui eût osé leur Dedre remarquer que rbnpereur toucbait, k lui seul, Mis fois et àsaX au^
tant, par jour, que les 7&0 représentants & la fois; sans préjudice des sénateurs & 82 francs 19 centimes par jour, des conseillers d'État à 68 fi ancs et des députés â 30 francs !
Le paysan, d'ailleurs, absorba par son labeur, n'nimant gu^re que la terre, ne lisant pas, n'ayant connu la liberté politique qu'au milieu d'un orage, façonné de longue date au pouvoir d'un seul, le roi, l'empereur, maître et père, providence des petits ; le paysan devait naturellement Irouvcr tout pour le mieux.
La bourgeoisie, dans sa grande majorité, s'épanouis* sait, l'ne noble et vaillante élite, liâlons-nous de le dire, honorait, par sa dignité, par sa muette résistance, par la protestation de son sllance, par ses regrets, par ses amcrtume.', la cause de la liberté dont elle pleurait la perte dont elle espérait le retour. Mais la masse conservatrice se jetait sur les places, les gros traitements, les lionnears, les monopoles lucratifs! Légitimistes à peine re- Yen«« dn pÈIeHoage de Frosdhorff; satisfaits, conservateurs-bornes du régime de Juillet ; libéraux de la même date; républicains tUrouches de mars IS'tS; honnêtes et modérés de I8lig : tous se précipitaient h l'cnvi, tendant la main, courbant l'échîne, reniant ce qu'ils avaient bédi, adorant ce qu'ils avaient insulté.
Tel chef de la gauche parlementaire sous Louis-Philippe se fit l'apologiste du pouvoir absolu, bafoua le système constitutionnel dont 11 avait 6té naguère l'un des
pifi0 hnfunU ti»êmfiMê, et se fit, par ce oiojeii, des HpphïnUftfi^U de 150 à IM flûQe li^n» ; tel sigaataire (Iti ûéicr&l âf, âéthéêo^t^ re&do la t déeambre i la mairie d(f dixième afTôndijMement, accepta la missu» de rerinm* la besogne des c/>fiuiiijaioos mixtes et de contresigner les ordres de proacriptioii, moyennant quoi Q alla s'asseoir sa Sénat, muni de 2ù 000 fr* par an.
Va fut anssi Ybeare des grandes alEaûres. La bourgeoisie eonsenratriee se ma rers les coulisses de la Bourse arec non moins de fréné»e qw rers ks antichambres ministérielles* On créa, soos prétexte de crédit, de gig«ntesr|ues maisons de jeo, arec pririlége dn gooTemement. L'art de soustraire les écos de ^épargne des bonnes gens, de les y remplacer par des chiffons de papier représentant de fantastiques yalears, fnt éle?é à la hauteur d'une inrtitution.
Alors commença la danse des millions.
Dans ces jours dorés du commencement do règne de Napoléon III, les catastrophes financières n'avaient pas encore dessillé les yeux des plus aveugles; de cruelles leçons n'avaient pas encore appris la méfiance aux naifs ; lus capitalistes, affranchis de la peur de 1852, voyaient tout couleur de rose : le pouvoir absolu, c'était pour eux la paix, la garantie des intérêts matériels, la force veillant sur la caisse où allait s'emmagasiner la récolte des millions. Aussi allaient-ils grand train. Pas de société qui
ne trouvât de candides actionoaires; pas d'habile tiomme qui ne lançât sa petite société.
UFrance était riche- Trente années de paii, de libertt.^ féconde, de gouvernement étroitement surveillé, avaient accumulé les épargnes. On les amorra; elles mordirent.
Quel beau temps I quel épanouissement ! On en vit débuter avec quelques centaines d'écus empruntés, et donner peu après des millions en dot à leurs tilles. La (lèTre de la spéculation, de renricliissement à tout prix, fui contagieuse. La bourgeoisie acheva d'oublier, dans ce vertige, le souci de la liberté qui avait fait la gloire de ses pères.
Quelle tentation d'ailleurs que le spectacle de ces fortunes rapides, improvisées en quelques mois ! Tout Paris avait vu certain personnage politique, plus connu avant le a décembre des huissiers que des agents de change, acheter peu après l'événement une terre d'un demi-million sur ses économies.
Les membres du gouvernement provisoire de la République avaient quitté le pouvoir moins riches qu'en le prenant. MM. de Horny, Magnan, Saint-.\rnaud et autres, insolvables sous la République, étaient déjà riches au jour de la poclamation de l'Empire.
Eu même temps que la fureur de l'enrichissement !i tout prii, la soif des jouissances matérielles, du luxe. des plaisirs sensuels, suivaient une efl'rayante progression. Le monde interlope des courtisanes débordait dans la
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ÏA vukTJtçt tt TTaps^KT itcc une femme èlëgaùte, jeooe et bei^, al^a^ âcii»r biotlfit une noaielle impulsion i oMe Ùèrrt de loxe, de parades, de jouissances.
Ce mariage^ célébré le S9 jaoTier 1853, fut pendant quelque temps Tunique préoccupation de la société françaiie« L'étonnement qu*il exdta, la curiosité qu'il éveilla
lurent extrêmes. Ni k famille, Di la personne de Mlle Eugénie de Montijo n'étaient coonaes en France, en dehors du petit nombre de riches désœuvrés qui frè« quentaient les villes d'eaux. Bien qu'elle appartint & une maison de ta grandesse Espagnole, que sa mère eût ét^ camtrera mayor de la reine IsabellQ, son élévation au trône de Francs n'en paraiisait pas moins un de ces coups de fortune si étranges, si invraisemblables, une de I ces impossibilités comme on en voyait tant depuis le t décembre, et qui faisaient parfois douter de la réalité des événements qui se déroulaient sous les yeux des contemporains.
Les fêles du mariage eurent toutefois un épisode ^ue nous n'aurons garde d'oublier.Le Umnttur publia, & cette occasion, les noms de près decing mille transportés républicains qui étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers*.
L'organisation de la cour, le rétablissement de t'étl- <iuelte, le règlement du cérémonial tinrent une grande place dans les préoccupations gouvernementales. Il y eut grande distribution de charges, de décorations et d'appointements.
