ALLAI
Voyez : mes ennemis m'ont chassé. Ce sont eux Qui viennent jusqu'ici me chercher des querelles. Mais toutes les tribus peuvent s'unir entre elles! Dieu les dispersera comme des sauterelles; Son triomphe n'est pas douteux.
Tu seras châtié, peuple ingrat qui m'opprimes! Dieu marche avec les siens. Le jour où nous surprîmes Cette ample caravane au lever du malin, Nous chargeâmes avec une grande furie ! Mais vous avez trop tôt suspendu la tùrie Pour vous jeter sur le butin.
Tournez vos cœurs vers Dieu, croyants : vous serez braves. Faites des prisonniers, serrez fort leurs entraves ; Et quand vos ennemis seront réduits à rien, Vous, enfin délivrés d'incessantes alarmes, Avec de douces mains vous essuierez leurs larmes! Certes, la paix est un grand bien.
Mais que leur confiance en leurs dieux soit détruite! Lorsque vous serez cent, j'en mettrai mille en fuite; Je donnerai toujours l'exemple que je dois.
()4 LES SYMIiOLES
Auront-ils seulement la force d'un eunuque, Si les anges de Dieu les frappent sur la nuque Ou sur rextrêmité des doigts ?
Vous êtes prêts pour les batailles.
Sabrez-les I faites-leur de cruelles entailles! Ne dites pas : « Voici la saison des chaleurs. » Il fera bien plus chaud dans l'antre des supplices, Tandis que les élus, abreuvés de délices.
Fouleront des tapis de fleurs.
Ruez-vous au-devant d'un péril salutaire!
Ne soyez pas cloués à terre.
Que craignez-vous? La mort survient à tout moment; Elle escaladera votre tour élevée.
« Mais ceux, dit le Seigneur, qui pour moi l'ont bravée,
Ils vivront éternellement. >>
Allah, j'en ai la foi profonde, Nous livrera dans peu la Mère des cités. Nous la purifierons de ses iniquités; . Et, guidés par le cri des anges irrités,
Nous déborderons sur le monde....
Mais, lorsque la trompette aura sonné deux fois, Tous les peuples, sommés par une forte voix, Paraîtront devant Dieu, chacun avec son livre. Peut-être l'heure est proche et vient à larges pas;
La terre ne sait pas
Ce qui lui reste à vivre.
Vous jetterez le blâme à toute nation Dont les crimes seront évidents et palpables; Je vous accuserai, si vous fûtes coupables; Et, si j'ai mal rempli ma sainte mission.
Celui qui m'inspire et qui m'aime
S'élèvera contre moi-même.
« Toute âme goûtera la mort;
Mais observez, dit le Dieu fort.
Comme, sous l'eau du ciel, la terre sèche et dure Se gonfle doucement, se ranime et fleurit. C'est ainsi que, sentant sur elle notre Esprit,
Telle que la mort la surprit,
Revivra toute créature.
« Nous vous ramènerons des goufl'res de la mer. Chaque ossement prendra sa place accoutumée. Le feu du ciel l'eût-il brusquement consumée, Vous revêtirez votre chair.
« Par les lances, par les bannières, par les tentes,
Par les cavales haletantes Aux naseaux pleins de sang, aux crinières flottantes.
Qui font, sous les coups de leur fers,
Jaillir une grêle d'éclairs, Nous jurons qu'au premier éclat delà trompette Tous les êtres vivants mourront en un clin d'oeil. La sombre mer, les cieux muets, la terre en deuil Attendront qu'à travers le monde elle répète
Son âpre et stridente clameur.
Mais, au deuxième appel, comme une vaste houle
Qui se forme, s'ébranle et roule,
Les morts s'agiteront en foule En faisant sous le ciel une immense rumeur.
« Alors, que d'âmes angoissées !
Voici qu'il pleut du soufre et de l'airain fondu. La lune éclate au loin. Le soleil s'est fendu.
Les étoiles sont effacées.
« Le ciel est tout entier rouge comme du cuir Qu'on vient de teindre en écarlate.
