‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 16 sur 35 · A SYMPHONIE · texte numérisé non relu

A SYMPHONIE

H est le maître de la ville, il la distribue à sou gré : une chambre à celui-ci, un lit à celui-là, une botte de paille à ce fanatique ! Or le fanatique est dans l’ilge heureux où la paille est remplie à la fois, de rêves et de chansons. Lista ! Listz! on n’entend que ce nom -là, quand par hasard le graud cri : Beethoven! se repose un instant.

Et tout ça chante, hurle, crie et roucoule ; et tout ça se * met à table, au hasard de ne pas dîner. Est-ce qu’on dîne eu ces moments de génie et d’inspiration? Tout le souci des nouveaux arrivants quand leur gîte est assuré, c’est de tourner autour de la statue en bronze, et de chercher à l’entrevoir dans ses voiles. On disait le nom de l'artiste à qui ce bronze a dû la vie; il s’appelait Ilacnen. Ce qu’il a fait depuis ce Beethoven, peu de gens s’en sont inquiétés; mais aux fêles de Bonn il n’y avait, le premier jour, que Beethoven,

Listz et M. Ilacnen ! Saluons, s’il vous plaît, ce bronze voilé;

ceux qui l’ont vu disent déjà que ce bronze est plein de vie et de force ; le héros est couvert du vieux costume des anciens maîtres allemands; il est debout , il obéit en ce moment à l’inspiration, au rêve, à ce quelque chose qui lui faisait retrouver toutes les mélodies errantes de la terre et du ciel , douces cantilènes du printemps et de l’été, chansons bénies du ruisseau qui gazouille, de l’oiseau qui chante, de la fleur épanouie au matin. Ut tête de Beethoven est calme; de la main gauche il tient un cahier de musique; la main droite semble appeler d'un geste, la note fugitive au sommet des arbres, au sommet du ciel !

On louait aussi ce Beethoven simple et glorieux, oublieux de toute misère, et content de sa gloire; il est placé, au plus

calme endroit, entre des jardins, au milieu d’un vaste carré de l’une des faces de la cathédrale de Bonn, une des vieilles églises de l’Allemagne, de celte ville hospitalière cl savante, trop voisine do cette ruine inachevée, la cathédrale de Cologne. Eh bien ! cette cathédrale de Bonn est charmante ; par sa base elle appartient au xiip siècle, ses sommets touchent au xv' siècle; le xiv' siècle, cette belle et fièro époque du vrai gothique non flamboyant, s’est chargé de l’intérieur de l’église; la cathédrale est faite d’une vieille pierre ornée par le temps , d’une charmante couleur. La noble église semble protéger, de sou ombre ingénue, le roi des maîtres de chapelle, devant qui se sont inclinées, reconnaissantes, les plus nobles chapelles de chaque côté du Rhin.

Pendant que je parle et que j’admire, à travers les trous de son manteau, le maître en extase, arrivent sans cesse et sans fin, à cette illustre symphonie, une foule de chanteurs. J’en veux nommer quelques-uns dans ma Symphonie afin de bien témoigner la souplesse et le tour de force de la langue que je parle : Ils s’appelaient: 1“.M. Tischof, professeur de théorie musicale au Conservatoire de Vienne; 2” M. T’dglichsbeck. Celui-là était une espèce de Wilheni, l’ami de Béranger. M. (prenez garde à ce nom -là) M. T’dglichsbeck, maître de chapelle du prince de Hüheuzollern-Hechingen, envoyé par son priuce à cette fête de l’Allemagne musicale. On chante à table les chausons de M. T’dglichsbeck, on les a chantées à la guerre.

Que de batailles il a gagnées! Que de passions il a réveillées dans les âmes endormies! 3° Voici M. Verhulst, maître de chapelle du roi de Hollande, arrivé tout exprès

lie

pour saluer Beethoven sur sou piédestal. Enfin tous les regards s’arrêtent sur le maître Spohr : il a six pieds, il ressemble au Jupiter tonnant.

Quos ego! Les flûtes, les ophicléides et les violons se

soulèvent à son : quos ego!

Ce sixième héros (après Listz et Beethoven, après Spohr, le géant, et M. Tdglichsbeck, le maître de chapelle), ce fanatique ardent de la symphonie eu ut, c’est M. Zwirner, qui a bi\ti, eu moins de huit jours, la Halle de Beethoven! Une salle de deux cents pieds de long, sur une largeur de soixantequinze pieds, haute de quarante pieds! Que dites- vous du chef-d’œuvre? Amphion, lui-même, en a-t-il accompli de pareils? Quand on songe (pie cette Halle, ou plutôt ce temple de Beethoven, était, il y a huit jours encore, un jardin plein d’arbres, de fleurs, de frais gazons, de petits oiseaux qui chantaient l'hymne éternel de ces chanteurs du ciel ! Le jardin a été rasé par M. Zwirner, et l’Allemagne entière a reconnu qu’il n’était donc pas impossible au démon, de bâtir, en vingt-quatre heures, le Pont du Diable.

C’est une tradition pour ces chefs-d’œuvre; à peine ils sont terminés, on y découvre un brin de sorcellerie! 11 arrive assez souvent que le diable exige, pour sa peine, la première âme entrée au sanctuaire. Alors, dans l’œuvre à peine achevée, arrive un honnête sacristain de village, ou bien un digue ermite, qui jette au pieux monument un chien enragé, un chat pelé, un loup, comme à la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, et le diable est bien attrapé. Cette fois, pour le monument de Beethoven, le diable a été plus fin que les hommes, il a eu bel et bien... l'âme de Listz!

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Listz, eu effet, il avait le diable au corps, lorsqu’il écrivait, à force de voix, d’orchestres, d’instruments, d'enthousiasme et de passious, le Hosanna in excelsis de l’art allemand :

« Pourquoi cette foule et'pourquoi cette fête? Peuple, réponds-nous ; qui te pousse? où vas-tu ?

« — Nous allons en effet à une grande fête. Vous, mes amis, apportez vos meilleures pensées, vos mélodies les plus saintes; grands et petits, nous allons à une grande fête!

« C’est le jour do la consécration du génie!

<» Récitatif. — Comme les vagues de la mer, passent les peuples, emportes par les flous du temps!

« Les peuples passent ; la voûte du ciel qui les abrite, nul no la peut briser.

v Mère inconstante, la terre est exposée à des enfantements, et à des révolutions sans fin.

« Tu vis encore, où seras-tu demain ?

« Aujourd'hui , tu es un ouvrier de la terre, et demain tu seras un de ses morts.

« L’œuvre de l'homme! Le néant produit par un instant de l'éternité!

« — Ton œuvre! elle est à peine, elle n’est plus. — Elle fuit. — C’est une fumée. — Et quand tout est parti, la mort reste, debout sur tout ce néant.

» Les peuples d'autrefois, où sont-ils? Dans une nuit, plus profonde que la nuit.

« Seulement parfois, sur la tombe de la génération enfouie, se dresse le nom du monarque, un fanal pour la génération qui s'avance!

« Dans le livre de l’histoire universelle, le prince répond pour son pays; ainsi il paie le privilège de rester seul, sur les débris du passé.

« — Encore un mot! le souille de l'humanité est- il donc chose périssable? — Est-ce une vraie mort? — L’œuvre entière de l’homme doit -elle périr? — Quoi! pas un souvenir de ces nobles idées, pas un écho de ces grands bruits? L'humanité a-t-elle donc tant souffert* pour n’ètre plus qu’un abîme? — Pauvre humanité! n’auras-tu donc pas ton représentant à la fin du dernier jour!

« Le choeur répond: Humanité! ton représentant, c’est le génie, avec la vérité étemelle et la grandeur éternelle.

« Une voix . — Le génie! 11 a dédaigné les railleurs! Il s’est ï>assé de pouvoir et de fortune, il porte l’anneau de diamant qui unit l’homme à Dieu ; l'auréole divine brille à son front. — 11 a le souffle immortel, le temps passo

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sans le loucher, la mort s’arrête, et lui permet de franchir le» sentiers escarpés de l'avenir.

n Sanctus! Sanctus! Sanctus! Le génie est le revêtement mortel de la divine pensée.

« Chœur général. — Voilà notre fête! voilà notre fête! chantons! Cette heure est à Beethoven ! Il nous regarde, il nous bénit !

« Hosanna! voilà son image! Quand nous ne serons plus, elle dira à nos neveux, les respects que nous lui rendons!

« Honneur! Beethoven! Beethoven! *•

Tu es vraiment le mailre et le dominateur de ces fils de Beethoven, ami l.istz, que je revois en ce moment semblable à ce poëte athénien qui entrait dans sa ville natale, portant une étoile à son front. En vain tu voulais céder lu place à ce géant de la musique, Spohr... lu as repris ta place, et sans le vouloir, et sans le savoir, tu marchais le premier. C’était un dimanche, ou chantait, à la cathédrale, la Messe solennelle de Beethoven! On jouait, le soir, la Symphonie pastorale, et que Dieu me préserve de parler, en amateur, de la messe solennelle et de la symphonie !

Elles n’étaient pas, ce jour- là, des choses de la terre; elles appartenaient aux domaines d’en haut. Dans la pensée de cette réunion, il s’agissait, non pas d’assister à un plaisir, mais de se recueillir pour une cérémonie religieuse.

Eh! ceci était moins un concert, qu’un chant funèbre; c’était l’adieu suprême que jetait l’Allemagne reconnaissante à la tombe de son illustre mort! — L’Allemagne, en ce moment, obéissait à ce mot d’ordre : tout pour Beethoven, et tout par Beethoven! El si profonde était la conviction des artistes et du peuple allemands, que c’est à peine s’ils ont voulu entendre parier de cet autre Allemand, leur frère,

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nommé Mozart, et du fils immédiat de ce Mozart, Charles- Marie de Weber !

Le jour suivant (c'était le lundi, le 20 août de l'an de grâce 1845), la foule, et toujours au nom de Beethoven, voulut assister au baptême d’un navire allemand, qui allait s’appeler aussi Beethoven! Certes le Beethoven méritait l'honneur insigne d’être tenu par un pareil peuple, sur de pareils fonts baptismaux. Les eaux du Rhin étaient grondantes, incessamment grossies par les pluies; les hautes cimes, surmontées du donjon féodal , en guise de couronne ducale ; les deux rives, remplies d’un peuple qui bal des mains, en chantant; toute cette majesté adorable des grands aspects et des grandes œuvres : ce fleuve immense, ce peuple immense, ajoutez cet immense orgueil d’une nation, contente de son grand homme, houoré comme un dieu, c'était là tout un spectacle! Sur le pont du navire -catéchumène se tenait, toute blanche, et blauchc comme une fiancée, à la fois modeste et fière, et comme il convenait à la douce majesté de ses dix-sept ans, la jeune marraine du nouveau navire, honnête et pieuse beauté allemande, d’un regard si doux, d’un si chaste maintien! O navire! tu peux maintenant quitter le port', à pleine vapeur !

