‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 17 sur 35 · A MADAME DE EOMI'ADOUR · texte numérisé non relu

A MADAME DE EOMI'ADOUR

Certes, ce n’est pas là encore une éloquente symphonie à grand orchestre, et van Beethoven n’a rien à y voir; cependant, c’est une chanson assez jolie, et si vous voulez vous transporter, avec moi, dans le palais de Versailles, non pas dans les grands appartements de Louis XIV, dans le salon de la Guerre ou dans le salon de la Paix, mais dans ces petits boudoirs galants, creusés sous le trône môme du grand roi, au clavecin que touche, en minaudant, d’une main gantée, une élégante daine d'atours, sous les trumeaux biseautés à Venise, et surmontés d’un paysage de Laucret , ou d'un galant goûter de Watleau , je saurai bien vous la chanter encore, ma galante et poétique chanson.

Sachez, cependant, que c’est la camarade et la compagne de madame de Pompadour, madame du Hausse! elle-même, qui a trouvé les paroles de ma chanson, et, s’il vous plaît, pendant que nous l’accompagnons, de notre mieux, sur notre forte-piano de pacotille, nous la laisserons chanter sa chanson.

Or, voici ce qu’elle chantait, madame du Hausset, la dame d’honneur d’une marquise sans honneur.

Madame la marquise était un peu malade et je lui tenais compagnie. Elle se tenait dans sa chambre, au rez-dechaussée, où elle faisait des nœuds en rêvant; car vous savez que dans cette haute fortune et dans cet enchantement, voisin des fables. Madame est triste, et qu’elle se dédommage, quand elle est seule, de sa gaieté forcée eu présence du maître, qu'il faut amuser à tout prix. Moi qui l’aime et qui ne la quitte guère, je lui lisais, ce jour-là, un livre de l’abbé Prévost, intitulé : Les Amours du chevalier

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Desgrieuæ. Le livre est charmant comme un livre d'amour; mais ce jour- là Madame était difficile à distraire de ses ennuis,... ce qui fil que tout d’abord, elle ne m’écouta guère, et que bientôt elle ne m’écouta plus. — Lis toujours, me disait-elle d’une voix attristée, et ses beaux yeux errants, çà et là, à travers tant de magnificences amoncelées, avaient fini [iar se plonger dans la longue allée du tapis vert, au delà de cette eau plate, qui sert de miroir au jardin.

— Madame n’écoute plus, lui dis- je; et cette lecture la fatigue? — Non, fit-elle, continue; et cependant, ma chère du Hausset , je pensais que nous étions bien bonnes, loi et moi, de nous affliger ainsi, sur le malheur de ce petit Desgrieux et de cette petite Manon qui, certes, ne valent pas la peine qu’on s’en occupe. Enfin, puisque M. le lieuteuaut de police entraîne cette petite Manon et son chevalier dans l’autre monde, il sait probablement bien ce qu’il fait; à quoi bon, d’ailleurs, prodiguer notre sympathie en pure perte? Ainsi, crois-moi, laissons-les partir, et s’ils s’aiment encore, eh bien, à la bonne heure, je voudrais être à leur place. Elle est pauvre, elle est exilée, elle est malheureuse, mais elle est jeune, elle est libre, elle est aimée... aimée! et tu veux que je la plaigne, et j’ai vu le moment où tu pleurais! Tiens, je suis folle. Allons, continue. Hélas! cela m’ennuie, et me fatigue d’écouter, un peu moins que de parler.

A ces mots, je reprenais le livre que j’avais déposé sur une console, et j’allais recommencer ma lecture, lorsque l’huissier de service annonça, d’une voix mystérieuse, madame la maréchale de Mirepoix, et M. le comte de Saint-

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Germain! Madame fit un signe; elle se leva un peu sur sa chaise longue; j’ajoutai uu coussin, et, au même instant, madame de Mirepoix, accorte et vive, comme on l’est à vingt ans, accourut avec celte vivacité charmante, qui est une de ses grâces. Elle était eD demi -panier... à peine un oeil de poudre sur ses beaux cheveux bruns, et, dans son chapeau de paille passé à son bras, elle apportait de belles cerises, moins fraîches que son visage, qu'elle avait cueillies, ellemême, dans le gentil verger de Trianon.

