‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 29 sur 35 · GI · texte numérisé non relu

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LA SYMPHONIE

s’en portait mal. Chacun de nous marchait d’un bon pas, chacun parlait et rêvait tout haut ! Les maladroits rêvaient de fortune, et les plus sages songeaient à la gloire! Les belles œuvres allaient, l’une hâtant l’autre : aujourd’hui les vers de Joseph Delorme et les poèmes d’Alfred de Vigny, les romans de M. Mérimée et les chansons galantes de M. Alfred de Musset, M. Thiers avec M. de Lamartine, M. Villemain et M. Guizot, Soulié avec Balzac, M. Scribe avec George Saud ! C'était une hâte immense de voir, de savoir et de pouvoir! On répétait déjà /es Huguenots, que Robert-lc-Diable était encore en tout son éclat ! On relisait les Orientales, que déjà se montrait A otre-Dame-dr-Paris, dans le lointain. Notre poète, en ce temps-là, n’était qu’un poète, il songeait uniquement aux grâces du printemps, aux inspirations de l'été. Il marchait en pleine gloire, en plein soleil, et qui lui eût dit qu’il frapperait, un jour, à la porte de la chambre des pairs, celui-là eût reçu un cruel et ironique démenti !

Il venait de jeter, dans le monde épouvanté, Notre -llamede-Paris, le poème en prose de la fatalité humaine, et le monde, étonné, commençait à épeler Yanank'e funeste, lorsqu’un jeune talent, tout viril, s’emparait du poème et le portait à l’Opéra! Le poète de Notre -Dame -de -Paris était, en ce temps- là, la fête et l’orgueil d’une bonne et belle maison qui fut notre patrie! Il écrivit les paroles que demandait le musicien, et quand il eut sous les yeux cette Esmeralda vivante que le poète avait taillée en son marbre, l’artiste nouveau rêva qu’elle aussi elle avait fait un chefd’œuvre !

Je vivrais cent ans (et plût au ciel, c’est si amusant la vie!... Elle est la gloire! disait saint Augustin) que je me rappellerais les plus fugitives mélodies de la Esmerahla ! Nous étions au berceau de l'œuvre, et pas une de ces journées célèbres, où l’on devait essayer le grand air, achevé la veille, ou le chant commencé le matin, ne sortira de notre mémoire.

Ordinairement c’était le dimanche, et daus cette hospitalière maison, cachée au fond de la vallée, entre ces montagnes et ces jardins, à l’ombre de ce parc séculaire, au redet du lac d’argent! Souvent, à la fin du jour, notre patron, la tète nue, et ce beau regard, tout rempli d'aise et de contentement, se mettait à contempler ce paysage enchanteur. — Il n’y a rien, disait-il , après un silence, il n'y a rien île plus beau, sous le soleil! Il avait créé, lui-même, toutes les merveilles de son domaine ; il avait semé ces gazons; réuni ces eaux fugitives, creusé, au bout de son parc, ce lavoir, cher aux lavandières du village. Il était l’architecte, il était le jardinier, il était le planteur, il était le fleuriste de ces beaux lieux! Il en était surtout la grâce et l'esprit, la bienveillance et le charme, il en était la gloire et l'honneur. Nous l’aimions, de cette tendresse infinie et dévouée que l’on ne porte guère qu’à SQn père. Il nous avait choisis, il nous avait devinés, il nous avait encouragés, il nous avait adoptés, il nous avait fait libres, riches, honorés, indépendants de toutes les variations de la politique, et de tous les changements de la fortune. Ah! le digne et excellent homme, ah! le noble et grand caractère ! l’âme humaine et tendre ! le consolateur et le bienfaiteur de tant d’esprits qui vivaient , qui régnaient sous sa sauvegarde !

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Avec quelle grâce paternelle, il nous Taisait les honneurs de sa maison! Il est mort, celui-là aussi, et pas un jour ne s'est passé, où notre mémoire ait manqué à sa mémoire...

Il était arrivé, le premier, à la première représentation de cette Esmerahla, l’objet de sa sollicitude ; et, savant dans l’art d’écouler les belles choses, il attendait, plein d’angoisses, les divers mouvements de cette soirée. Et nous aussi, ce soir- là,. nous avons connu, par nous -mêmes, ce grand frisson de la toile horripilante qui se lève en gémissant, nous les avons éprouvées, ces premières émotions d’un public attentif! Il nous semblait que cette Esmerahla était notre œuvre, et que tout ce monde ardent du moyen âge était sorti vraiment tout armé de notre esprit- et de notre cœur. Age heureux des illusions saintes, des terreurs fanatiques, des sincères enthousiasmes, des honnêtes dévouements! Et, rien que pour me rappeler ces heures mémorables, je le veux précieusement conserver, le petit morceau de bois doré qui assistait à cette fête. Oh! les douces chansons! Les cris terribles! La Cour des Miracles, et ses épouvantes; plus loin le bal de madame de Gondelaurier, où Fleur de lys attend Phœbusl Ce ne sont que haillons et velours, guenilles et broderies, pieds nus et souliers de satin, plaie hideuse et fraîches épaules, tous les épanouissements, tous les contrastes, toutes les douleurs !

Je chant*, humble fille.

Au bord du ruisseau ;

Ma chanson babille Comme un jeune oiseau!

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A L'OPÉRA

A coup sûr, un poète, un grand poète avait passé par là; et depuis Quinault, fils d’un boulanger, comme Virgile, on n'avait pas vu de musicien mieux inspiré, mettre en chansons de plus beaux vers.

Et le grand effet du drame et du musicien, quand monte Esraeralda sur la machine où Quasimodo appelle à sou aide !

De loin elle semble.

L’abeille qui tremble

Au bord d une fleur !

Comme aussi, peu d’émotions se peuvent comparer à l’extase de Quasimodo, lorsque Massol, le plus bel acteur de l’Opéra, horriblement déguisé et transfiguré, chantait , sur un bel air, d’une placidité charmante :

Combien j'aime.

Hors moi -même.

Tout ici !

L'air qui passe Et qui chasse Mon souci I

A celte voix en peine répondaient les cloches à toute volée, comme si elles eussent compris l’inquiétude intime de ce pauvre homme ! Dans ce sourire il y avait certes bien des larmes; il y avait bien de la pitié dans cette douleur!

Nous y étions aussi, et des premiers, à ces terribles Huguenots, qu’avait annoncés Robert-le-Dinble ! Nous y étions à ce drame où tant de génie a été dépensé, d’une façon si prodigue et si charmante! Et voilà encore une de ces fêtes que nous ne devons plus revoir, quand l’œuvre éclate, abondante et superbe, au milieu de tontes les grâces de la

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jeunesse, et des plus poétiques enivrements de l'auiour ! Gloire et beauté souveraine! Histoire! Imagination! Prophétique douleur!

Ce petit fragment de la salle de l'Opéra, ce morceau de bois que j’ai sous les yeux, serait un fragment de Niuive ou de Memphis, ou de toute autre cité perdue au milieu des siècles et des sables, qu’il n’aurait pas à raconter plus d’ivresse et plus de passions, que l’ivresse même de ces grandes soirées. Ils étaient tous, à cette œuvre immense, les hardis capitaines, les belles dames, les jeunes gens, les huguenots et les catholiques d’autrefois : Cossé, Thoré, Tavanues, Brissac, la reine Marguerite, et Raoul de Nangis, et la belle duchesse de Nevers dont M. Meyerbeer avait fait une catholique romaine, convertie aux dogmes de Luther!

Cette fois encore, l’Eglise et Babylone étaient en présence ; on se battait pour des idées religieuses, c’est-à-dire que l’on était en plein dans la bataille, car les hommes, a dit un philosophe, ne se sont jamais réellement battus que pour leurs passions; s’ils se battent pour leurs intérêts, ils se battent mal. Que vous dirai-je, enfin, et n’ai-je pas bonne grâce à invoquer ces grands souvenirs? Le duo du quatrième acte, par exemple, une chose aussi belle que le Lac môme de Lamartine! Eh bien! A peine aviez-vous le temps d’essuyer vos yeux pleins de larmes, et de frapper sur votre cœur, pour le calmer : « Tout beau, mon cœur! »

Ces choses -là s’écoulaient comme un croyant écoute un office divin. Puis, l’œuvre achevée, et souvent par les plus mauvaises nuits de l’hiver, vous rentriez dans vos demeures, haletant et chantant aux échos étonnés, ces grandes mélo-

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dies qui allaient bientôt passer dans l’âme des nations. — En mon bon droit j'ni confiance! — Chacun pour soi , le ciel pour Ions! — A la bénédiction des poignards, lorsqu’au milieu de cette effroyable tempête qui éclate à tout briser, au fond de ces âmes furieuses, n’était-ce pas, en effet, une chose étrange, que pas un cri ne se fit entendre qui ne fut digue d’une âme virile? Evoquées en masse, aussitôt toutes ces passions répondaient à cet appel terrible; l’orchestre se soulève, et, se dressant avec fracas, il va se heurter, terrible, contre l’obstacle, en frémissant toujours! Non, l’Océan, dans sou écume et dans ses rages, n’avait pas plus de majesté et plus de grandeur !

Ah! ce gigantesque quatrième acte des Huguenots! Il devait soulever toutes ces pierres! 11 devait briser toutes ces sculptures! Il devait mettre en poudre celle salle provisoire! Ils chantaient ces pathétiques miracles, Nourrit et mademoiselle Falcon! Madame Dorus chantait aussi! Une jeune fille chantait, qui est morte, mademoiselle Flécheux ! et ce fut la dernière fois, que chanta le page du comte Ory, mademoiselle Javvureck, célèbre par ces deux jambes inimitables, auxquelles Rossini avait permis de chanter faux, et de chanter sans voix !