Tu peux affronter les caprices et les orages de cette onde pleine de tumultes, de poésies, de pensées; de regrets parfois, d’espérances toujours! Les vents sont pour toi , le flot t’obéit, le port s’ouvre à ta carène inviolable ! Empare-toi, vainqueur, de ces ondes superbes; jette aux grandes cités de ce rivage heureux, jette aux hameaux, jette aux peupliers de ces Iles nombreuses, ton ondoyante fumée.

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Allons! ton règne commence : allons! remplis- toi des enchantements du voyage; emporte, d’un même élan, l’oisif et le penseur, le marchand et le poète, l’artiste et le soldat, l’écolier et le vieux diplomate, le prêtre catholique et l’enfant de Luther. — Va ! ton heure est venue ! Obéis , sans peur, au signal de cette belle enfant , ta marraine, qui d’un geste ingénu va t’imposer le plus beau nom de cette ville où campa Jules César. — La marraine du Beethoven, s’appelait mademoiselle de Bethmann Hohvig.

« A peine baptisé, le Beethoven jette l’ancre sur les bords d’une lie charmante, qui s’appelle Nonenwerlli. Figurez-vous un jardin doucement posé sur les eaux; de belles allées sablées traversent l’ile entière. Vous rencontrez tour à tour une prairie, une forêt, des orangers un peu tristes, de belles fleurs peu colorées, mais suaves; les vignobles d’en haut te saluent d’un air quelque peu humilié, car le soleil est rare, et le ciel a voilé ses splendeurs. Gependant le canon tonnait sur les deux rives; la musique militaire, ardente, grondait et resplendissait à travers le feuillage ; soudain, et d'un pas grave, tout le cortège se met en marche; ou va quatre par quatre, en bon ordre, au pas des instruments sonores. Le chef de la cité (monsieur le bourgmestre de Bonn, ne vous déplaise), marchait le premier, et il me semble que je vois encore cette heureuse figure, pleine de bonne grâce, accorte, affable, et toute bourgeoise. Le digne homme, en grande tenue, et décoré de l’ordre de son souverain, tenait à sa main une pipe enflammée, et de ce fourneau il tirait une immense bouffée.

Dans ce nuage il s’avançait, à la façon d'un dieu invi-

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tut

sible, et je renonce à vous dire tout ce bonheur. Cette pipe, ou plutôt celte fournaise, représentait... et qui donc pouvaitelle représenter, sinon l’image vénérée de maître Beethoven en longs cheveux blancs, la tète couverte d'une calotte en velours, et donnant des leçons de chant à une jeune fille qui l’écoute? Peut-être même à cette Adélaïde inconnue qui lui a inspiré son plus beau rêve? Adélaïde! Adélaïde! Et comme Rubini , ou seulement comme madame Loevve chantait cela , grand Dieu !

A la plus belle place de Nonenwerth s’élève un ancien couvent, d'un honnête et tranquille aspept. N’allez pas vous figurer une ruine: ici tout est debout, tout est resté. Ou dirait que la sainte prison vient de s’ouvrir; les captives se sont envolées, mais non pas sans espoir de retour; elles sont parties, sans briser une seule vitre des fenêtres, une seule branche du saule pleureur qui remplit , de son ombre penchée, la cour du cloître intérieur. Vaste maison, vaste espace : heureuses cellules qui laissaient entrer le rayon du soleil , les parfums du jardin, le chant des oiseaux, le bruit du fleuve, et le cri du pêcheur! Tout est grave, et d’une gravité sereine. Ils ont respecté la chapelle et le réfectoire. Ces dortoirs, pleins de prières et pleins des heureux songes des consciences honnêtes, ont conservé je ne sais quel souvenir des paisibles sommeils. — Regardez, cependant, ces longues tables toutes dressées à l’avance; les cloîtres, les dortoirs, le réfectoire surtout, tout va, bientôt, se remplir d’un grand festin qui sera servi à six cents convives! Et chacun aura su place marquée, et chacun aura sa part dans ce repas, présidé par Beethoven.

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A Nonenwerlh on a diné eu Allemand, c’est-à-dire fort et ferme; on a ri en Allemand, c'est-à-dire en dedans, et sans que le visage en dise rien. Puis le cortège s’en est allé comme il était venu, à double vapeur, car il faut bien compter pour une vapeur, l’âcre fumée des pipes. Dans cette foule heureuse, on regardait passer une femme voilée, d’une beauté fière et hardie, moins calme que résignée, et supportant , sans les chercher, les regards qui la cherchaient. — Nul ne savait son nom. — Seulement , à la réunion du lendemain, lorsqu'en présence des rois et des reines, réunis dans le même hommage à Beethoven, cette élégie vivante se mit au piano, pour chanter une des plus merveilleuses mélodies de Weber, l’assemblée entière dit son nom. Elle avait nom madame Pleycl.

Mais hâtons-nous, hâtons-nous! Arrivons à tout hasard, à toute vapeur! Il faut que nous soyons, dans une heure, sous les larges fenêtres du joli petit château deBrülh, étincelant des grâces fardées des derniers électeurs de Cologne. Jamais électeur de Brandebourg, jamais petit seigneur de ces rives, je dis les plus galants et les plus amoureux, n'a possédé un plus joli petit château que ce Brülb. C’est un galant édifice, du rococo le plus rageur. Les nymphes les • plus azurées se balancent dans les plus galants nuages; l’escalier seul est une merveille, légèrement supportée par les cariatides les plus élégantes. Partout l’or, la peinture, les lumières, les contournements bizarres, partout les efforts des petits appartements de Versailles, dont I.ouis XV’ était l’hôte, et dont madame Du Barry fut l’architecte. O guirlandes! ô modèles! ô pastels! bien étonnés de se voir (rans-

portés, si brusquement, sur remplacement îles vieilles tours féodales de l’antique Germanie! Le vieux Rhin, quand il aura vu, à travers ces glaces brillantes, enchâssées dans le luxe des encadrements, ce luxe* d'un goût pervers, et ces folles tentures chargées de folles images, est remonté, indigné, vers sa source : Où sont les vieilles salles dallées et sonores? Qu’a-t-on fait des boiseries noircies à la flamme, et dures comme le fer? Qui donc a renversé les vieilles citadelles domestiques, où brûlait un chêne embrasé?

Terribles foyers! Là se reposait le burgrave des fatigues de la chasse ou des périls de la guerre. Ah! fi! sur remplacement de ce liurg et sur le nid d’orfraie, avoir bâti ce petit château de cartes, avec les cartes du dernier lansquenet de madame de Pompadour ! Tout brille et tout reluit, et tout sourit, en ces licences de la pierre taillée et brodée à jour. La rampe de l’escalier grimpe, à ces salons enchantés, comme une vigne du midi qui s’abandonne à ses capricieuses étreintes. Les Amours rient et se cachent dans les lambris des salons, comme si le roi Louis XV allait venir; un balcon circulaire domine lu salle des concerts, tout comme dans les palais génois, aux beaux jours de notre Rnmanesra.

C’est un coutraste, ce joli petit Béùlh; on accepte ce contraste avec joie. — Et tout chantait, en ce beau lieu, tout célébrait Beethoven. Cependant, sous les entrelacs de ces brillantes croisées, sous ce balcon de coquetterie et de parure, se prépare un concert, à faire sortir de son antre le vieil empereur Barberousse, à rendre sourd le dieu Beethoven. O contraste inattendu ! Démenti donné à la symphonie pastorale! Ainsi, quatre cents tambours et deux

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cenls froinpettes vont lutter, sur ces rives, à qui réveillera, dans leur terrible poussière, les vieux héros de la Germanie. Nou ! la trompette du dernier jugement ne répandra pas un plus formidable et plus terrible bruissement.

Cela battait, cela hurlait, cela bondissait, cela sonnait et résonnait, avec une fureur inépuisable, et toujours croissante. Il se taisait, en ce moment, le vieux Rhin; il se taisait d’épouvante et d’admiration. Sauvage et terrible harmonie, à coups de tambours! Symphonie avec six cents clefs de cuivre et d'airain. Quoi, deux cents trompettes et quatre cents tambours? A chaque instant , il me semblait que l’ombre du grand Frédéric, évoquée par ce bruit surnaturel, allait sortir de cette tombe où l'empereur Napoléon s’en fut le visiter, dans tout l’appareil de sa gloire. — Deux grands spectres, aujourd’hui reconnaissables, l’un et l'autre, dans la foule des ombres royales, à leur uniforme usé par les batailles, et à leur petit chapeau.

Vous partez enfin, et vous avez déjà regagné la ville, que ce formidable concert vous poursuit encore ; vous l’emportez pantelant dans votre crâne brisé, comme on emporte un songe, un rêve, un cauchemar, ou quelques-unes deces fables gigantesques dont l'Allemagne est remplie. Quatre cenls tambours et deux cents trompettes qui roulent, comme le tonnerre ne roule pas !

Le lendemain (sonnez trompettes, battez tambours, va symphonie! Et nous, suivons la symphonie, et suivons Beethoven! ), la foule, au nom du héros de ces trois jours, se réunit comme ut) seul homme. Invités, poètes, musiciens, voyageurs: les étrangers, les seigneurs, les bourgeois, les

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violons, les hautbois, les trompettes, la foule, enfin tous, les uns et les autres, ils se sont donné rendez-vous sous les portiques pavoisés de l’Hôtel de Ville. El l’on marche en bel ordre, chacun se mettant naturellement il sa place, ou content de celle que lui donne le hasard. Le cortège était conduit par les étudiants de l’Université de Bonn ; parmi ces jeunes gens, les plus beaux et les plus fiers, les vrais écoliers de la théologie et de la liberté, du droit romain et de l’espadon, bacheliers en lettres et en escrime, grands philosophes et grands buveurs, ne redoutant ni le cigare ni les Pandectes, en un mot les contemporains des chansons de Kœrner, avaient revêtu , pour cette cérémonie auguste, les costumes d’autrefois, à savoir : la jupe rhénane, le sajou borussien, la blouse gauloise de la BurschenschalT.