On se montra modeste, coalant, dans Is choix des titulaires, mais imposant dans le choix des titres. U y eut un grand maréclml du palais , un grand
. Ua grand aombie de c«s amnjjtié) iUiecl morts depuis piuiiauri
écuyer; un grand veneur; nn grand chambenan; une foule de chambellans ordinaires; nn grand mattre d^ cérémonies, etc., etc. A la place des grands noms de l'ancienne cour, de la vieille noblesse, des fils des croisés qui acceptaient sans déchoir les fonctions de haute domesticité à la cour de Versailles, on eut des princes, ducs, comtes, de fraîche date, mais fort brillants. Homy, dont l'état civil fut une énigme, Fialin, plus tard de Persigny, Le Roy, dont le nom s'allonge de celai de Saint^Arnaud, de Haupas, Bacciocchi et tant d'autres, tinrent lieu des Montmorency, des Noailles, des Rohan, des Larochefoucauld, des Richelieu, etc., etc.... Cette cour, où la question de la calotte courte et de l'habit brodé, substitués au pantalon et au frac noir, fournit dès le début un grave sujet de préoccupation; cette cour, disons-nous, ne ruinait pas ses dignitaires, comme le fit plus d*une fois la vieille cour de Versailles. Les comtes du nouvel empire ne couraient nul risque d'y manger leurs prés et bois, pour mille raisons, la plupart. On se vengeait amplement de la ladrerie parlemen- Uvro et de la parcimonie républicaine. La liste civile do IVmpereur avait été fixée à 25 millions par an, non compris les revenus des forêts de la couronne. Les hauts fonctionnaires avaient été traités en proportion. Le cumul <^lait devenu la règle. M. de Saint-Arnaud, par Dxcmphs louchait 130000 francs comme ministre, ifioooo comute grand écuyer, 40 000 comme maréchal
de France, 30 000 comme sénateur, ce qui constituait au besolgneux colonel que TAlgérie avait connu quelques années à peine ayant cette heure dorée, un léger traite* ment de 300 000 francs par an.
Un horizon serein paraissait donc s'ouTrir devant le deuxième empire, au printemps de 1853. Le calme était profond ; l'adhésion des masses n'était point douteuse ; les partis vaincus, atterrés, donnaient à peine signe de vie; l'harmonie régnait entre les grands corps de l'Ëtat; quelques susceptibilités d'étiquette, quelques querelles de préséance avaient à peine troublé cette paix majestueuse. La France semblait supporter le pouvoir absolu comme si jamais elle n'en eût connu d'autre. Cependant il semble que certains personnages haut placés par le pouvoir nouveau ne fussent pas moins obsédés de secrètes appréhensions. On trouve dans l'examen des choses de ce temps plus d'un indice de ces préoccupations. On devine, par exemple, ces soucis à l'impatience, à l'irritation fébrile que causait aux hauts fonctionnaûres de l'empire le rappel, même fortuit, des souvenirs importuns des temps de liberté. Il est tel procès politique*
1. Voir, entre autres, le compte rendu du procès pour le complot de rOpéra-Comique, en 1S53.
— iode ces dâbuts du règoe oti l'évocation aeule du nom d4 république, l'allusion la plus timida aui déportalioM sommaires, aux illégalités du coup d'Ëtat, le titre de représentant du peuple rappelé avec respect, sufQsaimt pour mettre hors d'eux-mêmes président et procnreur général et les faire se livrer aux plus singuliers éclats de colère, aux menaces les plus emportées. Rien n'est plus signiUcatif que la fréquence de ces violentes invectives à Iii république, au part! républicain, au gouvernemeitt parlementaire, invectives dont l'expression se rencontroj dans la plupart des manifestes oUiciels de l'époque.
Plus d'un panni ces dignitaires Traichement investis rappelaient le parvenu subitement enrichi, qui appréhende sans cesse fju'un nouveau coup de la fortune ne le vienne rejeter dans la primitive indigence.
La EÎtnation politique justiGait-eile ces doutes sur la solidité de l'Établissement impérial î Un examen attentif des choses nous permettra peut-être de pondre.
Malgré l'affaissement de l'esprit public, malgré la prostration générale, des indices sérieux laissaient croire que la France libérale, la France révolutionnaire n'était pas morte, et qu'à moins d'événements nouveaux, il faudrait bientét compter avec elle. Vn fait grave, d'une gravité qui ne saurait être exagérée, frappait d'abordles esprits observateurs. L'élite intellectuelle du pays, tous les hommesde grand talentetdegrand cœur, tousceuxqui s'étaient
acquis un nom glorieux ou reipecté, te tenaient à l'écart, se montraient rérractairei à IVmpire. Savantf, arList«s, poëtei, liistoriens, proless^mrs, hommes d'ËLat, arateurs, solilaii même, toui ceux qua la France était accoutuméfl depuia trente années à regarder comme ses guidât, qu'iii tussent du parti du mouvement ou de celui de la réaiatance, tous, à d'inappréciableg exceptions près, protestaient contre le nouveau régime, ou se renfermaient à son éprd dans une dédiigneuse abstention. Il y avait là unfi force morale qui échappait aus vainqueurs du S dé' cembre.
On avait dû improviser une cour, une noblesse, dai dignitaires avec d'anciens souB-ofUciers, des gentils* hommes d'occasion, des gens d'slTaires, des avocati da ■jualrièmâ ordre. Pas un nom de quelque autorité. Dans les hautes fonctions politiques, mCme pénurie. Tliiers, Guliot, Odilon Barrât, Toequevillo, MoIé, Dufaure, L. Faucher, Rémusat, etc., les cbers, les inapirattiurs des clasgea riches et conservatrices, attendaient dans la retraite l'inévitable réveil de l'esprit libéral au sein de la haute bourgeoisie. Nul d'entre eux ne s'était rallié, la nouvel empiré était forcé de serabattresurHM. Billault, Baroche, Rouher. M. Billault, l'un des lieutenants d'Odilon Barrot, converti au pouvoir absolu, après être passé par le républicanisme avanciJ, le socialisme et le droit au travail, discrédité par ses palinodies, esprit médiocre, embarreasé de son nouveau rôle, peut-être hontflux de
lui-même; M. Barocbe, égalemenl entré dans la vie politique sous les auspices de l'ancieD chef de la gauche parlementaire de la monarchie de Juillet, orateur vulgaire, caractère souple, sans élévation, expert à tout rabaisser à son niveau ; M. Rouher, une des médiocrités qui se rencontraient en grand nombre sur les bancs de la droite réactionnaire de l'Assemblée constituante, n'ayant encore joué qu'un rôle subalterne, orateur verbeux, plaidant le pour et le contre, agile sous son apparente lourdeur. 11 avait protesté avec quelque apparat contre la confiscation des biens de tu famille d'Orléans, ce qui ne l'avait pas empêché de prendre, quinze jours après, ladirecUon d'une section du conseil d'État. Petits hommes, petits caractères et petits talents, comparés à ceux que la France avait l'habitude de voir à la tète de ses affaires.
