HAUTE-GARONNE
Ce département, et surtout sdh cbef-lièu, toulouse, a de tout temps été regardé comme lé centré d'une opposi-
— Î80 — lion ardente. Ql\e de ses soaTenirs parlementaires, et a
loujonrs marché à l'avant-garde de cette grande année libérale qui s'est donné pour mission la conquête des libertt^s politiques, patrimoine inaliénable de la France de 1789. Il y avail donc 1& des dtoyens i frapper; leor nombre est respectable ;
Mut^, ancien représentant du peuple;
Pécot-Ogieh, ancien représentant du peupli
Rolland, tailleur de pierres;
Gaillard, cordonnier;
Grillon, boucher ;
Gazalas, chapelier ;
Rivière, cordonnier ;
Vidal, cordonnier ;
MiLBAUD, marchand d'allumettes.
GODOFFRB.
luple; ^J
Le 25 février 1858, au matin, Toulouse apprit, avec stupeur que le citoyen Wm-i, ancien représentant du peuple à l'Assemblée constituante, avait été arrêté dans la nuit. Huit citiyens honorables partagejïent sa captivité. Presque tous, ils s'étaient fait remarquer par leor attitude énergique dans la période électorale de 1857, par leur passé politique, ou seulement par la notoriété 'de leurs opinioDs démocratiques :
Le citoyen Rolland, ancien transporté de 1851, fait
aux luttes de l'opposition depuis son jeune âge, et mêlé à tous les mouvements sous la Restauration et sous Louis-Philippe ; le citoyen Gaillard, propagandiste zélé, actif, intelligent, frappé en 1851 par la commission mixte ; le citoyen Grillon, caractère énergique, nature loyale et généreuse ; le citoyen Gaz alas, homme honnête, cruellement éprouvé par les luttes politiques, dans sa personne, dans ses biens , dans sa santé; le citoyen Rivière, travailleur émérite, hommq d'action ; le citoyen Vidal, modeste et probe; le citoyen Milhaud, aux trois quarts aveugle, et inconnu de ses codétenus au moment de son arrestation; le citoyen Godoffre
Les citoyens ainsi mis en état d'arrestation, furent écroués à la prison Saint-Michel. Ils y arrivèrent successivement, un à un, avant le jour, avant que personne pût être témoin de leur enlèvement.
Envers la plupart, on était parvenu avec plus ou moins d'habileté, à pénétrer dans leur domicile. Les arrestations s'opérèrent, nous dit celui de nos coreligionnaires qui nous fournit ces détails^, sans violence ; quelquesunes cependant ne furent pas exemptes de brutalité, et Ton pourrait citer les noms de quelques citoyens qui, sans qu'ils eussent fait mine seulement de résister, se virent menacés des menotes. Les commissaires de police
1. Le citoyen Antonin Mulô, fils de Tancien représentant du peuple de ce nom.
n'éibibirent pas de mandai d'atneûcr, et mÂllI quelque embarras en déclînatit la mission qu'ils étalent chatgés de remplir. 11 en est môme qui poussèrent l<i naïveté jusqu'à dire à celui qu'ils arrêtaient : ■ Je sais bien que vous n'avez rien fait de mal, mais j'ai ordre de vous arrêter et je vous arrête. »
Dès que les portes de la prison se furent refermées sur eux, les nouveaux venus subirent un traitement indigne, qu'on réserve d'ordinaire auj voteu^s de profession .- on retourna leurs poches, et tous leurs vêtements devinrent l'objet d'une fouille minutieuse. L'iie fois visités, on les Ut monter dans une chambre où se trouvaient une trentaine de litâ, une obscnritë complète régnait dans cette salle ; il était trois heures du matin. Les détenus se dirigèrent à tltons dans celte vaste pitce, clierchaut un lit pour se coucher. Tous les lîLs t'Iaient vides h une exception près : certain personnage équivtiqUe, dlongé SQr Utie de ceà couchettes, faisait seinblant de dormir; aôl interrogations pressantes dont il fut sur-le-champ aècablê, il répondit évasivement en balbutiant, et quelques jours après il devait avouer que, posté là par la police, il était chargé d'enregistrer les propos que manquent r^êment d'arracher aux prisonniers nouvellement incarcérés l'effroi ou rirritatioù d'une captivité inattendue.
