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bouche éloquente et souriante ! — Ainsi, chère Armande, vous le voulez, marions-nous de bon matin. Il parlait encore, et déjà il était parti , pour tout préparer.
Eh bien, le caprice ingénu de celle jeune et timide fille fut aussi le caprice de la volontaire et majestueuse madame de Labédoyère. Elle insista près de M. Dulac, pour n’être pas mariée avec les autres femmes, au grand jour; elle voulut aller, incognito, à l’autel, la veille du carême, à quatre heures du matin. Ce fut en vain que le galant et tendre époux appela sa persévérance et sa galanterie à son aide, afin de vaincre les préventions de sa femme contre les solennités nuptiales, la dame, après avoir bien prié, déclara, tout net , qu'elle le voulait ; et que si le mariage ne se faisait pas, à l’heure dite, il serait retardé de quarante jours! M. Dulac, qui était un tantinet vaniteux, fut donc obligé de renoncer aux brillantes cérémonies que l’Eglise réservait à un homme de sa caste. Entre nous, madame Labédoyère, voyant son époux si ridé et flétri, le sourire aigre-doux et le corps chancelant sur des jambes amincies par l’âge, ne fut pas fâchée de se marier dans l'ombre, et d’échapper, du moins le premier jour, aux regards ironiques des curieux, et aux propos des médisants.
Enfin le dernier jour arriva ; le joyeux carnaval se sentait mourir, et le pâle carême montrait sa face pointue aux chrétiens les plus fervents, quand , sur les trois heures du matin, s’ouvrit l’église, au bruit discordant et furieux de ses trois cloches fêlées. Le digne Balthazar Polo, qui avait déjà fait des mariages durant toute la journée précédente, fut un des premiers à son poste. Cependant l’église se remplissait des
LA SYMPHONIE
futurs conjoints et de leurs amis; les fiancés des deux sexes, l’homme à la droite, et la femme à la gauche du prêtre, arrivaient, les uns après les autres : c’était même un spectacle d'une grande variété et d’une grande confusion, à la lueur des lanternes vacillantes dans la main des nègres, cette procession de gens à marier. Ainsi vous eussiez vu venir un jeune Espagnol avec sa senora : le jeune époux, en manteau court, en vaste chapeau, équivoque figure, où les traits espagnols étaient mêlés à ceux des aborigènes; il marchait d’un air indifférent et distrait, soutenant une jeune femme, dont le visage, plus rond et plus calme, et non moins bruni , était à demi couvert d’une mantille à petits jours. Sous le raantelet, près du front, cette jeunesse avait placé le bouquet de fleurs naturelles qu’elle avait cueilli, elle-même, en se levant. Plus loin, venait une élégante à la dernière mode, à la mode française, et voyez-Ia, le sourire à la lèvre, et la rose à la joue ! Elle porte une couronne artificielle sur ses blonds cheveux, imprégnés des essences du contineut. Ah! la coquette, elle descend de Célimène en droite ligne, et du marquis de Moncade; et voyez comme elle (end la main à ce marquis poudré, dont l’habit bleu de ciel , le chapeau et le nez retroussés feraient reconnaître, à cent pas, un merveilleux de la place Royale!
En beaucoup d’autres mariés on pouvait également reconnaître un mélange de costumes bizarres, de traits singuliers, de physionomies étranges, qui indiquaient, d’une façon très -confuse, une foule d’origines croisées. Ces nouveaux mariés étaient presque tous abrités sous de vastes manteaux, de couleur sombre, un vrai refuge contre l'inclémence du
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teiup». Eu effet, le ciel, ipii la veille eucore, était bleu et serein, s'était tout à coup chargé d'épais et grondants nuages; Mars avait passé du rire aux larmes, de la joie à la colère, enfant gâté du printemps, â qui tout est pardonné d’avance, en faveur d'un arbre qui verdit, d'une fleur qui se colore, — ou d’un rayon qui s’échappe des cieux cléments.