L'empire avait pour poètes WM. Beiraontet et Méry, celui-ci avachi, tombé. Les grandes illustrations poétiques du siècle étaient ailleurs. Lamartine, Musset, Bèranger se taisaient. Victor Hugo écrivait en exil ses immortels Ckâliments.
^ Les historiens, les Michelet, les Guizot, les Thiers, les Martin, les Villemain, les Louis Blanc étaient tous dans le camp des vaincus. Dans ce camp aussi, les orateurs : ceux déjà nommés et les Berryer, les Jules Favre, les Crémieux, les Michel (de Bourges), les Ledru-Rollin , et ceux aussi qui brillaient aux derniers jours de l'Assem-
— sablée législative , jeunesse qui promettait' un renouveau de réloqiience Baneel, Dufraisse, Duprat, Ghauiïour, etc.
Les glorieux chefs de notre armée d'Afrique, Bedeau, Lamoricière, Cavaignac, Ghangarnier, Gharras, avaient vu briser leur épée. On était réduit à faire des maréchaux avec les vainqueurs du boulevard Montmartre.
Combien encore de noms illustres ou respectés parmi les protestants du nouvel Empire! Arago, Lamennais,
Quinet, Lacordaire, Dupont (de l'Eure), et tant d'autres
que nous pourrions nommer.
Certes, l'opposition de tels hommes devait être pour le gouvernement impérial un motif de grave souci. Si la situation se prolongeait, si nulle diversion n'intervenait, le sentiment de folle terreur auquel avait cédé la majeure partie de la classe moyenne irait se dissipant; le sang-froid reviendrait. La bourgeoisie réfléchirait, examinerait, verrait. Nul doute qu'elle ne revint bientôt à ses traditions libérales, qu'elle ne s'inspirât encore de ces hommes qu'elle avait considérés comme ses chefs naturels. Les intérêts matériels même, si violemment surexcités, n'auraient pu tarder à reconnaître que le pouvoir absolu ne leur donne qu'une illusoire sécurité. L'armée enfin, l'armée par laquelle on avait fait le coup d'État et l'Empire, l'armée n'aurait peut-être pas supporté une prolongation indéfinie de la situation , telle qu'elle se présentait au printemps de 1853. A mesure
que se dissipaient les fumées de l'ivresse du succès, tous ceux qui cohservaient quelque Oerté d'âme — et ils , étaient nombreux dans cette armée — - souffraient du rôle qui leur était échu depuis la nuit du 2 décembre^ Ils rêvaient d'autres lauriers que ceux de la campagne à l'intérieur; ils voulaient se grandir à leurs propres yeux, aux yeux de leurs concitoyens. Ce n'était pas pour se consumer dans les loisirs des villes de garnison^ pour parader, pour convoyer de malheureux proscrits qu'ils avaient élevé un Bonaparte sur le pavois impérial. U eût éfté dangereux de les laisser longtemps dans l'inactioni
L^Eurôpe, d'autre part, n'avait pas vu sans répugnance Tayénement de l'empire. Elle se montrait soupçonneuse, profondément méfiante. Napoléon III, reconnu d'assez mauvaise grâce, demeurait isolé. Des princes de quatrième ordre, le prince Wasa^ fils du roi de Suède, le prince de HohenzQllern, parent du roi de Prusse, avaient refusé à l'Empereur, quelques mois avant son mariage avec Mlle de Montijo, la main de leurs filles, rçfus d'autant plus significatif que ces princesses étaient petitesfilles de la duchesse de Bade, cousine de Napoléon III.
Mais, à ces motifs d'insécurité pour l'établissement, impérial s*en joignait un autre plus puissant à lui seul que tous ceux dont nous venons de parler. C'était l'attitude du parti républicain.
Les républicains avaient été vaincus, proscrits, décimés, découragés, momentanément atterrés^ mais ils n'en demeuraient pas moins indomptablement attachés à leurs convictions, à leurs invincibles espérances. Disons-le bien- haut, à leur éternel honneur : cette chute profonde avait pu les briser, mais non les avilir.
Aux débuts du premier empire, en 1804, les Jacobins afQuèrent dans les antichambres impériales ; les débris de la Convention et des Conseils encombrèrent le Sénat, les corps constitués; occupèrent les préfectures, les sièges judiciaires; s'inclinèrent devant le nouveau César. Un trop petit nombre gardèrent intacte leur foi politique. Si bien, qu'alors, le parti républicain mourut pour ainsi dire avec la République; que, vingt années durant, il n'exista plus guère qu'à l'état de souvenir.
Combien différente fut l'histoire du moderne parti républicain, après le % décembre !
