‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 11 sur 35 · II · texte numérisé non relu

II

interrogez le mur d’enceinte, il vous racontera mille traditions !

Grâce à son église, et que dis-je? à sa cathédrale, Adayes possède un passé, si profondément plongé dans les ténèbres, qu’elle s’élève au rang même des plus fameux clochers du moyen âge. Elle a son poëmc intime, aussi bien que les plus grandes villes de France, d’Angleterre ou d’Allemagne ont le leur. Grâce à son église, Adayes aura bientôt sa société des antiquaires, et partant sa monographie ; elle aura sou Waller Scott , pour en tirer des romans chers à la prairie en été, au coin du feu en hiver. Quoi d’élonnaut? Un siècle,, en Amérique, va compter pour un millier d’années; c’est ainsi que Notre-Dame d’Adayes, par son antiquité même, peut donner la main à Notre-Dame de Paris !

Cependant contemplez, à votre bel aise, Adayes et son clocher! Dans ce clocher, qui ne vaut pas celui de Sainl- Jacques-la-Boucherie, on voit s’agiter quatre cloches fêlées; ces cloches, baptisées autrefois par des forbans, et par mesdames leurs épouses, toutes les fois que reviennent les fêtes religieuses, témoignent encore de la joie publique, par la plus discordante harmonie! Un véritable opéra-comique, messieurs! — Le plus épouvantable carillon que vous ayez jamais entendu au mariage de vos rivales, mesdames! L’église est carrée, ou peu s’en faut; ses frêles murailles sont ornées d’effroyables figures de vierges et de martyrs. — Les pauvres diables! On dirait, en dépit de leur sainteté, qu’ils sont atterrés par le bruit de ces quatre faux bourdons.

Adayes, église primitive, peinture primitive, et carillon primitif; que voulez-vous? Tout est primitif en ce lieu,

LA SYMPHONIE

tout... même le prêtre qui dit la messe, et même l’ouaille qui l'entend !

Heureusement que le prêtre est un vieillard, que ce vieillard est un bonhomme, et que nous n’avons pas à redouter dans notre concerto en la, mais en la mineur et très -mineur, ces misères de toute histoire espagnole, où l’on voit : fra Antonio, qui est presque toujours un coquin du dernier ordre, uü biographe défroqué, ce qui jette au fond de ces histoires, une noirceur abominable. Notre ami, l’archevêque d’Adayes (il en était l’archevêque, le curé, le vicaire, et l’enfaut de chœur!) avait nom : dom Balthazar! Avant d’être un saint homme, il avait été, comme tout le inonde, un homme, et rien de ce que doit voir, et rien de ce que doit souffrir un vrai homme, ne lui avait été épargné.

Ce vieillard avait assisté au convoi du roi Louis XIV; il avait vu passer, dans leur carrosse et dans leur gloire musquée, toutes les maîtresses de Louis XV, le roi trèschrétien ! Lui -môme, dom Ballhazar, il avait vécu trèsavant dans le siècle de Voltaire, et de madame de Pompadour. Une affaire d’amour l’avait conduit, à travers mille périls, au Nouveau Mexique, où Dieu l’avait fixé, pour qu’il prit soin des corps et des âmes des Adayais. Dom Balthazar, obéissant à sa vocalion, enseignait à lire aux hommes de bonne volonté; il faisait répéter leur Pater et leur Ave aux petits enfants! — Il guérissait la fièvre, aux vieilles femmes; aux jeunes gens, il proposait des énigmes; avec les jeunes filles, le dimanche, il jouait à colin -maillard, un jeu tout nouveau, qu’il avait transplanté dans le pays de son adoption, avec des graines de melon, et des têtes de tour-

AC MARIAGE

nesols. Le père Balthazar Polo était à la fois le curé, le maître d’école et le médecin de la ville; il aura la première place dans l’histoire de la cité, si jamais elle est assez malheureuse pour avoir son histoire, un jour.