Quatorze couples, sur deux liles opposées, les maris d'un côté, les femmes de l'autre, s’agenouillèrent, laissant entre eux un intervalle par où le prêtre put passer, alin d’unir les époux, en leur donnant la bénédiction nuptiale. A la suite, et faisant cortège à chacun des nouveaux mariés, se tenaient les amis et les parents, tout prêts à recevoir la nouvelle épouse après la cérémonie, et à la conduire en triomphe au domicile de sou mari. Cependant l'église était sombre et la nef était éclairée, à regret, par deux cierges de cire vierge placés sur l’autel ; l’obscurité dansait autour de cette lueur solitaire en s’allongeant horriblement. Au dehors de la cathéilrale (il faut agrandir, tant qu’on le peut, toutes choses) l’orage ne grondait pas encore... il était dans l'air.
A mesure que le jour avançait, le ciel devenait plus sombre; le vent furieux affluait avec violence autour du saint bâtiment, et se précipitait, en bouffées bruyantes, par la porte entr’ouverte; la flamme des bougies, incertaine, se baissait, se pliait , se ranimait par intervalles, fatiguant la vue et l’attention des spectateurs. C’était un frémissement incroyable et voisin de l’angoisse. Un orage, au sommet de ces nues, pleines de tumulte, pleines d’échos, plus bruyants que la foudre, est quelque chose de terrible et de sourd, qui emporterait les villes dans l’espace, et qui brise une pierre
lin I.A SI Ml’HOMK
connue il briserait un hoinuie. L’orage, au Nouveau-Monde, est la machine à vapeur des temps modernes; implacable aussitôt qu’elle vous saisit! Vous pouvez donc juger de cette double terreur au dedans et au dehors de l'église. Au dehors, le vent qui gronde ; au dedans, les horribles figures des bienheureux qui s’agitent en tous sens; la Vierge des sept douleurs, Viryen île los dolores, véritable caricature de l’alfliction, donnant la main à saint Antoine, à la façon d’une dame qui va danser un menuet. Au dehors, les chevaux, attachés aux arbres, ou tenus par les nègres, sentaut l’orage, frappaient du pied, se démenaient, hennissaient d'impatience, ou mordaient leurs larges freins espagnols.
Dans cette double circonstance de cotte nuit, et de la tempête approchante, le digne Balthazar Polo fut averti qu’il fallait se hâter, s’il voulait que les nouveaux mariés arrivassent, sans trop d’encombre, à leurs nouvelles habitations. Il se hAta donc , et passant au milieu de la ligne conjugale, il jetait, un peu au hasard, sa bénédiction, à mesure qu’il avançait. C’était A peine si le digne curé se donnait le temps de poser l’anneau nuptial aux doigts qui lui étaient tendus. Cet anneau accepté, dom Balthazar remettait t’épouse uux amis de l’époux, qui se hâtaient d'envelopper la femme pour la conduire chez son mari avant que la pluie, et le vent fussent tout à fait déchaînés.
Cela se faisait beaucoup plus rapidement que je 11e puis le dire; et cependant, la tempête hurlait, geignait, menaçait. A chaque pas que faisait le bon curé dans son église, un éclair brillait dans le ciel , une nouvelle mariée disparaissait de l’église Bientôt l’éclair rentrait dans le nuage, la
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mariée remontait sur son cheval , et Balthazar Polo procédait à un autre mariage , au milieu des cris, des plaintes, des lamentations. Doiu Ballha/ar était semblable à Moïse au milieu du tonnerre et des éclairs.