Sur deux cents à deux cent vingt représentants que ce parti comptait à la Législative, l'Empire put à peine en
rallier deux ou trois, des plus obscurs. Pas un hoonme marquant qui ne demeurât fidèle à la cause vaincue. Dans ce qu*on peut nommer les cadres du parti, même fermeté. On compta facilement les transfuges. Dans les classes moyennes, une généreuse élite gardait pieusement le culte de la liberté républicaine : ceux que la proscription avait épargnés, aussi bien que ceux qu'elle avait frappés. La plupart, sans doute, s'étaient réfugiés au sein du foyer domestique, s'isolant, s*absorbant dans leurs travaux, propriétaires, industriels, avocats, médecins, commerçants , professeurs ; mais tous refusaient obstinément de se renier. La popularité les avait abandonnés; mais que fallait*il pour qu'elle leur revint? Peu de chose chez ce peuple impressionnable et mobile : un accident, une occasion. Ce pays est de ceux qui paraissent parfois tomber le plus bas, mais nul ne possède mieux que lui le don de se redresser brusquement. Parmi les ouvriers des villes, nous l'avons déjà dit, un * grand nombre, des centaines de mille hommes, refusaient d'oublier. Parfois des incidents significatifs révélaient cet état de choses. A Paris, à Lyon, en 1852, malgré l'abstention recommandée par les chefs de parti, le peuple avait nommé des républicains qui ne voulurent point prêter le serments Dans les campagnes même, partout où la déportation avait fait son œuvre, malgré
1. MM. Carnot, Cayaignac, Goudchaux, à Paris; M. Hénon, à Lyon.
. la protestation générale, l'universel silence, l'aoiverselle terreur, la semence républicaine jetée par I8'i8 se conservait profondément enfouie, mais intacte. N'avonsnous pas vu de nos jours ce même parti se retrouver, après 1 7 années d'empire, plus nombreux que jamais, et gardant encore saignante la plaie du 2 décembre 1
Dans les premiers mois de 1853, les républicains & Paris et dans quelques autres grandes villes, semblaient commencer à secoueria léthargie de l'année précédente. Quelques hommes inaccessibles au découragement, tentaient sourdement de railler les membres épàrs du parti. On percevait un commencement d'agitation intérieure. Malgré t'inquiète surveillance de la police, malgré ses innombrables agents , les brûlantes satires de Victor Hugo entraient par toutes les frontières, circulaient de main en main. Les bruits les plus étranges se répandaient parfois avec une prodigieuse rapidité et étaient avidement accueillis. En présence de l'asservissement de la presse, les démentis que le gouvernement faisait donner à quelques-uns de ces bruits, n'excitaient que des sourires d'incrédulité. 11 est encore anjourd'hui telle rumeur, qui Ot secrètement en ce temps-là le lour de la France et qu'on ne sait encore s'il faut ranger parmi les légendes, fruit de la haine des vaincus.
L'ne véritable conspiration qui paraît avoir eu des proportions sérieuses, s'organisait à Paris. Un groupe d'hommes déterminés avaient résolu de donner le signal
de l'insurrection, en attaquant à loain armée la yoi^urç de FEmpereur. Ce complot échoua , comme tant d'au*très. Il est connu sous le nom d^Affaire de VOpérarCamique. De rigoureuses condamnations furent prononçé^if à cette occasion.
vn
En résumé, l'abstention, Féloignement des affaires, ou Topposifion -flagrante de tous les hommes considérableii du paySy de tous ceux gui l'honoraient le plus par leur talent ou leur caractère ; l'isolement de l'Empereur en Europe; les symptômes d'impatience dans l'armée, qui' aspirait à une gloire plus légitime que celle de décembre; l'hostilité persistante du parti républicain, la force considérable qu'il avait conservée dans les grandes villes; rendaient difficile la prolongation du statu quo. Il fallait une diversion aui esprits ; il fallait que la France fût forcée de détourner les yeux d'elle-même; qu'une entreprise nationale vînt amortir les ressentiments des ouvriers républicains, si éminemment patriotes; il fallait en un mot que des satisfactions données à l'amourpropre de la nation, à ses instincts de puissance, de grandeur, de gloire, l'empêchassent de s'apercevoir trop tôt de son état intérieur.
Pour cçla la guerre était nécessaire.
11 pen^tt ^montré qu'au début, FempereuF slétait att9cbé à ridée de Vànnexion de la Belgique. Il y renonça sagement, lorsqu'il comprit qu'une pareille entreprise aurait pour conséquence infaillible de reconstituer la coalition européenne. Si la guerre était nécessaire au nouvel empire, même une grande guerre, il n'était pas moins essentiel que cette guerre ne fit courir aucun danger au pays. L'Empire qui venait d'écraser ce que la France possédait de plus viril, de plus résolument patriote, le parti révolutionnaire, eût été impuissant à faire surgi^ du sein de la nation les forces nécessaires pour lutter contre une coalition.
vni
L'ambition du czar Nicolas vint fournir à l'empereur
Napoléon III une incomparable occasion de faire la
guerre dans les conditions qu'il devait désirer, c'est-à-
«..dire une guerre nationale, sérieuse, mais sans péril,
quant à Tissue.
L'Empereur sut profiter avec une habileté consommée de cette occasion qu'il avait d'ailleurs contribué, dans une certaine mesure, à faire naître.
Quelques détails rétrospectifs sont ici indispensables* Une discussion très-vive s'était élevée à Jérusalem, entre les moines grecs et les moines latins. « Pour parler
sans ambages, dit à ce sujet Thistorien anglais Kinglake^ il s'agissait de décider si, pour passer à travers l'église du Saint-Sépulcre, et arriver à la grotte, les moines latins devaient avoir la clef de la porte principale de l'église de Bethléem, de même qu'une des clefs de chacune des deux portes de la sainte-crèche, et s'ils possédaient le droit de placer dans le sanctuaire de la nativité une croix d'argent, ornée des armes de la France. Les latins réclamaient aussi le privilège de prier, une fois par £tn, à l'autel de la sainte Vierge, dans Téglise de Gethsémani, et ils revendiquaient le droit d'avoir « une armoire et une lampe, > dans le tombeau de la Vierge. »
Cette querelle de moines serait passée inaperçue, si, dès la un de 1851, l'ambassadeur de France à Gonstantinople, M. de la Valette, n'avait reçu instruction de prendre vivement en main les prétentions des latins. Leurs réclamations s'appuyaient sur les^ termes d'un traité ou « capitulation » conclu en 1740, il y avait plus d'un siècle, entre la France et la Turquie. La Porte Ottomane qui avait postérieurement accordé aux Grecs des firmans dérogatoires à certaines stipulations de ces « capitulations, » était dans un grave embarras. Le czar de Russie, aussi dévot qu'ambitieux, prenait un intérêt passionné au maintien des privilèges de l'église grecque. Toute modiQcation au statu quo devait le blesser profondément.