D'ailleurs, ce ne fut point là l'unique tentative d'espionnage essayée sur les détenus politiques toulotisBlas. Dans le quartier où ils furent transférés, le lead^llldli
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même de leur incarcération, ils se trôùyèf ènt en contact avec un habitant de la prison, lequel ne tarda pas à être reconnu par Tun d'eux ; c'était un ancien agent de police condamné à sil mois de prison pour outrage aux mœurs; Cet homme, touché par les bons procédés de ses codétenus, qui partageaient avec lui les aliments envoyés par leurs familles, n'héi^ita pas à déclarer, au bout de quelques jours, que sa présence dans ce quartier n'avait d'autre but qu'une surveillance active à l'endroit de ses compagnons d'infortune, et qu'une diminution de peine devait être le prix de sa complaisance et de sa délation : « Mais, s'écria-t-il résolument, sa confession achevée, Je n'oserai janiais acheter ma grâce au prix d'un mensonge, car, appelé à rendre compte de ma mission, je ne pourrai que porter témoignage de vôtre innocence et de Vôtre probité. »
Huit jours après leur arrestation, les détenus pôlltiques furent mandés devant un fonctionnaire, qu'ils trouvèrent installé devant une table, dans la loge du concietgé der la prison ; un commissaire de police assistait ce personnage, que chacun d'eux se h&ta de qualifier de juge d'instruction et qui n'était autre, cependant, que tt. de Binos, inspecteur des prisons dèf la Hatite-Garohtte. Ce fut sous le couvert de ces fornies protectHces de la justice, sous la garantie de ce droit dé nouvelle espèce, appliqué pat un fonctionnaire de l'ordre administratif, qde se déroula un interrogatoire inêtitmleux où chaque pté-
tenu dut répondre à son tour à l'absurde accusation d'affiliation à une soci^t^ secrète et à l'accusation plus absurde encore de complicité dans l'attentat Orsini. Inutile d'ajouter que M. de Binos et son assesseur, le comraîssairiî de police, en furent pour leurs frais d'enquête et que cette contrefaçon d'instruction criminelle n'ayant pas obtenu le succès espéré, ne fut pas poussée plus loin.
Peu après, le citoyen Pégot-Ogier, propriétaire, ancien reprit sentant du peuple à l'Assemblée constituante, arrêté le 8& février, sur son domaine de la Pogue, à Fonsorbes, cantou de Saint-Lys, et incarcéré dans la prison de Muret, était réuni à ses amis et coreligionnaires, dans U maison d'arrêt de Toulouse.
Dans la seconde quinzaine du mois de mars, le directeur de la prison annonça aux démocrates toulousains qu'ils étaient désignés pour la transportalion en Afrique ; le 21 mars, ordre leur fut signifié d'avoir à se tenir prêts à partir.
Les parents, les amis des proscrits accoururent en toute hâte à la nouvelle de cette condamnation sans jugement. Ce furent des scènes déchirantes, qui remplirent ta prison de gémissements et de sanglots i l'émotion avait gagné jusqu'aux geôliers eux-mêmes, si blasés qu'ils soient sur le spectacle des douleurs humaines. Ce qui peignait le cœur des proscrits, c'était bien moins la perspective des épreuves personnelles qui les attendait aur
la terre d*exil que le tableau du désespoir et de la misère qu'ils laissaient derrière eux ; presque tous, eu effet, étaient des ouvriers vivant au jour le jour ; eux partis, leurs femmes, leurs enfants, qu'allaient-ils devenir? Peu ou point de ressourœs à la maison, dont ils étaient le gagne-pain I
Le déchirement de la séparation et des adieux se compliqua tout à coup d'un incident qui menaça de prendre de très-graves proportions. On vint annoncer aux républicains toulousains qu'ils allaient faire le voyage en voiture cellulaire. Cette idée de prendre place dans l'ignoble véhicule qui sert au transport des forçats leur fit monter le rouge au front, et révolta leur conscience d'hommes d'honneur. Dans un éclat de commune indignation ils se promirent de résister par la force au traitement ignominieux qu'on ne craignait pas de leur infliger, et il ne fallut rien moins que les supplications ardentes de leurs familles, affolées de terreur à l'idée du danger qui les menacerait dans leur rébellion contre les agents de la sûreté, publique, pour se laisser imposer une humiliation contre laquelle protestait avec eux l'opinion publique tout entière.
