A UX CHEMINS DE K EK. ' Ï3S
riers et de gouttes de sang, le philosophe et l’historien l’étudieront désormais avec le môme intérêt triste et rêveur, que la galerie des glaces où trônait le grand roi, la chambre où il est mort , Vallée des jihilosuphes dans ses jardins. Au nouveau Versailles il fallait une route nouvelle. A ces galeries remplies de nos armées républicaines, et tout aussi pleines de l'empereur Napoléon que du roi Louis XIV, il fallait un sentier que nul pied humain n’eût foulé. Si bien qu’avant de partir, et pour que votre voyage soit complet , demandez-vous ce que vous allez voir à Versailles? Si vous allez visiter le grand roi , croyez-moi , prenez la même route qui conduisait à cette capitale des royautés éteintes ; si vous allez en pèlerinage à la France nouvelle, à la France heureuse et libre de 1830, prenez le chemin de fer. Heureux, cependant , le peuple qui peut choisir entre deux majestés toutes-puissantes,- entre deux gloires ineffaçables, entre deux rois sans rivaux dans l’histoire, sans avoir crainte de se tromper.
Mais cependant que dirait Louis XIV, s’il pouvait, de sa chambre royale, découvrir au loin cette fumée qui roule, ce feu qui entraîne, cette vapeur qui arrive aussitôt partie? Que dirait-il, lui qui se crovail le tout-puissant, pour avoir amené quelques fontaines dans les plaines arides où il voulait loger la royauté? lit quel étonnement pour ce bâtisseur, qui admirait, non sans raison, la machine de Marly, si l’on venait lui dire : O Sire, un brin de fumée, un brin de vapeur, obéissant à un roturier, vont jeter, s’il vous plaît, la Seine eutière sur le lapis vert!
Cependant, croyez-nous, Sire, il y aurait trop d’humi-
LA SYMPHONIE
liation pour Votre Majesté, si elle reparaissait dans ce monde, qui n'est plus fait à sou usage! Croyez-moi, Sire, et rentrez dans votre repos! Majesté, reprenez votre sommeil interrompu! Cette foudre qui passe, et ce tonnerre qui vole, eh! ce n’est rien, sire ! c’est votre peuple de Paris qui s’en vient visiter votre chambre à coucher, qui vient s’asseoir à la place auguste où le trône était posé, qui vient, bourgeoisement, se promener dans vos jardins.
Je voudrais, maintenant que la route est ouverte, et que le rail impétueux se prolonge à travers la France entière, que vous eussiez sous les yeux, une merveille, un miracle, une révélation... la carte par excellence, la carte de Cassini. Mieux que toutes nos vaines paroles, elle nous expliquera le système et le parcours de ces grandes voies dont nous célébrons la venue. Il n’y a pas de tableau de la main du plus grand maître! (eh! bien quoi? me voilà dans l’industrie) qui se puisse comparer, pour l’utilité pratique, à la carte de Cassini ; non, et il n'est pas un de nous qui , la trouvant par hasard, toute grande ouverte sous ses yeux éblouis et charmés, n’ait cherché avec transport , n’ait retrouvé avec orgueil , son hameau natal , abrité par le modeste clocher de la petite église... Et tenez, la voilà qui chante, en stirsum corda, ses mélodies argentines dans le lointain!
Vous, alors, retrouvant ces quelques maisons perdues dans les bois, et que vous seul vous pensiez connaître, vous vous sentez pénétré de reconnaissance et d'amitié pour le grand artiste qui n'a pas oublié le doux royaume de votre dixième année, en ce limpide royaume de France. Voilà donc comment la carte de Cassini est devenue une histoire po-
AtJX CHEMINS DE FEU
pulaire ; elle n’avait rien oublié, pas un hameau, pas une maison, pas uue métairie. Elle a pris l’empreinte; elle a pris le nom, elle a pris les bosquets, elle a pris les plus minces filets d'eau, elle a tout donné, même le buisson d’aubépine où la jeune Annette avait coutume de s’asseoir en attendant Lubin, son ami.
Cette fois, la géographie, une aride et sèche mégère qui représente, ordinairement , par un point bien sec, les plus doux aspects de ce bas monde, chargeait ses cartes de montagnes, de vallons, d’eau courante, de forêts verdoyantes, de lacs limpides, et rien qu’à les voir, dessinées nettement, en un beau et vif relief, ces beaux points de vue enchanteurs, par ces espèces de paysagistes exacts, par ces géomètres inspirés, vous vous prenez à aimer cette carte géographique, aride autrefois, et si triste, qu’elle vous faisait peur.
Maintenant donc la France est à vous, doublement, par les chemins de fer, par la carte de Cassini. Vous parcourez, du doigt et de l'âme, ces villes, ces bourgades, ces forêts, ces champs de bataille sur lesquels se balance l’épi doré du mois d’août. Déjà même, sur les coteaux riants, vous voyez mûrir la vendange; dans les plaines réjouies et réveillées, vous entendez la meute aboyer; dans les vallons, pleins d’ombre et de lumière, entendez-vous sonner le cor? Cette carte ainsi disposée, et toute remplie des chaudes couleurs de l’été, des teintes plus calmes de l’automne, produit en vous-même, je ne sais quel effet comparable à cet air national qui faisait pleurer les Suisses, au milieu du palais de Versailles, en leur rappelant la patrie absente.
Généreusement, ce Cassini laisse à la France, en dépit
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des traités, et malgré ce vieux Melternich, le Rhin allemand, un petit coin de la Belgique (à l’endroit même où Spa, l’enchantée, ouvre au voyageur sa calme oasis); même il nous a laissé, ô triomphe! un petit coin de Tltalie, et béni soit-il, pour tant de largesses! Il aimait la France, il la voulait grande et forte, et ça ne lui déplaisait pas de rogner la part du voisin, pour nous agrandir.
Or ça, maintenant, je vous prie, où voulez-vous porter vos pas, dans les jours de repos? Dans les sillons du Midi? dans les forêts du Nord? Sur les Pyrénées ou sur les Alpes? Sur le Rhin, snr le Rhône, à la Méditerranée, à l’Océan? Parlez! Dans cet heureux pèlerinage, à l’heure où tout est fête et joie, à travers l’espace, et les villes toutes parées, vous ne sauriez avoir de meilleur guide et plus facile à consulter, que la carte de Cassini. C’est un guide silencieux, muet, et surtout infaillible. Il n’est pas pittoresque, il n’est pas descriptif, mais il est sùr. Il vous laisse, en passant, tout le charme heureux do la surprise, et toute la variété du voyage, avec l'étonnement des lieux qu’il indique. Il est calme, intelligent, très-clair et très-sùr. Dieu vous en préserve, amis voyageurs qui cherchez la fête et le plaisir, de ces menteurs comme on en voit à Rome, à Moscou, à Madrid, et partout , infatigables hâbleurs, confondant, sans honte et sans peur, tous les lieux et tous les temps, et répétant, à tout bout de champ, leur ballade monotone.
Cassini, notre héros, est un maître historien à la façon de Tacite; un mot lui sullit pour vous dire où vous êtes; en même temps il a posé sur vos pas, des phares, des signaux, des jalons favorables; si bien que vous êtes tout étonnés de