M. de la Valette déployait auprès de la Porte une rare insistance. Après le coup d'Ëtat^ son langage devint extrêmement pressant, presque violent. D admettait bien une transaction sur la croix d'argent, Tarmoire et la lampe, mais il se montrait intraitable au sujet de la clef. La Porte louvoya longtemps; mais, à la fin de 1852, le langage de l'ambassadeur fremçais était devenu si menaçant que le divan prit peur et céda tout. La clef fut remise aux moines latins et la croix d'argent installée en grande pompe, le 22 décembre 1852.
Le czar Nicolas, qui avait mis toute sa diplomatie en œuvre pour empêcher ce résultat, en ressentit une véritable humiliation. Grande fut sa colère. Son orgueil d'autocrate et de pape de l'église orthodoxe avait été cruellement froissé. Il résolut de relever à tout prix le prestige de la sainte Russie sur les chrétiens d'Orient. Il s'apprêta à exiger de la Turquie quelque éclatante compensation et commença dès lors à concentrer des troupes sur la frontière de Moldavie .
Il serait téméraire d'afûrmer qu'en provoquant ainsi le réveil de la question d*Orient à propos d'une clef et d'une croix d'argent, l'empereur Napoléon III eût prévu, dès le début, quelles grosses proportions prendrait l'affaire; mais il est permis de supposer quil y avait dans son action moins de zèle dévot que de politique.
Le czar Nicolas avait vu avec plaisir le coup du 2 dé* cembre; il y avait applaudi par haine des idées libéra-
— taies, ce qui Bé rempéeha pas de montrer une mauvaise humeur marquée lors du rétablissement officiel de TEmpire. Toute TÉurope sourit de rentétement avec lequel Nicolas reftisa de donner à l'empereur Napo« léon m la qualification de « cousin et frère » usitée en« tre tètes couronnées. Il ne voulut jamais consentir à le qualifier d'autre titre que celui de « mon bon ami. »
L'empereur de Russie possédait encore, à la fin de 1852, une situation exceptionnelle en Europe. Haitra absolu d'un vaste empire, redouté et aimé tout à la fois de ses. sujets moscovites, chef d'une armée brave, bien commandée et formidable par le nombre, considéré comme l'égide de l'ordre contre la démagogie européenne, il jouissait d'un prestige immense. Les petits princes d'Allemagne étaient presque tous ses clients; la Prusse semblait son humble satellite; l'Autriche qu'il avait sauvée de la ruine, en écrasant la révolution bon» groise de 1849, paraissait hors d'état de se soustraire à son influence.
Nicolas partageait les aspirations traditionnelles de la Russie vers la conquête des rives du Bosphore. Il est incontestable qu'il souhaitait la mort de « l'homme ma* lade » et convoitait la plus large part de sa succession. Toutefois, ce serait, à notre avis, une grave erreur de croire que le czar fût décidé à se lancer, isolé, dans la gigantesque et périlleuse entreprise de l'annexion de Constantinople et des provinces européennes de l'empire
oUoman. Pendant son long règne, qui atteignait an 1658 plus d'un quart de siècle de durée, il avait su donner k pas à la politique prudente sur la politique de conquête. On rayait vu, en 1840, s'unir à l'Angleterre pour assurer l'intégrité de l'empire turc, menacée par le pacha d'Egypte qu'encourageait la France. U faisait le plus grand cas de rAngleterre, redoutant son hostilité et comprenant fort bien que ses projets étdent irréalisables sans le concours ou, du moins, la tolérance de la Grande-Bretagne. La complicité de rAutriche ne lui était pas moins essentielle. Aussi le czar a-t-il pu sonder ces puissances sur l'éventualité d'un partage de l'empire ottoman, sans qu'on puisse conclure de ces ouvertures plus ou moins directes que, dès le début de l'année 185S, Nicolas eût résolu de tenter seul l'aventure • Si grande que fût sa confiance dans la puissance russe, elle n'allait pas jusqu'à lui faire braver l'éventualité d'une coalition dont l'Angleterre et l'Autriche eussent fait partie.
Or, nulle puissance européenne n'a un intérêt plus capital que l'Autriche à s'opposer à la conquête de Tem-* pire turc par la Russie. Son existence même en serait directement menacée. L'annexion au grand empire slave (ou {n*étendu tel) des provinces slaves et roumaines des bords du Danube inférieur entraînerait forcément et à bref délai l'absorption par le colosse moscovite des provinces slaves de l'Autriche et de leurs enclaves madgyares ou roumaines, c*est-à-dire des deux tiers de
la monarchie. Il ne saurait y avoir de doute à cet égard.
La politique autrichienne dans les affaires orientales ayait été constamment dirigée en conséquence. L'Autriche seule avait essayé de soutenir la Turquie en 1828, au temps où, par philhellénisme, la France et TAngleterre anéantissaient, au profit de la Russie, la flotte turque à Navarin. Aucun changement ne s'était produit dans ces dispositions de TAutriche à Tégard de la Turquie.
L'Angleterre professait, comme un dogme de sa politique orientale» le maintien de l'intégrité de l'empire et* toman. On pensait généralement dans les classes gouvernantes d'Angleterre que la conquête des rives du Bosphore par la Russie serait un grave danger pour l'influence britannique en général, et une menace pour les possessions anglaises de Tlnde.
L'intérêt de la France dans la question, quoique beaucoup moins direct, était cependant notable. La France ne pouvait voir sans ombrage la Russie porter à Gonstantinople le centre de sa puissance et déborder ainsi sur les rives de la Méditerranée.
La Prusse elle-même, malgré ses liens avec la Russie, n'eût pas vu sans inquiétude les bouches du grand fleuve allemand, le Danube, passer sous la domination russe.
Si ces dispositions des grandes puissances persistaient et se manifestaient avec quelque énergie, elles devaient suffire à dissuader le czar de tout projet immédiat de
conquête, ou à l'arrêter bientôt, s'il s'engageait dans cette voie.
Reprenons maintennt le récit des événements.