— Ah ! dit-elle, en se jetant à genoux auprès de madame, où donc en sommes-nous, aujourd’hui? Bon Dieu! quelle tristesse! et comme la voilà faite! Qu’elle est pâle, attristée et malheureuse, et qu'elle est à plaindre! Bon! bon! ne répondez pas, marquise, je sais tout : le maître aura grondé ce matin, ou plutôt, disons vrai... quelque nouvelle amourette, n’est -ce pas? Allons, allons, calmons- nous, jalouse; on vous reviendra, si vite et si repentant. Après tout, le maître est le maître, et nous, nous serons toujours la maîtresse, la maîtresse heureuse, enviée et charmante. Ah ! fi ! la poltronne. Est -ce que rien saurait prévaloir contre ces deux yeux-là? Ne craignez rien, ma belle, les caprices de Louis passent comme une matinée de printemps : c’est vous seule qu’il aime. Il aime votre esprit et vos belles grâces, votre sourire et votre beauté de Diane chasseresse. Courage, et croquez -moi ces belles cerises, fraîches comme vous !

Et elle tendait son chapeau à Madame, qui se prit à sourire, en plongeaut ses belles mains, dans ce panier enrubané.

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— Bon, dit Madame en baisant la maréchale au front , vous avez raison. Croquons des cerises, et laissons le chagrin. Le chagrin, ce n’est bon qu’à nous vieillir.

Elle sourit... en soupirant, et, d’un air distrait, elle mangea quelques cerises; madame de Mirepoix, à l’œil éveillé, et dans l’attitude d’une admiration profonde pour la beauté de madame, recevait les noyaux dans sa main... Cependant M. le comte de Saint-Germain était resté sur le seuil de la porte, afin de ne pas troubler l’épanchement des deux amies; il regardait , avec la réserve d’un courtisan des petits appartements, ces deux femmes d'une beauté si différente. Diane et Flore, la rêverie et la gaieté, la reine et la bergère... En effet ces deux femmes s’aimaient autant... pour le moins, que deux rivales, très-belles l’une et l’autre, peuvent s’aimer... à la cour.

Ce fameux comte de Saint-Germain, dont on a dit tant de fables, était le bienvenu chez madame la marquise, et chez le roi lui-même. 11 était beau, bien fait de sa personne, et d’un âge à rassurer les jaloux... sans trop effaroucher les coquettes. 11 était beau diseur, bien élevé à toutes les façons élégantes, recherché dans ses habits, dans ses odeurs, dans son linge, dans ses bijoux; pélillaul d’esprit quand c’était son tour à causer; écoutant très-bien, tout bourré qu’il était d’anecdotes les plus incroyables du monde, qu’il racontait de l’air le plus naturel ; ajoutez qu’il avait le grand art de s’entourer d’un prestige étrange, eu laissant croire qu'il était, pour le moins, aussi vieux, à lui seul, que la maison de Bourbon tout ensemble. A l’en croire, il avait été très-lié avec le feu roi l'haramond, et il avait tenu, plus

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d’une fois, le prince Henri de Henni sur les tjrnnux (/ne vnilàl

Faut -il vous dire aussi que le grand succès de SI. de Saint-Germain, et sa popularité sans égale, tenaient beaucoup à la richesse incroyable de ses dentelles, à cette jactance d’une gaieté irrésistible, à la magnificence royale des diamants dont il était couvert? Ce jour-là même il en avait sur sa personne, pour des sommes fabuleuses; ses jarretières seules, valaient plus de cent mille écus, et dans une boîte d’or, que surmonte un émail de Petitot , il avait renfermé, en guise de tabac d’F.spagne, une poignée de topazes, de rubis et d'émeraudes qui n'auraient pas déparé la couronue de France. Les dames, folles de tout ce qui brille, aimaient à voir resplendir, sous leurs yeux, dans leurs mains, toutes ces belles choses. A toutes ces causes réunies : le désœuvrement de la dame, l’ennui de la journée, l’absence du maître, et l'oisiveté du lieu , le comte de Saint-Germain fut le bienvenu chez, madame de Pompadour.