Dans cette hâtive cérémonie, ordinairement si touchante, M. Dulac et Richard Alvarès étaient à genoux, h côté l’uu de l’autre ; vis-à-vis Dulac et Richard, les mariés, se tenaient les deux nouvelles mariées, madame Labédoyère, et notre amie, Armande Paccart, toutes deux tremblantes, l'une de peur, l’autre d’amour; toutes deux enveloppées dans leur manteau sombre, et l’une et l’autre, au même instant, elles tendirent leur doigt eftilé à l’anneau nuptial , et la tète baissée sous la bénédiction du prêtre. Balthazar Polo arriva à ces deux couples, d’un pas chancelant. Dom Balthazar était plus aveugle, en ce moment , qu'il ne l’avait jamais été. Comptez donc, pour un seul jour, quatorze mariages nocturnes; le bruit de la tempête, la fumée et le pétillement des cierges, le maintien et le manteau des épouses. Hélas! Comment échapper à cet implacable ennemi du sourd , de l’aveugle et de l’absent, le quiproquo ? Ce qui devait arriver, arriva. Le digne abbé Balthazar Polo, les yeux, le cœur et l’esprit également troublés, passa au doigt de la jeune Armande l’anneau du sec et vieux Dulac, pendant que madame Labédoyère, avec toutes les plus belles manières du beau monde, tendit l’index à l’anneau du beau Richard, et pour que rien ne manquât à l’équivoque, il remit Armande aux amis de Dulac; en même temps madame Labédoyère était livrée aux jeunes amis du jeune Richard. Soudain un grand coup de tonnerre éteignit les cierges de l’autel, l’église entière rentra
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dans l’ombre, el le bon l’olo, à genoux, se mil à remercier Dieu de tous les heureux qu’il avait fails, par son entremise. Amen!
Cependant on se hâte, on amène les montures ; les parents de Richard (ils trouvaient bien le fardeau un peu lourd) placent madame Labédoyère sur un joli cheval , d’un pas rapide el sûr, dressé par le jeune homme pour sa belle et chère Armande, et cependant la belle Armaude était doucement posée sur un petit bidet, au pas d’amble, que M. Dulac
avait acheté pour la veuve Et bon voyage ! Nos deux
mariées les voilà parties, l’une au trot, l'autre au pas; la grave madame Labédoyère, escortée eu feux follets, par de jeunes gaillards vifs et bien dispos; la sémillante Armaude accompagnée par de graves planteurs, el trois ou quatre personnes d’un âge mûr, en reine que l’on promène au pas. Cependant l’orage arrive, avance... et sauve qui peut!
Sauve qui peut ! Les toits volent au loin; les bois mugissent; les bêtes de somme hâtent le pas; les voyageurs se couvrent de leur manteau impénétrable. Allons! marchons! courons! Madame de Labédoyère, emportée au grand galop, se tient à la crinière de sa haquenée; Armande, au petit trot, maudit la lenteur de la sienne. Ainsi, tout servit à entretenir, jusqu’à la fin, la double méprise des deux époux.
A la lin, Armande et son escorte arrivent au logis du bonhomme Dulac, à l’instant même où la pluie en grosses gouttes pend aux branches des arbres. A la lueur du crépuscule, elle put remarquer, dans les bâtiments, une sorte d’importance qui ne s’accordait guère avec ses idées sur la cabane de Richard; les arbres et les arbrisseaux, que le veut faisait
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plier, indiquaient plutôt un manoir, qu'une chaumière. Mais elle avait tant de hôte d’être à l’abri, sous le toit de son ami Richard, quelle n’eut pas le temps de se livrer à ses réflexions. Elle allait ! Elle obéissait ! Sous le péristyle, une foule de noirs se précipita à sa rencontre avec mille contorsions en l'honneur de leur nouvelle maîtresse... elle ne chercha pas à savoir d’où venaient tous ces noirs.
L’un s’empara de sou manteau; l’autre ouvrit devant elle un appartement vaste et reluisant; un troisième offrit à la dame un fauteuil, un quatrième enfin,' qui portait des bracelets d’argent, lui présenta un miroir, où rajuster sa chevelure, que la course avait quelque peu dérangée. Il est vrai que déjà la jeune fille ouvrait de grands yeux, et qu’elle doutait si c’était veille ou songe? A quoi bon douter? Elle vit bien, dans son miroir, qu’elle était tout éveillée, et tout de suite elle rendit le miroir à l’esclave, et elle étudia l’appartement d’un long regard. Le spectacle était nouveau, pour cette enfant de la bonne mère nature. Elle vit de grands fauteuils, dorés et recouverts en velours cramoisi , sculptés à chaque bras. Elle vit de molles ottomanes, autour desquelles circulaient des guirlandes de bois de chêne. Audessus du sopha, et contre le mur blanchi, était attachée uuc immense glace à la vénitienne, en biseaux, et sculptée et dorée, armoriée. Hélas ! ce chef-d’œuvre avait été fendu, au moment où il quittait, pour n’y plus revenir, le boudoir de mademoiselle Duthé.
