AUX CHEMINS 1)E FEU
tous les rangs étaient confondus pour un jour. C’était un présage. En ces temps choisis, le duc et pair était l’égal du courtaud de boutique, et la grisette allait de compagnie avec la princesse. On a retrouvé, dans les fouilles du chemin, les vestiges de ces confusions : l’épée de mademoiselle de .Maupin et l'éventail de Richelieu ; les gants armoriés de la comtesse d’Eginont et la cornette effrontée de Manou Lescaut; la ceinture de mademoiselle Duthé, les jarretières de la princesse de Soubise! Un jeune abbé, nommé Talleyrand-Périgord, avait oublié sur ces banquettes, plus que profanes, sa crosse, à côté de la batte d’arlequin; Colombinc en était pour sa boite à mouches, madame de Tencin, la sœur d’un cardinal , en était pour un petit enfant, dont elle avait fait un enfant trouvé, et qui s’appelait d’Alembert. Arlequin pleurait ici, Colombine ici riait, pendant que fa Fauchon de M. de Florian s'arrachait ses beaux cheveux.
Ils ont disparu à tout jamais, ces vestiges des anciennes joies et des poétiques licences : Colombine est morte à l’hôpital, Arlequin est mort aux Bons -Pauvres, Cassaudre seul vit encore, par le privilège du vieil âge. De ces murailles qui ont abrité tant de folies d’une heure , rien ne reste ; en revanche, vous avez un palais qu’on dirait bâti par les géants, pour des géants. Dans cette gare du clos Saint -Lazare, on arrive par des rues vastes, nombreuses, bien ouvertes ; on dirait le carrefour de l’univers.
Nous parlions tantôt, avec le vieux Dante, de la vie nouvelle; elle est ici, la vie nouvelle. Elle éclate en toute sa force, èn toute sa grâce. Elle a commencé par renvoyer dans le pays des fables, ce chariot hideux que le peuple appelait
LA SYMPHONIE
ÜS
un coucou. Après deux siècles, deux grands siècles, le coucou est mort. 11 est mort avec l’Encyclopédie, avec la royauté de Versailles. Quand nos aïeux avaient vingt ans (je le crois bien) ils trouvaient admirable cette façon de voyager, en lapin, c'est-à-dire exposés au vent, au soleil, à la pluie, à toute la poussière qui séparait , il y a cent ans, Paris de Versailles, et voici que les enfants de ces pères si hardis, trouvent, et à bon droit, qu’il est peu convenable à la dignité humaine d’être entassés dans ces tombereaux découverts; on n’en veut plus; nous sommes tous de grands seigneurs, à celte heure , et nous allons comme autant de princes en vacances, lion ! Ce mugissement du Léviathan , c’est une façon de faire claquer notre fouet.
Cependant nous partons par ce chemin du Nord , qui a devancé tous les autres. Après un dernier regard jeté sur Montmartre, nous entrons, par un détour inespéré, dans cette plaine qui était autrefois (autrefois, cela veut dire il y a vingt-quatre heures) une plaine si triste, si longue et si maussade ! — la plaine de Saint-Denis! Rien qu’à voir cette longue terre, inerte, et maussade, s’étendre, au loin, dans son immonde nudité, l’ennui vous prenait au cœur; Saint- Denis même, ce tombeau dévasté , vous attristait par sa joie odieuse de roulicrs et de cabarets. Il est vrai qu’on s'échappait par la tangente, et qu’on avait, pour se reposer, l'ile Saint-Denis, le rivage des fritures et des baigneurs; mais que c’était payer cher, un peu d’ombre, et quelques goujons frits, sur les bords de quelques flots limpides! Te voilà donc supprimée enfin, plaine Saint-Denis de l’abominatiiïn de la désolation ! — On salue en passant l'ile et ses bords ver-