On causa quelque temps au hasard , véritable causerie entre deux femmes, qui sont très-occupées au fond de Pâme, des plus grands intérêts dont se puisse inquiéter leur beauté, leur fortune, leur immense orgueil, leur ambition implacable, mais qui fie veulent rien montrer de leurs secrètes pensées, et qui cachent la gravité de la situation, sous les grâces légères du discours. Naturellement, on en vint au livre que nous lisions tantôt, quand madame la maréchale était entrée, et Madame elle-même, non pas sans une certaine hésitation, finit par convenir que c'était là une histoire attachante, et que les honnêtes femmes pouvaient lire, en dépit de l’étrangeté du sujet.

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— C’est, en effet, un drame singulier, reprit M. de Saint- Germain, et l’abbé Prévost accomplissait un grand tour de force en rendant supportables, pour les plus grandes daines, les plus décentes, et les plus réservées, au milieu de la grâce, de la faveur et des élégances les plus exquises de Versailles, les amours d’un escroc et d’une fille. Oui , la tâche était difficile, et sans nul doute cette histoire de Manon Lescaut est un livre ingénieux, bien fait, vraisemblable, et j’y aurais été pris, tout le premier, sans une aventure dont j’ai été le témoin, et qui m’a mis en garde, oh ! la pauvre dupe que j’étais! contre les inventions les plus autorisées de messieurs les romanciers et de messieurs les poètes, ces sublimes menteurs.

A ce mot aventure, aussitôt vous eussiez vu ces femmes, ennuyées, dresser l’oreille, à la façon du cheval de guerre, au premier bruit du clairon. — Une aventure! oui-da, mon cher comte, s'écria Madame avec un de ces gestes merveilleux qui étaient remplis d’une domination irrésistible, prenez garde, vous allez retomber dans vos rêveries. Je suis bien nerveuse, aujourd’hui; je suis peu crédule, et votre histoire, n’cùt-elle que deux cents aus de date, croyezmoi , vous ferez bien de la garder, pour un autre jour.

— Oui, oui, s’écria madame de Mirepoix, en portant à son cou le bras de Madame, vous avez raison, ma chère. Ce vieux comte séculaire, avec ses histoires de l’autre monde, finira par nous donner des attaques de nerfs. Avec cet homme-là on ne sait plus quel âge on peut avoir; il recule, à mesure que nous avançons dans la vie ; il gagne un jour, quand nous perdons une journée... et voyez-le, sou-

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riant, calme, imperturbable, odieux, à force de sang-froid! Laissez donc là vos contes qui sentent le moisi , mon bon seigneur, et si vous voulez nous dire, à toute force, une histoire, eh bien! raeoutez-nous F anecdote d’après-demain, pas plus tard.

M. de Saint-Germain, qui avait su mettre (et même un peu plus) madame la maréchale de Mirepoix dans les intérêts de sa renommée, et par tant de sa fortune, supporta, très-philosophiquement, celte boutade, et, s'appuyant sur le bord de la fenêtre, où grimpait un rosier du Bengale, chargé de boutons à peine ouverts : — Hélas! madame, je suis bien à plaindre avec vous; si je parle d’hier, je ne suis plus qu’un homme de l’autre monde; si je vous raconte une histoire de demain, je suis un sorcier, bon, tout au plus, à jeter dans un grand feu. J’aime mieux me taire, et d'autant que mon récit a déjà six mois de date; c’est, d’ailleurs, une histoire assez simple, et qui ne vaut pas qu’on la raconte, seulement je suis bien fâché d’en avoir parlé.

C’est à savoir, reprit Madame, que -vous mourez d’envie de la dire; eh! dites-la, une fois pour toutes, et si nous sommes contentes de vous, nous vous permettrons de prendre deux belles cerises, dans le joli panier que voilà.

Le comte alors, sans se faire prier davantage :

— Madame a connu, dit- il, le marquis de Saint-Gilles? — Oui, reprit Madame, un grand d’Espagne assez beau, pour un Espagnol; deux grands yeux qui brillaient comme des charbons; il a été huit jours à la mode, ici; le roi ne pouvait |>as s’en passer, et , je le vois encore avec son froufrou de guitare, et son roucoulement de romances anda-

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louses. Au fait, qu’est-ce que cela prouve que je l’aie ou non connu, et M. le comte de Saint-Gprmain aurait- il la prétenlion de me donner un rôle en son histoire?