Et huit jours après, tout pleurait, tout chantait, et tout dansait aux Huguenots de Meyerbeer. Car cet homme habile, et qui ne voulait rien négliger, il recherchait la popularité que donne la danse au musicien, quand le musicien mène à travers les méandres fleuris, les chœurs enchantés de la vie heureuse! En ce temps -là, chose à remarquer, môme le drame appelait la danse à son aide; eux -mêmes, les poêles

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sérieux, ils conduisaient leur douce héroïne au bal. Dans le Marino Faliero de Casimir Delavigne, le doge de Venise donne un bal à ses hôtes; Lucrèce Borgia, cette terrible Lucrèce, est démasquée à la suite d’un bal, et c’est dans l’apparat d'une fête quelle se venge. Elle -même, Marion Delorme, sou poète la veut voir paréo et accorte pour le bal. Quand vivait Antony, Antony allait au bal! 11 y eut, entre autres fêtes célèbres de la poésie, ce bal des Huguenots. Eux aussi, fidèles à de récents et terribles exemples, ils dansaient sur un volcan !

C’est pourquoi M. Scribe, attentif à toutes choses, M. Scribe, un esprit, et le grand esprit amuseur de ce siècle, un Balzac en action, se mit à représenter le Bal masqué, dont il fit un héros ! Certes, il était bien quelque peu question, dans cet opéra, du Bal masqué de Gustave III , assassiné par Ankaslroëm, mais le vrai héros de ce drame, c’était le bal masqué, les vraies héroïnes s’appelaient mademoiselle Julia, mademoiselle Perceval, madame Montessu, le grelot à la tête, et le grelot à la main ! A ce bal où le roi Gustave III fut assassiné, les musiciens du roi, dit la chronique, avaient fait venir de France, un air nouveau qui produisit un fâcheux elTet, bien qu’il n’eût pas encore accompli toutes ses prouesses? Cet air nouveau, c’était, ne vous déplaise : Ah! ça ira! ça ira! ça ira! Et, chose étrange encore! les dames de Stockholm « jugèrent que le Ça ira n’était pas dansant ! » Elles étaient bien difficiles, les dames de Stockholm!

Ou plutôt soyez à jamais louées et bénies, ô beautés du Nord, pieuses beautés, qui avez compris, par instinct, toutes les larmes et tout le sang que pouvait coulenir cet horrible :

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Ça ira.' ça ira! Et si, comme vous, le roi Gustave avait eu l’intelligence de la musique des sauvages, s’il avait su tout ce que ces glapissements pouvaient contenir de meurtre, et s’il avait compris la sanglante expression de rue et de populace attachée à cette chanson de tricoteuses et de guillotine, il se serait tenu pour averti , il fut resté dans sa chambre, et il ne serait pas mort, sous les coups d'un assassiu, le roi Gustave III !

Cependant quelle merveille, ce bal de Gustave III ! La salle entière en a bondi de joie et d’orgueil. Tout dansait et prenait sa part à la joie infernale. Le tonneau galant donnait la main à la guitare amoureuse, le miroir accompagnait le poisson, la botte d’asperges lalillonnait avec le hautbois fantastique; il y avait à cette fête, madame lilie et M. Elie, à la fois marquise et marquis, paysanne et paysan, et des Arlequins, des Gilles, des Paillasses, faces pâles et faces rubicondes, la fantaisie et le délire... et tel fut ce lohu bolm de la danse à son vingtième degré, que l’on vit, une fois, des dames du plus beau monde, encouragées par le masque et le domino, qui résolurent d’affronter la tempête du bal masqué de Gustave, et de passer, frémissantes, sous le feu roulant des trompettes, des ophicléides et des tambours!

Elles tremblaient, les pauvrettes! Elles pâlissaient sous le masque! Elles se croyaient bien cachées... mais le parterre est un dieu, qui voit tout! Il reconnut ces belles dames, du plus beau monde, à leur démarche, à leur élégance suprême, à leur pas léger, à leur façon de faire au public, une de ces belles révérences qu'appreud, en naissant, une fille de bonne maison 1

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Celles-là. se dit le public, en battant des mains, elles ne sont pas des danseuses de profession... et les voilà rougissantes à brûler le satin du masque! Elles avaient grand'peur, elles en furent quittes pour la peur. — Plus d'une en fut quitte pour être grondée, à son retour, par sa mère, indulgente et discrète, confidente de ses folies! On dit tout à sa mère; on lui avoue, en souriant, ce que jamais on n’avoue au mari !

N’est-ce pas, ô fragment de ce vieil Opéra anéanti, n’estce pas, débris inerte, ô ruine absurde, ô fragment imperceptible d’un grand tout, témoin muet de ces pussions haletantes, n’est -ce pas que c'étaient là des plaisirs ineffables, des fêtes sans rivales, des heures si légères et si tôt passées!

N’est-ce pas, que nous étions des tètes bouclées, des coeurs contents, des âmes joyeuses, des esprits éloquents, des poètes, des amoureux, des conteurs, tout ce qu’ou peut être, à vingt ans? C’est toi que j’atteste, ô fragment de la loge, où s’accoudait pensive et superbe la belle dame aux cheveux noirs, les bras parés de ces riches bracelets ciselés par le grand joaillier Froment-Meurice, un de nos morts, et non pas le moins pleuré.

En ce temps- là on entendait, dans tous les coins de la salle, dévastée aujourd'hui, cette voix des corybantes de Sophocle ; « Un dieu habite ici ! »

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AU BALLET

Il est encore sur ma fenêtre , et déjà moins brillant , ce fragment, ramassé dans les ruines de l’Opéra; il me pourrait conduire aux honneurs de la science, si je voulais, grâce à ce fragment i’un grand tout , entreprendre un véritable cours de paléontologie, à l’exemple de Cuvier, qui, des débris de tous les règnes de la nature, appartenant aux âges inconnus de l’histoire de l'univers, recomposait des espèces ignorées et ensevelies, depuis le déluge, dans les couches les plus profondes du globe. Et moi donc! Avec un brin du Grand -Opéra, moi , futile, je recompose un monde anéanti ! Convenons que c’est jouer de bonheur, et poursuivons, s’il vous plaît, ce cours de paléontologie, appliquée aux danses légères de l'Opéra.

Il me semble, en ce moment, que je l’entends qui me rappelle, à sa façon, les grandes soirées, quand la révolution de Juillet eut adopté le foyer de l’Opéra, pour son rendez-vous de prédilection. En fait de révolutions, parlez-

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nous de révolutions qui conservent et sauvent toutes choses, même la liberté!

Parlez-nous d’une révolution qui fait, lentement, toutes ses ablutions, chaque matin, et qui aurait honte de poser sur sa tête, bien peignée, un hideux bonnet rouge, emblème de meurtre et de sang! Notre révolution aimait, de préférence, celte grande réunion de tous les arts, dans ce théâtre qu’elle avait réparé. Elle a entouré, de sa faveur constante, cette Académie, où la danse et le chant rivalisaient de zèle et de faveur. Qui voudrait compter tous ces chefs-d’œuvre anéantis, tenterait la chose impossible! A la révolution de Juillet, commence une ère nouvelle dans tous les arts. En même temps qu’elle nous donnait Robert le Üiable, les Hutjuewls, la Juive, elle remettait en graud honneur, Guillaume Tell et DonJuan, le Freyschülz et Fernand Cortès! L'Opéra dansait, en ce tempslà, des ballets dont la musique était signée Hérold, Boïeldieu, Schneitzhœffer... trois morts! Hérold, mort huit jours après avoir accompli le Pré aux Clercs, son chef-d’œuvre! Il régnait dans ces domaines de l’Opéra, où nous l’avons vu, plus d’une fois, à côlé de Belliui, cet heureux Bellini, si jeune et si beau, qu’un jour on lui disait qu’il ressemblait à la plus belle de nos ambassadrices. « — C’est vrai, répondit il , mais je lui ressemble en mieux! » Que de morts, ah! que de morts, en si peu de jours! Donizetti, par exemple! Il est devenu fou après la Favorite... il est mort, en plein génie, en pleine jeunesse, en plein désastre de ses sens! Hélas! si nous voulions, notre deuil irait plus haut!

— Choisissez, par exemple, non plus dans le rang des artistes, mais dans les loges où se tiennent les puissants de

ce inonde, ah! que de larmes! ah! que de deuils! Cette illustre princesse, fille d’un roi, elle était un grand artiste, elle a disparu dans un nuage! Celte reine d’un peuple ami, éclatante de jeunesse et de beauté, elle est retournée au ciel , sa vraie patrie, et son peuple la pleure encore ! Ce prince de la jeunesse française, qui donnait tant d’espérance, il s’est brisé, un jour d'été, à la porte de la maison paternelle! Est venue aussi la tempête, et la tempête les a emportées, ces jeunesses heureuses, qui prenaient leur part de toutes ces fêles de la vie ! A sou tour il est mort , le vieux roi (je le vois encore à l'Opéra, aux grands jours, à côté de la reine) ; il est mort, il repose dans un tombeau d’emprunt, ce roi qui a sauvé Versailles de sa ruine!

Appelez, s’il vous plaît, pour revenir des rois aux artistes, tous ces artistes célèbres qui assistaient à ces fêles de chaque soir... C’est la mort elle-même qui va vous répondre : Ilippolyte Monpou était un mailre, il est pris de la fièvre, — et le voilà rayé du nombre des vivants! Cette belle et charmante Jenny Colon, une muse qui savait chanter, elle disparaît, à vingt-cinq ans! Dans ce foyer du silence et de la dévastation, dans ces ombres, dans ces ténèbres, pallentes timbras Erebi, je les ai rencontrées, plus d’une fois, qui se promenaient ensemble, et ton bras sous mon bras, Balzac et Frédéric Soulié „ les deux grands drames, les deux histoires, les deux contes de ce temps-ci ; Frédéric Soulié riait tout haut, Balzac riait tout bas; le rire était dans ses yeux, le sourire était sur sa lèvre; il tenait en sa maiu, semblable à la baguette de la fée, une canne à pomme d’or toute fine ourlée de turquoises... a la canne à M. de Balzac! »

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Ils sont morts, l’un et l’autre, emportant avec eux, ces deux créateurs, les fêtes les plus charmantes de notre jeunesse! Un autre homme, un penseur, un rêveur, un enthousiaste qui Se promenait par là aussi, il s’appelait Armand Carrel! Un fanatique de ces grandes partitions, c’était son confrère Armand Marrast... une plume éteinte, une plume brisée au choc des révolutions qui passent; une tête... une tête de mort! Tâchez donc, et voyez si vous ferez un seul pas, dans ce chaos, sans fouler la poussière... ou l’exil !