Ce fut dans la nuit du 22 mars, et à deux heures du matin, que les proscrits de Toulouse prirent place, au nombre de dix, dans les voitures cellulaires. Les abords de la prison Saint-Michel étaient gardés par des détachements d'infanterie : les ténèbres et le silence de la nuit
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furent les complices de cet enlèvement ; les voituras cellulaires, huchées sur des wagoos^ats, prirent la route de Marseille.
Dans le cours de ce triste voyage, Vimpérttîe et l'ïm* prévoyance des agents de l'autorité faillit provoguer une catastrophe. Cela se passait dans ta gare de Cette, au moment du ctiangcmenl de ligne, qui s'opère en cet endroit. Us wagons qui portaient les toitures cellulaires, n'avaient pas été garés et se trouvaient sur la voie, exposés au choc des trains en marche. Heureusement, un chef d'équipe, homme de cœur et de résolution, s'aperçut ^ temps du danger couru par les transportés; mù par on sentiment d'tiumanité qui est l'honneur des honnêtes geni dans toutes les conditions, il devança l'iieure de sa besogne accoutumée et k deux heures du matin, requérant quelques hommes de bonne volonté, il travailla de pic et de levier à transborder les voitures cellulaires de la lignq du Midi sur celle de la Méditerranée. Au moment où ce transbordement venait de s'accomplir, le train de Marseille s'élançait à toute vapeur sur la voie ferrée 1
Le 34 mars, à une lieure après midi, le train arriva & Marseille et s'arréla au bas du fort Saint-NlCûlas. Le voyage avait duré quarante-huit heuresl Uu^nd il fallut descendre, le ciloycn Pégot-Ocicp, sexagénaire d'una haute slature et d'une forte corpulence, ne put parvenir h te mouvoir.sesjambesétaientenfléesetondut le por? 1er à bras jusqu'à destination. Le citoyen Mule, la vuq
iBJ|)ScurciQ9 le cerveau copge^tionné, ne ponraît pimnir à mettre un pied devant Feutre ; ses jambes, s'étant brusquement dérobées sous son 'corps, il se laissa cbeoir du haut de la voiture cellulaire, et aaDs le citoyen Gâillari)| qui le reçut dans ses bras, il se brisait le cr^e contre les pierres de la route.
Au fort Saint- Nicolas, les démocrates da Toulouse trouyj^rent nombreuse coippagnie : c^étaient leurs compagnons d'infortune, venus de tous les coins de la France.
Le lendemain de son arrivée au fort Saint-Nicolas, le citoyen Pégot-Ogier recevait la nouvelle qu'il était libre, n embrassa ses amis et retourna immédiatement chez lui.
Le 27 mars« les citoyens Mule, Gaillard, Grillon, GodoffreetCazalas s'embarquèrent sur le paquebot des messageries impériales r0w»7, qui faisait le service de Marseille à Tunis. Ces cinq citoyens furent internés dans la province de Constantine. Les citoyens Rivière, Roland, Yidal et Milhau, furent dirigés sur la province d'Oran et celle d'Alger.
De longs mois après, tous ces courageux et énergiques citoyens sont rentrés dans leurs familles, après avoir subi les douleurs et les tristesses de Texil. Plus d un a trouvé à son retour l'infortune et le deuil installés sous son toit : la lutte de la vie est pleine d'amertume, et le chemin que traverse l'homme politique est semé de ronces et d'épines. Le citoyen Mule, qui ejpérait retrouver à son foyer sa courageuse compagne des bons et des mauvais jours,
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