YALA
Penses-tu tout connaître ?
Non, Vala. Mais je sais que la vache aux poils blonds
Pour assouvir sa faim léchait de froids grêlons,
Et qu'elle en vit surgir des cheveux, une tête,
Le corps d'un dieu. Son nom fut Bor. La douce bête
Veilla sur lui longtemps avec des soins exquis.
Mais Bor voulut avoir des fils ; et je naquis
D'une géante fraîche et robuste, pour être
L'ouvrier de ce monde, ô femme, et son vrai maître.
Ymer était stupide, inexorable, affreux.
Les jeunes fils de Bor, comme il marchait contre eux,
Lui lancèrent au front d'énormes blocs de glace,
Et le monstre, abattu, fut achevé sur place.
Puis mes frères et moi nous jetâmes son corps
En travers de l'abîme, après de longs efforts.
Son sang, qui ruisselait de blessures profondes,
Fit les fleuves bruyants, la mer aux vastes ondes ;
Sa chair devint le sol ; ses os furent les monts ;
Sa barbe et ses cheveux, les bois que nous aimons;
Je fis de son cerveau répandu dans l'espace
Le brouillard du matin, le nuage qui passe ;
Et, pour être témoin de l'ordre universel,
Son crâne monstrueux fut la voûte du ciel...
Ainsi tu répondis au crime par le crime.
Quel sera le recours du faible qu'on opprime,
Si l'exemple de tous est un dieu meurtrier?
Ton règne, dur vieillard, chef des peuples, guerrier
Qui jadis ébranlais la terre par ta lance,
Est fondé sur la force et sur la violence.
Mais c'est pour le salut de tous que j'ai lutté! Car, imposant aux dieux ma ferme volonté, Attentif, protégeant la moindre créature, J'ai fait fleurir la loi dans Timmense nature. Tu n'as pas oublié les bienfaits qu'on me doit. La terre vit surgir, au signe de mon doigt, Deux robustes coursiers que ma parole guide. L'un d'eux, en secouant sa crinière splendide, Fit la lumière et mit la joie au cœur des dieux; La mer étincela, le ciel fut radieux.
A peine il eut fini sa course triomphale Que l'on vit s'élancer une sombre cavale; Et lorsque revint l'aube, aux clameurs des aiglons, L'écume de sa bouche argenta les vallons. Tels, le Jour et la Nuit sortaient de ma pensée. Me couchant sur la terre âpre, nue et glacée
Où dormaient de beaux fruits, de merveilleux trésors,
Je donnai la chaleur et la vie à son corps.
Un frêne altier croissait près d'un gracieux orme.
Je sus adroitement modifier leur forme ;
Ils eurent un visage et le beau sang vermeil ;
Je les tirai de leur mystérieux sommeil ;
Et, soufflant dans leur bouche une part de mon âme,
J'en fis le premier homme et la première femme.
Je créai le serment pour sceller leur amour.
Je veille. Mes corbeaux s'envolent chaque jour
Et reviennent, le soir, me contera voix basse
Tout ce qu'ils ont vu faire en traversant l'espace.
Je donne ma science ; et mes runes, souvent,
Endormirent la mer, firent tomber le vent ;
J'en sais pour arrêter en l'air le vol des flèches !
Dans un château magique au bord des vagues fraîches,
Je chante avec Saga les actes accomplis
Par ceux qui, dédaignant de mourir dans leurs lits,
Méritèrent qu'un dieu chantât leur rude histoire.
Je suis à tous. Je donne aux braves la victoire,
Aux scaldes le génie et la brise aux vaisseaux.
Qui me hait? les méchants. Qui me raille? les sots.
La guerre est éternelle entre les fils des hommes.
Tant mieux! laisse-nous vivre en vaillants que nous sommes.
Dieux ou mortels, le sang versé nous réjouit.
Quand de mâles guerriers luttent jusqu'à la nuit,
A nombre égal, le fort en face du robuste,
Je dis que la bataille est une cbose juste î
Je me plais, lorsqu'ils vont en guerre par milliers,
A mugir dans le creux de leurs grands bouclier.-.
