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tout ce que j’aime; adieu, laisse-moi! va-t’en! va-t’en, laisse-moi, laisse-moi 1 » En même temps elle le retenait, elle le reprenait, elle l’embrassait, elle l’étoufTail!
Quels sanglots! quels gémissements! Un tigre ou M. le lieutenant criminel eût été louché de ce désespoir! Nous restions immobiles et muets à ces plaintes, à cette voix émue, à eo délire, à ces mots entrecoupés, à ces cris, à ces larmes, à ce geste égaré, à celle innocente beauté, qui se croyait à l'abri du regard, parce qu’elle relevait son chaste manteau de nuit, qui retombait toujours! En même temps, elle allait à une cassette, elle en tirait un portrait, des lettres, un parchemin. « — O mes lettres adorées! et elle les déchirait ; 6 mon portrait ! et elle le plaçait sur son cœur, »
Puis, d’un geste plus calme, elle déployait le parchemin, et elle le lisait tout haut : « Je jure de te prendre pour ma femme, moi, le comte de iloncade!... Sa femme! Hélas ! ô mon cher amant, mon petit marquis, mon grand d'Espagne ! 11 faisait de moi sa femme, sa comtesse! Hélas! hélas! ô damnée, 6 malheureuse, 6 pauvrette que je suis!.,. » Ses belles mains se plongeaient dans sa fraîche et blanche poitrine; sa voix se perdait dans les sauglots, ses épaules se perdaient dans ses lougs cheveux.
Elle pleura longtemps, repoussant son amant qui la voulait consoler! Nous étions tous fort émus, et plus que je ne saurais vous dire. A la fin, et quand elle fut calmée, elle se souvint quelle était à peu près nue, et, reculant de six pas... « — Voici, dit-elle, le lien le plus cher qui me tenait à la vie; adieu messieurs, soyez contents, mon amant est
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libre! » Et, avec un geste de reine, elle lions tendit le parchemin... Nous hésitions à l'accepter.
Alors ce fut au tour du jeune homme : il se précipita dans les bras de sa maltresse, et les mots les plus tendres, et les promesses les plus sacrées, et les serments, et les larmes de la douleur!... « Embrasse -moi, mon amour, encore, encore! » Il lui baisait les mains; il buvait ses larmes sur son beau visage; il l’appelait des noms les plus tendres; il disait : ma femme et mes amours! Puis, par un effort désespéré, il se précipita hors de la chambre en disant qu’il allait mourir. Déjà même il relevait le tronçon de son épée... elle retint sa main vengeresse, et elle se blessa à cette lame brisée! Hélas! madame, j’ai vu couler ce beau sang juvénile! Oui, j’ai vu se rougir cette jambe divine! A la fin, elle tomba dans un fauteuil, mourante, inanimée, oh! morte! et sans pousser un seul cri.
Si bien qu'il fallut entraîner le jeune homme, et le jeter dans le carrosse de M. l’ambassadeur ; à peine si M. de Saint- Gilles eut le temps de me dire : « En vérité, nous sommes bien cruels, et celte fille est digne d’un trône ! Ne la quittez pas, mon cher comte, avant qu’elle soit un peu consolée. Donnez-lui, c’est le vœu du marquis, mille louis pour sa dot , et si ce n’est pas assez, ajoutez cinq cents louis, je prends tout sur moi. Pauvres enfants! pauvres enfants! Nous avons été pourtant comme cela!... » Bref, il me laissa avec la belle, et, suivi de ses gens, il monta dans son carrosse, emmenant le jeune homtne avec lui.
Le comte de Saint -Germain nous raconta tout ce passage en levant les yeux vers le ciel; il parlait d’une voix émue,
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et Madame, qui pleurait facilement, se mit à fondre en larmes. Madame de Mirepoix, elle -même, se sentait fort touchée, et prêle à verser toutes ses larmes, comme si elle eût assisté au Pire de Famille, de notre ami Denis Diderot, mais elle ne voulut pas convenir de son émotion; son rôle, à elle, et son métier, c'était d’être toujours de bonne humeur; le roi Louis XV l'appelait sa gaieté! Madame l’appelait son arc-en-ciel. C’était vraiment une charmante jeune femme, espiègle au besoin, prudente et cachée, et ne disaut jamais que la moitié de ce qu’elle voulait dire ; enfin faite exprès pour vivre à la cour, et pour tirer son épingle d’or du jeu perpétuel de toutes ces ambitions.