Interrogez ces funérailles, mêlées à ces fêtes, et vous vous rappellerez cet autel de la Grèce, également consacré aux Muses et au dieu du sommeil. Hic jacel! Ici repose un siècle de vingt-cinq ans... notre siècle!... Et soudain voyez-vous dans l’ombre réjouie accourir, souriante et légère, une fille de l’air, une Grâce, une Muse, une idéale, une charmante, une féerie? Ombre d’une ombre ! Elle est pâle et fluette, elle arrive, frileuse, du pays des frimas ; elle s’appelle, elle s’appelait, en ce temps-là, mademoiselle Taglioui. Nourrit, avant de mourir, avait composé, pour cette fille de l’air, avec le roman d’un mort, nommé Charles Nodier, le chef-d’œuvre des ballets, intitulé la Sylphide, et voilà la chanson que chante la sylphide à la porte même de l’Opéra :

« Ouvre-toi donc, ouvre-toi, porte inflexible! Mon épaule est froide, à cette heure, sous mon aile frissonnante ; ouvretoi, porte invisible, ou prends garde que je ne dise mon nom à cette ville endormie ! Aussitôt la ville entière, à ce nom qu’elle aimait, va s’éveiller, et la porte sera brisée. Ouvretoi, porte brutale, ouvre-toi ! Et les jeunes gens, dans l’enivrement des belles années, et les jeunes femmes, sous la

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chaste beauté de leur premier sommeil, les plus vieux qui me suivaient de l’âme et du cœur, les rois cachés dans la foule, et les artistes, ces rois du peuple, ils viendront pour me prêter main-forte ! Réveillons, diront-ils, la ville endormie; apportez les haches et les torches, et que l’Opéra s’abaisse aux pieds enchantés de la sylphide 1 Ouvre-toi, porte ingrate, ouvre-toi!

« Ouvre-toi, et, semblable à l'oiseau qui vole, je vais franchir ton seuil , sans le toucher 1 Autrefois, il t’en souvient, tes deux battants s’ouvraient à mou premier appel, ta serrure épaisse m'accueillait avec un petit cri de joie et d’orgueil, tes gonds criards et grondeurs prenaient soudaiu leur voix (lûtée, et mes rivales étaient jalouses, me sachant entrée eu mes royaumes, sans avoir laissé à ces ronces, un bout de mou voile, un peu de ma grâce et de ma jeunesse. Quelle fête alors, quand la ville savait que j’étais là ! Aussitôt la salle entière s’illuminait, du faite au comble; aussitôt les palais et les chaumières, la montagne et le vallon, le fleuve et l'ahime, le ciel et l’enfer, également obéissants, s'abandonnaient à tous mes prestiges; j’allais, à mon gré, dans le vaste jardin de la nature, et tous les enchantements me suivaient à la trace, eu dansant.

« Et pour me voir, accouraient des grands faubourgs, tant de jeunes beautés, le printemps de l’année; et pour m’applaudir, arrivaient tant de jeunes gens, enivrés de mes grâces légères; et les uns et les autres, pour ma récompense, ils me jetaient tant de belles fleure! O porte indocile! ô porte de mon Edeu renversé, et de mon beau ciel anéanti ! Elle ne veut plus s’ouvrir... Elle s’ouvrait, cependant, sur mes domaines

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de l’Ecosse; elle donnait sur les rives de mon Danube; elle donnait sur mon champ de bataille, lorsque le casque en tête et l’épée à la main, je conduisais taut de troupes légères, à la conquête du sérail ! »

Telle est cette plainte, à minuit, l’heure des fantômes; ainsi se lamente, à celte porte insensible, une ombre en peine, elle-même, mademoiselle Taglioni, et voilà, certes, un des charmants souvenirs, soudain réveillés dans notre vieux cœur, par ce petit morceau de bois doré que j’ai dérobé aux décombres de l’Opéra! Mademoiselle Taglioni! Celui - là n’a rien vu , qui n’a pas vu la première représentation de la Sylphide! Elle arrivait, souriante et légère à ravir! Elle était amoureuse et chaste; elle dansait, à la façon du clair de lune, dans une ballade de Shakspeare, et les yeux baissés, le maintien si calme, et la grâce, et le charme, et la folie à travers l’idéal ! Je commençais alors à écrire, lorsqu’elle commençait à danser; j’écrivais avec rien, sans motif et sans cause, uniquement pour le bonheur d’écrire et de parler, librement, à quiconque veut entendre incessamment raconter l’histoire éternelle du rien du tout ! Alors, et naturellement, la voyant reluire, à la façon du ver luisant, dans les gazons de l'été, je m’attachai à celte gloire volage et volante; pendant dix ans, je l’ai portée à mon épingle, en guise d’améthiste et de rubis, ce papillon volage. Il a été, dix ans durant, le théine enchanté de mes frêles discours. Elle dansait, et j’écrivais, et rien qu'avec mes louanges à sa jeunesso inspirée, on ferait un beau tome!

En vérité, il n’y avait que cette femme au monde, pour danser comme elle dansait. Elle était si vraie et si calme,

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un si doux sourire, un si chaste regard ! On voyait si bien, quand elle dansnit , là -haut, sur nos tètes, qu’elle foulait l'air natal ! Nulle gène et nul eflort, tout cela lui venait comme le chant vient à l’oiseau! On eût dit que pour elle, avait été fait ce vers du poète Ausoue :

Saltat pede. carminé, vultul

Elle n'a parlé qu’une fois, au public, de sa voix de mortelle, un soir qu’elle venait de danser le menuet, avec le centenaire Vestris (le propre fils de celui qui disait : Moi, Voltaire et le grand Frédéric!) ce vieux Vestris, enrubané, elle l’avait ramené, tout exprès, des sombres bords, où il se promenait avec mademoiselle Allard, sa grand’mère, pour cette repiéseutation suprême. Et comme le public, ce même soir, s’inquiétait d’une sylphide restée en l’air, accrochée à sa machine, et ne battant plus que d’une aile, elle dit au public, qu’elle allait chercher et ramener sa compagne! Une seule fois aussi, Debureau (il en mourut de chagrin) fut forcé de dire : Oui ! à un public de grandes dames et de grands seigneurs, qui ne savaient pas la première lettre de son alphabet, et qui ne le comprenait pas !

Après la Sylphide, il y eut la Fille du Danube, et nous autres, nous savons tous cette histoire, comme on sait l’histoire du Juif-Errant. Un jour, sur l’herbe tendre, le seigneur de Donescheingen, qui est une principauté située sur la rive du Bug, une rivière qui se jette dans le Danube, avait trouvé une petite fille, une petite fée aux yeux bleus, ce qui fit qu’on la nomma Feldblume, à savoir : Fleur des Champs! — Depuis l'eau qui danse et l’oiseau qui parle, on

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n'avait jamais rien vu de plus beau, que Feldblume, à seize ans, lorsqu'elle danse avec le petit Rudolph. ‘

11 arriva, cependant, comme l’eufanl dansait innocemment avec le jeune Rudolph, qu’elle fut rencontrée par le baron de Willenbald, comte de Méringen, lequel baron avait au cœur une superstition. — Le baron, doué de tous les charmes du corps et de F esprit , malgré sa bonne envie cT en offrir le partage à une femme, n’osait en courir l’aventure! Telle était cette histoire à dormir debout. Et de rire ! On riait alors de toute chose, et même on riait des compositions du père Taglioni! A peine sa fille était en l’air: — Restez là, lui disait-il, je vais chercher une idée; et elle l'attendait, patiemment. L’instant d’après, le père Taglioni revenait avec celte idée ingénieuse, qu’il fallait endormir les deux amants dans le palais de la nymphe du Danube, et marier le parfum do leurs haleines, en attendant mieux 1

Et c’étaient des fêtes, des guirlandes entrelacées, des voiles échangés, des folies ! On voyait la conque du vieux Danube se détacher du fond du fleuve, et remonter à la surface, en suivant les ondulations du courant!

Il y eut aussi , parmi ces ballets paternels, dont mademoiselle Taglioni faisait des chefs-d’œuvre, une certaine Nathalie, une laitière suisse, de la façon de M. Taglioni le père! Il avait imaginé, le bonhomme, d’atteler sa fille à une charrette pleine de légumes; le léger sylphe s’était laissé faire, et, sa charrette embourbée, il l’avait traînée, à la façon d'uu sylphe! Et que c’était amusant, l’enlèvement do la petite laitière, enlevée avec rapidité et avec légéreté ! Enlevée, on emmenait mademoiselle Nathalie (6 présage ! ) dans une petite

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maison très-dangereuse, on la couchait sur une expire de sopha, et bientôt elle finissait par donner quelques signes d'existence!

Après quoi cette Nathalie avenante se mettait à danser, autour d'un mannequin de tailleur, représentant lord Oswald en habit rouge : « Elle folâtre autour de lui, et ayant machinalement posé sa main sur son cœur, elle parait fâchée qu’il ne balte pas! » Voilà comment il écrivait notre patois, le vénérable père Taglioni. Véritablement ça nous amusait beaucoup, ces choses-là, et la sylphide en riait, la première, avec une grâce d’enfant! Le bon siècle I On avait toujours quelque chose de bète à dire, et quelque chose de fou à raconter! La bêtise mêlée à l’esprit! L’absurde ajouté au talent, il n’y a vraiment que cela qui serve à composer de belles symphonies ! Ainsi, après Kalhalie ou la Laitière suisse, on vous donnait ta Récolte au Sérail, une fête des camps de l’Opéra! '

— Or, toutes ces dames et demoiselles de l’Opéra, j’en veux faire un bataillon qui aura vu le feu... comme il a vu le loup, se disait M. Taglioni.

Même je veux

Qu’elles aient en main, un tonnerre;

Tremblez, humains...