C’était, au demeurant, un homme accompli par les austérités du vieil âge; un bon homme, assez peu théologien, d'une conscience douce et d’un sommeil profond, d’un cœur tendre et d’une faim toujours ouverte, comme sa ligure; sa physionomie était sans défaut, et son âme était sans tache; seulement, il n’a jamais vu une taie, à son œil droit.

Or, cet œil à la taie, était le meilleur œil , sans contredit, des deux yeux de dom Balthazar, au temps même où il avait ses deux yeux! Il avait perdu son œil gauche, disait-il en riant, par suite d’un pari d’honneur! Un certain Castillan lui avait marché sur le pied , et s’en était vengé en lui donnant un coup de poing dans l’œil ; ce qui fit que depuis ce jour, dom Balthazar fut une façon d’aveugle-clairvoyant, qui avait bien de la peine à se conduire. Au plu» grand soleil, il y voyait, comme on voit dans le faible crépuscule du matin, ou dans la tremblante et timide clarté de la lune qui se lève entre les arbres. Ajoutez qu’il avait été si fort occupé de ses importations de tournesols et de jeux innocents, qu’il avait complètement oublié la transportation des lunettes, le bon curé !

Mais il était si bon, si bien intentionné, si complètement humain, si pavé (c’est le mot) d’excellentes intentions, que pas un Français mêlé d’Espagnol, et pas un Espagnol mêlé de Français, ne se fût permis de rire aux innombrables

LA SYMPHONIE

quiproquos de ce galant homme. Il avait cependant des méprises plaisantes; mais ou n’en riait pas, tant c’était un homme honoré, respectable et respecté !

Sa charité allait à l’aveugle, et comme elle pouvait, sans bâton et sans chien, et sans que personne lui criât : gare! On le vit, plus d’une fois, adresser à un nègre tout nu , de trèsvéhémentes exhortations sur les devoirs des maîtres, envers les esclaves; tout au rebours, il prêchait aux maîtres, l’obéissance, la soumission, le travail. S'il rencontrait une coquette de village, allant, le nez au vent, et de son œil noir œilladant le mois de mai, aussitôt voilà dom Ualthazar qui chantait, à cette énamourée, un cantique à la louange de la sobriété... tout rempli de violences contre les cartes, les dés, et les liqueurs fortes. Et la coquette, en riant, disait au bon prêtre : « Ah ! mon père ! avant bien longtemps d'ici, je vous le promets, je ne toucherai ni les dés, ni les caries, ni le verre au grog! Fi l’horreur!... » Et, relevant son tablier, dont le frôlement la pouvait dénoncer, elle s’en allait, toute courante, au-devant de son amoureux !

« Encore une âme que j’ai sauvée ! » Ainsi disait le bon père; et l’instant d’après, à un vieil Espagnol, sans chemise, et nu-pieds, sale, et graissé de suif, un véritable Espagnol, un Espagnol primitif, orné d’un puncho et de chausses déguenillées, les seules qu’il eût au monde, à celui-là il débitait un sermon contre les couleurs tranchées, les habits brodés d’or, le camée enrichi de diamants, la bague au doigt, la plume au chapeau.

« Vanité, et tout est vanité, mon fils! » A ces mots, l’Espagnol convenait qu'il aimait, peut-être un peu trop,

AU MABIAtiE.

le luxe el la fantaisie eu riches costumes, et content de sou péché, il s’inclinait, aussi fier que Don Juan.

Non certes, on ne riait pas du bonhomme ! On l’écoutait avec déférence ; et quand , par hasard , trop forte était la méprise, ses paroissiens, secouant gravement leurs solennelles tètes espagnoles, se disaient tout bas : Attendons ! Le père a ses raisons sans doute ! Et , dociles, ils attendaient , sans avoir jamais songé qu’une erreur de leur père spirituel pût avoir un fâcheux résultat pour lui-même, ou pour les autres.

