‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 10 sur 35 · LA SYMPHONIE AU .MARIAGE · texte numérisé non relu

LA SYMPHONIE AU .MARIAGE

clairvoyant pour conclure, au contentement (les deux parties contractantes, cette affaire qu’on appelle un mariage. Eh! qui voudrait se charger de marier Venise au grandturc, quand le doge lui -même aurait grande peine à se faire accepter de sa vieille fiancée, la mer?

Donc la chose est fâcheuse à dire : il n’y a plus de mariages qui se fassent dans le ciel. L,e mariage est une vente, un achat, un contrat aléatoire. Plus d’amour, plus de passion, plus de ces élans furieux qui poussaient deux amants à l’autel. Chose étrange, que l’on tienne encore aux mariages dans le ciel! dans un siècle où les opinions les plus tenaces, et les préjugés les mieux consacrés, sont rejetés avec aussi peu de cérémonie et de regret, que les os des générations passées sous la bêche du fossoyeur qui creuse une fosse, au beau milieu du cimetière !

Un mariage! Oh! oh! les vieux généraux ne préparent pas avec plus de soin la bataille décisive. Nos deux époux, avant de s’uuir, se sont observés longtemps; ils ont fait plus d’une marche et plus d’une contre-marche, autour de la citadelle Hyménée ; ils ont battu la campagne en éclaireurs; ils se sont dressé l’un à l’autre plus d'une embûche; ils ont fait de longues haltes ; ils ont parlementé ; ils ont dressé un traité d’alliauce ; ils se sont livré des otages ; ils ont stipulé des dommages-intérêts; puis la chamade étant battue, ils sont entrés par la brèche, au milieu de la citadelle Hymen, comme on dit que le cardinal de Richelieu entrait dans les villes conquises. Que de peines ils se sont données, ces deux combattants, avant de chanter le Te Deum! du mariage, et quel mirage ingénieux, des deux parts!

LA SYMPHONIE

Du côté de notre demoiselle à marier, que de musique sur le piano, de grâces virginales, de robes blanches, de peintures à la sépia! Que d’efforts douloureux pour se tenir droite, et pour laisser deviner toutes les qualités d’une belle âme, il en a coûté à la jeune épouse ! Du côté du jeune homme, hélas! que de peines pour s’enrichir, que d’attention sur ses mœurs, que d’habits neufs! Hélas! aussi, combien de privations de tout genre : le jeu, le bal, la comédie, et le cigare, et tant d’autres privations que s’est imposées l’heureux époux , avant de conclure une si grande affaire! Sans compter le travail souterrain de la tendre maman, les efforts des amis, les calculs de l’avarice, et le fameux chapitre des informations ! Sans compter le contrat, les acquêts et les conquêts , la corbeille et le trousseau , et le fameux texte : « En cas de mort ! » qui revient à chaque ligne du joyeux contrat! Et voilà ce qui s’appelle encore aujourd’hui , un mariage écrit ilans le ciel !

Je veux pourtant , et vous ne l'auriez jamais deviné à cet exorde, vous raconter, sur mon violon fêlé, deux mariages dont le Hasard fut le grand - prêtre, et qui ont tourné presque aussi bien que s’ils avaient été faits dans le ciel. Le hasard a tout fait, dans ces deux mariages, dignes du Nouveau-Moude où va se passer cette agréable histoire. Le hasard échangea l’anneau nuptial des quatre amants; il unit la jeune fille au vieillard, la femme sur le retour au jeune homme, et la conclusion de celte double union fat telle, qu’il faudrait remonter au mariage de Valère et de Lucile, d’Iphigénie et d'Achille, le plus beau des Grecs, pour trouver un mariage qui, par la réunion la plus excel-

AU MARIAGE. (M

lenle do toutes les convenances, se puisse comparer aux doubles noces que je vais vous chanter.

Faut- il donc vous dire aussi que ce mariage accompli sur la terre, et fait dans le ciel, ne s’est pas fait sous le ciel de l'Europe? Hélas! le monde ancien, le monde comme il est, et comme il faut, a trop profané le mariage; il l’a beaucoup trop humilié , beaucoup trop livré aux beaux esprits de son théâtre et de ses Physiologies, pour que le ciel de l’Europe eût encore le moindre souci de présider à nos hyménées. Le ciel d’Europe est d’airain, pour les innocentes créatures qui aspirent au lieu conjugal ; il nous faut aller bien plus loin, au delà de la mer Rouge, et dans les belles prairies du sud-ouest de l'Amérique, si nous voulons rencontrer cet oiseau rare : un mariage, entouré de constellations clémentes et pacifiques.

Le pays où je vous mène est une vaste contrée de forêts primitives, chargée de fleurs qui étincellent dans l’herbe, comme autant de rubis perdus par une reine, après une fête. Au-dessus de cette terre où tout brille, éclate en mille feux, un grand soleil; auprès de ce feu tropical le soleil de l’Europe est à peine une lanterne sourde! Eh! j’ai grand peur de me perdre en cet océan de gazons et de fleurs; c’est pourquoi je reviens, en toute hâte, à la petite ville d’Adayes, sur le fleuve Rouge. Adayes est une ville espagnole; elle fut vingt ans, une ville française; ellç est redevenue une ville espagnole, si bien qu’elle ne sait plus guère, aujourd’hui, si elle est espagnole ou française?

Il en est des villes comme des hommes. — Les villes perdent une part d’honneur et de bonheur, à changer, si

LA SYMPHONIE

souvent de maîtres. A force de changer de couleur, de sentiment et de drapeaux, on finit par ne plus savoir le nom de sa pairie, et le nom même de son père. En ce lieu d’asile et de piraterie, il est arrivé, plus d’une fois, que plus d’un Européen bel esprit , est venu échanger contre une calotte de peau, sa calotte de soie, et les mœurs des cités policées, contre les mœurs des forêts. Adayes est un salon, Adayes est une caverne; on y rencontre, à foison, toutes sortes de bonnes gens, simples, hospitaliers, iguorauts, bigots, trèshonnêtes, et ne songeant guère au bien d'autrui. Seulement, prenez garde à votre montre, et prenez garde à votre cravache, pour peu que votre cravache ait un bout d’argent. Espagnole ou française, Adayes est une honnête ville, où les gens ne laissent rien traîner.

Dans ce lieu de plaisance et de brigandage, la vieille Europe se fait jeune fille: elle joue, en minaudant , son rôle de fillette à marier. Innocence et fard; probité de verrous et de cadenas !

Quand vous avez traversé la ville espagnole (elle est facile à reconnaître à ses maisons de torchis, à ses seuils paresseux où l’habitant respire, eu se pâmant, le frais du soir, à ses pans de murs qui sont des ruines, à ces vieux troncs, vestiges vénérables de la forêt abattue) , vous vous trouvez en présence d’une église assez mal bâtie.

Approchez-vous, et contemplez la façade ridée; à votre aspect, le clocher s’incline, eu vous donnant son bonjour amical! Entrez! le vent gémit dans les arceaux; la porte, aux sculptures gothiques, s’ouvre au plus léger prétexte! Ecoutez le bénitier, il est rempli d’histoires amoureuses;

AU MARIAGE

Page 1