Ils portaient le col rabattu; leur poitrine était ouverte à ce vent tiède et doux. La casquette était crânement posée sur de luxuriantes chevelures, blondes à rendre jalouses les beautés les plus blondes. Ajoutez l’écharpe blanche autour du corps, le gant des chevaliers à chaque main, le gant des vieux défis, un instant profané par les Crispins de Begnard ; ces jeunes gens portaient au poing, protégé par une vaste coquille gauloise, que le velours brodé enveloppe d’une guirlande de fleurs, l'épée des chevaliers de la Table-Ronde. Hurrah! la ville est pavoisée, et toutes les couleurs de l’Allemagne flottent aux vents; un épais feuillage recouvre chaque muraille; le canon gronde en riant ; les cloches sonnent ; le peuple attend. Arrivée à l’église, la foule se précipite.

Ici des Français se seraient tués, à descendre au luisard les marches rapides; les Allemands, non moins fougueux,

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mais plus habiles, se répandent, à la façon du torrent, dans cette église splendide, où tant de belles voix ont chanté, non plus la Messe solennelle de Beethoven, mais la messe en ul. Parmi ces belles voix s’élevait jusqu'aux voûtes charmées, la belle voix de mademoiselle Standizt.

Cependant allons encore, allons toujours! La messe à peine achevée, soudain la foule se porte, infatigable, sur la place de l’église où la statue était encore en son linceul. Sur des estrades se tenait tout un peuple attentif, car c’est déjà un spectacle de regarder un voile, qui cache quelque chose! On regardait aussi les fenêtres d’une maison de fort belle apparence; le balcon était décoré d’un velours rouge, une tente l’abritait. Enfin, à ces fenêtres superbes qui viennent de s’ouvrir, à ce balcon, salué par de grands cris et par des fanfares formidables, apparaît la reine Victoria, au bras du roi de Prusse, et les princes, et les princesses, et lord Aberdeen, et lord Wcslmoreland, et parmi les dames d’honneur, lady Canning, dont la beauté merveilleuse embellit même le beau nom qu’elle porte !

Au même instant, la garde urbaine (on eût dit, au costume, le chœur de Robin t les Bois, quand le chœur va chanter : Chasseurs diligents ! ) fait feu de tous ses mousquets, le voile tombe, et l’on voit apparaître, dans ce bronze très-ressemblant, et dans son costume de tous les jours, Beethoven, cet enfant de la vieille cité, ce génie mort infirme, et de la plus cruelle infirmité qui pût atteindre un grand artiste longtemps méconnu , que la France eut l'honneur d’enseigner à l’Allemagne. Le voilà! le voilà! C’est bien lui! chacun le reconnaît; c’est bien lui! Les vieillards

( pas déjà si vieux ) s'approchent, et retrouvent les traits d'un bon bourgeois de leur cité, qui fut leur ami et leur bon voisin, avant d'ôtre un grand homme.

Ainsi, dans cet enthousiasme et dans la naïve admiration de tout un peuple, il y eut beaucoup du charme et du contentement de l’ami qui retrouve un ami , du voisin qui retrouve un voisin. Sois le bienvenu, nous t’aimons, nous le reconnaissons, nous nous rappelons la bonhomie et tes douces vertus. Telles étaient les louanges, et l’on se fût bieu passé du discours de M. le docteur Breidensleiu, et même de la cantate de M. Sniets.

I.e voilà donc couronné, glorifié, salué, reconnu de tous ses voisins, ce grand Beethoven, et maintenant qu'il est à tout jamais, debout sur son piédestal, et que la ville est rendue enfin à sou calme, à son repos de tous les jours, ne quittons- pas l’Allemagne et le vieux Hhin (puisque aussi bien nous y sommes conviés par une main royale) sans visiter Slolzenfeis (lu Hoche orgueilleuse ) , austère monument du moyeu «âge allemand, noble ruine sauvage, et réparée par S. M. le roi de Prusse. — Uodolphe de Hapsbourg peut revenir à Slolzenfeis, comme Agnès de Mausfield pourrait reparaître à Brühl , tout est prêt pour les recevoir.

I.e charmant château de Slolzenfeis s’élève, non loin de Cobleulz; ses tours, habilement réparées, ont conservé cet air de vétusté joyeuse qui décore les vieilles façades. Aussitôt que la vie a reparu dans ces murailles, vouées par le temps au silence, à la ruine, à la mort, S. M. le roi de Prusse, comme un habile antiquaire qui respecte l'histoire cl qui l'aime, car l'histoire passée lui répond de l'histoire

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à venir, a laissé au château de Stolzenfels, tout le caractère énergique de sa vieille origine. C’est bien le château féodal avec son fier système de tours, de fossés, de tourelles, d'ornements pleins de caprices, de hasards pleins de génie. Les vitraux, les bahuts, les portes sculptées, les mille recherches de l’art ogival brillent, d’un éclat tout nouveau, hors des murs et dans les murs de Stolzenfels.

La noble ruine, sauvée avec tant de goût et par tant de dépenses royales, s’élève sur le rivage le plus pittoresque du grand fleuve ; tout au fond , se dressent les montagnes, chargées de nuages; à votre gauche, le rocher stérile; à votre droite, la vaste plaine, ondoyante de l’or mouvant des moissons; dans les eaux du Rhin, à ce flot plus calme , de la Moselle, qui se mêle humblement à ces ondes en tumulte, vous pouvez reconnaître au loin la couleur argentée de la douce, rivière... Tout cela est d'un grand calme. — Le soir où la reine d’Angleterre s’en vint à Stolzenfels, le canon éclatait sur les deux rives; la ville de Cobientz était illuminée presque autant que Cologne môme ; la vieille tour du vieux manoir brillait comme un fanal; le Rhin grondait; le ciel était sombre ; la lune des ballades allemandes, pâle et mouillée, jetait ses pâles clartés dans ces nuages !

Au dedans du château se passait une l'été ; peu de gens, parmi les hôtes les plus favorisés, avaient été invités à cette fête, où les rois, et les reines, et les princes se donnaient la joie intime de n’ôtre plus que de simples mortels. Les hommes portaient l'habit bourgeois et sans décoration ; les dames étaient vêtues avec l’élégante simplicité de jeunes femmes, qui se reposent des soucis de l’étiquette. La con-

versation était plus animée et plus franche. Le roi de Prusse, heureux du bonheur de ses hôtes, avait, pour chacun, une parole amicale. Évidemment, ce soir, la musique sera la bienvenue, et les artistes seront les bien écoulés. A Brühl, eu effet, les reines étaient distraites par les présentations nombreuses; à Stolzenfcls on ne présentera personne. On est peu nombreux, ou est chez soi. Meyerbeer (un des rois de la fêle) était à son poste, et bientôt le concert commençait.

Pour avoir une juste idée de l'effet produit par cette musique éclatante, il ne suffirait pas de se rappeler quel est Meyerbeer, quelle passion sincère ce grand maître porte aux chefs-d’œuvre de son art, et quel appui il a trouvé toujours à celle cour, si bien faite pour aimer, pour encourager, et pour comprendre tous les arts. En même temps rappelez -vous les confusions des trois ou quatre concerts des journées précédentes, les terribles morceaux de résistance signés du nom de Beethoven, et les longues heures que nous avons passées à entendre la musique d’un seul et même artiste, qui toute sa vie s’est occupé à poursuivre l’harmonie imitative dans ses derniers retranchements. Donc un peu de musique, appartenant à d’autres génies, exécutée non plus à grand orchestre, mais par deux ou trois belles voix, choisies entre mille, un salon tout royal, d’une sérieuse richesse, et même l’émotion recueillie de cet auditoire ingénieux à tout comprendre, c’étaient bien des joies réunies.

L’auditoire se composait ainsi : S. M. la reine Victoria, qui paraissait affable et très -heureuse, ce soir-là; LL. MM. le roi et la reine de Prusse, la reine de Prusse, une bien-

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veillance inépuisable, alleiilive à ses hôtes, (oiijoui's prèle à encourager, à applaudir. Le roi et la reine des Belges.

La reine des Belges, cette aimable Majesté, la digne tille de notre reine, la digne sœur de tant de jeunes princes, qui sont fiers de l’appeler : ma sœur ! — Elle se reconnaissait facilement, la reine des Belges, au respect, à l'admiration; à la louange unanime; à son charmant sourire; à ce regard modeste et voilé qui disait si bien : Je vous reconnais, vous êtes Français, vous avez vu , récemment , le roi mon père, vous avez salué la reine, ma mère... et 1a vôtre!

Ah ! quelle était belle ainsi , cette digne sœur de monseigneur le duc d’Orléans! Qu’elle était charmante, cette sœur de la princesse Marie! Elle était la grâce eu personne! Elle était la bonté même! Et si juste, et si vraie, et si savante! Un conseil pour sou père, une consolation pour sa mère, une espérance pour la Belgique .entière qui l’avait adoptée, et qui l’aimait avec frénésie.

Hélas! dans ces salons de Stolzcnfels où elle écoulait si bien les chefs-d’œuvre, où la première, en rougissant de sa hardiesse, elle donnait le signal des applaudissements et des louanges, ô reine infortunée! ô majesté que nous avons vue enfant , toute animée et toute rose au souille du printemps de Ncuilly, la jeune voix qui déliait les échos du Tréporl et du Raincy, qui nous eut dit, sous ces voûtes superbes où tout chante à votre cœur, où tout sourit à votre fortune, où tous les regards français se portent sur vous avec une tendresse paternelle, ah ! regrets éternels d’une mère au désespoir! souvenirs déchirants de tout un peuple en deuil, qui nous eût dit, que nous étions si voisins de vos

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fuuérailles, et quand nous inclinions devant vous, devant vous vivante et souriante, nos tètes respectueuses, qui nous eut dit que c’était pour la dernière fois!

Ce fut là une des dernières fêles de S. M. la reine des Belges, et c’est pourquoi nous en devons garder la mémoire. Elle était assise à côté de la princesse de Prusse, la princesse de Prusse animant tout ce palais de sa beauté, de son esprit, de sa fierté, de son orgueil. Chacun disait en la voyant : c'est encore une reine, et la confondait dans les respects dont les trois autres reines étaient entourées. Non loin du prince et de la princesse de Prusse, se tenaient, très- attentifs, le duc régnant de Coethen, le prince de üolsteiu, le neveu de la reine d’ Angleterre; la duchesse régnante de Nassau avait près d’elle un très-jeune homme, l’archiduc d’Autriche. Le prince Albert se faisait remarquer par son assentiment éclairé à tous les beaux passages; c’est un musicien accompli. Avant de quitter la Prusse, il a envoyé à Meyerbeer quelques pages de sa musique, et Meyerbeer a trouvé dans ces pages, bien de la passion et de la vie.

Euün n’oublions pas, dans cette imposante réunion, cet homme qui est un des grands politiques de ce monde, que pas une révolution n’a lassé, que pas une révolution ne prendra à l’improviste; pensée nette et féconde, volonté intelligente et ferme, prévoyance un peu triste, comme tout ce qui est la prévoyance, l’illustre contemporain de M. de Talleyraud, — j’ai nommé le prince de Metternich.