— Or, nous vous avertissons, monsieur le tricentenaire, reprit la maréchale, que nous ne voulons pas être de cette histoire -là.

— Comme aussi telle n’est pas mon intention, madame la maréchale, reprit le comte de Saint -Germain; mais j'ai fait , depuis longtemps, cette remarque : pour peu que l’on eût connu , ou seulement entrevu, dans une ombre, ou sous un jour favorable de l’histoire ou du roman, un des héros dont il est question dans un récit , aussitôt le récit doublait de valeur. Je suis donc très-content que Votre Grâce se souvienne d’avoir connu le marquis de Saint-Gilles, ambassadeur du roi d’Espagne à La Haye, avec cela : grand d’Espagne de la première classe, et chevalier de la Toison- d'Or, enfin tout à fait incapable de rien inventer. — Non, certes, reprit la marquise, et pas môme ses chansons.

— J’étais donc, madame, à La Haye, en simple curieux, et je dînais, en petit comité, chez M. le marquis de Saint- Gilles, qui était, ce soir-là, aussi préoccupé que s’il se fût agi de la conquête du Nouveau-Monde. Il soupirait , et j'ai vu le moment où Son Excellence était plus pâle encore que de coutume. — Ici, monsieur, je vous arrête, s’écria la maréchale. Oui, et si vous faites jamais pâlir ce visage -là, vous aurez fait une chose aussi difficile que d’ôter sa tache au diamant du roi , comme vous avez fait , l’autre jour.

— Remarquez bien, madame la maréchale, reprit le comte de Saint-Germain, que je suis loin de parler des roses et

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des lis de celle joue extra -inoricaude. Eh dieu ! vous croyez toujours que l’on jette des pierres dans votre jardin. Cependant rien n’est plus vrai, monsieur l’ambassadeur était fort préoccupé, le soir dont je parle. Après le dîner, nous nous promenions, de long en large, dans le très- petit salon d’une des plus grandes maisons de La Haye, lorsque monseigneur, me prenant par le bras : — Mon cher comte, me dit -il , vous voyez un malheureux ambassadeur qui se trouve en un cruel embarras. J’ai connu, autrefois, le marquis de Moncade, un des hommes les plus riches et les plus considérés de toutes les Espagnes, l’ami du roi, et, ee qui vaut mieux, l’ami de la reine, le propre neveu du grand inquisiteur de Séville, en un mot , un de ces hommes qu’on est heureux et fier d’obliger, et, justement, je me trouve dans l’impossibilité de rendre à M. de Moncade, le service le plus signalé que

pût demander un homme de sa sorte, à un homme tel que

moi.

Ici M. de Saint-Germain s’arrêta, et, se tournant vers la maréchale, qui écoutait, bouche béante, la main tendue, et ses précieux noyaux de cerises dans le creux de cette main, faite pour tenir un sceptre : — Que ne m’interrompez- vous, lui dit-il, madame la maréchale? voici déjà cinq minutes que je parle, et vous ne dites mot.

— Si je ne vous interromps pas, reprit la dame, il faut vraiment que je ne vous écoute guère. Que vous parliez ou non, c’est tout un; parlez, ne parlez pas. ça- vous regarde. Enfin, soyez sur que l'on vous interrompra, et de reste, aussitôt que vous nous ennuierez.

M. de Saint-Germain continua :

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— Quand M. le marquis de Saint- Gilles eut soupiré tout à son bel aise, et fait deux ou trois tours : « Jugez vousmême, s’ écria- 1- il, si je dois éprouver un grand ennui! J'ai reçu , depuis huit jours, par un courrier, une lettre du marquis de Moncade, et dans cette lettre, écrite à coup sûr de sa maiu, ce noble seigneur me raconte, en des termes à fendre l’Ame, qu’il est le père d’un 61s unique, le seul espoir de son nom, et do l’avenir de sa maison. Ce jeune homme est, dit son père, un jeune homme accompli; en effet , si j’en crois son signalement , peu de jeunes gens lui peuvent être comparés. Il vient d’avoir quinze ans, son œil est bleu, sa tête est 6ne, et plus jeune même que son âge; par un caprice qui lui va bien, il porte ses propres cheveux, d’un blond cendré (beauté rare pour un Espagnol), et qui bouclent naturellement. Il a la main blanche et vive d’une jeune femme, et le bras vigoureux d’un jeune homme; il n’est pas grand, mais il est bien pris dans sa taille élégante; il est bon musicien; il est bon poêle; dans l’ensemble de scs études et de ses travaux, on reconnaîtrait plusieurs parties de l’homme d’Etat et du capitaine.