— Mais quelle diable d’histoire vous nous débitez depuis une heure, et dans quel style, seigneur centenaire, s’écria la maréchale : c’est amusant comme un opéra de Marmontel I — S’il vous plaît, madame, dit le comte, ce n’est pas la fin de l’histoire! — Ce n’est pas là toute l’histoire? eh! parlez donc, malheureux ! s’écria Madame, en séchant ses larmes, du revers de ses blanches mains 1 — Ses yeux brillaient d’un feu très -doux, en ce moment; — elle se vit dans une glace qui était en face d’elle, et elle sourit à ce rêve de sa beauté, qui s’en allait tous les jours.
— Non, mesdames, reprit le comte de Saint -Germain, ma véridique histoire ne s’arrête pas à ces douleurs. Pendant que M. de Saint-Gilles, à force d’avis, de conseils et de tendresse, ramenait un peu de calme et d’espoir dans l’esprit du jeune comte, je consolais, de mon mieux, la timide et inconsolable veuve. Elle fut bien souffrante et bien éplorée le reste de la nuit. 11 me fallut panser son pied blessé, et
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elle me laissa faire, hélas! sans Irop savoir ce que je faisais. Au point du jour elle se réveilla dolente, mais assez forte pour monter en chaise de poste; car, disait-elle, elle voulait s’éloigner, au plus vile, de ces lieux, témoins de son triomphe et de ses amours, de sa douleur et de sa honte. Elle me permit, pourtant, de l’accompagner, d’abord jusqu’à Bruxelles, et bientôt de Bruxelles à Paris, où, le voyage aidant , l'absence et la causerie appelant l’oubli , qui est le souverain remède à ces grandes passions, j’eus la joie inespérée et l’intime contentement de la laisser plus tranquille, et même, au besoin, consolée. O les femmes! les femmes! Je revins à La Haye, en faisant de grands : hélas! sur la vanité des passions.
A mou retour, je touchais à la frontière de France, lorsqu’il me sembla entrevoir, dans une berline armoriée, emportée à six chevaux, la ligure intelligente du jeune comte de Moncade. J’appelai , je criai : Arrête! arrête! et la voiture ne passa que plus vite. Le marquis courant la poste, et sur la route de Paris? Il y avait là tout un mystère, que je tentais, mais en vain, de m'expliquer. Le relâcher si vite, estce donc là une chose prudente, et M. de Saint-Gilles ne sait- il pas tous les dangers qui attendent son néophyte? Enfin, j’arrive à La Haye, et ma première visite est pour l’ambassadeur. Certes, après le service que je lui avais rendu, je devais m’attendre à quelque réception royale. On m’annonce... A mon nom, M. l’ambassadeur reste muet et silencieux. J’entre, et pas un mot d’amitié... Je salue... à peine il me rend un signe de tète! A la fin, toute son indignation se fait jour, avec des cris de possédé : « — Ah ! disait roon-
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seigneur, ah! quelle école, ehl quelle école! Où est-il, le vagabond? Où est-elle, celte malheureuse? Volés! perdus! pillés! déshonorés! » J’ai vu le moment où le pauvre homme s’arrachait les cheveux.
A la fin, sa colère, quelque peu apaisée par sa violence, lui permit de me raconter tout ce qu'il avait fait pour SI. le marquis de Sloncade. Il l’avait entouré d’honneurs et de caresses; il l’avait habillé de pied en cap; il l’avait présenté à tout le inonde comme un père son propre fils; il avait traité ce jeune intrigant, avec tant de bonté; il avait obéi à ses moindres caprices; il avait confié madame l’ambassadrice à sa garde; il avait joué tout le jeu qu’il avait voulu et à tous les jeux, même il s’était laissé gagner tout l’argent que cet aigrefin avait voulu gagner. Bien plus, comme il ne voulait pas que le pauvre enfant fut sevré, tout d’un coup, de ce violent amour qui faisait sa vie, il avait sollicité, lui, l’ambassadeur drf roi catholique! la pitié et la consolation des belles dames, pour ce jeune homme pris sans vert... et ces dames s’étaient montrées miséricordieuses. Que n’avait-il pas fait, juste ciel? Enfin, au bout d’un mois, le jeune homme, repentant, corrigé, et, qui mieux est , consolé, avait senti le besoin de revoir son père et sa patrie. Oui ! son père et sa patrie !
