‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 12 sur 35 · I. A SYMPHONIE · texte numérisé non relu

I. A SYMPHONIE

qui distingue le chat du tigre, quand le chai fait patte de velours.

Cependant le vieux gentilhomme, enguirlandé dans ces lacets couleur de rose, devint tout pensif; il se demanda, égoïste qu’il était, si les attentions, les grands soins, les petits soins, et les prévenances d’une si belle veuve, et si douce, et si désireuse de lui plaire, ne lui seraient pas un utile secours dans les infirmités, toujours croissantes de sa vieillesse? A ces questions dangereuses, M. Dulac répondit de telle sorte, qu’il finit par étudier quelques mots de galanterie à l’usage de la veuve, et quand enfin il sut bien son rôle amoureux, il le débita, comme eût pu faire un débutant dans le rôle de Lindor. Donc, après quelques moments d’hésitation et d'une pudeur bien naturelle, notre veuve consentit à unir son cœur et ses esclaves, au cœur et aux esclaves de M. Dulac.

Ce vénérable couple, et nos deux jeunes amants, s’étant ainsi rencontrés dans leurs vœux les plus chers, tout alla vite et tout alla bien, d’une et d’autre part; et comme la veuve était férue à ce mariage, autant que le vieux garçon eu était joyeux, chacun de ces quatre fiancés ne songea plus qu’à recevoir et à prêter le sermeut définitif. Balthazar Polo, qui était l’unique providence de tous les maris, jeunes et vieux, fut donc appelé en témoignage de ce quadruple serment. Or, les amours de nos deux couples amoureux avaient commencé eu automne; janvier, le mois glacé, venait de finir; février jetait sa pluie et ses tristesses sur les chemins défoncés; enfin les torrents furieux avaient si complètement oublié le rivage et le frein, qu’il fallait être

bien amoureux pour songer ail mariage, avant le retour du beau temps. Ainsi il fallait attendre, et l'on attendit.

Mais enfin les tristes pluies s’arrêtèrent , février fit plaee aux mois plus cléments. A la fin , reparut dans le ciel éclairci, le soleil radieux de mars. Le mois de mars, incertain en Europe, est un beau mois dans la Nouvelle-Amérique. Mars, à la robe reverdissante, amène, en chantant, de beaux jours; il fait pousser l’herbe et la fleur dans les champs; il couronne, à ses sommets, l’arbre dépouillé de verdure; enfin rien n’est éclatant, plein de vie et de faste aérien, comme un printemps de la Louisiane. Osez vous plaindre, ingrats pour qui cette fête est préparée, de quelques tonnerres qui grondent , et qui tombent sur ces hauteurs !

Donc on était au commencement, aux premiers zéphyrs, aux premières fleurs, mais aussi aux plus soudains orages du mois de mars. Déjà les planteurs confiaient à la terre féconde les graines de coton et de maïs; toute espérance éclatait dans ces sillons lumineux, et quand venait le soir, les feux volants inondaient la plaine enchantée et frémissante. Ou eût dit autant de papillons aux ailes d'azur. L’arbre, aussi Lien que la fleur et la semence, éclatait d’aise et de contentement. Le cornouiller étalait à loisir ses larges feuilles argentées; le boulon-rouge, aux touffes cramoisies, brisait, pétillant de joie et d’orgueil, les langes de l’hiver; l’alizier, le jasmin, et mille autres fleurs du printemps américain jetaient leurs parfums, leurs étamines et leurs couleurs sur les montagnes voisines du ciel. Fête plénière ici -bas et là -haut; la fleur parlait à l’oiseau, l'oiseau répondait à la fleur. Dans le gazon, au sommet de l’arbre, et partout, sur le rivage

lut

LA SYMPHONIE

où glisse, argenté par l’aurore, le fleuve aux (lois rapides, sur le sol moussu où monte hardiment le chêne éternel, sur la branche où rit le rayon, où l’oiseau chante, où bourdonne l’abeille, écoutez et voyez! Vous entendrez le printemps, vous verrez le printemps. La saison délicieuse! Elle est surtout féconde en projets, féconde en espérances. O printemps ! C’est l’heure où l’aigle, en son aire, et l’insecte, caché dans l’herbe, songe à son nid, à son hymen. C’est l’heure excellente entre toutes les heures de l’année, où l’homme aussi, quand il est sage, purifie avec amour sa demeure, et se choisit une compagne! Au printemps, le vieillard fait un pas en arrière, et regarde le ciel d’un œil serein. Le voici le soleil, ô vieillard! Découvre ta tête blanchie, ouvre ta poitrine, et ton regard, et ton âme, et tous les sens de ton corps et de ton âme à cette seconde vie, à ce bonheur suprême, qui vient du ciel , sur les ailes du zéphyr 1

M. Dulac n’était pas un insecte, encore moins était-il un aigle; il était même un homme un peu mûr, et pourtant, plus le soleil avançait dans ses demeures sacrées, plus M. Dulac devenait tendre, inquiet, obéissant ! Son regard, récemment rajeuni , s’animait ù l’aspect de ces forêts reverdies; il appelait, de tous ses vœux, le jour de l’hymen; il était pressant, comme un Français de la vieille cour. Ah! ma chère âme et fiancée (ainsi disait le vieillard, d'une voix tremblotante), il est temps de nous réjouir. Croyezmoi, jouissons de notre beau printemps, cueillons les fleurs de la vie avant qu’elles soient fanées... et autres sou ven ire de M. Dorât ou de M. le marquis de Pezay.

A des vœux si clairs et si charmants, la belle veuve opposait à peine un refus pudique. Iille se sentit fléchir à la secondé giboulée du mois de mars et de M. Dulac; enfin, bien priée et bien suppliée, elle consentit à ne plus différer le bonheur de son voisin, et elle promit de le suivre à l’autel.

Voilà pour la vieille colombe, et pensez donc si la jeune tourterelle était en train de roucouler. Elle écoutait, gentiment, les douces paroles de son ami Richard. Le beau Richard Alvarès, en phrases moins françaises, mais non moins passionnées, et surtout avec le même succès, pressait et suppliait la belle Armande : O ma dame et souveraine, écoulezmoi, exaucez -moi! Marions-nous, Armande! Armande, aimons-nous ! Ce n’était pas le marquis de Pezay qui parlait ainsi, à l'iris en l’air, c'était bel et bien le beau Saint-Preux quand il pa rie à sa maîtresse Julie. Ajoutez que la fin du carnaval approchait; il ne restait plus que deux ou trois jours avant la venue du pâle carême, ennemi des innocents plaisirs. Ou allait entrer, oui-da, dans ce long jeûne, et si triste, pendant lequel l'église catholique défend l’heureuse cérémonie du mariage ; loi sévère en effet , surtout dans la Louisiane, où le carême tombe au mois de l’année le mieux fait pour dire à la femme de son choix : Je l’aime! Ainsi le carême et le temps pressaient nos quatre amoureux.

Nos deux amants, Armande et Richard, voulurent en finir avec tous ces petits obstacles; si bien qu’ils décrétèrent qu’ils aviseraient à se marier vingt-quatre heures avant le carême. Ce qui fut résolu par Armande et le jeune Alvarès au coin du bois, fut justement résolu |>ar M. Dulac et sa

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