Un soir, comme elle était en train de mener ses troupes à la bataille (c’était le soir d’une répétition générale), on vint dire à mademoiselle Taglioni, capitaine de chevaulégers, qu’un général, son supérieur, demandait à commander l’armée, à sa place? Elle fit d’abord une petite moue,

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et puis, d’un coup d’épaule, elle consentit... tant elle savait le respect aux graiws d'épinards! Alors, le peu de gens qui étaient dans la salle, et j’en étais, virent un vrai soldat , haut en couleur, à la voix de stentor, aux gestes militaires, et tenant è la main l'épée (arme formidable!) de mademoiselle TagKoni, qui, sans rire, et avec toute la majesté du commandement militaire , faisait manœuvrer ces jeunes recrues en épaulettes blanches, comme Sa Majesté l’empereur Nicolas, d’illustre mémoire, eût fait manœuvrer de vieilles troupes, bronzées au soleil de l’Alma.

Elles allaient au pas de charge, et par l’action même elles s'animaient à bien faire, et portez arme ! En joue, et — Feu ! que c’en était une bénédiction. Vous pensez si le général Rugeaud (lui-même, et son bâton de maréchal n'était pas loin dans son sac de bataille!) fut satisfait de sa revue. Il disait que, pour la première fois de sa vie, il préférait les jeunes recrues aux vieux grognards, les simples soldats, aux soldats à chevrons, et les imberbes, aux sapeurs! Il disait qu’il avait promené ses yeux sur toute la ligne, et qu’il avait vu, avec plaisir, que plusieurs novices n'étaient pas à l’alignement. Il n’avait jamais été, disait-il encore, à pareille fête, et il n’avait jamais vu le feu, de si près. Brave homme! Il est mort, duc d’Isly et maréchal de France, au moment où la France, au désespoir, l’appelait à son aide. Etait-il assez content, d'avoir commandé à cet escadron volant, et si naturellement désobéissant à la discipline?

Ah! les jolis soldats! Mais quinteux, difficiles, pleins de vapeurs, de fantaisies, disposés à déserter avec armes et bagages, et à jeter leur shakos par dessus les moulins!

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AD BALLET

Donc, en voilà-t-il de ces brigands, qui ont déserté le drapeau, qui ont passé à l'ennemi , après avoir dévoré la caisse du régiment! Il éleva, ce jour- là, la capitaine Taglioni au grade de colonelle, et il n’oublia pas de lui donner l’accolade. Il voulut aussi que l'on mit à l'ordre du jour, le souslieutenant Louise Brocard, et le sergent -major Anna Ropiquet. Bref, on ne vit jamais plus brillante et plus élégante armée, entrer en ligne, et passer le Prulh, en plus belle compagnie. O les blancs-becs roses !

Ils n’ont p;ts besoin de gros talons Pour enfoncer les escadrons 1

Telles étaient nos histoires de sérail , de Porte-Ottomane, de Danube et de Principautés danubiennes, en ce temps- là!

En ce temps -là le danseur, l'animal - danseur (yenus homn), qui se hasardait à danser en public, était un animal très - poursuivi. Ce sera une des gloires de l’an 1830 et des années suivantes, d'avoir traqué et anéanti le danseur. Haro sur le danseur ! On n’en voulait pas, on n’en voulait plus. Le dernier danseur s’est appelé Paul-Zéphyre, et de ce Paul-Zéphyre, on a fait mille gorges chaudes, si bien qu'il se vit forcé d’acheter un château, en Gascogne, dont il devint le plus bel ornement. Ces pauvres gens, abasourdis de se voir si maltraités, se seraient cachés dans les trous de souris!

Je me rappelle un ballet où le père de mademoiselle Taglioni lui avait persuadé qu'un homme était un oiseau de proie (il y avait même une scène où l'enfant demandait un grain de se) ! ). AGn de mieux expliquer la situation, le machiniste avait écrit sur tm banc de pierre, en lettres raajus-

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cules : « Haiue aux hommes!... » Les pauvres danseurs avaient ajouté, d’une main indignée : « Haine aux hommes! » Signé Janin, Véron et Duponchel.

Un beau soir, mademoiselle Taglioni , lasse enfin de nos louanges et de nos couronnes, s’enfuit , au tir de ses deux ailes, et disparut du côté de la ville aux dômes étincelants, du côté de la ville aux fêtes royales, du côté de la ville envahissante au suprême degré, du côté de Saint-Pétersbourg. En moins de temps, que n’avait mis l’empereur Napoléon à conquérir la Russie et à la perdre, mademoiselle Taglioni conquit la Russie, et depuis ce suprême envahissement, à peine, une ou deux fois, dans ce Paris, qui l’avait tant aimée, ou vit revenir la sylphide! Heureusement qu’eu ce temps- là, chaque jour apportait son miracle nouveau!

Après la Sylphide, apparut à l’Opéra, la plus belle danseuse et la plus élégante, avec mille ornements, qui ail jamais enchanté le monde : eh ! déjà vous l’avez nommée, elle s’appelait Fanny Elssler. Or, voici comment elle nous est apparue, au milieu de cette ville de Madrid, que Lesage a chantée! On était en plein hiver! La rue était libre, les râeleurs de guitare s’en donnaient de tout leur cœur, lorsque dou Cléophas-Léandre-Perez Zambulo, écolier d’Ascala, se rendit au bal masqué, pour se bien divertir. La fête était belle, et les dames les plus galantes s’étaient donné rendez-vous, sous le masque et sous l’horloge, où plus d’un impatient attendait l’heure excellente, entre toutes les heures de la création divine, l’heure adorée et fugitive, l’heure insaisissable du Berger. En véritable écolier, dou Cléophas s’adresse à toutes les danseuses : à celle-ci il prend une rose, à celle-

là il vole un baiser, il en fait tant qu’il faut se battre, on se bat, la garde arrive, et voilà don Cléophas, à la porte de cette maison de fête et de plaisir.

A force de marcher sur les toits de la ville, notre écolier arrive eu certain taudis, où il rencontre, au fond d’une bouteille, un petit diable à ce point difforme et 'boiteux, un démon vif, alerte, aimable et si gai, qu’il faisait plaisir à voir. — Vous qui savez tout , démon mon ami , dit Cléophas au diable boiteux, pouvez- vous me dire quelle était cette admirable personne à l’oeil tendre et noir que je faisais danser tout à l’heure? Elle a... trente ans! Elle est jolie autant que belle! C’est la flamme et le feu tout ensemble, et pas une tète qui n’eu soit tournée, à la voir sourire ou danser 1 Elle porte à merveille le jupon court de l’Audalouse; oh! la fière beauté ! — Courons après elle, et nous verrons bien si ta description est fidèle, répondait le Diable boiteux.

Et l’écolier, et le malin diable, en toute hâte, ils s’en allaient à la poursuite de cette beauté qui s’appelait Kanny Elssler! La dame aux yeux brillants, dansait, justement, le soir dont je parle (et la salle a manqué en brûler) , cette fameuse et flamboyante cachncba, qui ressemble aux cachuchas de la rue, autant que la I’etra Camara ressemble à Fannv Elssler ! C’était là une danse où le frôlement de la soie, et le bruit de la caslagnette ardente, et la taille cambrée, et le pied en avant, et le spasme enivrant de toute la personne enivrée à en mourir, vous poussent dans l’abime, et vous font adorer môme l’ablrae. Ah! c'est vraimeut, ce jour -là, que vous deviez crouler, murailles incendiées et incendiaires! C'est vraiment ce jour- là, que vous deviez brûler,

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loges haletantes, à ce spectacle étrange, et d’autant plus violent que la Fanuy EIssler remplaçait la fille des neiges, cette calme et transparente aérienne Taglioni !

Vraiment c’étaient là des fêles charmantes, que l’Opéra n’a pas retrouvées ! Nous avons eu aussi , et chaque fragment s’en souvient de cette salle écrasée, une certaine Carlolla Grisi qui dansait assez bien, dans certains ballets d’un certain poêle appelé Théophile Gautier! Nous avons eu, .sur ce même théâtre, où tout est mort à cette heure, un nommé Listz, semblable à l'improvisateur d'Orieut, qui tient des armées attentives à sa parole, un nommé Pagauini , qui évoquait de son archet tout-puissant, le choléra appesanti, sur la ville morte d’effroi! Il avait, celui-là aussi, l'attitude et l’aspect du fantôme; il vous glaçait d’un sourire; il pouvait vous tuer d’un regard. Rien ne m’ôtera de l’idée, en ce moment, que cet homme était mort, lorsqu’il vint à Paris, pour la première fois. Ame errante, esprit vagabond, il s’en allait de ville en ville, attendant l’heure et le signal du repos définitif. Dans cette salle où le Prophète devait accomplir cette trilogie immense : Robert, les Huguenots, le Prophète, est accourue, un beau soir, cette saltimbanque et cette forcenée Lola Jloutès, dont la vie et le scandale ont été une des fêtes de l’oisiveté parisienne.

Je la vois encore, insolente autant que si elle eût foulé le plancher d’un trône! Elle ne doutait de rien, cette fille fantasque; elle s’imaginait que Paris tout entier, rien qu'à la voir, allait se prosterner, et -l’adorer! Elle dansait, elle aussi, le fandango de Fanuy Lissier, mais un fandango de rencontre, une cachucha de hasard! Elle vint, elle se montra,

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elle fut... silllée, et elle sourit de pitié, nous voyant si peu intelligents de ses grâces et de sa beauté. Une seule fois l'Opéra posséda cette infante! Kilo dansait, connue bondit le chevreau de l’Écriture, et, bondissante, elle brisa le ruban de son soulier ! Tenez 1 lu voilà qui ramasse, eu souriant, ce nœud défait, et d'une uiain délicate, et d'un souille léger elle lance au parterre indigné celte étrange faveur...

il se fâcha eu criaul qu'on l'insultait, ce vieux parterre, et il ne demauda pus sou reste! Insensé et sot animal! il u'a su, que plus lard, le. prix de ce ruban détaché du soulier de Lola Montés!... Celte faveur dédaignée, le petit dieu d'amour la porta sur le tréne d'un roi de ( Europe, et le bonhomme, à son déclin, se Ut un cordou bleu ( Honni soit qui mal y pense!) des attaches de ce vil soulier, usé dans toutes les tavernes, et dans tous les carrefours!