Ali! le riche n'a plus personne qui le llatte. Comment se cacher? où s'enfuir?
« Les mers bouillonnent avec rage Les êtres que nous ranimons Regardent comme un vain mirage Fuir et disparaître les monts.
La terre n'est plus qu'une plaine.
Telles que les flocons de laine, Les étoiles ont disparu.
Tous les visages sont livides.
Les méchants, qui se sentent vides, Disent tout bas : « Si j'avais cru! »
Lorsque ton Dieu te parle, ô peuple, fais silence !
Crains sa terrible violence.
Malheur à qui sera léger dans la balance !
Tout à coup le Seigneur déchaînera le vent; Et la terre, notre humble et forte nourricière, Ne sera plus qu'un peu d'impalpable poussière Entre les mains du Dieu vivant...
Qu'on les fasse passer à gauche, Tous ceux qui préféraient le crime et la débauche
Au service de l'Éternel.
Une âme ne doit pas souffrir pour une autre âme. Si ton fils a failli, qu'il en porte le blâme !
Ici, point d'amour paternel.
Les méchants garderont un silence farouche. Mais, si l'aveu cruel ne sort pas de leur bouche, Leur visage, leurs mains, leurs pieds, leurs durs genoux Témoigneront contre eux sans souci de leur plaire, u Ah! diront-ils alors, suffoqués de colère.
Vous témoignez donc contre nous ? »
S'il ne veut point parler, l'avare, A qui par-dessus tout ses joyaux furent chors. Sentira s'incruster dans ses brûlantes chairs
Ce qu'il possédait de plus rare.
« Si, pour me repentir, j'avais jusqu'à demain 1 » Telle sera partout la plainte de l'impie. Mais Dieu dira : « Silence 1 il faut que tout s'expie, d Et le méchant mordra le revers de sa main.
Éternels sont les supplices; Pensez-y, vous qui vivez.
Ne vous faites pas complices Des antiques réprouvés.
Leurs sanglots seront horribles.
Des anges durs et terribles Qui, préposés à l'enfer, Ne haïssent point leur lâche, Les frapperont sans relâche Avec des gourdins de fer.
L'incrédule, celui dont la parole est fausse, L'ingrat, le mauvais fils, descendront dans la fosse.
Que le goutfre sera prompt A s'emparer de leurs àmos!
Il rallumera ses flammes SitiH qu'elles s'éteindront.
Maudits! qu'importe au feu si votre cœur se gonfle A force de pleurer votre exécrable erreur? Peu s'en faut que l'enfer ne crève de fureur. Comme il mugit et comme il ronfle!
On vous dira : « C'est bien : chauffez-vous à ce feu. Que votre âme défaille ou s'accoutume un peu,
Le rouge brasier vous dévore. »
Dieu, penché sur le bord de l'abîme, criera : « Es-tu plein? » Et le gouffre avide répondra :
« Jette-les, s'il en reste encore! ;>
Telle est ta récompense, ô loi qui blasphémais. On te nourrit d'une acre et puante fumée; Ta peau se renouvelle, aussitôt consumée; Sans fin la mort t'assaille, et tu ne meurs jamais.
« Venez, rassurez-vous, âmes justes et droites, Dira dans les hauteurs une paisible voix. Approchez-vous, mon peuple; entrez tous à la fois ; Nos portes ne sont pas étroites.
« Oui, beaux et lumineux, plus jeunes et grandis,
Hommes et femmes, vous que j'ai trouvés fidèles,
Pour n'y plus écouter que d'heureuses nouvelles,
Entrez tous dans mon Paradis I
« Vous qui n'avez commis que de légères fautes, Errez sous mes palmiers, aux fruits mûrs et si doux. Salut, et que la paix de Dieu soit avec vous ! Ayez la joie au cœur, mes hôtes. »
Par la gloire de mon Seigneur 1 Dites si j'étais en démence.
Le règne des élus commence ; Pour eux c'est une joie immense, Un inexprimable bonheur !
