II. — L'Egalité
L'égalité, en la société actuelle, est une dérision : les intérêts, les préjugés, les centres, les circonstances dominent les esprits ; les jalousies hargueuses, les envies, multiplient les haines.
Les mentalités engendrant les diversités les plus contradictoires, et l'harmonie solidarisant les intérêts collectifs, déterminent la différence des aptitudes et des efforts qui tendent à l'inégalité.
Les qualités personnelles, les dispositions spéciales, créent de constantes inégalités, et Ton peut dire que l'humanité est un composé de forces dissemblables. Il peut y avoir parfois identité, mais il n'y a jamais égalité absolue.
L'égalité est une force neutre qui, parfois, endort les énergies, parfois les pousse à l'émulation. En tous les cas, il n'y a ni égalité, ni conscience, devant la haine, la souffrance ou la mort.
Ceux qui gouvernent deviennent des privilégiés par le pouvoir qu'ils exercent. Ils sont enclins à la domination, et ne voient rien au-dessus de leur intérêt personneL II est parfaitement absurde de croire que les gouvernants peuvent travailler à rendre dignes ou capables de segou-
verner eux-mêmes ceux qu'ils asservissent en lescourbant sous leur pouvoir l
D'un autre côté, certains socialistes rêvent plutôt de détrôner les jouisseurs du pouvoir — pour s'y placer euxmêmes — qu'à asseoir les bases du socialisme. Ce travers est l'ordinaire défaut des politiciens.
Au milieu de cette lutte dans le vide, s'enracinent dans nos mœurs veules, le parasitisme et la domination .-«Soyez sans mouvement, nous agirons pour vous tous », dit le législateur à la foule crédule.
« Suspendez votre vie, nous vivrons pour vous tous », disent les riches, aux salariés qui les écoutent.
« Soyez sans idées et sans théories, nous penserons pour vous tous », disent les écrivains et les sociologues, qui se font les plats courtisans des gens du pouvoir. Us pourraient ajouter : « Nous vous ferons manger de la logique à notre goût, pendant que vous manquerez du nécessaire à l'existence. »
Et le peuple souverain subit les persiflages odieux, les persistantes inégalités, se contentant des miettes du festin, lorsque les maîtres repus daignent condescendre à les lui laisser prendre en rampant.
Le peuple se contente d'avoir l'égalité dans la prohibition de ses droits, l'égalité dans les étouffements sociaux, l'égalité dans l'étranglement de ses libertés. * L'égalité est une chimère créée par les dominateurs pour avoir un thermomètre de la sottise humaine, le commun des rêves coalisés se perdant dans les impuissances sans bornes.
IIL — La Fraternité
La fraternité est le plus horrible des mensonges dans une société soumise aux bas instincts et aux mesquineries honteuses.
En principe, la fraternité devrait être dans le perfectionnement des moyens sociaux. En fait, elle n'est qu'un moyen d'exploiter le peuple sans douleur, — comme les dentistes.
Les concurrences, les spéculations aigrissent les individus et en font des sauvages, abrités derrière leurs comptoirs, ne se préoccupant point sur la légitimité de leur négoce, basé sur le vol organisé.
A notre sens, il est moius immoral d'être tenté par le vol, quand on soutire de la faim, que de spéculer lâchement sur des pauvres hères dont on abuse de la crédulité ou de la situation pour se créer des rentes.
Un inventeur fait argent de son invention, s'il le peut, et c'est à peu près tout ce qu'il cherche, ne s'inquiétant nullement de rendre service à ses semblables.
Après fortune faite, cependant, il se prévaudra encore de son invention pour décrocher, pour sa « philanthropie », un siège électif ou un poste d' « honneur ».
Donc, voilà un inventeur qui a gardé soigneusement dans ses cartons soa invention jusqu'au jour où il a pu spéculer utilement sur elle. S'il n'avait pas entrevu la fortune par elle, nous ne la connaîtrions peut-être pas; et c'est la cause que beaucoup d'inventions utiles se per-
dent pendant que d'autres, plus exploitables^ font la fortune de leurs auteurs.
D'un autre côté, un riche industriel jouit d'une grande considération en utilisant l'invention d'un pauvre bougre, lequel meurt souvent de misère, après avoir fait la fortune de ses exploiteurs coalisés.
Dans les familles mêmes, les parents ne font pas instruire leurs enfants pour en faire des êtres utiles à la société, à la science, aux lettres ou aux arts, mais seulement pour les soustraire à la loi du travail et leur permettre plus facilement l'exploitation de l'homme par l'homme. On imprime ainsi à l'être humain une direction anormale et perverse.
En effet, dès la prime enfance on bourre le cerveau de l'enfant de renseignements commerciaux, en vue des gains matériels, mais nul ne lui inculque l'admiration du bien ; en un mot, on n'attise pas assez en lui la passion du savoir pour ne lui apprendre que le calcul d'exploiter.
De cette torpeur morale, on extrait le culte de la curée, de la possession, de la jouissance de ce dont les autres sont privés. On comprime l'épanouissement cardiaque de l'enfant par des intérêts sordides, vertus factices, qui consacrent les situations fausses.
Pour être fraternel, l'être humain devrait avoir un idéal large, généreux ; des attitudes simples et vraies, ne cherchant pas à dominer les autres, même s'il est un esprit supérieur. Le mérite personnel est souvent discutable et toujours relatif.
On ne devrait pas pouvoir être anti-fraternel, malgré
les discordances mentales, les sentiments égoïstes, le conflit des intérêts.
La fraternité est une pulsation sympathique, et elle ne peut réellement fleurir que dans une société où la sociabilité sera élevée à sa plus haute puissance.
Le cas contraire, elle est une formule trompeuse.