O souvenirs qui volligeut autour de mon petit morceau de bois, sculpté par les fees, et doré par les amours! C’est doue vrai, pourtant, que ce petit morceau de bois, ramassé daus le vestibule de l’Opéra, voilà tout ce qui reste de ces splendeurs! C'est donc vrai que rien n’est resté debout, daus cette euceinte ouverte à tant de fortuues si diverses, à tant de passions? C’est donc vrai que la ruine a étendu, (à et là , sa main défaillante, et que nous ne les verrons plus, ces témoins muets de nos transports? Pourtaut, chacune de ces loges avait son histoire, et chacune de ces loges était un monde à part. Que d’alliances conclues, et brisées, dans ces oasis de soie et de velours !

Que de triomphes inespérés, quelles défaites inattendues! Celle-ci écrasée à sou aurore, et cette autre' à son

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apogée! Ici, vingt ans el des rires! Là-bas, quarante ans et des larmes! Tel venait en ce lieu, pour y jouir de sa gloire, à bon droit naissante, et tel autre y venait cacher sa défaite injuste ! On vous y a vus , dans cette enceinte, ouverte à toutes les défections, à toutes les grandeurs, musulmans vaincus, princes détrônés de tant de cités maudites; on vous y a vus, immobiles, et vous efforçant de n’être pas étonnés du spectacle de ces beautés, de ces forces, de ces majestés de la poésie et de la toute-puissance ! Du haut en bas de cette salle anéantie, ont passé la fortune et l'amour, la tristesse et la fête, la joie et le deuil ! Tant de misères oubliées! Tant d’intrigues perdues! Tant de billets doux qui ont été lus, tout bas, à la lueur des lampes ardentes! Tant de regards, semblables à l’éclair! Tant de petites mains qui vous étaient tendues en cachette, au moment où l’émotion est à sou comble, où l'art triomphe et l’emporte, où rien n’est en doute, el pas même l’enthousiasme, et pas même l'amour !

C’est fini ! c’est fini ! nous n’entendrons plus ces murmures, nous ne verrons plus ces sourires; ces diamant et ces perles ont passé à d’autres jeunesses , ces admirations à d’autres beautés ! C’est fini ; quiconque- a vécu dans ces fêles de la vie éclatante doit pleurer sur ces ruines, et s’affliger dans ces décombres! Où sont-ils, ces chefs-d’œuvre d’un jour? Qu’ a-t-on fait de ces artistes d’une heure? En vain chercherait-on même les ridicules et les vanités d’autrefois... Ils sont morts, aussi bien que les jeunes gens, ces insupportables et ridicules vieillards, qui jouaient, en ce lieu de plaisir, le rôle de la momie égyptienne que l'on promène parmi les

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festins, aün d’augmenter la gaieté et la soif des buveurs!

Moi-même, l'historien de ces misères, je cherche en vain à me rappeler cette fameuse scène du monstre dans la Tentation, quand l'affiche rieuse disait, chaque matin : « La scène du monstre sera rétablie, comme à la première représentation. » Tantôt il me semble que le monstre était vert, et tantôt qu'il était bleu. N’est-ce pas, là dedans, qu’il y avait un grand escalier, emprunté au Paradis perdu de .Milton? N'cst-ce pas là dedans, que Simon, chevalier de la Légion d'honneur, jouait le rôle d’un grand diable d’enfer, avec une conscience qui sentait le roussi? Enfin u’était-ce pas « un des auteurs des Soirées de Neuilly» (encore une phrase de notre jeunesse!), M. Cavé, qui avait écrit le poème de cette Tentation, qui n’était ni la Tentation de Téniers, ni la Tentation de Callot?...

C’était M. Cavé lui-même; il régnait, en ce temps-là, sur les beaux-arts de ce pays , si mal partagés du côté de leurs directeurs, et il n’était pas fâché, de temps à autre, de montrer ce qu’il savait faire ! Un sculpteur, M. Préault, fit, un jour, une bouuc réponse à ce grand directeur des Beaux- Arts. — Tenez! lui disait M. Cavé, vous n’êtes pas un sculpteur, et je vais vous dire ce que vous êtes; vous êtes... un homme de lettres! — «.Moi! s’écriait M. Préault, confondu de l’accusation, moi un homme de lettres! Je ne le suis pas plus que vous, monsieur Cavé! » et M. Préault avait raison !

Je vous cherche aussi , dans ce monceau de sable et de chaux vive, émotions toutes-puissantes du foyer de la danse, que chaque journée amenait avec elle ! — Ce foyer de

l’Opéra était véritablement une fournaise ! Ou y venait chercher des haines, des passions, des idées et des mensonges, de chaque coin de la ville! Eu ce lieu de causerie énorme, c’étaient des chroniques sans fin , des bruits sans nom , de confuses rumeurs, d’étranges découvertes, des blasphèmes, des trahisons, des médisances, des calomnies! C’est surtout dans le foyer public de l’Opéra que l'on a marié, souvent, le grand Turc avec la république de Venise! — On y apportait, incessamment, les murmures de la ville et les bruits de la cour; on y disait les haines et les amours de la province; on y répétait, d’une égale ardeur, le discours de M. Guizot et le sermon du Père Lacordaire; on y suivait, à leur trace élégaute, les belles étrangères qui se hasardaient dans ce pandæraonium de toutes les licences parlées ou rêvées !

Et que dirons-nous de ce vaste escalier qui menait du vestibule aux premières loges? L’escalier de l'Opéra ! 0 mon petit morceau de bois, te rappelles-tu cette foule en bas de soie, en souliers de salin? C’était là véritablement l’escalier de la tentation. Que c’était beau à voir et charmant, cette foule en grand appareil , ces petits pieds, ces robes voyantes, ces cheveux noirs, et, lentement, chaque marche abaissée au niveau de votre cœur, chacune des beautés qui passe et qui jette en passant un regard, un sourire, un accent, un parfum ! La rampe de cet escalier, un incendie! Le tapis de cet escalier, un volcan! — Des couronnes à tous ces fronts de vingt ans! des fleurs à toutes ces belles mains gantées! Et le scintillement de tous ces diadèmes! L’éclat de ces croix d’honneur gagnées sur tous les champs de bataille, attachées à tous les cordons 1 Sur cet escalier des féeries et du

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paradis de Mahomet, l’âroe et l’esprit allaient bizarrement de celle-là à celle-ci, disant oui! disant mm! choisissant et refusant, comme si chacun eût été le maître de sa proie... et puis tout passait, tout s'en allait , tout parlait, et me voilà, disait le rêveur, redevenu Gros-Jean comme devant!

Grands dieux! si seulement nous pouvions retrouver un seul des bals masqués de l’Opéra, il y a vingt ans, sous le grand Chicard ! Grands dieux ! s’il m’était donné de revoir, eu son plein, la face joyeuse et rubiconde à l’avenant, de M. Chicard, lorsqu'à travers la ville émerveillée, il s’en allait, en habit de combat, à la poursuite du mardi-gras, son compère! Il était digue de Charlet, ce Chicard (Charletl un mort!); il avait la verve et l’entrain des hommes consacrés à ce vieux dieu dont il est parlé dans une églogue de Virgile :

ti était ivre-mort, cet amant d'Érigone...

Le sol était jonché des Oeurs de sa couronne.

L’ami Chicard, c’était Silène en personne ! A certains jours désignés pour la fêle, il donnait le signal à la ville entière, et la ville obéissait à la tarentule. Il fallait voir alors ce tombeau d'Opéra, se remplir de cris, de hurlements, de tempêtes, de rages ! On y jouait des valses à coups de fouet, des rondes à coups de pistolet, des fandangos à coups de canon! Le cuivre était trop doux , le tambour était trop faible ! On dansait la danse même des collines décolletées, et des montagnes en jupou court ! Le parquet de la salle haletante était semé de poivre de Cayenne, et rien ne se voyait plus, là-dedans, que des palpitations et des fièvres; rien ne s’entendait plus

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que des hennissements et des chansons à boire ! Ou eût dit i'abltne en joie, et l’enfer en goguette; et de minuit, jusqu’à six heures du matin, ça sautait, ça marchait, ça criait, ça portait le père Musard eu grand triomphe ! 11 se laissait faire, le père Musard ! Il disait, qu’après tout, il l’avait bien mérité, ce triomphe de son génie!

Après Chicard, Musard était le roi de ces chorégraphies innommées; il en était l’âme; il leur donnait sa vie et sa force, sa pensée et son souffle!... Hélas! de ces grandeurs, il a fallu descendre, en râlant! L’âme d’un seul homme, n’était pas assez vaste pour contenir tant d’émotions furieuses! Chez ce héros de l’archet et du canon, la lame devait user le fourreau... Elle l’a usé, en effet, et il est arrivé à ce grand homme, ce qui était arrivé au grand Condé lui-même, ce qui arrive à tous les capitaines et à tous les artistes, épuisés par la passion : ils sont vieux avant l’âge; ils tombent, semblables à ces grands monuments, faute d’un ciment qui suffise à les soutenir; tant c’est une chose difficile à conserver, le génie!... Il y avait un abîme, à côté de Pascal!

Je me suis laissé dire, hélas! qu’il était devenu le maire de son village, ce grand Musard. Vous savez le mot de César : — «Le premierd’uu hameau, plutôt que d’être le second dans Rome. » — Ou m'a dit aussi, que le grand Chicard, le masque et le thyrse en personne, il avait abdiqué sa gloire; il avait déposé son manteau, fait de la peau d’un tigre, et sa couronne eu feuilles de lierre !... 11 n’est plus, le grand Chicard ; il n’est plus; il a été remplacé par un bonhomme, honteux des splendeurs d’autrefois. Si celui-là n’est pas encore adjoint au maire de son arrondissement, il est bien près, j’en ai

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grand’peur, d'être un des marguilliers do sa paroisse ; avant peu, vous lo verrez qui lira i Unir en religieux, pour sa fête et pour son plaisir. — Ce que c’est que de nous!