Tel était l’auditoire ! On ne retrouverait pas son semblable en tout ce siècle. Et vous pensez si Meyerbeer s’était

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appliqué à composer un concert qui fût digne d’une pareille assemblée. Il fallait, avant toutes choses, se faire écouter de ces oreilles délicates; en même temps il fallait rester fidèle à l’art sérieux, aux vrais chefs-d’œuvre, et ne pas trahir les réceuls honneurs rendus au génie allemand. Meyerbeer a résolu ce problème difficile, et nous, dans nos pages symphoniques, nous avons précieusement conservé le programme du concert de Stolzenfels.

Madame Viardot a chanté la Sicilienne, de Pcrgolèse; M. Pischeck a chanté le Garde -drapeau, do Laindpraintner. Une étoile, et toute naissante, une voix inconnue et sans nom, mais la plus belle voix du monde et la plus touchante a chanté (si vous saviez la surprise et les transports!) un morceau du Camp de Silésie, et Mère-Grand, par Meyerbeer. On écoulait, on admirait; chacun demandait le nom de la nouvelle chanteuse?... Elle s’appelait, tout simplement, Jenny Lind ! Le roi de Prusse avait fait venir pour ces deux concerts, mademoiselle Jenny Lind, de Stockholm ; madame Viardot, de Paris ; M. Staudigl, de Londres; les chœurs, de Darmstadt; tout comme aussi l'Ame, l’esprit, le génie de ces concerts , Meyerbeer , était venu , tout exprès , de Berlin à Brühl , et à Stolzenfels.

Après le concert, cette réunion royale est passée dans la salie à manger ; un magnifique souper était servi à la même table pour le roi et pour les artistes ; on ne faisait pas mieux que cela à Fontainebleau , aux Tuileries, au château d'Eu.

Ceci me rappelle que durant les fêtes de 1843, au château d’Eu, où le roi l’avait invité, un jeune artiste fut rencontré dans les jardins, par un officier au service de la reine d’An-

ïigittzeœBy^Oogle

A BEETHOVEN

gleterre. — « Monsieur, disait l’officier à l’artiste, avez-vous vu la reine Victoria? — Monsieur, répondait l’artiste, je viens d’avoir l’honneur de dîner à la môme table que Sa Majesté. — Ah ! reprenait l’officier, que je vous porte envie 1 Je vivrais cent ans dans mou grade, que je n'aurais jamais cet honneur -là ! »

En môme temps le vieux soldat ôtait son chapeau devant le jeune artiste, sans doute pour honorer le convive du roi ; mais l’artiste , redevenu un bon diable : — « Monsieur, disait-il, couvrez-vous! Il y avaità celte table royale, vingt artistes qui en savent plus long que moi. Si grands que soient ses hôtes, quiconque est invité chez notre roi, dîne avec lui. C’est une vieille et hospitalière habitude de celte illustre maison. »

Le lendemain de cette dernière fête à Stolzenfels, la reine d’Angleterre prit congé du roi et de la reine de Prusse, et maintenant nous pouvions croire que celte fois, du moins, les îêtes étaient terminées... Le roi de Prusse en avait décidé autrement. A la porte de Coblentz, sur le Rhin, l’éternelle et mouvante parure de ces montagnes, de ces jardins, de ces palais, de ces ruines, le roi possède encore un beau château qui s'appelle le château de Coblentz. Dans cette maison, nouvellement réparée, le roi s’est fait construire une salle magnifique, et parfaitement comparable à la grande salle du château de Neuilly. L’espace est immense; de hautes colonnes supportent un riche plafond, entouré d’une riche balustrade. Sous ses voûtes superbes, l'or et le marbre ont accompli leur chef-d’œuvre; au pied de ses hautes fenêtres s’étend un charmant jardin, plein de fleurs

dans les beaux jours. 11 est vrai que là -bas, à l’horizon qu’elle attriste, s'élève, aride et menaçante, la forteresse d’Ebreistein garnie de canons; mais le gazon des fossés, les arbres des glacis, les petits jardins qui courent dans la montagne, les nombreux visiteurs, admis sur ces hauteurs formidables, annoncent une paix profonde. C'est bien le cas ou jamais, de crier : Victoire! Eh oui ! Le monde entier ne sait pas, et ne veut pas savoir de plus belle victoire que cette paix charmante des hommes, des cités, des nations et des rois. A sa fête du château de Cobleutz, le roi avait invité tous les invités du château de Brühl, et même, par une bienveillance dont il faut se souvenir, Sa Majesté avait fait chercher, dans la ville, tous les hommes qu’il voulait revoir.

A huit heures, cette belle salle du château de Cobleutz était remplie, et, cette fois, voyez la fête heureuse! Il n’y avait guère que les plus riches uniformes, et les ordres les plus splendides de l'Europe. J’ai voulu compter, mais eu vain, les croix, les rubans, les ordres, les insignes d’un grand seigneur sicilien, savant antiquaire, poëte éloquent, homme hospitalier à qui la France vient de faire mille fêtes récentes, le duc Serra di Falco, membre de l'Institut et commandeur de la Légion d'honneur, mais le nombrede ses décorations est impossible à compter. Les dames, de leur côté, ce qui vaut mieux, étaient très-parées et trèsbelles. Cette soirée se distinguait des soirées précédentes par une grâce aisée, un attrait plus intime. S. M. la reine de Prusse en a fait les honneurs avec une grâce charmante, elle a voulu que tous ceux qui ne lui avaient pas été présentés à Brühl lui fussent présentés à Coblentz. On n’est

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pas d'un meilleur accueil, d’un plus charmant sourire, d’une bonté plus digne et plus vraie. Tout comme les deux jours précédents, Meyerbeer présidait au plaisir de celte soirée, et l'on disait que le grand artiste avait redoublé de véhémence et d'inspiration.

Ce même soir, on entendit Vieuxtemps ! On entendit M. Moeser, on entendit M. Batta, Listz enfin, qui, sur son piano inspiré, nous a raconté toute l'Espagne, et surtout l’Espagne de Fanny Elssier. Bien écouté et bien applaudi par ces mains royales, Listz s’est abandonné à toute l’inspiration qui est en lui. Ce même soir, les uns et les autres, nous étions heureux de son triomphe; à Brühl aussi, Listz avait joué, mais interrompu par quelques petites causeries tombées de bien haut cependant; en vain avait-il fait gronder son terrible instrument sous sa main mécontente, l’innocente causerie avait continué s si bien que l’artiste, interrompu , dans un mouvement de colère impatiente, s’était arrêté court, sans même achever la mélodie commencée. A la seconde épreuve, il n’avait pas obtenu plus de silence, et la seconde fois, comme la première, il avait brisé, sur-lechamp, sa note méconnue.

Allez donc chercher un poète, assez hardi pour empocher son manuscrit, parce qu’une reine d'Angleterre aura causé pendant la lecture ! Il n’y a que la symphonie et les symphonistes pour montrer tout ce magnifique orgueil. On appellerait : insolent! le valet faiseur de cantates qui se permettrait une pareille révolte; au contraire on aime ces coups de tète des grands artistes; pour se faire respecter, il faut qu’ils se respectent eux -mêmes. Je ne sais plus quel poêle, quand

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il faisait une lecture chez M. le duc d’Orléans, demandait, qu’au préalable, on arrêtât toutes les pendules du palais, et M. le duc d’Orléans se prêtait, volontiers, à ces minutieuses précautions.

La soirée s’est terminée par un très-bel air du Don Juan de Mozart, que mademoiselle Jenny Lind a chanté, comme jamais nos Italiennes de Paris et de la banlieue ne chanteront. Tel est le programme exact de ces fêtes royales. Gluck, Pergolèse, Marcello, Mozart, Méhul, Schubert, Weber et Beethoven.

Sur l’entrefaite, se mourait obscurément un malheureux poète de l’Allemagne, nommé Becker, qui, pendant huit jours (il y a déjà quinze ans et deux révolutions), a été célèbre dans toute l’Europe. Ce Becker est l’auteur aviné du fameux cantique contre les Français et du refrain : — Vous n’aurez pas noire Rhin allemand ! L’Allemagne entière, il faut bien le dire, a chanté cette chanson à gorge déployée, et je crois bien qu’elle en sait encore tous les couplets. Pour récompenser leur poète, plusieurs j>rinces de l’Allemagne lui avaient fait de magnifiques présents. S. M. le roi de Prusse, qui sait donner à chacun ce qui lui revient, avait donné à ce Becker une coupe d’or. Naturellement, l’heureux poète aura pensé que cette coupe était faite pour être remplie, et remplie, il s'est fait un devoir de la vider. A force de remplir sa coupe vide, et de vider sa coupe pleine, — pleno se proluil auro, — il est tombé dans les misères d’une ivresse sans excuse.

Et le voilà mort, d’une mort aussi obscure que sa vie, un instant célèbre, et par hasard. Tyrtée de rencontre,

— . Dii j -T- . (SflOgle

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Béranger de contrebande, pauvre diable qui a dfi être bien étonné de sa gloire, et d’avoir écrit une Marseillaise, sans le savoir !

A cette heure du xix* siècle, l’Allemagne entière s’occupe d'un chef-d’œuvre si vaste, et qu'elle veut faire si complet que pas une des créations de l’Europe moderne n’en puisse approcher, même de loin ; œuvre géante, piédestal impérissable élevé aux croyances, au génie, à l’honneur de la Germanie poétique et chrétienne. Il ne s’agit, cette fois, ni de tracer des sentiers fabuleux à travers des obstacles impossibles, ni de briser l’isthme qui sépare deux océans, ni do donner à la pensée, qui court eu volant, la rapidité de l’éclair, ni de doubler la fortune d’un peuple, il s’agit d’accomplir un rêve, commeucé par des générations depuis longtemps endormies par la mort ; en un mot, il faut sauver de sa ruine ce chef-d'œuvre interrompu par les doutes et par les guerres, par les tempêtes de la terre et les orages du ciel, la cathédrale de Cologne. C’était, il n'y a pas dix ans encore, quelque chose de fabuleux, un rêve confus, un idéal brisé, un pêle-mêle d'arcades sans but, d’ogives incomplètes, de piliers sans résultat ; rien ne vivait dans ces murailles lézardées, pas même le marbre des tombeaux, pas même les échos de ces voûtes, incessamment ouvertes aux quatre vents du ciel ! Ruines toutes neuves d'un temple inachevé, rien n’est plus triste, car dans ces broussailles de pierres tout vous échappe, même le souvenir, qui est la résurrection du monument des vieux âges.

