AUX CHEMINS DE FEH
vous reconnaître, à chaque pas, dans ce labyrinthe harmonieux de grandes routes poudreuses et de frais petits seutiers, dans ce fertile et pittoresque pôle-mèle de vallons et de montagnes, de champs de blé et de bruyères, de ruines sans date, et du villes bâties hier.
Encore une fois, je vous le conseille, étudiez celte étendue immense, et puis liez-vous hardiment, à la tempête qui tombe du ciel : procella ex aslris! Livrez-vous au chemin de fer.
C'est ainsi que nous avons vu s’ouvrir à nos regards charmés, les glorieux sentiers qui mènent à l’Océan. L’Océan nous appelle... Allons-y. En un clin d’œil, la Seine est franchie, et te voilà déjà, Maisons,* noble château, bâti par Mansard, habité par Voltaire, et dont Béranger fut le commensal. II occupait une de ses mansardes aériennes, au beau milieu du parc, ce grand Voltaire. Il avait vingt ausl II commençait à pressentir la force et les grâces toutes vaillantes de l’esprit qui était eu lui. Il se promenait durant-le jour, dans ces longues avenues, pleines de songes, pleines de rimes sonores.
Je cherche au coin d'un bois la rime qui me fuit...
Et le soir, quand ces salons, dignes d’un prince, étaient remplis de la plus choisie et de la plus élégante société de Versailles, quand la causerie ardente et touchant à toute chose, entrait parée, ingénieuse, éloquente, hardie, avec toutes les passions de la littérature, de la philosophie et de l’amour, soudain, quand il était en verve, et que nul obstacle ne gênait sa fantaisie et sa volonté, ce jeune homme, em-
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porté par son courage et par sou audace, allait à travers les préjugés de sou temps, et les fauchait, traitant les vieilles croyances et les usages surannés, comme Tarquin le Superbe a traité les pavots de son jardin.
Quelle fête à l’entendre, et quelle joie, avec tant de surprise et d’épouvante, eu songeant que tout ce qu’il disait là, s'accomplirait quelque jour. Puis, quand il avait bien secoué l’ancien monde, et culbuté le temps présent dans l'heure à venir, il remontait dans sa mansarde, et, sa lampe allumée, il écrivait les vers de son poëme, et les chapitres de son histoire. Ah! Voltaire! ah! Voltaire! Certes, ce veut furieux mêlé de feu et de fumée qui nous emporte à l’Océan, est un grand miracle... On le donnerait tout entier ce miracle, et le monde, à coup sùr, ferait un bon marché, pour revoir un instant, à ta fenêtre enrubauée, un éclair de tes yeux, un sourire de ta lèvre éloquente, oui tout le chemin du Nord • et tout le Midi, Toulouse et Bruxelles, la Méditerranée et l’Océan, pour entendre un accent de ta voix.
Délas! j’écoute en vain... je n’entends que le bruit strident de la machine enflammée. En vain je cherche encore à travers ce parc, découpé eu mille miettes, la trace plus récente de Béranger le poêle... 11 faut obéir au tourbillon qui nous emporte. 11 n’est plus là, cet esprit charmant, ce vif et généreux capitaine des batailles libérales, ce merveilleux conteur des histoires du printemps, ce facile, ingénieux et piquant chansonnier des années d'agitation et de course haletante après la liberté, qui s’enfuyait toujours! Béranger! Il fut un instant le roi de ces domaines de Maisons. Sur ce pont, si leste et si léger, qui unissait la route
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au jardin, que de fois le digne ami de Béranger, Jacques Laffitte, est venu l’attendre. — Arrivez donc, arrivez, disait-il, nous avons à vous montrer un jeune homme, éloquent comme Mirabeau, un historien qui vous sait par cœur, un journaliste intrépide, un fils à yous, Béranger.
Et sur ce pont charmant, foulé par tant d'intelligences éteintes, et que nul ne salue aujourd’hui , le poète et l’historien se donnaient une main amie. — Oh! dieux et déesses! Il était écrit que la main de l'historien fermerait les yeux du poète. Esprit dont le souille agitait ces vieux arbres, chansons que chantaient ces eaux jaillissantes, contes, poèmes, histoires, lettres d’amour du château de Maisons, tout est ruine, oubli, silence, injures d’un siècle ingrat; seul le philosophe ou le poète, eu traversant ces frais domaines, se rappelle et songe. Il ne voit pas l#s îles légères, le fleuve animé par les voiles; il ne voit pas qu’il entre, en ce moment , dans le fameux duché de Normandie, une des plus grandes conquêtes de la couronne de France. Et pourtant Meulan se souvient de Philippe- Auguste, qui eu a fait une ville française. Mantes, la jolie et la bien nommée, elle vous dira que dans ses murs en flammes, vint tomber et mourir Guillaume le Bâtard, ce Guillaume le Conquérant, que trois royaumes n’avaient pu arrêter ni contenir.
