‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 18 sur 35 · SIS · texte numérisé non relu

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mon carrosse et ma suite , et que tout le monde soit sur pied! On obéit, on accourt, monseigneur se fait donner son habit de gala et se couvre de sa toison d’or. Au môme instant, les portes de l'hôtel s’ouvrent à deux battants, nous montons en voilure, et nous voilà , à deux heures du matin, au grand galop, dans celle ville honnête et si calme, qu’un rien dérange et réveille. Au bruit des roues, à l'éclat des torches,, au bruissement de ce cortège inaccoutumé... les bourgeois, réveillés en sursaut, crurent un instant que la mer rompait ses digues, et que la Hollande allait avoir pour le moins six pieds d’eau salée au-dessus du niveau de l’Océan.

Avec le bruit de la foudre et la vivacité de l’éclair, nous arrivâmes au seuil de l'Amiral Tromp , et nous nous arrêtâmes d’une façon solennelle, à la porte de celte hôtellerie endormie et ronflante, où depuis le commencement de La Haye et du monde, on n’avait jamais vu venir si brillante compagnie, à pareille heure, en si brillant appareil. A peine arrêtés sous l’enseigne (elle criait, l'enseigne, et l’amiral Tromp, réveillé en sursaut, nous jetait des regards irrités), notre heiduque et nos valets de pied se mettent à frapper de toute leur force. — Holà! oh! la maison!... Uref, ils appelaient de cette façon impérieuse qui porte la terreur dans l'âme de toutes les maisons coupables, et même parfois des maisons innocentes. — Qui va là? dit enfin l’hôtelier, prudemment retranché derrière la porte fermée. — Ouvrez, répondent les voix furieuses, ouvrez à monseigneur l’ambassadeur! Aussitôt la porte roule en gémissant sur ses gonds, mal graissés, et l'hôte, son bonnet à la main . l’épouvante

A MADAME DE POMPADOÜR. Ilî

sur le visage : — Que peut un pauvre homme comme moi, pour le servipe de Votre Altesse, Monseigneur T L'ambassadeur était descendu de voiture, les hommes de sa suite restaient à cheval ; six heiduques l’eutouraieut, armés de leurs cannes à pomme d’argent.

— Je sais, tn'sieu, dit Son Excellence à l’aubergiste stupéfait, que vous avez donné ‘asile au fils de monseigneur le marquis de Moncade et à sa maîtresse, et je viens, au nom du roi mon maître , tirer de vos mains et de votre hôtellerie, ce jeune seigneur. Vous ôtes, véritablement, un grand coupable , mais je veux bien vous dire que si vous obéissez, vous éviterez le châtiment qui vous revient.

L’hôtelier, de plus en plus troublé, atteste ses grands dieux qu’il est innocent du crime dont on l’accuse, que sa maison est destinée aux pauvres gens, et aux plus chétifs voyageurs. En même temps il apporte son livre ouvert, et tout couvert de noms inconnus. Parmi ces noms, nous remarquons U. et madame Benoît , venant de Paris. Benoit de qui? Benoît de quoi? Ces deux voyageurs habitaient, depuis quelques jours, une modeste ciîamhre, au troisième étage, et du côté le moins fastueux de la maison.

A ce nom de Benoît, monsieur l’ambassadeur se met à sourire. — Ah! mes gaillards, disait-il, monsieur Benoit! madame Benoit! En même temps, il fait signe qu’on le

conduise, il marche le premier, nous le suivons deux

torches éclairaient cet escalier silencieux. Nous moutons sans bruit, nous montons toujours, enfin, tout au bout d’un corridor’immense, à l’angle où tout finit, l’hôtelier nous désigne une porte basse, et qui disparaît dans la muraille intelligente

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et complice du fruit défendu! Chut!... chut!... nos deux, amoureux étaient là.

Ah ! mesdames, quel silence enchanté dans cette chambre.. . et d’autant plus que dans les chambres voisines tout ronflait abominablement. On eût dit un nid d’oiseaux, surpris par l’orage... Hélas! maudit que je suis, pour t’avoir dénoncée à ces fils de l’inquisition, pauvre et mignonne ehambrette, enfouie et cachée, mystérieuse, amoureuse.... l’ambassadeur lui-même hésitait à surprendre ainsi ces deux pauvres enfants dans le piège où ils étaient tombés. L'hôtelier, un vieux marin, qui avait servi sous l’amiral Tromp, nous regardait d’un air attendri. A la fin, Al. de Saint- Gilles, honteux de sa propre émotion, frappe à la porte, et d’un ton moins sec qu’on n’eût pu s’y attendre :