Eh bien ! cette, œuvre immense d’une pareille fondation à tirer de la mort, l’Allemagne l’a entreprise aVec cette

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patience persévérante qui est la volonté de Dieu, et la volonté des grands peuples. Peu d’années se sont écoulées, depuis que cette grande décision a été prise par l’assentiment unanime de tous les habitants de ces rives, de ces plaines, de ces montagnes, et déjà, sous ce dôme immense, se fait sentir on ne sait quelle vie recréatrice et solennelle qui est pleine de charme et d'espoir. L’enceinte primitive est sauvée, et, sauvée, on la décore, on la pare; on l’éclaire aux douces et charmantes lueurs des éclatantes verrières; on la couvre de peintures; on restaure les anciennes fresques; c’est déjà une église complète, et qui marche en avant de toutes les cathédrales du monde.

Cependant, autour de ce chef-d’œuvre, admirablement réparé, s’élèvent, dans un ordre certain, d’immenses arcades; de chaque côté du monument, se dressent des colonnes hardies, se taillent des portiques, se posent des voûtes; chaque partie de l’œuvre obéit à un ensemble calme, régulier, solennel; cela monte et grandit, peu à peu, non pas avec l’enthousiasme éclatant des premiers manœuvres que poussait l’Évangile, et qui demandaient, pour récompense unique, les faveurs de la vie éternelle. O grâce et simplicité d’honnètes ouvriers, pères de famille, qui sout attendus par le salaire régulier de chaque soir! C’est là un beau et glorieux travail, généreusement entrepris, et ce vaste monument, adopté par l’Allemagne entière, mérite déjà l’admiration de l’Europe. Or, quelle plus magniGque statue, et plus voisine des astres, pouvait se dresser, à lui- même, le génie d’un si grand peuple? Quel monument plus durable de sa patience, de sa fortune, et de sa concorde?

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L’Allemagne a forcé tous les hommes et toutes les croyances à venir en aide à son église cathédrale ; elle a recueilli l’assentiment et l’argent de tous les rois, la sympathie et l’argent de tous les peuples. I.’artiste errant s’arrête en chemin pour payer son tribut à la cathédrale de Cologne, pendant que les chanteurs allemands vont de ville en ville, à travers l’Europe intelligente, chantant les airs de la patrie, en l’honneur de leur antique Église. Eh! quels divins concerts, doublement inspirés, qui portent jusqu’aux nues, la cathédrale de Cologne et le nom de Beethoven! Dans ces villages, dans ces hameaux, sur ce fleuve enchanté, sa pensée est errante ! Il a rêvé sur ces bords! Il s’est inspiré dans ces plaines! Il a chanté à l’ombre de ces bois! Même, un jour, le garde ignorant le prit pour un braconnier qui était à l’affût dans les blés.

Mais aussi quel enchantement è se rappeler, dans ces lieux qui les ont vus naître, au bruit lointain de ces échos qui, les premiers, les ont répétées, ces divines mélodies, ces / rêves enchanteurs, ces caprices charmants! Tant d’esprit, tant d’imprévu, tant de songes d’été, tant de piquante et gracieuse bonne humeur! Prières! tendresses! héroïsme! indignation! fièvres! délires! passions! Les douces joies! les champêtres gaietés, le mois de mai dans sa (leur; novembre et ses frimas, l'Océan et ses tempêtes! Tant de chansons recueillies par cette âme en peine de l’idéal... Avez-vous jamais entendu chanter, quand vous aviez vingt ans, l’Adélafile chantée par Rubini, accompagnée par Frantz Listz?

Eh bien, vous pouvez vous vanter d’avoir entendu, ce jour- là, quelque chose d’aussi complet que le troisième

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acte de Myrrha, déclamé par madame Rislori, que le quatrième acte de Phèdre, joué par mademoiselle Rachel !

Cependant, au milieu de ces adorations, de ces encens, de ces cantiques, j’eus une vision, que je dois mettre à la fois, sur le compte de tant de concerts, d’insomnies, de rencontres royales. Au milieu d’une ville allemande, et dans ce qu’on appelle, en tout lieu, la grande rue, je vis passer un de ces hommes que le regard le plus distrait voit tout de suite, et même au milieu de la foule. Elle-même, la foule, elle les remarque, elle les devine, elle les voit, par cet admirable instinct qui la pousse; elle les salue, au seul aspect de leur majesté, sans demander comment ils se nomment? Ainsi, naguère, la foule en passant, saluait, chez nous un vieillard au fin sourire, au doux regard, et quelque chose disait à notre peuple : — Eh! celui-là qui passe, en te saluant, c’est Béranger!

Quand donc je vis cet Allemand qui longeait la rue en silence : Ah çà, me dis -je à moi -même, il te faut suivre, en toute déférence, en tout respect, cette tète intelligente, où brille, en divins caractères, tout le feu du génie. Ainsi je suivis l’inconnu, du pas léger du jeune homme amoureux, dans l’Art h aimer, lorsqu’il a rencontré la beauté de ses rêves. Ici, l'inconnu était un homme, arrivé au milieu du moyen âge; il avait une grosse tête énorme et touffue, et toute hérissée; au-dessous de cette chevelure, et disons mieux, de cette crinière, brillait un petit œil fauve, intelligent et vif, dont le regard profond convenait, merveilleusement, à ces deux lèvres saillantes, où brillaient tout ensemble, et tour à tour, la malice et la bonhomie.

A BEETHONEN.

On n’est pas plus simple et plus attachant que cet homme : il allait en zigzag, au hasard de mille fantaisies; il marchait à pas inégaux, tantôt vite, et tantôt lentement; il regardait et souriait; ou bien il n'était plus sur la terre, et son regard se perdait dans le nuage; enfin c’était un homme hors du monde, au delà même de la rêverie. Il tenait de l’homme et de l’idée; il touchait au fantôme, et rien qu’à le voir, soudain vous vous sentiez ému, charmé, intéressé, ils sont rares, dans l’humanité tout entière, ces beaux esprits, ces grands génies, pour lesquels le premier veuu se dépouillerait, facilement, de sa part de bonheur, afin d’en revêtir cet inconnu qui passe, et qui n’a pas même un regard à lui donner.

Cependant mon homme allait toujours, jusqu'à la porte du fameux marchand de musique de la rue Kohlmarkh; là il hésita; d’abord il se mit à lire, d’un coup d’œil, les pages do musique étalées aux vitrines du marchand , et tantôt il s’écriait, avec une moquerie intime, et tantôt il approuvait, en brandissant sa grosso tête de Jupiter tonnant. Tout d’un coup, la fille du marchand , qui l’avait vu venir, ouvrant la porte avec une belle révéreuce, et les deux mains tendues au vieillard, se mit à le supplier avec des gestes charmants. Ce geste enchanté voulait dire: « — Entrez, monseigneur! Honorez notre humble maison de votre auguste présence, et comme ou sera content de vous voir! » Lui cependant , bonhomme, il prit la petite main qu’on lui tendait, et doucement il la pressa dans ses belles mains, pâlies par le travail. Il regardait paternellement cette enfant; elle eût été sa fille, il ne l’eût pas regardée avec des yeux plus obéissants.

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Il entra donc; l’enfant roula vers lui le fauteuil, de sa mère, en môme temps elle appelait son père et sa mère : — Allons donc! accourez donc! Ils accoururent : la mère, accorte et fraîche, et le père, un bon Allemand de Vienne, un bon Allemand, très-habile et très- fin... Et l’un et l’autre de saluer. Mais lui, l'inconnu, à peine il s’inclina devant l’homme et devant la femme elle-môme; et, s’approchant de la vitre où je tenais mon visage indiscret, il se mit à battre une symphonie errante à travers les nuages de sou cerveau.

Ça commençait en notes lentes, douces et calmes; bientôt le mouvement devenait plus rapide, et l’idée abondante et claire, arrivait au bout de ses doigts, plus agiles que les doigts de la fée. A coup sur, cet homme, en ce moment, composait un chef-d’œuvre, et le confiait à la vibration de cette vitre étonnée, et toute prèle à se briser, sous le choc de celte main vaillante. Ah! quels accords! Les grands poèmes! Les divines mélodies que cet homme a fait pleuvoir sur ma tôle ignorante! En même temps son regard était plein de feu, son front était plein d’intelligence, et tant d’énergie à son sourire, et tant de mélancolie en toute sa personne auguste, tant de verve, et tant de génie, et tant d’inspiration!

Son œuvre achevée, il se retourna vers la fille du marchand, qui tenait déjà une belle feùille de papier à musique; la belle enfant lui tendit la plume, et comme la table était au fond de la boutique, elle présenta son épaule à cet homme inspiré... Lui, sans prendre garde à sa fortune, il écrivit, sur cette épaule au cou charmant, écartant de la plume ces beaux cheveux, blonds et soyeux, qui tombaient de cette tête penchée. Il n'y avait rien de plus aimable à voir; mais que

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la fêle eut été complète, si quelque voix du ciel eût pu chanter, en même temps, les belles choses que ce grand homme écrivait là!

il remplit une page, il en remplit une autre; il écrivait très-vite, mais parfois il s’arrêtait, cherchant l’idée, aloiji la fille du marchand , de sa tète penchée, et tournée du côté de ce grand artiste, lui jetait un long et pieux regard. Elle était fière, elle était contente, elle était heureuse de servir de soutien à ce grand génie! On eut dit que le choc électrique lui faisait deviner les divines mélodies qui couraient , de son épaule à ce papier sublime. Quand tout fut écrit, elle prit les pages, et elle se mit à les lire, en murmurant tout bas, la douce et poétique chanson. Même une larme, une vraie larme du coeur de cette enfant tomba sur l'encre humide encore, et l’encre et les pleurs se mêlèrent, et je suis bien sur que la plus belle part du chef-d’œuvre était là, dans ce coin mouillé.

Quand elle eut bien lu et chanté, j’imagine (hélas! je n’entendais rien), cette composition nouvelle, elle la porta à son père, le marchand de musique, et si vous saviez l’attitude ingénue et la grâce pudique de cette enfant ! Elle avait l’air de dire à son père avare : « — O mon père, il est beau, certes, d’être le plus fameux marchand de musique .de. toute l'Allemagne, mais il serait plus beau, mille fois, de ne pas profiter, comme vous faites, de la pauvreté de ce grand musicien. Voyez, mon père, il est pauvre, il a faim ; il est la gloire et l’honneur de son peuple; il est la fortune et l’honneur de votre boutique. Encore aujourd’hui, là, tout de suite, et sur la vitre ingrate, il vient de composer une élégie

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à abaisser le ciel; eh bien, mon pèré, achèterez-vous donc ce chef-d’œuvre, au prix de quelques florins? Là, voyons, je vous en prie, ayez pitié de lui , ayez pitié de vous, ayez pitié de moi ! »

, Telle était cette prière ardente, intime, éloquente et muette. On lisait toutes ces ardentes supplications sur le visage, et dans le geste éloquent de cette Beauté.