Nicolas était encore sous le coup de son humiliation dans TaETaire de la « clef » lorsque les troubles du Monténégro semblèrent lui^ fournir un prétexte d'intervenir dans les affaires turques. L'Autriche qui, pour des raisons spéciales, désirait vivement la fin de ces troubles, se hâta de devancer la Russie ; elle demanda à la Porte des conditions de paix favorables pour les Monténégrins, les imposa au Divan, qui eut le bon esprit de les accorder. C'est pendant ces n'égociations que le czar Nicolas fit à l'ambassadeur anglais, sir Hamilton Seymour, des ouvertures qui devaient être tenues secrètes, touchant un partage éventuel de l'empire ottoman. Il est à peine besoin de dire que ces ouvertures furent repoussées. Le czar espérait alors que les troubles du Monténégro donneraient le signal d'une conflagration générale dans l'empire ottoman.
L'apaisement de ce conflit l'obligea dé chercher un autre moyen de réparer l'échec que la diplomatie française lui avait fait subir dans la question des Lieux Saints. Ce fut l'objet de la fameuse ambassade du prince Mentschikoff. Il avait mission de réclamer de la Porte ottomane, outre des concessions relatives aux Lieux Saints, l'addition au traité de Raïnartji d'une convention supplémentaire qui donnerait au czar une sorte de protectorat dé<*
claré sur r%lise grecque dans l'empire ottoman. Le prince MentschikofiT devait appuyer ses demandes d'un ultimatum.
Le Divan obéissant à Tinspiration de l'ambassadeur anglais, lord Strafiford-Redcliffe, diplomate consommé, grand esprit et ferme caractère, résista énei^quement aux prétentions du prince Mentschikoff.
L'empereur Napoléon lU, les premières informations reçues sur le caractère de l'ambassade russe, avait donné ordre à l'escadre de la Méditerranée de se rapprocher de Gonstantinople ; elle alla mouiller à Salamine.
Cette démonstration fut pour Nicolas un nouveau motif d'irritation. La présence de lord Strafford-Hedclifle à Gonstantinople et son influence auprès de la Porte n'étaient pas pour le czar un moindre sujet de colère. Il détestait cordialement le célèbre ambassadeur, le considérant comme un adversaire personnel. Nul homme, à la vérité, n'avait plus puissamment contrecarré la politique russe en Orient.
Après onze semaines de négociations, le prince Mentschikoff ayant épuisé tous les moyens d'intimidation qu'il croyait de nature à faire faiblir la Porte ottomane, quitta Gonstantinople avec tout le personnel de l'ambassade russe.
Avant la rupture , lord Strafford-Redcliffe avait obtenu un résultat considérable au point de vue dû main-
tien de la paix. Les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse s'étaient unis à lui et à l'ambassadeur de France' pour formuler un blâme énergique contre les exigences de la Russie. Ce pouvait être le point de départ d'une lîgoureuse action collective devant laquelle le cear eût cer* tainement reculé.
Le 31 mai, la Porte reçut de M. de Nesselrode une dernière sommation, au nom du czat, et la rejeta. Quelques jours après , l'armée russe franchit le Pruth et occupa la Moldo-Yalachie.
La flotte française unie cette fois à la flotte anglaiseï alla mouiller dans la baie de Bésika h l'entrée des Dardanelles. Ce mouvement 4es escadres anglo-françaises était dû aux instances de Napoléon III.
• La position anormale des Principautés danubiennes , vassales de Tempire turc, mais soumises au protectorat russe, était telle que leur Occupation pouvait ne pas être considérée par la Porte comme une déclaration de guerre. C'était cependant un acte grave, un premier appel à la force, qui excita dans toute l'Europe une vive désapprobation.
L'Autriche 9 dont les intérêts étaient, ainsi que nous l'avons dit, les plus directement eogagés, se montra, dès le début, fermement résolue, non -seulement & ne pas tolérer une marche des Russes sur Gonstantinopie, à travers les Balkans, mais encore à faire cesser. même par la forc^^ l'occupation des Principautés danu-
hy^nM^^ VAnirjd^ t^jstlt itkZ'jVsn stntjgîqiiaïait plaeM Ait tht/fu i o;//(Sfr t» résolîats sauB srands efibrts. Il lui mtùsaiit d« nu»!r «es troop^s es Trtnsjhraniey p(mr (aure onirir, en eu de rupture, les plus grands périls k Vtmé^ rmêft qui aurait pernsté à demeurer sur le Danube.
C'était donc à rAutrieiie que retenait de droit le rôle le plus actif parmi les pcissances œntnientales.
Il était d'ailleurs certain, et les érénements ultérieurs Tout bien prouTé^ qne la Russie n'aurait pas risqué, pour la question orientale, une guerre contre FAutriche, appuyée par l'Angleterre et la France. «
Mais ceci n'eût point répondu aux désirs secrets de Napoléon III. L'invasion des Principautés par la Russie lui offrait une inestimable occasion de faire la guerre si indispensable à raffermissement de l'établissement impérial. Aussi Fempereur Napoléon III prit-il avec une rare habileté le premier réle dans cette affaire où les intérêts de la France étaient bien inférieurs à ceux de l'Angleterre et de l'Autriche.
Dès le début de la mission du prince Mentschikoff, il avait proposé à l'Angleterre une action commune des deux puissances pour éteiadre l'iDcendie que ses
intempes^yes réclamations en faveur des moines latins avait allumé, et une entente réciproque dans le but de résister à la Russie. A partir de ce moment jusqu*au jour où la guerre fut ouvertement déclarée. Napoléon III poursuivit avec une persévérance et une habileté rares, le grand projet de former avec l'Angleterre une alliance séparée, et d'agir avec elle, mais avec elle seule, contre la Russie. Il subordonna toute autre considération à ce dessein. Il eut le don de discerner .clairement ce que beaucoup ne comprirent pas au début, c'est-à-dire le prix inestimable dont était pour l'affermissement du régime impérial, une alliance intime entre le gouvernement du 2 décembre et la libre Anglettrre contre l'autocrate russe. Il déploya dans la suite des négociations qui devaient aboutir à la conclusion d'une alliance séparée avec TAngleterre, un art consommé, une astucieuse finesse, un esprit fécond en ressources, singulièrement habile à dissimuler le vrai but de sa politique.