Dans une de ces fêtes de nuit (mademoiselle FannyElssler venait d’importer les Tableaux vivants à l’Opéra, et l’on sait ce qu’ils sont devenus les Tableaux vivants), un instant avant de tirer au sort les voiles, les tableaux, les pianos que donnait le Dal à ses adeptes, on nous fit assister à un abominable Tableau vivant, et ce lut là, dit-on, le commencement de la conversion de Chicard! Voici quels furent ces tableaux vivants, en plein bal de l’Opéra!

On voyait au bord d’un cercueil , un homme vêtu de peau de bullle; il portait sur sa tête un chapeau, et sur ce feutre sombre une plume de corbeau! L’homme avait ouvert le cercueil, où l’on pouvait lire, en lettres sanglantes, sur une tablette d’argent : Carolus rex ! Dans le coffre funèbre, il y avait un cadavre sanglant; la tête de cet homme, mal jointe au cou, témoignait que le bourreau avait passé par là !

Diable! fit Chicard, ça se gâte... et comme il cherchait à s’échapper, la toile qui s’était abaissée, au même instant, se releva! Cette fois l’échafaud était tout dressé! Une jeune femme blanche et pâle, à genoux, les yeux bandés par un beau mouchoir de soie, et les mains tendues au billot, cherche à convenablement se poser pour recevoir le coup fatal ! Sur l’échafaud, une main prévoyante a jeté de la paille fraîche... des femmes, à la droite de la victime, laissent tomber, de leurs mains défaillantes, le collier et les bijoux dont elle s’est dépouillée; un vieillard, en cheveux blancs, plus pâle que la victime elle-même, la soutient en chancelant, et tout

LA SYMPHONIE

au fond, dans l’ombre, un homme vêtu de rouge, attentif à la scène, cherche, en un coin, la hache avec laquelle il doit frapper... Quel étrange tableau vivant! A la fm la toile est tombée... On vit, frappés de stupeur, des Arlequins pâlir! On entendit des Gilles pleurer!

— Fichtre ! se dit Chicard. Et ce soir-là il ne voulut plus danser, et ce soir-là il revint dans sa maison, en rêvant à Charles I”, en songeant à lady Jane Grey ! Le lendemain il jetait son casque aux orties, il jetait son masque , et il redevint, tout simplement, un bon bourgeois!

Eh! pendant que je parle, excité à tant de souvenirs, un enfant est venu, qui s'est mis à jouer avec ce fragment de bois doré! D’abord il a ri de ces emblèmes confus, la patte du coq sur la griffe de l’aigle, les lis d’or sous le bonnet phrygien...; bientôt il a cassé, pour vmr! ce petit bout de la feuille d’acanthe, enfin — le cruel ! — il a mis mon fétiche eu poudre, il a jeté aux vents ce fragment des années d’autrefois!

Enfant cruel ! Tu viens de briser, en te jouant, le peu qui nous restait des fêles de la vie, et des splendeurs de notre jeunesse ! Luditur et fragili noster, in orbe , labor!

Ce fut ainsi que lord Fife, un comte écossais, avait fait mouler en plâtre la jambe de madame Vestris, moyennant mille guinées, qu’il avait données au modèle! Il mourut... Le plâtre se vendit un écu, à la criée!... Un écu, cette jambe moulée et faite au tour !... Eh bien ! il se trouva que l’acheteur était une dupe avec son écu, et que c’était lord Fife qui avait fait le bon marché !

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Connue j’étais à parler, tout à mon aise, de mademoiselle Taglioni , de mademoiselle Fanny Lissier, de tous les sylphes d’autrefois, il me sembla (voyez l'étrange et misérable fiction ! ) que je dansais à mon tour, que j’avais la taille et les pas du sylphe, et que j’étais pipié de la tarentule. Au môme instant, je vis entrer dans mon Louvre, un mien ami, et je lui posai, en me dandinant, ma petite consultation.

— Crois- tu donc à la tarentule, Antonio T Notre machine humaine est -elle ainsi faite, que la piqûre d’un insecte nous puisse jeter dans cette douce fureur, et quand la svelte et l’élégante Fanny s’abandonne à ses heureux transports, ne serait-ce, en effet , que pour avoir été effleurée, en passant, de ce venin poétique dont parlent, en môme temps, et presque dans les mêmes termes, les historiens et les poètes?

— Aussi vrai que nous venons d'entrer dans le mois révolutionnaire de juillet; aussi vrai que ta cheminée est pleine de fleurs, je crois à la tarentule. C’est môme aujourd'hui ma seule croyance bien sincère, depuis que j’ai vu tomber et se

LA SYMPHONIE

faner, l’une après l’autre, tant de croyances que l’on disait éternelles. Oui, certes, dans ce grand discrédit de tous les pouvoirs, c’est la tarentule qui est la souveraine maîtresse du monde; elle commande, on obéit; elle vous jette son aiguillon, et vous marchez; elle vous donne sa passion, son humeur, sa maladie si elle est malade, sa santé si elle se porte bien. Mais toi, prosaïque, Ht n’as jamais vu de tarentule, et voici que tu en parles ; comment donc te figures -tu que cela soit fait?

. — Tu te trompes, Antonio, quand tu dis que je n’ai pas

vu de tarentule; j’en ai vu une vivante et je l’ai touchée. Que n’ai -je été mordu par elle... Elle n’a pas voulu me mordre. Il y a déjà bien longtemps de cela. J’étais alors une bonne pâture pour l’insecte ; ma peau eût été aussi facilement percée que mon cœur. Je passais de- très-bon matin, par hasard , dans une de ces rues parisiennes où le peu d’air que vous respirez est tout chargé de l’odeur du camphre, de l’iudigo, des fleurs exotiques, des gommes diverses, nauséabonde atmosphère ! Tout à coup j’entends crier : Au secours ! Au meurtre ! Une belle fille se tenait à sa fenêtre en ogive l’œil hagard , les mains jointes , les cheveux en désordre, elle appelait à son aide le ciel et la terre. Elle était très -belle en sa frayeur; elle avait ce beau teint olivâtre et ferme, contre lequel l’air ni le soleil ne peuvent rien. Elle criait si fort et avec tant de terreur, que toute celte populace de marchands, à demi réveillés, se précipita à l’aide de cette enfant. Je fis comme les autres, et j'entrai dans la maison, un des premiers.

— Eh bien? dit Antonio.

— Bigifeetfby Geogte

A LA TARENTULE

— Eh bieu ! la porte enfoncée, nous pénétrâmes dans une chambre assez belle, parée qu'elle était par ces cheveux flottants, ces blanches épaules, ces deux petits pieds blancs et nus sur le carreau rouge et ciré, et nous trouvâmes qu’en effet, cette belle fille si; mourait de peur.

— Et après , disait toujours Antonio. .

— Après! .Nous la regardâmes longtemps, sans pouvoir découvrir d’où partait son effroi? Alors, avec un geste d’épouvante, elle nous montra sou lit , et pendant que les plus empressés cherchaient sous le lit l’amant, ou le voleur, je découvris dans le lit... une tarentule!

— Une tarentule ! tu-as vu une tarentule? toi-même, toi, de tes yeux, une tarentule?

— Par le ciel, Antonio, tues un singulier croyant. Tout à l’heure tu proclamais l’existence merveilleuse, la toutepuissance divine de la tarentule, et tu me cherchais noise à moi, qui paraissais eu douter; maintenant, te voilà tout de flamme et te méfiant de moi, le sceptique; tu n'as donc jamais vu de tarentule ?

— Comment était faite celle que lu as vue? s’écria Antouio ; en même temps, il me serrait le bras, de scs doigts d’airain.

— Mais, repris-je eu dégageant mou bras de cet étau , elle était faite comme une tarentule. Elle avait le corps, les pattes, les yeux, la caparace d'une tarentule. D'ailleurs, c’était une bête intelligente, à coup sùr. Elle s’était posée au beau milieu de ce petit lit, que le jeune corps de cette belle fille avait à peine affaissé. Elle s’était faite petite et câline; elle avait retiré ses griffes sous le velours do sa capa-

LA SYMPHONIE

race ; elle avait fermé ses yeux à demi , et cependant la jeune fille avait bien peur.

— Et que fîtes- vous alors?

— La mère accourut enfin, à demi vêtue, et comme elle vit sa fille en ce simple appareil, elle jeta sur cette belle enfant le peu de -vêtements qu’elle avait sur elle. Aussitôt, par un enchantement inexplicable, à la place de cette tarentule si mignonne, au doux regard, aux jambes fluettes, câline et coquette, je ne vis plus qu’une horrible araignée engourdie horriblement, qui retirait ses pattes une à une, et qui nous faisait à tous une effroyable grimace. Avec ma canne je fis tomber l’horrible bête du chaste petit lit où elle se prélassait , et je l'écrasai sous mon pied.

— Tu as écrasé la tarentule, toi! s'écriait Antonio, dans un désespoir qui tenait du délire. Eh quoi ! tu as osé frapper de ton pied profane, un pauvre insecte, qui ne demandait pas mieux que de verser dans ton sang, son charmant délire? Voilà bien les hommes de nos jours; vous voilà bien, vous autres critiques ! Ils regardent bêtement , même les choses surnaturelles, et quand ils ne les comprennent pas, ils les écrasent; après quoi ils s’en vantent , ils se lavent les mains et ils se disent : Je suis innocent de celte mort! Tenez! vous êtes tous des bêtes féroces qui me faites horreur !

— Oh! oh! lui dis-je, Antonio, quelle tarentule te pique en ce moment? Ne vas-tu pas, à ton tonr, déclamer contre cette pauvre critique, qui ne t’a fait ni bien ni mal? Eh bien! va ton train, déclame, argumente, et crie: à la trahison! Défends tou araignée... Tu ne sauras pas la fin de mon histoire.