Cette glace, où tant de beautés s’étaient mirées, portait un large emplâtre au milieu de sa face : on eût dit un soldat querelleur, le lendemain de la paie. Elle s’inclinait d’un
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air goguenard sur l’appartement, de manière à refléter le> moindres parties du sol de la vaste salle, qui était pavée en dalles, à la française. A la muraille opposée étaient suspendus d'antiques portraits de famille, affublés d’énormes perruques, ou couverts de brillantes armures. Cette magnificence et ce faste sans nom faisait un singulier contraste avec une large et grossière table de bois de cèdre, qui tenait le milieu de la chambre, entourée d’une douzaine de chaises du même bois, et de la même fabrique. Dans cette chambre à part, le dix-huitième siècle donnait la main, d’une façon très- familière, à l’art grossier de la civilisation américaine. 11 en était, l’art américain, où il en est encore... à son commencement.
Elle vit tout cela, la jeune Armande, et d'un coup d’œil. Bientôt, de cet appartement somptueux, portant les yeux sur elle-même, -elle se vit assise au fond d’un large fauteuil de damas, à franges d’or, les pieds sur un tabouret à fleurs, et devant elle un guéridon, à pied de biche, à dessus de marbre, et chargé d’un magnifique déjeuner. Rien ne manquait à ce matinal repas de noces, quasi royales. Le vin de Bordeaux, dans sa bouteille allongée, et le vin de Champagne, à peine dégagé de son goudron, le cristal de roche à facettes, l’argenterie armoriée, la porcelaine de Sèvres, si rare aujourd’hui, qui n’était pas commune en ce tempslà ; et , sur des plats d’argent noirci , la truite savoureuse, la barre si friande, le pâté de canard, les mets favoris du pays, entourés d’une quantité suffisante de plats exquis de la cuisine française dont la jeune fille n’avait jamais goûté. Voilà comme elle se vit, la belle Armande.
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Or, elle était uu tantinet gourmande, et elle se hâta de déployer sur ses blancs genoux, réchauffés par un feu tiède et doux, une des serviettes attachées avec un ruban rose, du temps de madame de Pompadour.
— Ah! se disait -elle, en voyant tant de richesses et de cnmforts, ce n’est pas là sans doute la maison de mon Richard? Puis elle ajouta : « A moins, après tout, que Richard ne soit riche, et qu’il ait voulu me causer une surprise. » Elle eut bien vite rejeté cette explication, au bruit de la porte intérieure de l’appartement, qui s’ouvrait lentement... Non, certes, non , ce n’était pas son ami Richard , c’était le vieux gentilhomme à la face jaunâtre, et marchant d’un pas pénible et maladif.
Comme elle était chiffonnée en un petit coin, la bouche béante et les yeux hagards, la serviette déployée et le frisson sur tout son corps, elle entendit ce cacochyme appeler : Ma femme 1... Oui, vraiment, il lui disait : ma femme! Et quand il vit : sa femme! en cette jouvencelle, et cette jouvencelle en cet humble état d’étonnement , de pitié, de frisson , de mille spasmes qui couraient çà et là, par cette tête innocente et par ce cœur tremblant... il comprit la méprise, et tout de suite, il se promit d’en tirer bon parti.
Pour commencer, il prit dans ses mains, doucement émues, cette belle main tremblante, et quand il vit rougir, de si près, ce joli visage, M. Dulac redevint Français tout à fait ; il oublia les mots de galanterie surannée qu’il avait appris par cœur pour plaire à sa veuve, et alors, parlant pour son propre compte : — Ah! madame, pardonnez à mon embarras, mais mou bonheur me confond ; je reste muet d’éton-
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nemeul et de joie. O ciel et terre ! combien vous êtes heureusement changée, depuis la dernière fois que je vous ai vue ! Heureux et fortuné que je suis ! Je retrouve une épouse, deux fois plus belle, et dix fois plus jeune! — Ah ! de grâce, madame, obligez- moi d’un regard, sinon d’un sourire, et laissez-moi me féliciter de ce grand miracle, dont je remercie en même temps, le ciel et vos beaux yeux.