A ces mots des plus espagnols, l’ambassadeur avait pleuré de joie , et il avait renvoyé le fils de son ami , le marquis de Moucade, dans sa meilleure voiture; enfin il lui avait tant donné en nippes, en bijoux, en argent, en épée, en magnificences, qu’un vrai père, à coup sur, ne ferait pas mieux, pour monsieur son fils atné.
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— Mais , disais -je au comte, pourquoi taut vous chagriner, monseigneur? Vous avez rendu un fils à son père, un colonel à son régiment , un serviteur à son roi. Tout ce que v.ous avez fait, vous l’avez fait à la prière d'un ami; toutes vos dépenses vous seront remboursées, si elles ne le sont déjà, et vous avez conquis un ami à la vie et à la mort.
A ces mots, le marquis se cacha le visage. — Taisez-vous! s’écria-t-il , taisez- vous, un ami de ce petit brigand, un complice amoureux de cette aventurière ne dirait pas mieux que vous ne dites! Et comme, à ce coup-là, j’allais me fâcher, pour tout de bon, il me passa une lettre que j’ai lue, une seule fois, et que je sais par cœur :
« J’ai lu, mon cher marquis, avec un grand étonnement, « le très - pathétique récit que vous me faites dans votre # dernière lettre, et si je vous réponds si tard, c’est que « j’étais dans une de mes terres, en Portugal. Hélas ! mon « ami, plut au ciel que j’eusse un fils, tel que celui que vous « m’avez trouvé! .Mais le ciel m’a refusé cette consolation, « et j’ai perdu mon fils, bien avant qu’il fut entré dans l’âge « des folies. Vous avez donc été, j’imagine, la dupe d’un « habile aventurier et de sa maîtresse ; mais il n’est pas juste « que vous supportiez tant de pertes. Vous avez voulu obliger « le marquis de Moncade , c’est au marquis de Moncade à «.tout réparer, et je vous prierai, iustamment, de m’en- « voyer la note des Irais que ces dérangements vous ont « causés. Je vous connais, vous serez encore assez malheu- « reux de cette mésaventure, à laquelle j'ai gagné, moi qui « vous parle, de ne pas pouvoir mettre en doute votre bonne « et sincère amitié. »
Dans un post-scriptum , le marquis de Moncade suppliait M. de Saint-Gilles de ne pas donner suite à celte escroquerie, — qu’il ne faut pas trop blâmer, disait-il, si véritablement ces deux jeunes gens s’aiment de tout leur cœur.
A celte lecture écrasante, il me sembla (vous allez rire), il me sembla que j’allais me trouver mal. Je fus abasourdi de l’aventure ; je me vis, tout d’un coup, mêlé aux risées de l’Europe, et, laissant monseigneur à ses réflexions désobligeantes, je me retirai tout honteux. Six jours après (je n’avais pas revu l’ambassadeur), on me remit une petite lettre d’une grosse écriture. — A M. le comte de Saint - Germain :
« Tu n’es pas habile autant qu’on le croit, mon cher magi- « cien, et cette fois, la science est grandement eu défaut. « Que dirait-on, à Paris, si l’on savait que le fameux comte « de Saint-Germain a pris Manon pour une princesse, et son « ami Desgrieux pour un prince déguisé? » La lettre était signée Manon, et, plus bas, un grand D orné d’un nez, comme on n’en voit guère aux portraits de Polichinelle.
Je portai celte lettre à M. de Saint-Gilles, et ma foi! il en rit bèaucoup ; ma mésaventure et le mépris de ces petites gens, le consolaient de sa méprise.
— AhI dit-il, vous aussi, vous avez donné dans le panneau ! Pendant que je me ruais en festins et en présents pour le prince charmant , vous étiez aux genoux de la princesse, et vous faisiez des folies pour l’infante... Nous sommes à deux de jeu, mon maître; et cependant, autant que je m’en souvienne, il me semble que je vous dois quelque argent. — Une bagatelle ! Monseigneur, Votre Excellence m’avait chargé de donner quinze cents louis à la belle. — Mille
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louis, monsieur, et pas un zeste avec, c’est à prendre ou à laisser. — Va donc pour mille louis, monseigneur, mais je vous jure, sur l'honneur, que j’y perds quatre-vingt-dixneuf louis... J’y mets du mien.