Ah ! qu'ils sont beaux, filant aux lueurs des étoiles,
Les hardis rois de mer, sur leurs chevaux à voile* !
Dans leurs âpres combats, quand se heurtent les nefs,
La hache retentit sur le crâne des chefs ;
La lueur de l'épée entre dans leurs prunelles.
Les oiseaux, convoitant les morts, battent des ailes ;
La mer s'enfle : le ciel est plein de cris aigus ;
Et des bancs de poissons s'engraissent des vaincus.
J'ai moi-mémo, orgueilleux de ces luttes viriles,
Refoulé les géants vers leurs déserts stériles.
Thor leur serrait le cou comme dans un étau
Ou les frappait avec son agile marteau.
Bien qu'ils eussent le crâne aussi dur que des pierres.
Moi, sans pâlir, j'allais soulever leurs paupières
Pour éteindre l'éclair de leur regard cruel.
Et je lançais leurs yeux farouches vers le ciel !
Alors ce n'était pas comme lorsqu'une vierge,
Dans la maison du vieil ami qui vous héberge,
Sourit des yeux après qu'elle vous a versé
De l'hydromel nouveau fortement épicé...
Non, non, ce n'était pas comme lorsqu'on embrasse
La bien aimée afin d'éterniser sa race,
Et que , lui caressant les cheveux ou les seins,
On se livre à l'amour sur de moelleux coussins !
Tu ne hais pas non plus (je vois ton œil qui brille) A te glisser, le soir, près d'une jeune fille. Jadis tu dépassais la fureur des taureaux.
Il fallait bien peupler la terre de héros !
Puis, pourquoi condamner l'amour? Un frais visage,
0 Vala, peut troubler même l'esprit du sage.
Je m'inquiète peu d'être en butte au moqueur
Quand le baiser de joie éclaire tout mon cœur.
VALA
Soit; mais que me veux-tu? Retourne à tes armées, Ou va rire dans l'ombre avec tes bien aimées ; Te recevoir est un fastidieux honneur.
Femme, j'ai désappris le chemin du bonheur. Balder est mort. Sa mère était pleine de craintes Et le suivait partout à ses chères empreintes. Tous les êtres l'aimaient. Ils firent le serment De protéger mon fils, le dieu frêle et charmant. Même la terre et l'eau, les pierres et les plantes Furent pour lui des sœurs tendres et vigilantes. Hélas ! on ne fit point jurer le faible gui. Et tandis que Balder sommeillait, alangui Par une nuit d'amour, de baisers, de beaux songes, L'astucieux Loki, passé maître en mensonges, Accabla le jeune homme, et, malgré son serment, D'une branche de gui le frappa durement. Notre fils en mourut. Celle qui lui fut chère Rendit l'âme en tirant de sa harpe légère Quelques mélodieux et suprêmes accords ; Et le même bûcher consuma les deux corps.
Balder est descendu dans l'affreuse vallée ; Aux morts les plus obscurs son âme fut mêlée ; Il a vu le soleil disparaître et mourir ; Et la porte de Hel, pour ne plus se rouvrir,
Avec un grincement sur lui s'est refermée... Mais, du moins, il repose auprès de son aimée. Leur lit d'or resplendit dans le séjour de Hel, Et l'on brasse pour eux le plus pur hydromel. Même, par la pitié que leur jeunesse inspire, Ils pouvaient échapper à ce lugubre empire ; Et tu les aurais vus s'aimer comme jadis, Si la nature entière eût pleuré sur ton fils.
Tout pleurait ! mais Loki versa des larmes sèches.
Une grêle d'éclairs et de rouges flammèches
Crépita dans ses yeux ; et, riant de plaisir.
Il m'arracha le fils que j'allais ressaisir.
Puis l'opprobre des dieux voulut fuir les supplices.