A dix ans, il était déjà colonel du régiment de la reine. Ajoutez qu’il a beaucoup d’esprit , d’éloquence, avec beaucoup de gaieté, d’entrain, de courage et de naturel; toutes les vertus et plusieurs des vices indispensables au gentilhomme : actif, bon vivant, beau joueur, tenant convenablement une épéa, et généreux comme un roi. Bref, un vrai miracle... Eh bien! l’amour a démenti toutes les promesses de la nature, et déjoué toutes ces combinaisons de la Fortune. En effet, ce malheureux jeune homme, héritier d’un

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si grand nom, et réservé à ces illustres destinées, il s’est amouraché, follement, d’une jeune personne qu’il a rencontrée en bonne bourgeoisie, au milieu de Paris. »

Voilà la chose! En môme temps, ajoutait ce triste ambassadeur, ce père, au désespoir, me fait le signalement de la jeune personne enlevée, enlevante, et certes, la dame, au moins, vaut le monsieur. Figurez-vous le plus beau visage... on dirait une princesse du sang royal, déguisée en marquise. (Ici Madame a souri de son plus charmant sourire.) Ainsi faites, ces deux créatures du printemps et du bon Dieu, naturellement ils s’aiment, elle et lui, de toutes leurs forces; jeunes tous deux, beaux tous deux; à eux deux, ils ne font pas trente-deux ans. Mais voilà le malheur : le comte de Moncade, épris do cette belle flamme, a tout sacrifié à cet amour insensé ; il a renoncé à toutes les gloires de l’épée; il a déchiré ses titres de noblesse; il a brisé sou écusson; il a vendu ses meubles, ses diamants, ses tableaux, ses chevaux ; il a mangé ses terres; il a mis en gage même sa toison d'or, que le duc de Médina-Cœli avait portée ; il a renoncé même au pardon, à la générosité, aux bienfaits de son père; enfin, pour mettre le comble à ces incroyables folies, et pour ne pas renoncer aux fantaisies qu’il pouvait accomplir, ce malheureux jeune homme a disparu avec son infante, qu’il doit épouser, si le mariage n’est déjà fait, car il lui en a signé la promesse formelle.

« Si bien, ajoutait le marquis au désespoir, que me voilà privé de mon cher fils... liélas! oui, privé, à tout jamais! Où est inou fils? que fait mon fils? Et dans quelle misère il est tombé? Je n’eu sais rien! Eu vain, j’ai mis les plus habiles

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espions à ses trousses; en vain, je l’ai fait suivre... il est habile à tel point, je devrais dire il est si complètement amoureux, qu’on a fini par perdre absolument ses traces. Tout ce que’je sais, et j’en suis sûr, c’est qu’il n’est pas en France; il n’est pas en Angleterre, et je le crois en Hollande. Ainsi je t’en prie et je l’en supplie , mon cher cousin (car tous les grands d’Espagne sont parents), tu prendras le soin paternel de faire chercher dans toute la Hollande, et par tous les moyens, mon enfant prodigue et sa maîtresse. Allons! songe à ma peine, et fais cela toi-même, avec le concours de tous les- agents de l'ambassade! Il ne faut épargner ni le soin, ni la dépense, et quand tu l'auras retrouvé, quand tu les auras rejoints, elle et lui, fais en sorte, s’il te plaît , par tous les bous procédés qu’il te sera possible d’imaginer, qu’ils reviennent à des sentiments meilleurs. Représente à cet enfant prodigue et charmant , le désespoir de son père, la douleur de sa famille, le chagrin de son oncle, dont la rancune est redoutable; enfin, s’il le faut , parle au nom du roi. En un mot , sauve-le de luimême, et de sa funeste passion.