Quand l’histoire fut achevée , il y eut un instant de grande hésitation dans l'auditoire ; nos deux dames ne savaient pas encore si elles devaient rire ou se fâcher?
— C’est affreux, s'écria Madame, être ainsi trompée, et se voir escroquer ses larmes! Cette indigne petite Manon, qui l’eût dit? Cet innocent chevalier!... Qui se serait jamais imaginé..? Et moi qui avais la bonté de m’intéresser à leur sort... Comme elle parlait ainsi , Madame jouait avec la boite du comte; la boite s’ouvrit, et voilà toutes ces pierreries brillantes,' qui roulent sur le tapis royal, fleurdelisé aux Gobelins !
A la vue de ces trésors, madame de Mircpoix pousse un cri , et les noyaux des cerises mangées par Madame , que la maréchale tenait encore dans sa main, vont rouler sur le tapis, pêle-mêle avec les diamants.
M. de Saint-Germain ramassa un de ces noyaux.
— Madame la maréchale , dit-il, je vous donne toutes ces pierreries, contre ce trésor.
Vous jugez de l’étonnement de ces dames.
— C’est une folie, disait Madame! — C’est sublime ce que vous faites là , reprenait la maréchale.
Comment eût fini ce débat! On ne sait; mais en ce moment, Madame, qui était aux écoutes (hélas! la pauvre femme, toute sa vie s’est passée à écouter... à attendre...) entendit quelqu’un venir!...
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Au brait de ces pas trop connus, elle pâlit, elle rougit, elle repoussa son amie qui était auprès d’elle. Les diamants et les noyaux de cerise, ramassés en toute hâte, furent enfermés dans la boite d’or. Le comte de Saint-Germain, qui était à genoux, venait de se relever avec la promptitude alerte d’un jeune homme... 11 était temps!
C’était Sa Majesté le roi Louis XV qui montait , d’un pas pénible et soucieux, le petit escalier des petits appariements!
Sa Majesté jeta un coup d’œil assez vif, sur ces trois personnes, comme si elle eût cherché à découvrir quelque mystère. Le regard de ce monarque ennuyé, prévoyant et morfondu, offrait, à l’observateur, un singulier mélange de hardiesse et d’hésitation, d’esprit, de mépris, d’intelligence, d’ironie et de finesse. Cela brillait un instant comme l’éclair, après quoi, tout ce nuage redevenait ténèbres, inanité, confusion I
— Marquise, dit-il en saluant la maréchale, vous voilà bien animée, et peut-on savoir, sans indiscrétion, le sujet de ce grand courroux qui brille en vos yeux? — Sire! dit Madame, en se levant dans l’attitude du plus charmant respect, nous dénonçons à Votre Majesté, un insigne menteur, nommé l’abbé Prévost, qui nous a fait pleurer comme des femmes de procureurs, sur les amours de mademoiselle Manon et de M. Desgrieux, et voici M. de Saint-Germain qui a connu, particulièrement, ces deux héros, et qui n’en dit pas grand bien, que je sache. Ainsi l’abbé Prévost nous a trompées, il nous a menti, il nous a volé nos larmes... et cinq ou six mois de Bastille...
On sait que le roi Louis XV recherchait , de préférence,
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les plaisanteries funèbres; cela lui plaisait de parler, à tout propos, de morts, de funérailles, de cadavres, de cimetières. Ces notes lugubres, jetées’ parmi les chansons de sa vie, produisaient un effet étrange, dont il ne se rendait pas trop de compte, mais qui ‘Servaient d'affreux soulagement à ses ennuis. Quand donc il entendit parler de l’abbé Prévost , le roi sourit , de son sourire le plus lugubre.
— Ah ! marquise, j’en suis bien fâché, mais cette fois, malgré toute ma bonne volonté à vous complaire, il n’y a pas de lettre de cachet qui tienne, et vous permettrez que mademoiselle Manon fasse son petit chemin sur l’âne qu’elle monte. L’abbé Prévost est mort... — Et enterré, reprit la maréchale en riant aux éclats. — Et écorché vif, ne vous déplaise, madame, répliqua le roi Louis.