Lord Aberdeen , président du conseil des ministres d'Angleterre, qui désirait la paix aussi ardenmient que Napoléon III désirait la guerre, fut complètement dupé. La pensée de conquérir la France à la politique traditionnelle de l'Angleterre en Orient, et l'idée préconçue que la guerre était impossible, si les deux grandes puissances maritimes étaient d'accord, contribuèrent puissamment aux fautes de lord Aberdeen. D'engage-
meDts partiels en engagements partiels, il en vint , au milieu de juin, au moment où Tentente était parfaite entre les quatre grandes puissances, où leur actioa collective pouvait faire reculer la Russie, sans recourir aux armes, lord Aberdeen en vint, disons-nous, à se laisser persuader qu'un traité particulier d'alliance avec la France, serait une garantie pour le maintien de la paix .
Le 8 juillet, lord Palmerston annonçait à la chambre des communes < que la France et l'Angleterre étaient tombées d'accord, qu'elles avaient une confiance inaltérable l'une dans l'autre. > A la fin de la session, le discours de la reine répétait une semblable déclaration.
Napoléon III avait déjà atteint un premier résultat. Il était entré de plain-pied dans le concert des têtes couronnées, il jouait déjà un rôle considérable. L'Angleterre, la vieille adversaire du premier Bonaparte, l'Angleterre libérale où le 2 décembre avait rencontré une si profonde réprobation, l'Angleterre gouvernée par la respectée Victoria, devenait l'intime alliée des vainqueurs du 2 décembre.
Cependant une conférence réunie à Vienne avait élaboré un plan de conciliation, une note collective qui fut acceptée par la Russie. La paix paraissait faite. Nicolas, surpris de rencontrer chez les grandes puissances une union à laquelle il ne s'attendait pas, se montrait plus maniable. Il paraissait disposé à reculer pourvu qu'il pût honorablement couvrir sa retraite. A la surprise gêné-
raie, les difficultéB vinrent de la Turquie. L'Angleterre etTAutriche se montrèrent très- irritées de cette attitude du Divan; la France, moins. Il est permis de supposer que l'influence de l'empereur Napoléon III n'était pas étrangère à cette roideur inattendue de la Turquie.
L'Angleterre liée par ses conyentions d'alliance intime avec la France, obligée de compter ayec le refroidissement que l'annonce de cette alliance avait causé à Vienne et à Berlin, ne pouvait plus agir sans le concours de Napoléon III. L'influence de celui-ci devenait déjà prépondérante. Les négociations au sujet de la note rédigée par la conférence de Vienne se prolongèrent. La Russie fournit h la Porte ottomane des motifs sérieux de résistance.
La conférence avait néanmoins élaboré un nouveau projet d'accommodement qui semblait devoir aboutir, lorsque le gouvernement turc trancha subitement le nœud de la question, en déclarant la guerre à la Russie et en ouvrant les hostilités sur le Danube (23 oc^ tobre 1853).
Antérieurement h la déclaration de guerre, l'empereur Napoléon III avait réussi à arracher de l'Angleterre le consentement à des mouvements maritimes hostiles à la Russie. Dès le 13 juillet, il déclarait par son ministre des afiîaires étrangères «que si l'occupation des principautés continuait, la flotte française ne pourrait rester plus longtemps à la baie de Besika; le 19 avril il déclarait
qu'il était indispensable de faire entrer les flottes réunies dans les Dardanelles; le 21 septembre il pressa si vivement le gouvemementanglais d'envoyer les escadres à Constantinople, qu'après de longues hésitations lord Abepdeen finit par y consentir. Les flottes alliées franchirent les Dardanelles avant même l'ouverture des hostilités entre les Turcs et les Russes, ce qui constituait une violation du traité de 1841, qui interdit au Sultan le droit d'ouvrir en temps de paix le passage des détroits à des flottes armées.
Quand la nouvelle de cette démarche hostile arriva à Saint-Pétersbourg, elle mit fin pour le moment h toute espérance de paix. Le vieux comte de Nesselrode, qui avait jusqu'à ce jour résisté autant qu'il le pouvait à son maître, l'engageant & céder, déclara avec chagrin qu'il voyait dans les actes des puissances occidentales un « dessein arrêté d'humilier la Russie ■. Ce fut sous l'aiguillon de la colère ressentie à cette nouvelle que le czar envoya ordre à la flotte russe de Sébastopol d'agir contre la marine turque.
Le 30 novembre, l'escadre ottomane mouillée dans la baie de Sinope fut attaquée et détruite par l'escadre russe. On crut généralement en Angleterre et en France que les Russes avaient attaqué en violation d'une sorte d'accord tacite qui aurait limité les opérations militaires à la vallée du Danube. On qualifia le combat de Sinope de « guet-apens -. Cette appréciation était injuste. L'es-
cadre russe avait évolué dans la mer Noire dit Jours avant le combat; elle s'était présentée une première fois devant Sinope le 23 novembre; le 26, elle avait capturé un vapem-turc; enfin, il est prouvé que les amiraux anglais et français furent prévenus à temps; qu'ils auraient pu intervenir comme leurs instructions les y autorisaient, et prévenir le désastre. D'autre part, nul accord n'était intervenu pour neutraliser la mer Noire; les Turcs attaquaient les Russes sur le littoral asiatique de cette mer et rien dans les lois de la guerre n'obligeait les Russes ' à s'interdire de couler à fond les vaisseaux de leurs adversaires.
La nouvelle de cette malheureuse affaire de Sinope produisit en France et surtout en Angleterre une vive ^ colère. Cette eiécution accomplie pour ainsi dire sous WM canon de nos escadres fut considérée comme une insulte.