Armande, à ces mots, retira sa main dédaigneuse. — Il n’y a pas de miracle à cela, monsieur, reprit-elle avec uu éclair dans les yeux, je suis la même, aujourd’hui, que j’étais hier; pourtant je reconnais je ne sais quoi d’étrange en tout ceci , un accideut qui me trouble, et que je ne puis m’expliquer. La pauvre enfant, disant cela, était prête à pleurer.
— Vous avez raison, madame, et certes, vous avez bien raison, disait le malin vieillard; cela est étrange en effet, étrange et fort heureux que je retrouve, à la place de ma veuye, une toute jeune tille, éblouissante, et l'œil humide, et la main blanche et frêle; heureux que je vous trouve à mon foyer, souveraine et maltresse en ma maison, vous, la vierge timide et tremblante; c’est un miracle!
A ces mots, les terreurs de la jeune fille augmentèrent; elle trembla. — Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, nous sommes, vous et moi, les jouets d’une fatale méprise; monsieur, vous n’ètes pas Richard! Où est mou Richard? C'est Richard que je veux ! Et, les mains jointes, elle appelait : Richard ! Richard !
En même temps elle se levait pour sortir; mais l'amoureux et obstiné vieillard se plaça devant la porte. Cette beauté, qui d’abord l’avait frappé si vivement, lui revenait
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à présent dans toute sa grâce et dans tout son jour. Lut* grande passion s'empara do celte âme flétrie, et quand ce vieillard, qui se rappelait les beautés d'autrefois, eut bien étudié ce visage ingénu, ce beau front couvert de cheveux, ces joues colorées d'une rougeur extraordinaire, ces grands yeux noirs qu’une larme rendait plus brillants encore, et ces lèvres boudeuses et vermeilles... non, par tous les saints! le vieux Français se connaît trop bien en belles personnes, pour relâcher, à l’heure qu'il est, cette heureuse méprise. Je l’ai et je la garde, et si je la rends à ce Richard, malédiction sur moi !
— Peuh! fit-il, quel est donc ce monsieur Richard? madame la baronne, un pleutre, un rustre... un je ne sais qui?
— Monsieur! monsieur! répondait la belle désolée, il est mon mari, il s’appelle Alvarès, il est logé là-bas, près des peupliers, je l'ai épousé ce matin.
Et M. Dulac : — Prenez garde à ce que vous dites, reprit-il ; je ne counais pas ce Richard Alvarès. Celui que vous avez épousé ce matin, c'est moi ; celui à qui vous avez promis, devant l’autel , foi et fidélité, c'est moi ! O ma jeune femme et mon épouse aimée ! Eh ! voyez donc , à votre doigt , l’anneau brillant que vous portez; lisez donc cette devise, en pierreries, jusqu’à i.a mort; c’est mon anneau que vous portez! C'est moi, désormais, qui suis votre protecteur, votre ami , votre époux , votre père. Enfin vous êtes ma femme, sinon par l’effet de nos deux volontés, du moins par le bon plaisir de la Providence. Elle sait bien ce quelle fait, la Providence! Elle vous lie à moi, elle me lie à vous d'un lien que rien ne peut rompre. Ici, une toux violente
LA SYMPHONIE
interrompit M. Dulac, dans ce discours amoureux et solennel.
Armande alors, comprenant toute l’étendue irréparable de l’accident qui avait rejeté son mariage en deçà de ses espérances, était retombée, abîmée en sa douleur. Elle pleurait et se désolait. Le vieillard, qui était habile autant qu’amoureux, n'oublia rien pour consoler cette enfant charmante; il fut aux petits soins pour elle ; il lui présenta, galamment et gaiement ses éblouissants présents de noces : un riche collier de pierreries, une lourde chaîne d’or, et robes parisiennes et dentelles flamandes, éventails chargés d’amours ; des gants , des rubans, des fanfreluches, toutes les parures destinées à la belle veuve. En habile homme, et comme il vit que la dame était occupée à tout voir, sans regarder, il parla moins de son amour que de sa fortune, de l’étendue de ses domaines, du nombre de ses esclaves, de sa ferme volonté de mettre aux pieds de madame la baronne Du Lac sa fortune avec sa main. Puis, voyant qu’elle l’écoutait, déjà plus patiemment, il assaisonna son discours d’un peu de calomnie et de beaucoup de médisances. Il dit que Richard était gueux et chargé de famille; il insinua adroitement, que cette méprise, dont lui Dulac, il se réjouissait, comme du moment le plus heureux de sa vie, ne serait pas arrivée sans un peu d’aide et de bonne volonté de M. Richard. L’instant d’après, il représentait M. Richard dans les bras de l’opulente veuve, oubliant la pauvre Armande, qu’il lui avait sacrifiée.