« Quant à la jeuue fille, elle est, dit-on, si jolie, et je sais, de bonne part, que nous ne devons pas la traiter comme une créature perdue ! Elle appartient à des gens honorables; elle est honnête et chaste, elle l’était, du moins, jusqu’au jour malheureux... pour elle et pour moi, où elle vit mon fils. Il faut donc la sauver, pour que l’oeuvre de mon fils délivré, soit complète et sans reproche. Ainsi, qu’elle renonce à devenir la comtesse de Moncade; quelle remette entre vos mains, la promesse imprudente que lui a faite son

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amant, de la conduire à l’autel, et elle peut être assurée de rentrer dans toutes nos bonnes grâces. Dieu merci , l’Espagne et la France ne manquent pas de bons maris pour une fille de son état, et pour peu que tu la trouves digne de notre intérêt et de notre estime, je t’autorise à lui compter dix mille louis, en avance sur sa dot, qui doit lui suffire à épouser un chevalier de Calatrava. Ceci dit, mon cher marquis, je n’ai plus d’espoir qu’en ta prudence, en ta bonté; prends en pitié la véhémente prière d’un père au désespoir. »

Telle était la lettre que le marquis de Moucade écrivait au marquis de Saint - Gilles , et que le marquis de Saint- Gilles me lisait, non pas sans s’abandonner aux plus amères réflexions.

— Mais, mesdames, reprit le comte de Saint -Germain, après une pause d’un instant, je m’aperçois que mon vieux récit ne vous touche guère, et je pense qu’il serait bon d’en remettre la fin aux premières vapeurs.

A ces mots, Madame fit un soubresaut.

— Comte, dit-elle, je ne sais personne qui soit aussi taquin que vous. Vous voyez bien qu’on vous écoute, et beaucoup mieux que vous ne le méritez. Finissez donc , ou bien pas de cerises!

— Madame, reprit le comte, s’il vous plaisait de m’en octroyer uue seule, en avancement d’hoirie, il est sûr et certain que mon récit en irait mieux.

Madame, sans répondre, prit une cerise, et la posa, ellemême, sur les lèvres du conteur.

— C’est cent fois plus que ne vaut son histoire , répliqua madame de Mirepoix.

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Et le comte reprit son discours :

— Quand je vis ce pauvre ambassadeur en si piteux état, vous comprenez bien, Madame, que j’eus grande envie, au fond de l'âme, de l’aider et de le servir. Mais cependant, monsieur le marquis, comment retrouver ces deux beaux fugitifs?

— Hélas! reprit le marquis, je les fais chercher partout, à Amsterdam , à Rotterdam , ici môme; il n’esi pas un recoin de la Hollande où je n’aie envoyé... Point de nouvelles! J’en perdrai la tête. Que vont penser Moncade, et la reine, et le roi? Je suis perdu!

Moi, alors voyant tout ce désespoir, et touché de cette peine :

— Monseigneur, repris -je, en me levant dans un moment d’enthousiasme et d'inspiration, pour peu que nos deux amants soient à La Haye, ou môme à vingt lieues d’ici, je vous réponds que dans vingt- quatre heures, je les aurai découverts et ramenés dans la bonne voie. Ayons donc bon courage, et si, en effet, ils échappent à mon zèle, vous pouvez répondre à monseigneur, qu’à coup sur les deux amoureux que vous cherchez... ne sont pas chez les Hollandais.

— Faites cela, et vous me rendrez la vie et le repos, reprit le marquis ; j’ai toujours entendu dire que vous étiez un peu sorcier, monsieur de Saint -Germain, mais si vous venez à bout de ce problème, eh bien ! vous n'aurez pas de plus chaud partisan que moi.

Notre conversation se fût peut-être prolongée assez longtemps, mais le salon se remplissait de toutes sortes de gens

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qui venaient pour faire leur cour à Son Excellence, et je sortis, raisonnablement préoccupé, j’en conviens, de la promesse que j’avais faite, et des insurmontables difficultés que je m’étais chargé d’aplanir.