A LA TARENTULE

— Absolument je veux la savoir, reprit Antonio , d’un air confus. Je retire contre la critique et contre vous autres , mes paroles de malédiction. A tout prendre, vous valez presque autant que les poètes, un peu mieux que les romanciers. Tu connais mon opinion sur les romanciers î

— Non, certes, lui dis-je, et je ne connais pas ton opinion sur les romanciers; mais si tu veux me la dire, ou t’écoute, et même tu me feras plaisir.

— Je te la dirai plus tard, après ton histoire, s’il te plaît.

— Eh bien donc (ceci n’est pas dit pour flatter ta manie), à peine eus-je écrasé le pauvre insecte, que je me pris à m'en repentir. Il me sembla que j’entendais, sous mes pieds, une voix plaintive qui me criait : « — Tu as tué la poésie, la douce |>oésie, qui est le rêve tout éveillé de chaque jour! Tu as écrasé, d’un pied injuste, un pauvre insecte innocent, qui venait apporter dans cette maisou, si triste, les douces joies, la gaieté folâtre, la danse légère, et sa compague, la musique ! » Or, voici ce qui est plus étrange, à peine l’insecte eut subi mes brutalités, la jeune fille, qui avait tant de peur; se mit à foudre en larmes. Elle accusait le sort, elle arrachait ses beaux cheveux, elle frappait son beau sein, elle, avait véritablement le délire. Elle appelait, tout haut, sa chère et charmante tarentule! A ce point, que les matrones s’écrièrent qu’elle avait été mordue, à coup sûr.

— Et tu penses qu’elle avait été mordue?

— Euh!... Je n’eu sais rien! Restée seule avec sa fille, la pauvre mère, au désespoir, chercha, vainement, la plus petite piqûre; ce beau corps était intact. Alors, on se rassura complètement.

LA SYMPHONIE

— Et que 6s- (u, alors?

— Moi, je revins, liien tristement, dans ma maison. Je n’étais sorti de si bonne heure, que pour aller faire au loin l’école buissonnière. Ah! l’heureuse école... On est seul, ou regarde le ciel , on entend couler l’eau... Je ne sais pourquoi, mais je revins sur mes pas, sans songer aux jardins de Versailles, aux buissons de Saint-Cloud, aux charmantes écoles buissonnières dont les coquelicots et les roses fleurissent sous le ciel parisien. Rentré chez moi , moi tout à l’heure si calme et si tranquille, je me sentis agité, triste et mal à l’aise. J’étais brûlant, j’avais la fièvre, et je voyais toujours la fillette et la tarentule, à savoir : celte bête écrasée, et cette épaule nue ; ces petites jambes eflilées, et ces pattes horribles ; ces grands yeux noirs tout ouverts, et ces petits yeux ronds à demi-fermés; ces cheveux flottants, et ce rare duvet, cette peau si blanche, et cette rude écaille! J’avais froid! j’avais chaud! j’avais peur! O mon dieu! me disais-je, eh! que ina tête est lourde! Est-ce que j’aurais été piqué, sans le savoir?

Ici je m’arrêtai, et j’allais, enfin, commencer nia chanson; mais Antonio était insatiable, il avait toujours dans les yeux, sur les lèvres, son éternel ; — ch bien? ch bien?

— Eh bien donc! eh bien?... C’est là en efTet une histoire si étrange, que tu vas la croire tout de suite; et si lu la crois, moi étant le héros de ce prodige, moi un critique, sans cœur, sans âme et sans entrailles ! tu vas y croire vingt fois plus. Ainsi, laisse -moi faire mon métier, l'heure se passe, et l’Opéra m’attend.

— Non, par le ciel! s’écriait Antonio...., par le ciel! Je

A LA TARENTULE

ne le laisserai pas entrer aiusi, sans ma permission, ilans ta froide el pitoyable analyse, tant que tu auras une pareille histoire à me conter. Par Dieu , cela serait trop commode, si l’on pouvait ainsi se jouer de l'homme qui vous écoute, commencer un récit, et l'interrompre b son plaisir.

Ceci est un artifice de marchand: et pourquoi (aire irais-tu ine planter là, au milieu de ton histoire? Justement pour que Monsieur nous dise ce qu’il a vu, l'autre jour, à l’Opéra, et comment l’ouverture a commencé sur de vieux airs, qui faisaient de l’esprit, el qui se mêlaient, de la façon la plus singulière du monde; l’un, se dandinant sur la flûte, et l'autre, sautant à deux pieds, sur la grosse caisse; celui-ci jouant à cache-cache au fond du Irombonue ou du cornet, cet autre eufin se lamentant dans l’âme d'un violon criard, pendant que les plus agiles grimpent sur la harpe, et que les plus hardis se mirent dans l’ophieléide. Mais c’est toujours la même histoire de toutes les musiques. I.a toile se lève enfin, et te voilà à nous raconter, quoi? Des choses qui passent, des grimaces, des pantomimes, des haut de corps, des entrechats, des regards, des coups de jambes, des poses, des bras vieux et pelés, jeunes et duvetés, des jupons, des cornettes, des souliers neufs, qui crient d’une façon agaçante, des hommes avec des femmes qui font le geste, éternellement convenu , de l’amour, lit voilà pour quelle affaire, et tout d’un coup, Monsieur interrompt son récit!

Non, nou, je ne le veux pas! Nou, non, au diable le critique ! et que nous fait ceci , à nous, que tu sois content ou mécontent? Monsieur trouve cela charmant 1 il faut applaudir! Monsieur trouve cela atroce, il faut siffler! Monsieur

fOl LA SYMPHONIE

est notre blâme, Monsieur est notre louange, Monsieur gouverne le monde !

Eh! le monde s’inquiète bien de ton ballet et de tes danseurs, et de ton opinion sur la pantomime de M. Barrez, sur la verve de 31. Petit-Pas! La belle affaire! quand tu nous auras édifié sur la jambe de mademoiselle Roland, et sur les yeux de mademoiselle Forster, qui ne te regardent pas, non plus que moi. Des bras de mademoiselle Filz-James, et des pieds de mademoiselle Maria, que diable veux- tu que dise le monde, et qu’il en pense? Cependant je veux être au moins tolérant, une fois en ma vie, et puisque tes oisifs de journal aiment à lire ces misérables petits récits, tous les huit jours, puisqu’ils le veulent, puisqu’ils en ont l'habitude, et qu’ils tiennent à savoir, avant le prix du pain, avant les crimes de la cour d’assises, avant les travaux de l’émeute, avant les efforts de l’intelligence, l’histoire de la pièce nouvelle; enfin, puisqu’ils préfèrent à tout, même aux chemins de fer, môme aux prix de vertu, les choses, les récits et les nouveautés de théâtre, pour celte fois, dis-leur donc, en deux mots, ce qui se passe au fond de ce ballet nouveau.

Prends ton air spirituel... arrive au bord de la rampe, le chapeau sous le bras; salue, et prends garde à saluer ni de trop haut, ni de trop bas, et dis-leur, d’une voix' nette, et cependant légèrement émue : — Messieurs, au premier acte du ballet nouveau que j’ai l’honneur de vous raconter, il y a une sérénade, la sérénade est interrompue par des voleurs. — Les voleurs avaient volé une femme, et faute de mieux ils emportaient les bijoux de la dame. A l’acte suivant, on leur repreud leur butin, tel quel. — C’est alors que

A LA TARENTULE

le jeune l.nidji est mordu [ >;ir une tarentule ! — Mais au diable l'analyse ! Et moi qui oubliais l'histoire exacte que tu dois me raconter!

— Antonio, lui dis-je, ami, si je te laissais faire, tu gâterais singulièrement le métier, eu le réduisant à sa plus simple expression. Tu 11e sais pas faire vie qui dure, mon pauvre ami. A ton esprit inquiet, il faut toujours des histoires, toutes fraîches, de bons petits lopins de romans nouveaux, saupoudrés d’adultère, de descriptions, de fatalité, d’ironie, et de tous les ingrédients modernes. Tu blasphémais, tout à l’heure, contre les romauciers, et sans eux tu ne pourrais pas vivre I Je t’ai vu adopter toutes leurs inventions, et même la femme de cinquante ans. Je t’ai vu chercher daus tous les recoins, quelqu’une de ces fleurs étiolées et sans parfum, que M. de Balzac a jetées, de sa main toute-puissante, sur tous les vieux sophas, qu'il avait recouverts d’un canevas taché, et usé jusqu’à la corde. Et crois-moi, je sais fort bien que, toi aussi, tu fais des romans où les efllanqués et les poitrinaires joueront leur rôle. Voilà pourquoi tu ne sauras pas mou histoire... Eh! tu me la prendrais, comme un vbleur.

Vous autres, les faiseurs d’histoires, vous avez de tout petits carnets, sur lesquels vous inscrivez, en vous couchant le soir, les bons mots que vous avez entendus, dans la journée; ainsi fait le chien qui enterre un os, à demi rongé, et qui viendra le reprendre, pour le ronger de nouveau. Ainsi, quand vous en avez besoin, vous retrouvez le malheureux bon mot, qui ne s'attendait pas à tant d’honneur. Après quoi, vous le collez, tant bien que mal, daus votre récit. Et dans les cabinets de lecture, on s’écrie :

LA SYMPHONIE

Ah! quel esprit! Bref, le bon mot est complètement gâté.

— Je t’assure, reprit Antonio, que je ne te prendrai pas ton histoire. Tu sais que tu en es resté au moment où, trèssouffrant et très- inquiet, tu te demandais, à toi -même, si par hasard, tu n’avais pas été piqué de la tarentule?

— En effet, repris-je enfin, j’étais si malade, que je voulus me mettre au lit; déjà même j’ôtais ma botte gauche, lorsque, sous la semelle, je découvris, ô terreur! la tarentule du matin ! Toute écrasée qu'elle était, elle n’était pas morte. Elle s’était placée entre la botte et le talon, et à peine avaitelle perdu cinq ou six pattes ! Elle me regardait d’un air triste, mais sans colère et sans rancune. J’avoue, en ce moment-là , que moi aussi , j’eus bien peur !