Transformé brusquement, monstre aux écailles lisses,
Il plonge dans l'eau vive, et ses bonds éperdus
Franchissent nos filets rapidement tendus;
Mais Thor, le bon nageur, l'étreint comme une anguille
Malgré sa peau visqueuse et son corps qui frétille.
Le meurtrier reprend sa forme en gémissant.
De solides boyaux le serrent jusqu'au sang
Et je l'attache au pied d'un roc. Certain reptile,
A jamais suspendu sur sa tête, distille
Un horrible poison dans ses yeux grands ouverts...
Ah ! Loki peut chanter la fin de l'univers !
Mais il se tord d'angoisse au point que le sol tremble. Le supplice est nouveau, sorcière ; que t'en semble?
VA. LA
J'admire. Mais réponds aussi, père du chant. Pourquoi caressais-tu naguère le méchant ? Si toû esprit est fin, tu n'en fis rien paraître; Car tu mêlas ton sang avec le sang du traître. Et, ta corne de buffie étant bue à moitié, Tu lui cédas le reste en signe d'amitié.
Savais-je quel destin me tisseraient les Nomes? Jouant aux dés, buvant la bière à pleines cornes, En ce temps-là les dieux eurent l'esprit épais. Mais nous avons perdu l'innocence et la paix ! Quand je veux revenir à ces heures sereines, Je suis comme un boiteux qui poursuivrait des rennes.
VAL A
Un funèbre avenir attend les dieux vieillis. Que sont les défenseurs dont tu t'enorgueillis Près des fils monstrueux engendrés par le fourbe? Midgard, dont le corps souple et gluant se recourbe En millions d'anneaux au fond du gouffre amer, Se dressera terrible au-dessus de la mer,
Et, brillant au soleil comme une bague bleue,
Enlacera la terre en se mordant la queue.
Fenris, le loup géant, brisera ses liens.
Alors, pauvre chasseur, trouveras-tu des chiens
Qui, sans peur, et taillés pour des luttes pareilles,
Aillent lui labourer la nuque et les oreilles?
Sans hurler (car Fenris est un silencieux)
Il ouvrira sa gueule immense jusqu'aux cieux;
Et les hommes, pleurant sur les montagnes noires,
Entendront le soleil crier sous ses mâchoires.
Ah ! vienne la bataille ! Il est temps : je la veux.
VALA
Tu n'es plus le hardi jeune homme aux longs cheveux. Ce chapeau dont le bord circulaire s'incline Pour cacher un trou noir clans ta face divine , Cette pique émoussée et qui ne brille pas, Sont-ils faits pour celui qui se rue aux combats ?
Eh bien ! je porterai le casque aux larges ailes. Ma lance jettera de rouges étincelles.
VALA
Ton cheval est fourbu.
Non : vois ses yeux ardents !
En outre j'ai gravé des runes sur ses dents.
VA LA
Pauvre fou ! Si mes yeux, avaient encor des larmes, Je pleurerais sur toi.
Thor est mon frère d'armes.
VALA
Thor est brave. 11 remplit sa femme de terreur
En secouant sa barbe épaisse avec fureur.
Il oppose un hautain silence à toute injure.
Il absorbe sans joie et par simple gageure
Trois barils d'hydromel, un bœuf, douze saumons ;
Et, pour ronfler, il a de terribles poumons !
Tu railles froidement, vierge austère et savante. Oui, Thor est brave. Nul ne voit sans épouvante Sa ceinture de force et son dur gantelet. Il ne supporte pas longtemps qui lui déplaît. Thor n'a jamais menti; c'est une âme princiers; Et moi, je te défends de l'insulter, sorcière ! Mes compagnons sont beaux et vaillants.