72 r.ES SY3IR0LE>S
Dieu vous le dit par son apôtre :
u Tandis que le méchant dans ses crimes se vautre En rêvant d'accomplir quelque chose de piS;
Sans que l'on vous en avertisse,
Faites des actes de justice :
Ils seront comme un grain qui donne sept épis.
« Pour que vous partagiez notre éternelle joie, Élevez jusqu'à nous l'encens de vos vertus. Dans nos jardins ombreux vous serez revêtus De brocart d'or, de clair satin, de verte soie.
« L'air sera suave et léger.
Vous cueillerez en paix dans notre beau verger La ])anane et la figue, et les fraîches grenades ;
Vers vous s'inclineront les fruits.
Et vous sommeillerez aux mélodieux bruits
Des fontaines et des cascades.
« Plusieurs causent entre eux; l'un chante et l'autre rit; Ils revivent les jours anciens par la mémoire ; Et le vin parfumé qu'on leur permet de boire Leur réjouit le cœur sans troubler leur esprit.
« Celui qui nous prenait pour guide, Humble, se prosternant à l'aube comme au soir, Nos anges lui diront : « Tiens, voici pour l'asseoir
« Un trùne de cristal limpide. »
« Vous serez éblouis par la vive splendeur
De vierges aux grands yeux, que nul n'aura touchées,
Et pareilles en leur pudeur Aux perles de la mer soigneusement cachées.
« A vous leur souple taille et leurs seins arrondis 1 Il n'est rien de si pur, ni l'or, ni l'hyacinthe,
Que ces filles du Paradis ; Dans leur corps virginal respire une âme sainte.
« Vous les contemplerez en de frais pavillons. L'époux murmurera : « Tes lèvres me sont dues ;
« Viens, ô mon âme, sommeillons « Sous les vastes palmiers aux grappes suspendues. »
« Et tout cela, nous le jurons Par nos radieux escadrons, Par la voûte du ciel et par la mer gonÛée
Où nous vous frayons des chemins,
Par notre pur soleil, par la nuit que nos mains
Ont splendidement étoilée, Par tout ce que vos yeux admirent de plus beau,
Par notre invisible présence
Dans le temple où Ton nous encense, Par le mont Sinai qui fut notre escabeau, Par nos chères cités, par la Mecque et Solyme :
Est-il un serment plus sublime?»
NATURE
NATURE
L'œuvre que Léonard quatre ans a caressée,
Et qui porte le sceau divin de sa pensée,
Fascine mes regards et hante mon cerveau ;
Et je crois voir en elle un symbole nouveau
De la voluptueuse et mystique Nature.
Je frissonne devant Timmortelle peinture
Où le maître, ébloui de lui-même et ravi,
A fixé l'idéal âprement poursuivi.
Cette femme nous suit des yeux et du sourire,
Et les esprits troublés que le mystère attire
Ont scruté bien souvent, sans les comprendre mieux,
L'inquiétant sourire et l'abîme des yeux.
Paisible, le front haut et pur, les mains croisées,
La songeuse aux pâleurs si faiblement rosées
N'entend pas le murmure infini des aveux.
Du voile qui les couvre, on voit ses fins cheveux
78 LES SYMIÎOLES
En ondes s'échapper ; un or sombre se joue Près de sa tempe unie et de sa belle joue ; Et les anneaux soyeux vont caresser un sein Dont mille ans de désir ont rêvé le dessin. Telle, dans sa beauté dédaigneuse et parfaite, Celle dont le sourire exquis est une fête Pour les baisers de l'air et les yeux du soleil Livre son àme heureuse au féerique sommeil, Et demeure, ignorant la terre qui l'envie, Depuis trois siècles, plus vivante que la vie.
Je crois te reconnaître, û Mère aux yeux profond s, Nature qui fleuris le monde où nous vivons. Oui, c'est bien ton pensif et gracieux visage ; C'est toi qui m'apparais dans ce bleu paysage. Un lac de saphir pâle aux transparentes eaux Songe derrière toi, sans fleurs et sans oiseaux ; Et les rochers, témoins de ta vigueur première , Semblent tout pénétrés d'azur et de lumière.