Ainsi parla l’artificieux gentilhomme ; il avait l’air si honnête et si convaincu de ce qu’il disait, et puis il était tout disposé à se soumettre à l’arrêt qu’allait porter sa femme !
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Armande alors le regarda d'un air tout à fait doux : elle plaça à son cou souple et content la chaîne d’or; elle entoura son bras divin des bracelets gravés par Germain. Que disonsnous? Elle consentit, tout doucement , au banquet qui leur était préparé. Elle avait faim, elle dévora une bartavelle; elle avait soif, elle tendit son verre à la bouteille avenante, et son joli nez se perdit dans la mousse du vin de Champagne, oubli pétillant de tous les maux.
Cependant madame Labédoyère, à cette heure madame Richard , était rapidement emportée à la cabane de sou jeune époux, par le fringant coursier que Richard avait amené des Avoyelles. Telle fut la rapidité de cette course au clocher du mariage, que les nuages paraissaient vaincus en vitesse, et bien que l’habitation de Richard fût beaucoup plus éloignée que celle de M. Dulac, la belle veuve ne mit pas plus de temps à faire le trajet, que n’avait fait la belle Armande! Elle arriva, comme Armande elle -môme, aux premières gouttes de l’orage, aux premières clartés du malin. Mais la surprise de la dame fut bien plus grande encore que celle de la jeune Glle. La pièce dans laquelle elle fut introduite était parquetée de planches mal jointes, sur lesquelles on posait comme sur un huchoir. Un grand trou, pratiqué au milieu de l’appartement, servait de cheminée, et dévorait la fumée odorante d’un cyprès tout entier. Les poutres nues du plafond étaient noircies par le hAle intérieur du toit enfumé; un vieux coffre , une douzaine d’escaheaux et deux fauteuils grossièrement façonnés, formaient tout l’ameublement de cette humble maison.
Ce fut pourtant dans ce trou enfumé, que la veuve fut
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introduite avec peu de cérémonie. O surprise! Elle était à peu près seule, et pas même un esclave ne se présenta pour la recevoir! Une jeune fdle aux cheveux blonds flottants l’aida à ôter son manteau, et lorsqu’elle parut à découvert, dans tout le feu de ses propres diamants, dans tout le bruit de sa robe frémissante, les deux vieillards, qui s’étaient levés pour la recevoir, un bonhomme de soixante ans, à barbe blanche, en haut-de-chausses déguenillé, et une respectable matrone de dix ans plus jeune, en grossier bonnet de coton blanc, en robe de bure, retirèrent leurs bras vénérables et tendus pour embrasser leur nouvelle fille. Us s’inclinèrent jusqu’à terre, dans l'attitude et dans le silence du respect.
— O dieux! la belle dame! Ainsi disait la bonne ménagère à son mari.
— Qu’elle est âgée ! ainsi chuchotait à ses deux frères, la jeune blonde qui avait débarrassé madame Labédoyère de sa mante à grands retroussis.
Cependant la sévère dame, aux regards dédaigneux, promenait sur le groupe et sur la cabane des regards empreints d’ironie et de mépris. Ses yeux hautaius lancèrent des flammes, quand elle repoussa le misérable fauteuil qu’on lui offrait; sa moustache renaissante se redressa sur sa lèvre enflée. — Où suis- je, et dans quelle maison, et chez qui? Pourquoi m’a-t-on conduite ici? Ce n’est pas la maison de monsieur mon mari !
Au même iustant , voilà la surprise , arrivait le beau Richard, si gai, si content, et les yeux étincelants de joie. — Où est ma femme, que je l’embrasse? Ah! chère enfant
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