L'Empereur proposa sur-le-champ au cabinet anglais d'avertir la Russie « que la France et l'Angleterre étaient « décidées à prévenir la répétition de l'affaire de Sinope,
• et que désormais tout navire russe qu'on rencontre-fl
• rait dans la mer Noire serait requis et, au bes
• forcé de rentrer dans Sébastopol; et que tout acte d'à- J
• gression tenté à l'avenir contre le territoire ou le pavU- i
• Ion ottoman serait repoussé par la force. ■ Ceci équivalait à une déclaration de guerre. Le cabU.
net anglais le sentit et hésita longtemps. 11 eût considéré comme suffisante une neutralisation de la mer
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I. li rrff»t lia» I ri uti.'e ^e f*>e reraarqjer que !ord Palmërston avait •
lé. en fïéontûhrt 1851, obligé 4e s* re::r€r da miDistere-^ur^TOir, J
itntiiDcut de *es collègues, approuTé lacté du 2^éc{mb|]p. ^
ces considérables dans le Banal et en Transylvanie ; le 20 avril, rAutriche et la Prusse contractaient une alliance ofTensive et défensive, elles stipulaient que TAlUtriche sommerait le czar d'évacuer le territoire ottoman, que si la guerre devait en résulter, la Prusse consacrerait toutes ses forces à la défense de rAutriche; le 3 juin la soipmation autrichienne fut adressée à Saint-Pétersbourg. A la fin de ce mois, les Russes commencèrent le mouvement d'évacuation.
Ainsi l'Autriche et la Prusse étaient allées jusqu'au bout dans leur résolution de défendre l'intégrité de l'empire ottoman. Ne résulte-t-il pas avec une parfaite évidence de cette conduite des puissances allemandes que la Turquie ne courait aucun danger? N'en résultet-il pas que la retraite des Russes pouvait être obtenue sans recourir aux armes? N'en résulte-t-îl pas aussi que l'action isolée de la France et de l'Angleterre ne pouvait avoir d'autre résultat que de provoquer une guerre entre ces puissances et la Russie, guerre doublement inutile ; car, d'un côté, elle n'était pas nécessaire pour défendre l'empire ottoman, couvert par l'Autriche et la Prusse, d'un autre, cette guerre circonscrite par la situation géographique des belligérants, aux extrémités de Tempire russe, ne pouvant donner aucun résultat décisif, devait laisser intacte la puissance moscovite qu'on ne peut frapper qu'en Pologne, ce qui implique le concours de l'Allemagne ?
Mais l'empereur Napoléon III avait atteint son but. La guerre était inévitable depuis l'entrée des flottes alliées dans la mer Noire et le rappel des ambassadeurs.
C'est à ce moment que l'empereur écrivît à « son bon ami ■ le czar Nicolas une lettre autographe, lut proposant un armistice qui laisserait la voie ouverte à de nouvelles négociations. Napoléon III, satisfait d'avoir mis l'Angleterre à sa suite et de se poser en arbitre de l'Earope, jouissait de son triomphe et offrait une paix qu'il savait bien ne devoir pas être acceptée. 11 ne se trompait pas è cet égard. La réponse russe fui ûëre, blessante même dans les tsrmes.
La guerre fut déclarée.
Il convient maintenant de se reporter sur la situation intérieure de la France et d'examiner l'impression que produisait sur le public l'imminence de la guerre.
Les classes conservatrices, peu belliqueuses de leur nature, ne montraient cependant pas l'ombre- d'un mécontentement. L'alliance anglaise rassurait les intérêts ; l'attitude défavorable à la Russie des puissances allemandes éloignait tout danger de complications trop graves. D'ailleurs les conservateurs à tous les degrés de l'échelle sociale, s'ôtîient désintéressés des affaires publiques, parfaitement résignés à laisser l'empereur les conduire à sa guise. Dans les régions gouvernementules, on comprenait généralement les raisons qui faisaient de cette guerre une inestimable occasion d'affermir le nouveau systÈme;
on y applaudissait donc. L*armée était pleine d'ardeur ; elle brûlait de se mesurer avec les Russes, de rivaliser avec nos vieux rivaux, les Anglais; de faire disparaître le souvenir de ses tristes exploits de guerre civile dans le rayonnement de la gloire conquise contre l'étranger. Et puis quelle carrière, quel champ illimité s'ouvraient devant les espérances d'avancement, d'honneurs^ de titres à conquérir!
La guerre n'était pas* vue avec défaveur par la haute bourgeoisie parlementaire. Ses chefs la considéraient comme nécessaire. On répétait un mot attribué à Tun des princes de la famille d'Orléans, qui aurait dit : «Après nous avoir pris nos biens, il nous prend notre guerre ; celle que nous avions rêvé de faire.»
Dans les masses populaires qui constituaient le parti républicain, le double sentiment d'un patriotisme trèsvif, d'une susceptibilité extrême en ce qui touche à la grandeur nationale, et d'une aversion décidée contre la Russie produisit un courant d'opinion très-favorable à la guerre. La plupart des républicains la virent avec joie. C'était l'inconnu. Qui pouvait dire que la Révolution ne sortirait pas des éventualités qui allaient se produire? Les républicains en général faisaient peu de cas des traditions de politique internationale qui guident les gouvernements européens; ils. les étudiaient peu. Ils ne tinrent pas compte des intérêts qui forçaient la Prusse et surtout l'Autriche à rompre leurs vieux liens avec la
Russie et à prendre à son égard une attitude hostile. Us voyaient dans la guerre la coalition se reformant et la France obligée pour lui tenir tête de relever le drapeau de la Révolution. Victor Hugo écrivait dans le postscript tum de ses Châtiments :
« La guerre, c'est la fin ; ô peuples, nous y sommes! » Une fois les premiers coups de canon tirés, le drapeau national engagé, nos soldats aux prises avec Tennemi, Tesprit militaire prit le dessus sur tous les autres sentiments au sein de la démocratie. Les journaux républicains tolérés par le pouvoir, contribuèrent puissament, le Siècle surtout, à maintenir cet état des esprits. Ces journaux, sincèrement convaincus qu'une guerre contre la Russie était, quoi qu*il advint, une guerre au profit de l'idée démocratique, se montrèrent fort belliqueux. Ils se dédommagèrent du silence qui leur était imposé sur les questions intérieures en s-occupant exclusivement de la guerre, et en déversant sur le despotisme russe le flot de récriminations qu'il leur était interdit d'écouler ailleurs.
Un révolutionnaire célèbre, un noble cœur, Armand Barbes, exprima dans une lettre rendue publique, quelques mois plus tard*, des sentiments tout conformes à ceux qui existaient au sein des masses ouvrières. Il faisait des vœux pour le succès de nos armes et rappelait