Et comme il vit que ces deux femmes, peu habituées à ces frissons de la mort , tremblaient déjà, sans trop savoir ce qu’il allait leur dire, il prit place sur la chaise de Madame, et il raconta, d’une voix aigue et stridente, avec les plus longs détails, comment. l’auteur de Manon Lescaut s’en revenait, tout pensif, à son presbytère, à travers la forêt de Chantilly; comment le pauvre homme fut pris d’une syncope, et comment il fut trans]>orté sur la table d'un cabaret :
« On envoya chercher- le frater du village ; cet homme accourut , et — voyant un cadavre,' il se mit en train de le dépecer, affaire de voir de quelle mort il était mort? Bref, nos petites dames, ce monsieur coupe à tort et à travers, poussa son bistouri aussi loin qu'un bistouri peut aller, et cependant l’abbé ne disait mol; seulement, quand l’homme voulut couper les vaisseaux du cœur, il sentit la main du
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cadavre qui l'arrêtait, et il entendit le mort qui lui disait : Corbleu! vous me faites mal ! » Le roi parla, longtemps, sur ce lon-là, s’amusant des terreurs de Madame, et lui -même aussi, pâlissant pour son propre compte, à ces détails funèbres qui le poursuivaient, jusque dans son sommeil.
— C’est à en avoir l’eau à la bouche, disait la maréchale de Mirepoix.
L’après- souper fut brillant (on soupait, pour se reposer de l’étiquette du grand couvert ); il y avait, ce soir-là, une grosse cour : M. le cardinal de Bernis, M. d'Argenson, M. le comte de Broglie, le duc d’Aumont, le duc de Richelieu , M. de Montmartcl , M. et madame de Goutaul , M. de Marigny le frère de Madame; le chevalier de Montaigu, M. le duc d’Ayen , qu’on appelait bénévolement le Voltaire de Versailles; le duc de La Vallière, le chevalier Colbert, le comte de Laiglc, le chevalier d’IJéuiu, chevalier de Madame, oui, sou domestique, un prince, ô vertus! de 1a maison de Chimay ! Il y eut aussi le vieux maréchal de Luxembourg, le chevalier du Muy, M. de La Vauguyon, le docteur Quesnay, notre ami ; M. de Soubise, M. de Sainl-Floreutin, M. Turgot, un jeune maître des requêtes de la plus belle figure el des plus grandes espérances. — Les dames n’étaient pas moins choisies: Mesdames de Brancas, de Marsan, de Soubise; madame d’Amblimont, dont chaque dame était jalouse, belle et fraîche comme un beau jour, et qui portait, fièrc comme une duchesse, un collier de perles, donné par le roi ; madame d’Esparbès, une amie de Madame; madame de Grillon, les deux princesses de Chimay, madame d’Estrades, la duchesse de Luynes.
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On joua gros jeu; le comte de Saint-Germain fit des merveilles au pharaou. Il gagnait, en riant, des sommes immenses; le roi, qui se séparait difficilement de ses louis d'or, paraissait très- mécontent de la fortune aveugle qui le laissait, lui , le roi, pour passer à Saint -Germain.
Sur les dix heures, entra, dans le salon, M. le duc de Choiseul ; il était l'âme et l’esprit de la cour :
— Sire, dit-il , j’apporte à Votre Majesté de quoi tenir le jeu de M. de Saint -Germain... deux places de fermiers généraux. — J’eu prends une, dit le roi, et je vous donne l’autre, duc de Choiseul. — Vous plaît-il, monsieur de Saint-Germain, dit le duc, de me jouer celte charge, contre quelque chose d’ ensorcelé ?
Le duc de Saint-Germain, tirant de son doigt une bague, montée d’un noyau de cerise :
— Ma bague, dit - il , contre cette charge !
M. de Choiseul regardant la bague :
— Qu’est-ce que cela? Sire, autrefois M. de Saint-Germain changeait le bois en diamants, et voici qu’il fait tout le contraire.
lit comme M. de Saint-Germain remettait, précieusement, sa bague à son doigt :
— Au fait, reprit le duc de Choiseul, c’est peut-être là sou talisman. Mais ce diable d"homme aurait gagné.
La conversation tomba à ce propos, Madame restant pensive, le roi ne songeant à rien, chacun se taisant, et l’or du jeu, circulant (avec l’ennui) de main en main.
C’étaient là les journées les plus calmes et les plus heureuses du roi Louis XV et de madame de Pompadour.