Toutefois ( nous revenons, par un détour, à notre ritournelle du proverbe des mariages dans le ciel), il advint, un jour, que la méprise du bon pasteur fut suivie de bien des chagrins, et fit verser bien des larmes. En ce temps- là, la plus jolie fille d’Adayes, où les jolies filles ne manquaient pas, était, au jugement môme de toutes ces dames, une brunette accorte, et mignonne, appelée Armande et Dolorès Paccard, la fille d’un Français de la rue de la Comédie, et grand ami de Diderot. Ce Français, poussé par la Bastille, par la poésie, et par la pauvreté, était venu chercher la fortune en Amérique... 11 y trouva la sensible Dolorès, dont il devint le mari , et six beaux pieds d’un joli terrain où il trouva le repos définitif. Sa fille, heureusement pour elle, à toute la grâce française, unissait la vivacité espagnole ; elle vous avait la peau blanche et vive d’une Parisienne, accorte et bienséante, et l’œil bien fendu de l'Andalouse ! Armande parlait le français avec l’accent espagnol ; c’était une charmante langue ainsi parlée.

A seize ans, Armande Dolorès était orpheline, et qui pis

LA SYMPHONIE

est, sans un louis d’or à l’effigie du roi de France ou du roi d’Espagne. Elle riait, elle chantait. « Une fdle est un oiseau, » dit la chanson. Cet oiseau-là était une linotte à tête noire, et courez après si vous pouvez.

Non loin du village où la belle Armande évoquait les fêtes de la jeunesse, était né, enfant d’un père espagnol et d’une mère française, un bel enfant, qui, maintenant, était un beau jeune homme, et ce beau jeune homme était encore un charmant résultat de ee mélange des deux sangs, un jeune homme plus espagnol que français, tout comme Armande était plus française qu’espagnole. Notre héros, las de garder les troupeaux dans les grandes plaines ouvertes des Avoyelles, avait émigré auprès d’Adayes; il s’était procuré, à crédit, quelques arpents de terre, et, s'élevant ainsi à la rude profession de propriétaire, il vivait avec son vieux père et toute une armée de sœurs, dans une assez rustique maison, qu’il avait construite de ses mains. Richard, ce vaillant défricheur, hou à la charrue, au marteau, à la bêche, au fusil, venait d’entrer sans reproche et saus peur, dans sa vingtième année.

11 était, véritablement, un des plus beaux hommes de la province et le mieux tourné, en dépit de son pourpoint de peau d’agneau, et de sa méchante petite veste, errante à travers les prairies. Il avait les cheveux blonds d’un Normand (sa mère était Normande), et sou teint frais, animé par toute la santé de ces eaux, de ces bois, de ces fleurs, de ces soleils, exprimait déjà toutes les passions dans leur plus vif caractère, et le plus charmant. Sa tête était fière et calme, et se balançait, superbe, sur des épaules robustes ; son port était noble; il parlait franc; — au bout de ses deux bras, se

dessinaient, semblables à des tenailles de bel ivoire, deux larges poignets teutoniques. On l’eût comparé, trente fois par mois, au brave Hercule, au timide Adonis, si maître Hercule et si le bel Adonis, lui-même, eussent été plus connus dans le pays; le père Polo ne les avait pas importés à Adayes, avec les tournesols et le colin -maillard.

Dans un pays sauvage, on ne va pas chercher midi à quatorze heures; on se rencontre, on se regarde, on s’admire, et tout est dit. Armaude avait vu, la première, Alvarès, sou beau voisin; mais Alvarès, à soixante ans, disait encore, à qui voulait l’entendre, que c’était lui , le premier, qui l’avait rencontrée. A leur seconde rencontre, ils s’étaient dit, sans se parler, tout ce que peuvent se dire, en hontoyant, deux âmes innocentes et bien éprises. Au bout d’un mois, la jeune Glle, un dimanche, alla consulter Balthazar Polo.

Le digue Balthazar! Il était si intelligent qu’il vit tout de suite, malgré ses yeux, la rougeur de la fillette. — Oui, mon enfant, je te comprends, je te vois! Il est vrai que le jeune homme n’est pas riche, et que tu es plus pauvre encore. Eufin, à la grâce de Dieu! Vous êtes l’un et l’autre honnêtes, actifs et jeunes; vous vous aimez, je sais cela, ma petite Dolorès, et vrai Dieu! ce n’est pas moi, qui vous empêcherai d’être heureux !