Mais le père, habitué à ces drames, où il jouait le rôle de l’avare et du tyran, prit ces feuillets de papier sans les lire, et ce fut, tout au plus, s’il y jeta un regard distrait. Son regard était, certainement, une réponse au regard de sa fille. « — Eh ! ma fille, de quoi vous mêlez-vous ? Est-ce que je suis un poète, un musicien, une fillette à marier? Je suis un marchand , un marchand de musique encore, et ne songez-vous pas que ces belles choses, qui vous font tant pleurer, viennent à cet homme, comme à l’oiseau son chant matinal , et ne lui coûtent guère plus, que l’eau ne coûte à la fontaine? S’il est pauvre en argent, il est riche en renommée; à chacun sa fortune. Et quelle sotte habitude avez-vous donc prise là, de chanter, si vite et si bien, toute la musique de ce brave homme? Heureusement qu’il est sourd , et qu’il ne se doute pas des belles choses que vous chantez, il me les ferait payer trop cher. »

Ainsi parlait le père à la fille ; mais la fille, elle, répondait à son tour, à ce marchand, des choses si véhémentes (à en juger par l’émotion du marchand), que son père, en maugréant, prenait dans sa caisse un couple de florins d’or, ce qui était beaucoup plus que la moitié de ce qu’il voulait donner, et les mettait dans la main de sa fille. — En ce mo-

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ment, ce bon père Allumant!, semblait dire à sa fille : « Es-tu contente? et regarde, enfant, ce que je fais pour toi! »

Elle prit l’argent , et rougissante (ô la belle et douce rougeur, le charmant coloris, d'une conscience innocente, et l’enfantine admiration!) elle offrit, d'une main, au grand artiste, ces deux florins d’or; eu môme temps, de son autre main, de sa main droite, elle couvrit ses beaux yeux humides, comme si elle ne voulait pas être le témoin de ce triste marché. Si vous aviez passé par là, ô Paul Delaroche, artiste aimé des gens d'honneur, conscience hautaine, inaltérable probité, cœur fidèle, esprit généreux, quel tableau charmant vous eussiez fait de cette fille adorable, et de ce grand homme, acceptant, joyeux, cette aumône de deux florins!

Il prit l’argent; il retint la main qui le lui donnait; il baisa cette main charitable, et comme l’enfant le regardait avec un sourire, il lui dit je ne sais quoi, mais certainement il lui dit de bonnes paroles, car elle eu fut toute rassérénée. Il sortit d’un pas léger, et il s’en fut... du côté même où le Chai qui ph; ouvrait sa porte hospitalière aux braves gens qui ne redoutent pas un broc de bière, ou même un verre de vin chaud.

Mais le malheureux! Comme il prit mal son temps, ce jour-là, avec la maltresse du Chai qui pie! On était au vendredi , qui est un jour de tristesse, même pour les enfants de Luther. Il s’en fallait d’une bonne heure, que l’horloge, au battant de fer, 11e frappât la onzième heure, et la maîtresse de céans était occupée à donner le brillant de l’or, au cuivre de sa batterie, à changer eu argent pur, l'étain de son dressoir. Ainsi , la casserole et le broc, l’assiette et le gobelet

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s’abandonnaient à une confusion, voisine du sabbat, sous la main de cette ménagère en jupon sordide. Allez donc vous frotter à la ménagère allemande, lorsqu'elle frotte elle-même un pot d’étain, qui n’a pas été frotté depuis huit jours !

— Ma mère (ainsi parlait l’étranger), il me faut tout de suite, un morceau de veau tout chaud (etn Kalbcrncss).

— C'est bientôt dit : « Il faut ! » reprit l’hôtesse du Chai qui file. « Il faut! » Mon maître, attendez à demain, sur les midi , à l'heure où dînent les honnêtes gens, les gens réglés, les pères de famille, et monsieur le bourguemestre, si vous voulez tâter du veau tout chaud , reprit la commère en frottant ses plats, avec une rage inexplicable. Il faut! il faut du veau tout chaud.

Elle criait taut, à voix si haute, que le malheureux sourd entendit ce qu’elle disait : — Eh bien! dit -il en faisant sonner ses deux florins , madame du Chat qui file, donnezmoi du veau tout froid.

— Ni froid, ni chaud, ni vin, ni veau, ni bière, avant qu’il soit deux bonnes heures, reprit la dame hôtesse; et la voilà qui se met à attaquer, d'un grès furieux, un chaudron qui n’eu pouvait mais.

— Hum! dit l’inconnu, le Chat ne fait guère patte de velours aujourd’hui.

Sans insister, il se retira, évidemment triste et désappointé. Il comptait si bien sur ses franches lippées! Et maintenant son argent inutile se taisait dans sa maiu fermée. Hélas! hélas! Homère a mendié trois mille ans, avant que M. Ingres eût inscrit l 'Apothéose d’Homère, aux voûtes du Louvre de nos rois !

A BEETHOVEN

Moi , tout rempli de sa tristesse, au même instant j’entrai daus l'auberge, et tête nue, avec l’accent du plus profond respect :

— Madame, dis-je à l’hôtesse, il y avait chez vous, tout à l'heure, un homme... un artiste... Enfin, voudriez -vous, madame, me dire où va cet homme, et comme on l'appelle, et s’il est facile à aborder?

— Hum ! dit la dame, en donnant répit à son chaudron, cet homme est une espèce de musicien, un oisif, un ivrogne, un mangeur. Ça n’a pas d’ordre et c’est bizarre!... Aujourd’hui, ça vous rit aux éclats, le lendemain ça va pleurer, pour un rien. C’est un fanatique. Il avait, naguère, un sien ami, uu musicien de son espèce, un buveur de sa force, un certain Hoffmann, qui est mort. Celui-ci et celui- lù , ça me faisait deux singulières pratiques. Ils chantaient, ils racontaient, ils disputaient, ils rêvaient; ils tenaient nos buveurs et nos fumeurs attentifs, à ce point qu'ils oubliaient de boire et de fumer. Ahl monsieur, quels hommes! Quels hommes! tout dépenaillés, déguenillés. Tantôt ils jetaient l’or à pleines mains, tantôt ils vous demandaient un crédit, pour un verre de punch. Et joueurs! Mais tant va la cruche au vin, dit le proverbe... Eufin, maître Hoffmann est mort le premier, laissant l’autre à le pleurer. Il l'a tant pleuré, qu’il en est devenu sourd, et vous le Voyez, errant comme une âme en peine, et qui ne sait plus à quoi se tenir.

— Et son nom? son nom? Oui, madame (en prenant ma douce voix), dites- moi le nom de cet ami d'Hoffmann, s’il vous plaît?

— Hé I dit la dame , en retournant son cuivre , on

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l’appelle ici, comment dirai -je ? Ah! m’y voilà Van

Beethoven.

Et elle se remit à frotter son chaudron, plus semblable au vieil Ugolin s’acharnant contre le crâne étroit de f archevêque, qu'à la paisible ménagère occupée à se mirer dans sa batterie de cuisine. — Oui, j’ai bien dit, reprit -elle, il a nom : van Beethoven.

C’était lui ! A ce grand nom je sentis mon cœur se gonfler dans ma poitrine, et mes yeux se remplirent de larmes. Beethoven ! Je devins si pâle, que l'hôtesse, oubliant sa batterie et ses batteries :

’ — Mon Dieu, monsieur, me dit-elle, est -ce que mon-

sieur se trouve mal ?

Puis, comme elle me regardait , inquiète, étonnée, et ne comprenant rien à ce malaise subit :

— Madame, lui dis-je, ayez pitié de moi, et que je voie à l’instant même, une éelanche de mouton, et un bon morceau de veau tourner à la broche que voici. Non, je ne sors pas d’ici , avant de tenir mon rôti.

— Chut! monsieur, reprit l’hôtesse en me montrant le four, votre affaire est là, elle est cuite à point , et je ne vous demande que le temps d'appeler ma servante.

En effet, la servante ouvrit le four; et, bonté du ciel! (que n’étiez- vous là, maître Hoffmann, et môme le chat Murr) une odeur suave de viande rôtie, un mélange exquis de veau , de mouton, de grives et de perdreaux , remplit soudain la salle immense. Il y avait une fête, |»ur un sourd ■affamé, rien qu’à respirer ces fumées savoureuses. Hé! pourtant ce grand- plaisir avait été refusé par cette mégère, à ce

A BEETHOVEN

brave homme! Elle allait cependant, elle venait, elle disposait tout le dîner sur un grand plat,- à savoir : mes deux pièces savoureuses, le bœuf et le mouton, sans oublier un tas de légumes, et les épices, à l’avenant. .

— Et pourquoi donc, madame, et de quel droit avez-vous privé M. Beethoven, du festin qu’il vous demandait? Vous avez l’air si doux et si bon; et ne craignez-vous donc pas d’avoir commis une énorme cruauté?

— Voici mes motifs, dit la dame-aubergiste, et j’espère que vous les approuverez, monsieur. Ce Beethoven est doue un musicien, c'est-à-dire un goinfre, un buveur, un mangetout. Tout le monde, ici, prétend qu’avec beaucoup d’éco- • nomie et beaucoup d’ordre, il pourrait vivre, à la rigueur... Ah! bien oui, à peine il possède un quart d’écu, soudain

il est pris d’une malerage de faim et de soif; soudain le voilà qui vient ici , chez moi , dépenser tout son argent. Eh bien! j’en reçois le moins que je peux, par pitié pour lui, ce pauvre homme, et c’est pourquoi je ne lui donne à dbuer que deux ou trois fois par semaine : il n’est pas assez riche pour manger de mon pain, tous les jours.

Voilà ce qu’elle dit, l’hôtesse. Etfliaintenant, sonnez clairons, battez tambours, hurle opfiicléide l 'Arrivez au tombeau de Beethoven, célèbres pèlerins de son génie ! Et vous aussi , les rois et les reines, les poètes et les belles personnes, chantez eu chœur : Beethoven ! Beethoven ! Ou lui refuse une éclanche, il y a trente ans ; on lui donne un bronze, aujourd’hui! C’est à ne rien comprendre à l’enthousiasme, à l’adoration, à la cruauté des peuples intelligents. Tout ! Rien ! Le bruit ou l'échafaud ! L’infamie ou les autels !