Dans ces murs paisibles ont passé, Iqs armes à la main, les plus grands capitaines; Du Guesclin, pour la reprendre aux Anglais, Philippe-Auguste pour y mourir, Jeanne de France y fondait une église. Un peu plus loin...- le château de Rosny vous ramène, en passant , au plus digne, au plus fidèle ami de Henri le Grand; là vivait heureuse, imprévoyante et dedai-
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gneuse de l’avenir, une fille des rois, une imprudente héroïque, dont le courage a racheté bien des faiblesses. Mais Rosny est vendu, Rosny est en parcelles, il n’y a plus de Rosny! Mieux vaut èlre encore une ruine, une ruine illustre, à savoir Rolleboise, une tour prise et reprise par les gens de Rouen, des bourgeois qui étaient des soldats toujours, et des héros quand Du Guesclin marchait à leur tête. Rolleboise, aujourd’hui, n’est plus qu’un abîme où le voyageur, poussé tout vivant, se demande, éperdu, s’il n’est pas entré daus l’empire des morts? On tremble, on se trouble; on s’écrie...
Et bientôt quelle joie immense, à retrouver l’air frais et pur, la campagne doucement éclairée, et le calme soleil normand , toute cette vaste et riche campagne dont les frais horizons se confondent avec le ciel! Allons encore, allons toujours. Saluons qui nous salue, écoutons qui nous parle; admirons le chemin tracé, et saluons en ce moment la voie à venir qui doit conduire à Cherbourg. Saluons aussi Yernon, parée à la façon de la fiancée du bonhomme Greuze; Vernon la coquette cl la curieuse ! Elle fut longtemps un champ de bataille : interrogez ses souvenirs, elle vous parlera de Louis VIO, de Richard Cœur-de-Lion, de Geoffroy Plautagenét; la vaste forêt qui couronne ces hauteurs, c’est la forêt de Bizy, Bizy au modeste château , mais la forêt était une forêt royale.
Il a vécu dans ces murs, monseigneur le duc de Penthièvre, la vertu même. Que de fois le roi Philippe s’est promené sous ces vieux chênes, plantés par des princes de la maison d’Orléans! Un peu plus loin, du côté opposé, voici le château de Gaillon. Ilclas! cet admirable point de vue, un des plus beaux de la Normandie, cette maison aimée de François I",
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le roi du xvi' siècle, ces beaux arbres sous lesquels tant de savants et taillée saiuts évêques promenaient leurs studieux loisirs, Caillou, n’est plus qu'une prison formidable ! Vous pouvez admirer la façade éclatante de ce château déshonoré, dans la cour de l'École des Beaux-Arts, à Paris même, dont cette façade est le plus bel ornement. Tristes contrastes, une prison au milieu d'un si beau domaine; ces murailles nues, au milieu de tant de maisons opulentes que la Seine salue en passant. Mais quoi ! le paysage et la poésie obéissent aux mômes contrastes. Le poète a vu tant de choses avec l’œil de son esprit ; la rive et le champ de blé ont été traversés par des fortunes si diverses! Où brille, en ce moment, la moisson jaunissante, une armée a passé, la torche et le fer à la main ; la verdoyante montagne était un château fort ; le fleuve apportait des pirates, le château fort était plein de bandits.
Pendant que nous marchons à la suite de notre poème, avez-vous remarqué le flux et le reflux de la Seine, une fraîche rivière, obéissante à l’Océan? Ce n’est plus la rivière au doux murmure, aux frais contours, où l’on joue, où l'on chante, où tout fleurit jusqu’aux épines. C'est un petit océan dont le flot monte et descend, comme un flot qui viendrait des pays lointains. Mais le moyeu de raconter, dans ma cantate, et la terre et le ciel, et la ruine et l’océan! On aurait le vol de l'aigle, on ne les suivrait pas, ces merveilles de l’histoire, qui est variable et changeante, et de la nature, qui ne saurait changer. Emportez doue dans votre esprit content, et dans la chambre obscure de votre cerveau, doueement réjoui, ce que vous aurez récolté à travers ces prairies, verdoyantes, ces forêts, ces lies, ces maisons naissantes, ces
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pommiers en fleur, a travers ces villages dont le nom seul est toute une histoire. Emportez donc Rouen, l’antique cité des ducs de Normandie, et la patrie immortelle du grand Corneille I Certes, celui-là qui, au milieu de la Seine, porté sur le bateau qui glisse, obéissant au fil de l'eau , a salué d’un regard charmé, la vieille capitale de la Normandie, celui-là qui, pour la première fois, a pu admirer cette masse imposante des plus nobles et des plus vieilles pierres de la France, celui qui s’est rappelé, tout d’un coup, l’histoire et le poème de la Normandie , depuis les temps du prince Rou, jusqu’aux batailles du roi Louis XI, aux victoires du roi Henri IV, celui-là seul peut dire l’efTet tout-puissant de cette ville placée là, pour donner la vie etJ’unilé à cette noble province.
Mais cependant faites que la ville entière sorte de ses murs pour vous mieux recevoir; altirez-la dans ce vaste emplacement qui suffirait à contenir tous ses monuments, toutes ses rues, tous ses marchés, et même sa cathédrale et les tombeaux de scs Ducs; faites que, de loin, l’imposant et le grand Corneille apparaisse, debout sur son piédestal éternel, que les cloches des hautes cathédrales sonnent à toutes volées, que le canon fasse retentir sa voix puissante; amenez à cette fête les magistrats de la cité normande, les digues héritiers de ces magistrats célèbres dont la prudence et la sagesse ont été, si longtemps, la loi suprême; appelez aussi, pour que rien ne manque à cet orgueil unanime, les pieux successeurs de ces pontifes qui osèrent résister à la Sorbonne, •et même à la cour de Rome, quand la Sorbonne et la cour de Rome furent d’avis que Jeanne -d’Arc était hérétique.