VALA
Quand le loup Viendra pour t'étrangler, ne compte pas beaucoup Sur Frey qui par amour livra sa large épée; Je crois que ton attente, ami, serait trompée. Heimdall, gardien des dieux, dont les dents sont en or, Est plein de vigilance et sonne bien du cor ; Il dort moins qu'un oiseau ; retenant son haleine, Dans la nuit il entend pousser l'herbe, et la laine Croître sur les moutons; c'est un esprit subtil... Mais, vienne l'heure affreuse, à quoi servira-t-il De si bien démêler la plainte faible et douce Que fait dans la prairie un brin d'herbe qui pousse ? Sur la glace, une fois, je vis glisser Uller. Ses patins sont plus vifs que les souffles de l'air ; Il n'en fuira que mieux au jour de la bataille. Tyr pourrait à bon droit être fier de sa taille ; Hélas ! il est manchot.
Ne ris pas, femme. Un jour Nous jouâmes au loup Fenris un méchant tour. Il dansait parmi nous. « Je ne veux pas qu'il meure, Dis-je aux dieux, car le sang souillerait ma demeure; Mais il sera captif dans ce lien d'acier. » Puis, flattant le museau du monstre carnassier :
« Laisse-toi faire, clis-je, et vois comme on s'amuse !
Viens; tu m'enchaîneras après. » Lui, plein de ruse
Bien qu'il fût jeune encor, n'y voulut consentir
Que si l'un d'entre nous, Tlior, ou moi-même, ou Tyr,
Osait plonger son poing dans une gueule horrible
Dont il nous découvrait la denture terrible.
Tyr ayant étendu sa main, le loup fut pris.
Je ne le lâchai point, Yala, malgré ses cris,
Celui qui, parait-il, un jour doit me détruire!
Et les dieux pleins de joie éclatèrent de rire;
Car, l'écume à la gueule et du sang plein les yeux,
La bëte resserrait par ses bonds furieux
Le dur lien dont elle était enveloppée.
Mais Tyr, seul dans un coin, pleurait sa main coupée.
VALA
Cette main lui fera défaut cruellement.
Il n'en sera pas moins fidèle à son serment! Bien d'autres surgiront à l'appel de leur maître ; Et les fils du parjure apprendront à connaître La force des héros tués dans tous les temps Qui me sont apportés, tièdes et palpitants, A travers les forêts, les bruyères fleuries Sur les chevaux ailés des blondes Valkyries.
ODIX 240
Oui, dans la haute salle au toit de boucliers Ils dévorent, muets, la chair des sangliers; Gonflés de bière, ils font d'interminables rêves En regardant rougir des broussailles de glaives Dans l'âtre qui projette une immense clarté ; Sans doute qu'ils sont las de l'immortalité... Ah! les tristes héros! La plus vaste des salles Compte presque un millier de portes colossales, Et, les siècles étant à la fin révolus, Chacune vomira huit cents hommes et plus : Mais, que le loup géant souffle sur cette armée, Elle disparaîtra comme un peu de fumée.
Crois-tu m'épouvanter, corneille de malheur? Ameute contre moi mes ennemis; dis-leur De ruiner mon œuvre et de hâter ma chute; Moi, vieillard, je suis prêt à soutenir la lutte, Et s'il le faut, Vala, je me défendrai seul A l'ombre d'Yggdrasil, le magnifique aïeul.
0 le meilleur des dieux, Odin, je te salue! Je connais maintenant ton âme résolue,
Et je déroulerai devant toi l'avenir,
Ton cheval en dût-il affreusement hennir.
Toi-même il faut t'armer d'un robuste courage
Pour voir entre tes mains s'effondrer ton ouvrage,
Patient ouvrier qui formas l'univers !
Contre les violents, les fourbes, les pervers
Tu batailles depuis l'origine des choses;
L'angoisse étreint ton cœur; jamais tu ne reposes;
Et si partout le mal surgit auprès du bien,
C'est que la loi fut telle, et nul n'y pouvait rien.
Or, la vieille rancune et la tenace envie
Sauront déraciner le Frêne de la vie ;
Mais c'est après un vaste et suprême duel
Où l'on ne verra point fuir les héros du ciel
Que le saint Yggdrasil se tordra dans la flamme.
Pas une trahison n'affligera ton âme ;
Et, le mal ne devant jamais porter de fruit,
Nul n'aura la victoire et tout sera détruit.