‹ Les SymbolesChapitre 11 sur 13 · OD1N · texte numérisé non relu

OD1N

J'ai toujours souhaité qu'on me rendît justice. Va, chante ; et que bientôt la mort anéantisse Le vieil Odin lassé par d'éternels combats! J'ai vécu pour l'honneur, et l'honneur ne meurt pas.

VALA

La nuit vient sur les dieux; voici le soir des Ases. Tout va finir. L'amour lui-même est sans extases. L'adolescent n'a point d'ami qui lui soit cher. Mais une âpre luxure aiguillonne la chair ; L'homme n'a plus pitié de l'homme; et l'on se cache Pour enterrer les morts. C'est l'âge de la hache. Pas une fleur n'éclot. Sur le triste univers Silencieusement passent trois longs hivers; La neige monotone et stérile tournoie; Le soleil appauvri ne verse plus la joie.

Hélas!

VA LA

Mais tout à coup le grand aigle du Nord Au-dessus d'Yggdrasil entonne un chant de mort; Et, tandis que l'oiseau crie avec véhémence, Le Frêne retentit comme une harpe immense, Car l'aigle, en secouant ses ailes, fait courir Des frissons à travers l'arbre qui va mourir. Au loin, dans la forêt, chante un coq écarlate; Un autre à crête d'or, dont la fanfare éclate En haut du ciel, répond au sombre coq de fer Qui sanglote parmi les brouillards de l'enfer.

Tous trois, glaçant les dieux d'une peur inconnue, Annoncent l'incendie et l'heure enfin venue. Fenris rompt ses liens. Midgard sort de la mer. Odin va consulter la tête de Mimer, Et la tête répond en roulant ses yeux mornes : « Tu n'éviteras point la dure loi des Nornes. »

En sais-tu davantage '?

Oui. Je vois s'avancer Un vaisseau que la mer houleuse va lancer Contre le saint palais des dieux. Plus de rivages; Devant le Walhalla hurlent les flots sauvages. De la brume et du froid, les géants sont venus. Point d'armes; des serpents ceignent leurs torses nus: Et les monstres de Hel encombrent le navire Que Loki délivré guide avec un sourire. Fenris vient d'égorger les hommes par milliers. Les célestes héros, vainement suppliés, N'ont pu porter secours aux peuples de la terre ; Et le sang qui bouillonne et ne veut point se taire Déferle jusqu'aux pieds des dieux pâles d'horreur. Leurs femmes, sans crier, sont mortes de terreur.

Quoi ! nos femmes aussi? nos femmes mourront-elles? Pourtant n'a-t-elle point des grâces immortelles, Freia dont les cheveux, le sourire ou les pleurs Ont donné leurs doux noms aux plus suaves fleurs ? 0 Vala, quand la grâce aura quitté le monde, La terre ne pourra redevenir féconde ; Rien ne fleurira plus.

VALA

Heimdall sonne du cor.

Odin, qui resplendit dans une armure d'or, Se précipite avec sa lance meurtrière.

Les dieux le suivent. Honte à qui reste en arrière ! Les durs géants du froid, les compagnons de Hel Ont quitté leur navire et franchi l'arc-en-ciel ; De rauques beuglements sortent de leurs poitrines. Fenris jette un torrent de feu par ses narines. Il te cherche; tu lui fais signe de la main; Mais il mettra longtemps à frayer son chemin A travers les grands ours, les louves affamées Qui te montrent les dents, ô père des armées! Midgard, auprès de qui Thor paraît comme un nain, Le couvre tout entier de son mortel venin; Mais le marteau de Thor vibre dans l'air, et broie Le crâne du serpent déjà sûr de sa proie.

Ils meurent tous deux. Frey, qui n'a point d'armes, mord Cruellement Loki, chancelle, et tombe mort. Tyr et le chien de Hel se sont tués l'un l'autre; Et dans le sang de tous le grand aigle se vautre. Le chef des dieux faiblit. Il aperçoit soudain L'énorme loup : Fenris se jette sur Odin, L'étrangle, ouvre une gueule écumante, et dévore Son ennemi muet, mais qui palpite encore. Les narines du loup ronflent des jets de feu, Tandis que sous ses dents craquent les os du dieu Avec le casque d'or, la cuirasse et la lance; Et sur le monde plane un terrible silence.

Puisse-je rester calme en face de la mort !

VA LA

Vidarr sort de ses bois. Il est sauvage et fort.

Il a toujours vécu sous d'épaisses ramures

Que respectait la hache, et pleines de murmures;

Mais l'homme aux veux songeurs sait que tu l'engendras,

Et le loup va sentir la force de son bras.

Sur un étalon vierge et nu, sans mors ni rênes,

Vidarr, loin des bouleaux, des aulnes et des frênes,

Galope dans la boue et dans le sang. Ton fils

Saute de son cheval et va droit à Fenris.

Il ouvre sans effort la gueule de la bête

Qui frémit d'épouvante et dont le cœur halète.

Sa chaussure d'acier brise les dents du loup.

Il le déchire avec ses mains ; puis, d'un seul coup

De la masse de fer qui pend à sa ceinture,

Il abat sur le sol l'affreuse créature.

Si je dois être ainsi vengé par mon enfant, 0 femme, que me fait la mort?

VAL A

Le ciel se fend, Tombe, écrase la terre, et la terre s'abîme. Seul, au-dessus des flots, surgit l'arbre sublime Où s'engouffrait la voix des peuples et des dieux, Le vieux Frêne, l'aïeul miséricordieux Qui donnait leur pâture à des millions d'êtres, Lui, déjà vénérable aux siècles des ancêtres! Mais le feu destructeur hurle dans l'arbre saint ; Et, tandis que la flamme implacable l'étreint, Le Frêne tord ses bras, comme pris de démence. Puis, lorsqu'est dévorée enfin la torche immense Plus rouge sur la mer que le soleil levant, Les cendres d'Yggdrasil s'éparpillent au vent.

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