Quand Léonard surgit, un souffle avait passé Sur la face du monde oublieux et lassé Qui vécut si longtemps sans adorer ta force. La sève, de nouveau, palpitait sous l'écorce. Tes fils, par la prière et le jeûne affaiblis, S'éveillaient de leurs longs et ténébreux oublis; L'homme baisait enfin, d'une bouche enivrée, Les plis mystérieux de ta robe sacrée.
Il frémissait d'entrer sous les hautes forêts Où les voix de la nuit murmurent tes secrets. II te suivait, heureux de tes moindres vestiges . Cherchant dans l'infini de sublimes vertiges, II fendit d'un long vol les champs sereins de l'air. Pour frapper de son poing le ciel solide et clair Qui dérobait encore à ses fières prunelles Le gouffre de ta vie et les mers éternelles. Sans relâche il monta, car son cœur étouffait Dans l'étroit univers, stérilement parfait. Bientôt il entendit l'âpre océan des mondes Avec un bruit terrible entrechoquer ses ondes ; II atteignit le ciel et, de son poing brutal, Fit voler en éclats les sphères de cristal 1
Puisque l'homme ébloui redevenait ton prêtre, Tu pris un corps de femme et tu daignas paraître. Alors, et grâce à toi, ressuscitaient les dieux. Sur leur montagne, au chant des luths mélodieux, Pleins de joie, ils buvaient le sang fumeux des vignes; Et les déesses, plus candides que des cygnes, Livraient leurs tresses d'or et leurs beaux seins fleuris Aux yeux humains, Lournés vers l'éclatant pourpris. Mais, tandis qu'on voyait rayonner ta puissance Sur les Olympiens que le vulgaire encense, Léonard de Vinci lut au fond de ton cœur. Il te fit ce sourire exquisement moqueur. T'ayant vêtue avec une richesse austère, Il sut t'envelopper du plus noble mystère. Courtisane pudique ou sainte aux yeux troublants, Je cherche à deviner tes bras fermes et blancs. Tes épaules, ta gorge où mon regard s'arrête ; Je te désire avec une terreur secrète...
NATURE 81
C'est ainsi que je rêve en caressant des yeux
Celle dont je subis lattrait mystérieux ;
Et, croyant exalter par mon fervent hommage
L'éternelle Nature, et non plus son image :
« C'est toi qui fais aimer, lui dis-je, mais pas un
N'a respiré ta vie ainsi qu'un frais parfum.
Du moins, nous le sentons éparse dans les choses,
Toujours une, à travers mille métamorphoses.
On croit t'apercevoir sous des voiles d'été;
Et, par Tirrésistible attrait de la Beauté,
Tu diriges, suivant tes volontés sacrées,
Un monde merveilleux qu'avec lenteur tu crées.
Ah! Nature, qui donc lutterait contre toi?
La matière est docile au frein d'or de ta loi.
Livrant au bon soleil ses feuilles entr'ouvertes,
Qu'il est joyeux devoir si tendres et si vertes,
La plante solitaire attend l'heure d'aimer ;
Son silence t'implore, et tu feras pâmer
82 LES SYMlîOLES
La fleur qu'une splendide extase transfigure .
La bête songe à toi dans sa pensée obscure ;
Elle sent bouillonner la race dans ses flancs,
Et le fouet du désir cingle ses reins brûlants.
L'homme aussi t'appartient. Quand l'amour le dévore.
Dans l'être aimé c'est toi qu'il cherche et qu'il adore ;
Et sans trêve il poursuit un idéal secret
Qui lance des éclairs furtifs, et disparaît.
Ainsi tu fais briller, décevante Nature,
Un reflet de ta grâce en toute créature !
Et toi, Mère, dont nul n'a fait battre le sein,
Tu souris en voyant s'accomplir ton dessein :
Car tout est plein de vie, et le chant de l'abîme
Glorifie à jamais ton triomphe sublime. »