En ce temps-là le théâtre de La Haye était un vrai théâtre; il possédait une cantatrice, une merveille qui se nommait la Gabrielli. Vous ne l'avez jamais entendue, madame, et vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que la musique italienne,' confiée à cette voix toute puissante ! La beauté de la dame ne gâtait rien à sou talent, et l'inspiration de ses yeux s’accordait, parfaitement, avec l’inspiration dont son âme était remplie. Elle chaulait comme on chante dans le ciel, ou bien comme on chante, ici, quand le théâtre est dressé dans le cabinet des médailles , et que le maître, en personne, daigne applaudir l'accent, la voix, la taille, les bras divins de la prima donna.

Ici encore un sourire de Madame.

— Flatteur ! dit-elle au comte ; mais vous méritez bien la seconde cerise..

Elle se contenta, cette fois, de lui présenter le chapeau. Le comte prit la cerise :

— Elle ne vaut pas l’autre, dit-il.

— Bon ! dit la maréchale de Mirepoix, vous allez voir, maintenant, qu’il faudra donner à manger à monsieur.

Le comte fit un petit signe d’assentiment, et il reprit, en ces» termes :

— Cette Gabrielli tenait sous le charme et sous l’enchantement de la plus vraie admiration, tout ce parterre de marchands^! de marins; les femmes pleuraient , les hommes se

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taisaient : on eût dit que la salle entière avait un seul cœur, un seul regard, pour mieux comprendre et pour mieux voir le miracle. El moi -même, incertain de ce que j’avais à faire, et cherchant encore mon plan de bataille, je me rendis au théâtre. Ou jouait, ce soir là, la Serva Pculronna, celte merveille, où brillait naguère mademoiselle Vérouèse, un beau nom en peinture, en chanson, en opéracomique. La Gahrielli se montrait si vivante et si charmante que, siuis songer aux soucis de l’heure présente, je m’abandonnais à l'ivresse générale, lorsque, par grand hasard, au bout de ma lorgnette, et dans le recoin d’une loge obscure, je découvris deux beaux jeunes gens, la fille et le garçon en petit habit, jolis comme deux amours, qui chuchottaient, qui se regardaient, et qui complottaieut , à voix basse, et serrés moi contre toi, toi contre moi, plus loin du théâtre et de tout ce qui s’y chantait, en ce moment, que si la Gahrielli eût été la Guimard, et que Paesiello se fût appelé M. Rameau! Vous jugez de ma surprise et de ma joie à ce spectacle imprévu ! — Oh ! oh ! quels étaient donc ces deux amoureux, si jolis, si mignons, si contents, qui oubliaient de se mêler à l’enthousiasme universel?

La jeune Dame avait beau se cacher sous de longues coiffes, le jeune Monsieur avait beau mettre une main prudente sur la moitié de son visage... Oh! les amoureux, les oublieux, les imprudents!... Je les reconnus du premier coup-d’œil! Voilà qui va bien! voilà qui me charme, e4 me contente! Il n’y avait que ces deux amoureux, je ne dis pas dans le monde (ici, le comte salua Madame, qui lui rendit son salut), mais dans toute la Hollande, pour se parler ainsi,

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pour s'isoler si complètement, et d’un isolement absolu, dans toute cette frénésie que soulève, autour de soi, la belle voix d’une jeuue femme inspirée... En ce moment, toute mon attention se porta dans la logo mystérieuse où cette fille et ce garçon étaient blottis, comme deux tourtereaux dans leur nid , et je m’inquiétai de ces deux amoureux à ce point que la Gabrielli fut, m’a-t-on dit, d’assez mauvaise humeur pendant la dernière moitié du second acte. Elle était un peu semblable à toutes les femmes, qui ne comprennent pas qu’un homme, quel qu’il soit, s’amuse à regarder autre part que de leur côté.

— Vous êtes un peu fat , monsieur le comte , reprit la maréchale de Mirepoix.

— Je ne le suis plus, madame, répondit M. de Saint- Germain, depuis que j’ai l’honDeur d'approcher du soleil levant; on est trop humilié par ici, pour être un fat.

— Allons, dit Madame, on sait bien que vous voulez une troisième cerise: eh bien! prenez-Ia vous-même, dit Madame, oubliant de présenter au comte le chapeau qui contenait ces belles cerises.

— J’y perdrais trop, s’écria M. de Saint-Germain, en retirant sa main, comme s'il eût été piqué d’un serpent; la première cerise m’a dégoûté de toutes les autres.