LA SYMPHONIE

Madame (et je souriais quand j’aurais voulu dévorer le cœur de cette bête féroce), et savez -vous, madame, le vin que M. Beethoven honore de sa préférence? Nous autres, voyageurs, nouS'Soromes un peu curieux, voilà le fait.

— Le vin qu’il préfère? Attendez donc, mais il aime assez le bon vin, pour se contenter de la piquette. Oui-da; vous savez, monsieur l’étranger, que ces gens-là boivent, généralement, et très- volontiers, de tous les vins. Celui-là ne dédaigne pas , non certes , un pot de mon petit vin de Moselle, quand l’écume en couronne les bords. Que de fois il me chantait une petite chanson qu’il m'a faite, à moi toute seule, et qui porte mon nom :

Eh! dumo, eh! dame Gertrude,

Mon vin d'habitude,

Mon petit clairet...

— Quoi! madame, il vous a fait une chanson, il a donné votre nom à une chanson, c’est-à-dire il vous a faite immortelle, et vous lui refusez une longe de veau?

(O vanité de la gloire humaine! ô néant des choses immortelles ! )

Ainsi j’ouvrais une immense parenthèse en mon pardedaus, tant j’étais frappé de l’ingratitude et de la méchanceté de cette femme. Une chanson à celte drôlesse immonde, une perle à ce pourceau 1

— Mais enfin, madame, avez-vous souvenance que le brave homme ait dit, un jour, d’un certain vin : « Voilà de bon vin ! »

— Oui, dit la dame, un jour qu’il était, ici même, avec

A BEETHOVEN

son digne ami , Théodore Hoffmann, ils avaient chausonné je ne sais qui , un Burgrave, un conseiller aulique, un grandduc, et maître Hoffmann ayant Tait les paroles de la chanson, maître Beethoven en fit la musique, une musique ! Ah ! dame, on la fit chanter trois fois, le premier jour. C’est pourquoi ils furdht gratifiés, chacun, d'une vingtaine de Frédérics d'or. Aussitôt voilà la vie et ses fêtes qui recommencent autour de nos deux abandonnés. Ils riaient , ils folâtraient , ils s’amusaient, ils jouaient au jeu de faire sauter un bouchon; ils se tutoyaient, que c’était une bénédiction. Ces deux aimables gredins s'aimaient fort, et tant que l’un eu avait, l’autre en avait aussi. Voyez donc la bombance et la fête, en ce moment où ils en avaient tous les deux !

— Eh bien, madame Gertrude, eh bien?

— Eh bien, ces deux prodigues, à peine ils eurent porté mon vin de Moselle à leur lèvre imprudente, ils s'écrièrent que mou vin n’était que de la piquette, et ils demandèrent , à haute voix, du vin de Johanuisberg, frappant sur la table à coups de poing, que toute la salle eu retentit.

— Eh! tôt donc, madame Gertrude, il me faut deux bouteilles de votre meilleur vin du Rhin, au cachet de S. A. le prince de Metternich.

Au nom redouté du plus fameux marchand de vins qui ail jamais mis une pièce en perce, et cacheté, de sa cire, une bouteille au long col, dame Gertrude, en toute hâte, ouvrit mystérieusement, certain caveau, dans lequel elle descendit. L'instant d'après, elle reparut à la douce lumière du jour, rapportant, en grand triomphe, une bouteille au cachet du prince, au cachet vert , une autre bouteille au cachet rouge,

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LA SYMPHONIE

afin de bien indiquer comment c’était l'écarlate de tous les vins blancs de l’Allemagne. Or l’araignée avait filé sa toile autour de ces dives bouteilles véuérables, qu’il fallait toucher avec tant de respect et de componction.

— Monsieur, me dit Gertrude, il s'en faut que M. de Metternich ait jamais bu de pareil vin; il n'est pas assez riche pour en boire, et même il ne le vend qu’à ses grands amis.

— Pourtant, ma bonne hôtesse, on a raconté, bien souvent, qu’un jour, où il était dans ses grands jours, S. A. le prince de Metternich aurait envoyé tout un panier de ce vin précieux, en échange d’un simple billet, écrit à Sou Altesse, par un écrivain du troisième ordre des écrivains. Celui-là aurait écrit, disait-on : « J’ai reçu de S. A. le prince de Metternich, vingt -cinq bouteilles de son meilleur vin de Johannisberg! » Et le prince aurait fait droit à la pétition de l’écrivain.

— Monsieur l’étranger, reprit dame Gertrude, en souriant, votre histoire est un conte, et notre gracieux prince de Metternich aurait été, certainement, le dernier homme à y croire. Eh' quoi! lui-même, un si parfait gentilhomme et négociant, troquer vingt-cinq frédérics d’or, contre un méchant papier de rien du tout? De votre histoire, les marchands de vins allemands en ont fait des gorges chaudes; le vieux Rhin s’en est amusé à outrance, et le Johannisberg tout entier, a ri comme un fou, à ce bruit singulier. Non! lion ! l’histoire n’est pas vraie, elle n’est pas vraisemblable, elle est l’invention d’un faiseur de nouvelles, qui ne connaît pas S. A. le prince de Metternich, et qui n’a jamais bu de son vin.

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A BEETI10VEN.

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— Mais, dame Gertrude, il me semble, au moins, que Son Altesse eût bien fait de démentir cette sotte histoire, et de ne pas compromettre, en se taisant , un honnête écrivain qui ne lui avait rien demandé?

— Eh ! pourquoi donc la démentir, celte belle histoire, mon cher monsieur? Elle était si bien inventée. Elle n'était pas désagréable à votre écrivain français, bien qu’elle indiquât un certain penchant à la mendicité; enfin elle était toute honorable et glorieuse pour M. de Metteruich, et pour son vin de Johannisberg. Voici' vingt ans qu’on en parle, et depuis vingt ans, pensez donc à l’intime contentement d’un prince, élégant et généreux, à si bon marché !

Cependant, j’avais enfoui dans l’une et dans l’autre poche de mon habit mes deux joyeuses bouteilles; j'avais placé mes deux rôtis dans uu panier, que recouvre une serviette un peu bise; enfin j’étais lesté, et je sortis de cette maison, fier, superbe et content, comme si l’on m’eût donné le signe du Capricorne ou du Lion.

Et chemin faisant, je me disais : « Te voilà donc, homme heureux, appelé à la gloire, au bonheur de servir un grand artiste. Ainsi le voilà son domestique, et comme il sera content, lorsque tout à l’heure, au coup de midi, le chapeau sur la tète et la serviette sous le bras, tu lui diras, sans t’incliner : — Le maître est servi !

Certes, je n’appartiens pas, et je m’en vante, à la classe odieuse des voyageurs curieux qui veulent tout voir, tout savoir, et qui de tout , se souviennent. Un pareil homme est tout semblable à la machine où Daguerre a forcé le soleil à remplir l’oflice ingénieux d’un faiseur de portraits.

LA SYMPHONIE

Certes, je vois, je regarde et j’oublie ; ou bien, j’oublie avant d’avoir rien vu. Pour moi, le voyage est une fantaisie... il est une fatigue, une maladie, un abîme, et le voyageur curieux est une dupe. Mais, cette fois, j’apparteuais complètement , de l'âme et du corps, à ce grand homme à peine entrevu, et j’étais convaincu, sans que dame Gertrude eût répondu à ma demande, que j’allais reconnaître sa maison, et le trouver, lui-même, assis dans un angle obscur, à quelque table alTamée ! Enfin ma vision était si claire, et si facile à suivre, que, sans hésiter, sans demander ma voie, à travers une suite de ruelles, j’arrivai à ce modeste et simple logis, à porte carrée, à petits vitraux. La fenêtre, est étroite, et la maison est humble. Il n’est pas nécessaire de frapper à la porte ; entrez, la porte est ouverte. On monte, on entre, et d’un coup d'œil, on voit toute la pauvreté, tout l'abandon de céans. Beethoven en si petit logis! Le couvert était mis, c’est vrai , mais rien sur la table. Un bel oiseau des Canaries chantait dans sa cage, et chantait pour lui seul. Un chat, impatient du dîner, faisait entendre un ron-ron attristé. Le soleil pénétrait les moindres recoins de cette salle, où montait le jasmin, ce flatteur I

J'étais chez Beethoven... j’étais chez moi. Aussitôt je disposai sur la table, à la belle place, mon gibier, mon mouton et le fameux pin Kalberness ! Je tirai précieusement mes deux astres jumeaux : Lucida sidéra, le cachet rouge et le cachet vert, Castor et Pollux; en effet, celui-ci paraissait déjà... à l’instant même où celui-là a cessé de se montrer. Bref, la table était prête et fumante, et j’étais à contempler mon chef-d’œuvre, lorsque la gouvernante, entendant ce bruit

A BEETHOVEN

étrange, ouvrit une porte, et , me voyant qui disposais toute chose, elle parut aussi peu étonnée que le chat et le serin.

D’uu coup d’œil elle inspecta la table, et, voyant toute chose à sa place, elle daigna me sourire. Elle prit même, eu son buffet , le pain et le sel hospitalier; elle s’en fut chercher de l'eau claire, et, posant un siège en face de chaque assiette, elle me dit : — Tout va bien !

Puis, comme je lui demandais l’honneur de saluer son maître: — Hélas! fit-elle, il était sorti, ce matin, vif, alerte et dispos, mais il est revenu, plongé dans ses humeurs noires. Voici deux fois que je l’appelle au dîner, et deux fois, qu’il n’a pas répondu. Voyons, cependant, s'il n’y mettra pas un peu de complaisance, et s’il résiste aux arguments que contenait votre panier.

En même temps elle m’ouvrait la chambre où se tenait Beethoven, et j’entrai !

La fenêtre était ouverte ; il était assis près de la fenêtre, une main sur un petit clavecin en bois blanc, dont les touches étaient fêlées. Ce faible instrument avait pourtant suffi à tout ce génie; il avait contenu toutes les passions, recélé toutes les douleurs de cette âme en peine! El maintenant ce bois sonore était inerte sous la main du grand artiste, devenu sourd !

Il y avait , sur sa table en bois de sapin, une chanson notée et toute joyeuse! Hélas! il était de bonne humeur quand il la commença, mais la tristesse était venue, et la chanson restait sur sa table, incomplète, et semblable à ces murailles dans le poème de Virgile, toutes neuves, mais inachevées, ruines d’hier! Pendent opéra interrupta...

LA SYMPHONIE

Cependant j’écrivis, sous les notes de la chanson, le couplet que voici , et qui s’accordait assez bieu avec ces petits cris de joie sur lesquels le silence était tombé :

Ami , je vous apporte un vin de cinquante ans.