Vers le même temps, dans celte même Adayes, mais dans la haute sphère, et tendant au même but, le mariage, marchait, à pas lents, un autre amour, moins tendre, à coup sûr, mais plus prudent et plus respectable, entre un couple d’un âge mûr. Cette fois ce n’était pas, non certes, la faim qui va épouser la soif; la faim, joyeuse et contente, qui dit à la soif :

ioo

LA SYMPHONIE

marions- nous, el viennent les enfants, ils auront mon pain bis, ils boiront tou eau fraîche. Ah! bien oui , il s’agissait de marier la perle au rubis, l’or à l’argent, la canne à sucre au coton, le damas au velours. Dans une riche et opulente plantation vivait, depuis dix-huit ans, madame de Labédoyère; elle était bel et bien, à son grand contentement, la veuve opulente et contente d’un riche planteur. Elle n’avait pas d’enfants; et, tout au plus, sa quarantième année allait sonner. Cette Adayaise était une anglo-américaine que feu Labédoyère avait rencontrée dans une ville de l’Atlantique, pauvre, üère et jolie, et qu’il transporta sur les bords de la rivière Rouge, pour le gouverner, lui et son ménage, pendant que lui-même, il gouvernait ses nègres.

L’honnête planteur trouva bientôt sa femme beaucoup plus maîtresse-femme qu’il n’eût pu croire. Après dix ans de mariage il était rentré dans sa liberté primitive, ou, pour parler sans métaphore, il était mort, le plus soumis et le plus ponctuel des époux. Ainsi, depuis tantôt huit belles années, madame de Labédoyère, seule héritière des vastes propriétés de feu son époux, était condamnée à la solitude du veuvage. Vingt ans de plus sur sa tête, avaient changé quelque peu madame de Labédoyère. A l’air rêveur de la jeune fille avaient succédé les airs impérieux de la grande propriété; le frais visage, avait fait place à cette figure carrée, entrecoupée de sombres sourcils, rehaussée par une légère et brune moustache. La moustache (agréable à tout prendre) était vigoureusement éclairée à la clarté de deux yeux noirs presque féroces; et même quand ces yeux voulaient être un peu tendres, ils ne savaient plus se baisser.

AU MARIAGE

Tout le reste de la femme était à l’avenant; la taille de la yuêpe (Adayes était pourvue abondamment de ces sortes de métaphores) avait pris l’ampleur de la matrone, et le pied majestueux, de la noble dame avait renvoyé bien loin les pas vifs et joyeux de ses jeunes années.

Cette daine, ainsi faite, et riche à ce point, soit oisiveté, soit ennui dans sa maison solitaire, avait imaginé de recevoir les hommages d’un vieux et riche Français, tout rabougri, mais présentable encore, et qui végétait comme elle, à deux ou trois milles de son habitation, un mille plus loin que la cabane, où logeait le jeune Richard. M. Dulac, le riche Français en question, était un petit homme adroit et madré, qui avait un pied sur le versant de la soixantaine ; hypocondre jusqu’aux moelles, acariâtre à l’excès; son visage était jaune et ridé, on eût dit une pomme après l’automne ; au demeurant, mélancolique et rêveur.

Il fallait tout l’ennui de madame Labédoyère, pour qu’elle songeât à convoler en secondes noces, avec ce taciturne. Mais quoi ! N’avoir pour esclaves, que des gens achetés au marché, et voir chaque soir en rêve, le joug du mari défunt, fixé au clou conjugal, c’était une peine insupportable! Et puis cela lui parut noble et beau, à cette commère, d’apprivoiser une bête aussi farouche que M. Dulac. Elle se mil donc à être polie, et tout sucre, et tout miel, pour le ridé personnage. Elle eut pour lui, des prévenances infinies; elle lui envoya toutes sortes de friandises; elle lui parla de sa voix en fausset; elle fit plus... elle fit sa barbe!

Son regard même, à force d’étude et d’attention, devint presque tendre, et se teignit de cette aimable fascination

lui

Page 1