— Que ceci vous apprenne à n’ètre pas gourmand, reprit madame de Pompadour, et cependant honni sait qui s’arrête en son chemin.... continuez.

— Vous le voulez, madame, eh bien ! je continue ! Ainsi, la pièce était à peine achevée, et Gabrielli apparaissait au milieu des fleurs (c’est toujours M. de Saint-Germain qui

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parle), que je quittai ma loge, en toute hâte, et, bien caché dans mon manteau, je me mis à suivre , en rasant la muraille complaisante, le couple fugitif. Le veut était vif ; le ciel pluvieux tombait, goutte à goutte; il n'y avait pas une étoile au firmament, à peine une lanterne au coin de chaque ' rue. Ah ! le froid de la bise, et quel chemin! Les voilures fuyaient au loin ; les fallots des bourgeois attardés disparaissaient, peu à peu, comme autant d'étoiles à pied. J’en ai le frisson, rien qu’à me rappeler ce froid hollandais; mais quoi? nos deux jeunes gens auraient été bien en peine de dire s'il faisait du vent, ou s’il tombait de la pluie? Ils allaient, se tenant par la main, courant, s’arrêtant, se regardant, causant tout bas, pour se dire, en mille accents joyeux, toujours les mêmes choses, perdant et retrouvant leur chemin, sans le demander. Enfin ils arrivent dans une assez mauvaise rue, à l’enseigne de l'Amiral Tromp, le môme amiral dont Rembrandt a fait le portrait, lequel portrait appartient à S. A. R. monseigneur le duc d’Orléans. Il eut fallu les voir, ces oiseaux bleus, quand ils eurent trouvé leur porte, courant... du pas léger du printemps! Lui gai comme avril, elle active et contente comme le mois de mai! — Allez, allez, leur disais- je tout bas, vous voilà pris, mes pauvres oiseaux bleus. Et, tenez, madame, en les voyant si contents, si complètement heureux, l’envie me prit de leur dire : « Enfants, voilà ma bourse, aimez-vous, et allez-vous-en, bien loin, bien loin d'ici ! »

— Sancle Germane, ora pro nobis ! s’écria madame la maréchale.

— Amen! répéta Madame, en chantant d’un ton quelque

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A MADAME DE POMPADOUR. Ht

peu nasillard, pour imiter le cardinal de Rohan, le premier aumônier.

— Mais, mesdames, reprit le comte de Saint-Germain, j’ai appris, depuis cinq ou six ceuts aus déjà, à me méfier de mon premier mouvement ; c’est une scieucc qui convient aux hommes sensés, et que les femmes ont bien tort de ne pas vouloir apprendre ; elle les défendrait de bien de sottises. Sauver ces deux amoureux, à quoi bon? C’était les abandonner à la ruine, à l’isolement, aux remords, aux regrets, à toutes les déceptions de l’amour. Les séparer, au contraire , et les forcer de rentrer dans la voie battue et droiturière, il n’y avait pas, en ce moment, de plus grand service à leur rendre! Oui, vraiment, je les sauve, et je les arrête, au moment le plus heureux de leur vie, au moment où cette heureuse passion de l’amour ne peut que s'aiïaiblir pour disparaître en ce néant, qui emporte, inexorable, toutes les choses du cœur? Quelle nourrice eût rêvé une chance meilleure, et plus heureuse, pour son cher nourrisson?

Voilà quelles furent mes pensées, pendant que je revenais chez M. l'ambassadeur d’Espagne, à cette heure avancée; on me dit chez lui, que monseigneur était couché, et je crois qu’il dormait déjà, oublieux des saints devoirs de l’amitié. Au premier mot que je fis de parler à monsieur l'ambassadeur, ses gens me refusent sa porte ; j’insiste, on le réveille, et tout plongé qu’il est encore dans les chastes délices du premier sommeil , je lui raconte ma découverte. 11 écoute , il regarde, il se récrie, il se croit le jouet d’un songe. — Est-ce possible! ô ciel! ô miracle! est-ce bien vrai? Nous les tenons I nous les tenons 1 Çà, ma garde et mes flambeaux,

LA SYMPHONIE

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