Deux rôtis, cuits à point, par madame Gertrude,

Il est temps do dîner, Beethoven, il est temps D’oublier en dînant, le travail et l’étude.

A coup sûr, ces jolis vers ne sont guère mieux que des vers d’opéra ou même d’opéra -comique, mais ils ont le mérite d'avoir été inventés, bien avant les vers de la Favorite, un des ornements de l'Opéra de Paris. Modestie à part, je suis forcé de convenir que Beethoven, soit que le texte savoureux de ma chansou l’eût disposé à la confiance, ou que le contentement de voir enfin des vers, si bieu faits, se complaire, et s’allonger doctement, au-dessous de sa note inutile, aient touché cette grande âme... il sourit à ma chanson, même il y changea, de sa main, un mot qui gênait la césure autant que la vérité :

Ami , je vous apporte un bon vin de dix ans...

Le mot cinquante, évidemment , lui semblait une fiction poétique, et même en chanson, il ne voulait pas mentir.

Quand il eut corrigé mon texte, il compléta sa gaieté par le couplet que voici :

Il est temps, en effet, de chanter et de boire;

Hé donc, pour être un peu joyeux.

Rien ne vaut un vin généreux Offert par un Français, à son ami Grégoire...

A BEETHOVEN

Hoffmann e( Beethoven, ils appelaient Grrgoire ( en français) tout buveur honorable , en souvenir de la chanson qu'ils chantaient souvent :

• Moi jo suis comme Grégoire,

J’aime mieux boire t

— Allons, dit-il, donnez-inoi le bras, et puisque vous m'invitez, passons dans la salle à manger.

En même temps il revenait à la fenêtre ouverte, il me faisait asseoir à ses côtés; son regard, attristé et confiant, parcourait la vaste étendue et les clartés du ciel.

— Hélas ! me dit-il avec un profond soupir, vous croyez donc encore au vieux maître allemand? Eh! que vous avez bien fait de venir, et de m’encourager! Je suis si triste ici, dans cette grande ville, et dans ce petit jardin! La campagne seule m’est heureuse et favorable. Ici je meurs et j’éloufTe; ici je n’entends que des bruits étranges, des voix confuses, des plaintes inertes, des vagissements d’enfants nouveaunés. Rien d'humain, rien de réel ; pas une douleur qui soit vraie, et pas un amour qui soit sincère! Un affreux bourdonnement m’obsède et me gêne; un clapotage hideux se place entre mes rêveries. Hélas! hélas! pauvre artiste vaincu, je suis bien malheureux, mon ami. Disant ces mots, ses yeux fatigués s’étaient remplis de larmes. Il pleurait doucement... il pleurait !

Et comme il vit sur mon visage, un si grand étonnement de sa douleur :

— Hélas! reprit- il , si je pleure il ne faut pas t’étonner, je suis si triste, abandonné, négligé, oublié; je ne vis plus;

je me meurs tous les jours Qui donc songe encore, à cette heure, à demander si Beethoven est mort ou vivant? Il n’y a plus de Beethoven ; il n’y a plus qu’un bonhomme obscur, pauvre, inconnu, misérable, oublié. Moi-même, hélas! je ne sais plus comment on m’appelle, et qui je suis? Pourtant, naguère, j’étais le maître absolu du monde invisible, et des domaines au delà des sens. Je commandais à toute une armée de génies et de chanteurs qui chantaient, pour moi seul, mille ineffables symphonies dont j’étais le poète et le musicien, l’orchestre et le dieu. Ma vie était un concert, une symphonie, un rêve, un charme, un enchantement.

Quelle extase! Un immense archet partait de la terre, en traversant mon âme, et l’emportait , jusqu’au ciel , à travers des frémissements et des délires. Le monde avait un écho dans ma conscience, un miroir dans mon cœur. J'étais l’asile où venaient s’abriter tous les bruits de la terre, et les divines mélodies. Le chaut de l’oiseau, le bruit du vent, le murmure du fleuve enchanté, les soupirs de la brise aux parfums de la nuit, le balancement du peuplier d’Italie au milieu d’un ciel pacifique , l’actif bourdonnement de l’abeille, et la plainte innocente du grillon au foyer domestique, autant de concerts et d’enchantements ! J’entendais même le bruit de l’étoile, et les chants de l’archange, et ce que disent les Trônes aux Dominations; ainsi je vivais glorieux, amoureux, triomphant! Je vivais de ces extases, de ces plaintes, de ces chansons, de ces bruits, dont j’étais l’écho facile, abondant , harmonieux !

Ici, il se courba; il passa sa main sur son front, pour en chasser des visions funestes. Il succombait à la peine;

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A BEETHOVEN

il demandait grâce et pitié au mal qui l’avait frappé

Beethoven était sourd ! Les dieux étaient sourds pour Beethoven !

— Oui, dit- il, mon oreille inutile a cessé de m’apporter ces divines rumeurs. Milton n’était qu'aveugle; heureux Milton qui pouvait entendre, en rêvant, la chanson joyeuse à travers les blés en fleurs, la cantatrice au milieu de l’orchestre splendide, et le hennissement du cheval, et l’aboiement du chien, et les paroles d’amour, et la prière ailée qui monte, aux bruits de l’orgue, à travers. les voûtes solennelles! Heureux Milton! 11 ne se voyait pas vieillissant, ridé, courbé vers la terre, et couvert de cheveux blancs. Mais Beethoven, devenu sourd, ô Dieu du ciel! Est -ce une justice? Adieu donc, mes rêves charmants! Adieu, mes chanteurs invisibles! Adieu, mou orgue, et mes harpes célestes, touchées par la main des anges! Elle -même, la sainte Cécile de Raphaël , elle toucherait mes oreilles en leur disant : Vcphéta divin ! mon oreille, fermée et désobéissante, repousserait la main divine. Hélas! hélas! Pitié! pitié!

J’étais navré de sa douleur, et je cherchais un moyen de le calmer, quand lui-même : — Allons, dit-il, pourquoi ces plaiules! Ne suis- je pas un homme enfln, et la Symphonie en ut, est-elle morte?

Il se leva, il me prit la main d’une façon galante, il me conduisit dans la salle à manger, il me fit asseoir à sa table, et il ne demanda pas pourquoi sa gouvernante avait fait disparaître le troisième couvert?

— Ah! dit- il, voilà de bon vin; cinquante ans, c’était trop dire, et dix ans... ma foi, mon cher ami, dix ans, ce

u’est pas assez dire. Il faudra mettre au moins vingt ans, dans la chanson, et la chanson n’en sera pas plus mauvaise. Ah! mon cher Hoffmann, où donc es- tu , mon ami, et quelle fête si tu pouvais boire avec nous!

Ainsi il fut gai, vif, brillant, charmant, en ce repas improvisé. Il parlait bien, il avait oublié toute sa peine.

— Or çà, dit-il , quand le dîner fut à sa fin, je veux vous montrer que le vieux Beethoven n'a pas perdu tout à fait le sens de l’ouïe, et qu’il n’est pas tout à fait sourd. Mou ami , ce sont les hommes qui ne m’entendent plus, mais moi je

m’entends encore, et Dieu soit loué! vous allez entendre

une des plus belles choses que jamais une oreille mortelle ait entendue.

A ces mots, il se mit à son épinette, et, d’un geste inspiré, l’âme au ciel, et les yeux dans l’espace, il joua, sans que son doigt posât sur une seule touche, et tirât un seul accord de l’instrument fêlé, je ne sais quelle éloquente et touchante composition, dans laquelle il avait mis certainement toute son âme et tout son cœur. Si je ne l’entendais pas se plaindre et retentir sous sa main puissante, je la voyais écrite, en traits de feu, sur son noble visage ; elle étincelait dans son regard , elle errait dans son sourire; elle planait, enchantée et trioin- er phante, sur le front de ce Jupiter olympien.

Lui, cependant, possédé par ce délire, haletant après l’idéal, joyeux, superbe, amoureux, aux pieds de l’ Adélaïde invisible, enivré par tant de passions qui palpitaient dans son sein généreux, en proie à l’inspiration ardente qui vous transporte, à travers l’espace, à la façon du cheval de Mazeppa, il frémissait , il pleurait , il frissonnait.

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A BEETHOVEN

Il était au-dessus de la terre... il était dans le ciel... Il entendait la musique de Beethoven !

Quand il fut au bout de son extase, il la suivit encore d’un regard inspiré, puis il se leva; il ferma l’instrument, comme s’il avait peur d’en voir échapper son secret, puis se tournant vers moi, dans un ravissement indicible :

— Ils ont beau faire, ils ont beau dire : « Holà, le pauvre et malheureux Beethoven!... # Beethoven est encore le plus grand musicien du monde! Il riait; il me pressait de ses grosses mains; il m’approchai! de sa large poitrine; il me mouillait d’une grosse larme de joie, il m'appelait son confident, son ami, sou digne ami, disant que j’avais fait pour lui, en ce jour, plus que n'avait fait l’Allemagne tout entière... Eh! oui! j’avais pleuré à cette errante cl fugitive symphonie, dont les bruits, les idées et les accords sont restés un grand secret, entre Dieu et Beethoven.

Même il prit la chanson, dont j’avais écrit les paroles :

— Tiens, me dit-il, emporte avec toi notre chanson, comme un gage de l’amitié de Beethoven.

. , J’ai gardé sa chanson; j’ai gardé son souvenir; et le jour, glorieux où je me prosternai au piédestal de sa statue :

— O Beethoven, lui dis-je en moi-même, il manque ici, parmi ce peuple qui te contemple et qui t’adore, Hoffmann le conteur, dame Gertrude, et le Clial qui file...

Tant il est vrai que pas un triomphe, ici- bas, n’est complet , et que la gloire humaine a toujours un certain côté faible, qui laisse entrer la fatigue et le regret.

A MADAME DE POMPADOl’R

Je sais bien que l’on ne peut pas toujours être en plein sublime, et que le sublime a des ennemis nombreux. L'Adélaïde, à la bonne heure ; mais en ce mois sombre, au bruit du vent qui gronde, aux clartés de la neige qui couvre, en ce moment, le petit jardin sous son blanc linceul, si vous entendiez quelque voix fraîche et jeune chanter, dans le sentier voisin, la douce caulilène :

O ma tendre musette,

Musette, mes amours!

Toi qui chantais Lisette,

Lisette et les beaux jours...

Sans nu! doute, vous seriez content de cette fêle inattendue, et vous prêteriez une oreille attentive à la chauson qui passe, et qui vous réveille eu passant. Ainsi le veut la musique; ainsi le veut la chanson. J'en sais une aussi, une chanson de* l'autre siècle, au temps des féeries de Versailles, et de la royauté expirante dans le giron soyeux de madame de Pompadour. •

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