Et cependant elle se mit à se traîner, comme elle put, sur les pattes qui lui restaient; elle passa devant moi, comme pour me défier de la tuer encore, elle grimpa sur ma fenêtre, se raccrochant à mes gobéas en fleur, enfin elle disparut , pour ne plus revenir !

Quand je te dis que c’est étrange! reprit Antonio, bien étrange ! Et vois-tu, la tarentule, c’est comme qui dirait l’inspiration, c’est la fée des songes d’été, c’est Puck, c’cst Oberou, c’est Titania, c’est tout ce qui nous pique à l'âme, à l’esprit, à la tête, au cœur ! Sur les coteaux, dans la vallée, et dans le buisson; dans l’eau qui chante, au fond du calice épanoui, le bel insecte déploie, en frémissant, ses ailes d’or. Il se cache dans la primevère et dans la rose; il se promène au doux éclat des étoiles filantes; il est l’aiguillon des fêtes de l’hiver; il inspire les gais noèls; il a pris sa naissance dans l’air parfumé de l’Inde, et il est venu en notre Europe, sur

A LA TARENTULE

le dos rebondi des syrènes. Il s'acharne, et sans relâche, sur le fou, sur l'amoureux, sur le poète, et ni paix, ni trêve!

Heureux ceux que pique, à fond, ce démon poétique! Pour eux le monde est rempli de bruits de joie, et des airs les plus doux; pour eux le ciel s’entr’ ouvre, et leur montre, ouvert, toutes ses richesses splendides! Tu as vu la tarentule, et tu n’eu sais la forme, ni la couleur. — Elle prend toutes les formes 1 Elle emprunte, hardiment, toutes les couleurs. Oiseau du ciel , elle réveille Rossiui qui dort. Léger papillon aux ailes diaprées, elle flotte, incertaine, aux regards du peintre ou du poêle. Elle parle d’amour aux amoureux ; le soir, elle est dans l’étoile, et le matin, elle est dans la fleur. Elle est dans le verre où rit le bon vin qui pétille ; elle est le rêve, elle est l’idéal , elle est le sommeil , elle est le réveil , elle a été, bien longtemps, la gloire.

Elle a piqué Brutus et Cassius dans les champs de Philippes, Bonaparte aux champs d’Austerlitz. Tu me demandes si je crois à cette piqûre heureuse et quasi -divine, qui vous fait danser comme un fou ivre d’amour, pendant que le cœur chante le grand tralala du printemps?... Demande-moi donc si je crois au sixième sens? Si je crois à la puissance, au Casernement du regard? Mais, quand tu prends une petite main dans les tiennes, et quand cette petite main résiste à peine, et succombe, ouverte à demi, fermée à demi, sans te repousser, sans te retenir, une énigme au fiu tissu , vastu nier la puissance et le miracle de celte main charmante, et quelle ne soit pas le sentier qui mène, à ton âme, une autre âme? — Oui, je crois à la tarentule, à la fée, à la puissance au delà des sens!

LA SYMPHONIE

Laissez venir à moi, les choses surnaturelles, j’y croirai volontiers ! Le vulgaire a douté, donc je crois. Jamais les voyageurs n’oul menti; et cependant lorsqu’ils lisent, par hasard, le récit des voyageurs en leurs contrées paternelles , les idiots crient : Au mensonge! Ainsi, maintenant que tu m’as raconté tou histoire, reviens à ton ballet nouveau , je te le permets, et reprends ton analyse où je l'ai laissée. Aussi bien, je m’en vais.

— Si tu m’abandonnes au milieu de cette analyse, je t’assure, Antonio, que tu ne sauras jamais la (in de mon histoire.

— Et moi qui la croyais finie 1 s’écria-t-il.

Alors il se mit à chantonner toutes sortes de pont -neuf, pendant que je revenais à ce pauvre Luidji , que nous avions blessé, comme Achille, au talon.

A peine il est piqué au vif, Luidji se met à danser, comme un frénétique, et voilà bien ce qui démontre la proposition d’Antonio, « qu’il y a tarentule et tarentule, » à savoir : la tarentule des danseurs, qui sont toujours un peu lourds, et la tarentule des belles danseuses, qui sont toujours plus ou moins légères. Comme aussi il y a la tarentule des beaux esprits ingénieux et hardis, et la tarentule des méchants, qui distillent le venin et l’injure. Vous croyez être piqué par un scorpion ou par un crapaud... Ah ü! vous êtes mordu par une couleuvre. Alors le beau Luidji va mourir, sur l’air de ItoOin dc§ Bois :

Dis -moi , l'homme vertueux Ici -bas est-il heureux?

A LA TARENTULE

— Antonio, lui dis- je , va -l’en ou tais-toi 1 Grâce à ton bavardage, voici un ballet en deux actes, qui me donne plus de mal, que s’il me fallait raconter le Mariage Je Figaro, pour la première fois. Par pitié, mon bon Antonio, permets que j’achève enfin, mon récit.

— Auparavant tu m’achèveras ton histoire, après quoi je m’en irai, sans mot dire, et tu pourras raconter, à Ion lecteur, tout ce que tu voudras lui raconter.

— Tu sauras donc que lorsque la tarentule fut partie, et quand je l’eus vainement cherchée, je me pris, moi aussi , à être bien malheureux et bien triste. Peu s’en fallut que je ne répandisse de grosses lamies, comme avait fuit cette aimable fille que j’avais vue au matin. Je me disais confusément, ce que tu disais tout à l’heure — que j’avais été cruel pour le pauvre insecte, et qu'en effet c’était bien maltraiter uue si douce piqûre. Alors le remords me prit , et avec le remords, l’ennui. 1,’ennui est, après l’absence, le plus grand des maux, ou plutôt ce sont deux maux qui se tiennent. Ce triste état dura trois mois : trois mois sans inspiration, sans enthousiasme, et sans un rayon de soleil, pour éclairer mon style et ma pensée! Eu ces tristes circonstances, j’errais au hasard , sans but , sans espoir, sans plaisir.

Un soir, ou plutôt une nuit, que je passais dans un quartier lointain, je crus reconnaître la me, et mon pas se ralentit. J’avançais lentement, entre ces maisons sombres et silencieuses, cherchant à retrouver la fenêtre étroite où m’était apparue, il y avait déjà si longtemps, la belle effarée. O surprise! la fenêtre était doucement éclairée. Eu dépit du froid, elle était eulr’ ouverte, et de celte clarté divine, sortait uue

LA SYMPHONIE

douce et puissante harmonie. Une voix de femme chantait. Je m’assis sur le banc de pierre, et je prêtai l’oreille. La voix était céleste,, et l'instrumeutobéissait, en esclave, à cette main légère. Par je ne sais quel enchantement, la porte s’ouvrit; je franchis, d’un bond, l’escalier sonore, et j’entrai! Dans cette même chambre où je l’avais vue, une première fois, je reconnus la même jeune fille, ingénue et si calme ! Elle chantait, à voix basse, un air de Cimarosel...

Elle me reconnut par un sourire. — Soyez le bien venu, me dit-elle, je vous avais maudit, comme l’assassin de ma pauvre tarentule; elle n’était pas morte, elle est revenue, et je n’ai plus peur. Elle m’a piquée, là et là, ajouta-t-elle en me montrant sa tète et son cœur. La petite fille iguorante est devenue l’amie de Mozart et de Lamartine. Je lis Dante à présent, et je comprends Raphaël. La maison de mon père, cette triste boutique, est devenue un palais florentin. O ma chère tarentule ! En même temps, sous un vase d’or, couché entre des feuilles de roses desséchées, l’œil ouvert, elle me montra le bienheureux insecte! — Allons, dit-elle, tendezlui votre front , tendez-lui votre cœur, faites-vous piquer à la belle place ; allons, faites, je le veux bien !

Mais vainement je tendis ma tête, et vainement je tendis mou cœur! La tarentule tue gardait rancune; elle s’ensevelit sous sa litière odorante. — Vous u’êles pas heureux , me dit l’enfant ; si vous saviez comme elle a mordu, hier, mon bel Henri! Et véritablement, il avait été si bien mordu que, trois mois plus tard, il était le mari de cette jeunesse.

Ils sont devenus illustres depuis; lui par son talent de poêle, elle par son esprit, par sa beauté. Ils ont à cette heure

A LA TARENTULE

deux beaux enfants, qui ont été déjà piqués de la tarentule; mais plus doucement que l’ont été leur père et leur mère... il n’est pas bon d'être mordu jusqu’au sang !

— Mon cher Antonio, voilà toute mon histoire, et la voilà mot pour mot; elle est vraie! Or donc, dis-moi, qu’en penses-tu?

— Hélas ! reprit Antonio, moi aussi, j’ai été mordu de la tarentule, niais je n’ai été mordu, ni à la tète, ni au cœur, j’ai été mordu au bras droit! Qu’en dis-tu?

— Je dis que tu feras de bien mauvais romans dans ta vie, ô mon pauvre Antonio!... Encore vaut mieux n’avoir pas été piqué de la tarentule, que d’avoir été mal piqué. Malheur à ceux-là, qui oui été piqués à contre-cœur! Ils n’arriveront jamais aux passions complètes, aux poèmes complets. Ils seront, toute leur vie, des imaginations impuissantes; ils fabriqueront, au jour le jour, de la fausse pitié, de la fausse terreur; ils écriront au hasard, tantôt bien, tantôt mal, le plus souvent d’une façon médiocre, et toujours à cause de cette mauvaise piqûre ! Et même, quand la morsure de cette bête inspiratrice est la plus belle et la mieux placée, si tu savais à quels malheurs sont exposées les pauvres créatures ainsi blessées!

Antonio, qui était sur le point de sortir, revint vivement sur ses pas. Encore une histoire! me dit-il.

— Ne crains rien; c’est la suite de la même histoire. Par là tu apprendras, je l'espère, qu’il ne faut pas abuser, même des meilleures choses. Je t’ai dit que Louise avait conservé, précieusement, la tarentule qui avait fait son mariage et sou bonheur... ! son bonheur eut bientôt lassé la pauvre enfant !

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