« — Ouvrez, monsieur Benoit, ouvrez-nous; nous sommes des amis qui vous cherchons, depuis huit jours, des amis, entendez-vous, et des amis de la jolie madame Benoit ! » Quel homme câlin, ce monsieur l’ambassadeur! Cependant, rien ne venait de cette chambre obscure! Pas de réponse, et pas un bruit, pas un mouvement. Et pourtant nous comprenions, tant nous étions éveillés, le drame intime qui se passait dans ce taudis charmant! Certes, les pauvres enfants, ils étaient éveillés en sursaut! Ils cherchaient à se voir dans cette nuit profonde, à s’entendre au milieu de ce grand silence ! « Et qu’allons-nous faire? — Et que vas-tu devenir? » — Ouvrez, monsieur Benoit! Ouvrez, madame Benoit! Évitons le scandale et le bruit, croyez- moi, disait la même voix, qui commençait à s’enfler... Alais rien! Le tombeau n’est pas plus sombre, il n’est pas plus sourd !

A MADAME DE POMPADOL’R

A la fin, cependant, la porte, à peine touchée, et frémissante au contact d’une invisible main t s'ouvre, ou plutôt s’entr'ouvre, et nous nous précipitons, l’ambassadeur et moi, et nous voyons, bonté du ciel! un spectacle à fendre le cœur. Le jeune homme, à demi nu, tirait hardiment son épée; il avait la flamme à sou regard, et le dédain était à ses lèvres; ses beaux cheveux blonds étaient jetés en arrière... image vivante du désespoir.

— Messieurs, dit-il, n’approchez pas, ou je vous tue! En disant ces mots, il était très-beau et très-fier; mais quand il vit qu'il avait affaire à deux hommes de sang-froid, que l’un de ces hommes était un très -grand seigneur, et parlait, au nom du roi son maître, il se calma, et, abaissant son épée avec une grâce pleine de force, il attendit.

— Monsieur de Moncade, lui dit M. de Saint-Gilles d’une voix calme, il n’est plus temps de feindre, et nous savons qui vous êtes. Je suis, moi, l’ambassadeur d’Espagne, et je viens, paternellement, mais aussi très -sérieusement, vous parler au nom de votre père, au nom du roi, mon maître et le vôtre. Un instant d’égarement, jeune homme imprudent, vous a fait oublier ce que vous deviez à votre roi, à vous-même, au nom glorieux que vous portez. Vous avez renoncé au nom de vos ancêtres, et maintenant vous voulez les déshonorer, par un mariage indigne de vous. Voilà pourquoi je suis venu, moi, le représentant du roi d’Espagne, et l’ami de votre noble père, afin de vous ramener au devoir comme un gentilhomme, et au besoin pour vous y contraindre, si vous étiez, ce qu’à Dieu ne plaise, assez endurci pour ne plus écouter la voix de l’honneur. Donc, choisissez.

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ou de me suivre en allié et fidèle sujet du roi, ou d’obéir à la force. Il faut absolument que vous soyez, celte nuit même, ou mon hôte, ou mon prisonnier!

A ces paroles sans réplique (eh! que répondre à la force, à l’autorité, au nombre enfin?) le jeune homme, éperdu, se demandait s’il était le jouet d’un songe? Il restait là, sur son lit défait, plein de trouble et de confusion. Il hésitait, il regardait, il cherchait à se défendre, il était, tour à tour, hardi, furieux, timide et suppliant.

— Monsieur, disait -il enfin, écoutez -moi, je vais tout vous dire, et vous comprendrez ma peine! Oui, monsieur, vous l’avez dit , je ne m’appartiens plus, je suis l’esclave et l'amoureux d’une aimable fille qui n’a que moi seul au monde, et véritablement j’aime mieux mourir, que de l’abandonner. Aiusi il parlait , si triste et si malheureux ! Cependant ses beaux yeux se remplissaient de larmes, sa voix sanglotait. 11 s'appuyait, frénétiquement, sur son épée, et son épée, heureusement pour lui, se brisa sous l’effort.

— Jeune homme (ici vous reconnaissez l'ambassadeur), il n’y a pas de faute sans rémission, pour peu qu’on s'en repente, et Dieu soit loué! qui n’a pas voulu que votre maltresse ait porté, même un seul jour, le titre et la couronne des marquises de Moncade. Ah! jeune homme, un pareil mariage, y pensez-vous? Un Moncade, un Mendoce, un descendant des rois d'Aragon, qui signe une promesse de mariage à quelque aventurière! Oui-da! mais celte promesse accomplie était votre perte à tous les deux. Heureusement que je vous tiens, et, par ma grandesse ! vous ne m'échapperez pas !

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