‹ Les symphonies de l'hiverChapitre 8 sur 35 · Per troppa etate divenivan rance · texte numérisé non relu

Per troppa etate divenivan rance

( Is, Purgatoire du Danl*’, traduction cü vers de M. Louis Katishoue.)

de l’étoile du berger. Jeune homme amoureux, on ne lui a rien promis, ou ne lui a pas dit : je viendrai, attendezmoi ! A peine a-t-ou parlé quand il a parlé, puis la dame s’est enfuie, et sa belle tète ne s’est pas retournée... Ainsi quelle voix a dit à ce mortel : tu peux l’attendre , elle viendrait? — C’est le sixième sens qui fui a dit : « elle viendra! » Il n'en sait rien, mais il en est sûr, et...

Par le ciel! la voilà! la voilà! C’est elle! Elle est partie en courant, elle arrive au pas, pour bien témoigner qu’elle arrive à ce rendez-vous, par hasard! La voilà! c’est elle, en robe bleue , et sur la feuille desséchée, ou entend craquer son soulier neuf. Le beau moment, cette holde Welunuth, pour invoquer Euterpe et Clio, Melpomène et Thalie, Aglaé, la plus jeune des Grâces, et tout ce qui danse au fond de notre âme, et tout ce qui chante autour de notre cœur!

Si je le veux, dans ces moments choisis, je vais me donner à moi-même, un si beau concert, que la sainte Cécile qui est à Bologne, écoutant les chansons du ciel, n’en saurait écouter de pareils. Si je le veux, dans ces moments de toute puissance et d’inspiration, rien ne résiste à ma volonté ; mon désir le plus impossible est un ordre ; les dominations et les trônes s’inclinent devant mon génie. Ainsi le concert divin va commencer par l’ouverture de la Flûte enchantée, une œuvre adorable de Mozart. — Pas une trompette, ô bonheur! pas une cymbale, et pas un coup de grosse caisse ou de tamtara. Tout est détail, tout est nuance, et chaleur, poésie, enchantement. Je suis le maître, et je liens l’archet du chef d’orchestre. Au contraire, entendez-vous ces puis-

LA SYMPIIONIK

santés mélodies, reconnaissez -vous la verve et l’éclat, la force et la passion de Frantz Listz? C’est lui-même!...

Listzl... qui nous charme et qui nous fait peur; il est là tout brillant, tout éblouissant, tendre et furieux; intelligence, esprit, génie, et sur ce piano plein d’Ame, il s’abandonne à la course ardente de Mazeppa. Et si Listz manque à l'appel, je dis à Talberg, je dis à Chopin, le mélancolique et doux Chopin : Amis, ne me laissez pas en cette peine, et seul en ma maison! Ou bien, si le piano me fatigue, Accourez Baillot, le maître des élégances, amenez avec vous Urhan, votre camarade, Mialle et son alto, Norblin et sa basse, et dites-nous, comme on le dit au ciel, le quatuor de la Création. Quel homme était ce Baillot, et quel plus digne ami de M. Ingres, le premier peintre, et par-dessus le marché, le premier violon des concerts de Baillot !

Comme ils jouaient ensemble, et l’un par l’autre, le quintette de Beethoven! Que de fois Ingres et Baillot, dans l’enivrement sérieux qui s’empare de ces belles Ames, odt-ils exécuté, à eux deux, la symphonie que je me chante à moimême! Alors il fallait les entendre et les voir, prêtant toute leur attention et toute leur Ame, à ces chefs-d’œuvre dont ils avaient deviné le vrais sens Plus d’une fois M. Ingres s’arrêtait pour écouter plus à l’aise, et cependant Baillot suivait toujours, car, une fois dans l’idée, il allait, d’un pas calme et fier, la poursuivant dans ses mille détours, la retrouvant en ses méandres fleuris, grande, active, puissaute, enfin complète. Il avait atteint non pas l’idéal de son art . du moins le but qu’il s’était proposé.

Il savait que le but de son art était sans doute plus éloi-

Aü VIEUX DANTE.

gué... il vivait aussi, qu'il ne lui était pas donné d’aller plus loin. Comme tous les bons esprits, il applaudissait aux prodiges, aux difficultés vaincues, mais tout bas , dans son cœur, il priait le bon Dieu de le préserver du tour de force, et de la chose impossible. Non pas qu’il se refusûl à l’admiration de ces hommes qui passent, eu ravageant sur leur passage, et qui se font gloire de briser trois cordes inutiles, à leur violon gigantesque ; au contraire, il admirait naïvement ces terribles enfants du fantasque et de l’absurde : il les admirait, avec un étonnement douloureux, et surtout il les plaignait de ces entraves qu’ils se forgeaient à plaisir. — Pourquoi, disait-il, se mutiler soi-même, et l’art peut- il devenir ainsi, l’œuvre d’un bateleur?

Sa vie était cachée et laborieuse ; il en donnait la meilleure part à l’étude, au travail de chaque jour; ce qui en restait appartenait aux amitiés intimes, aux douces affections de la famille! Ah! le brave homme! On ne l’a pas assez entendu; il n’y a plus que moi qui l’entende, à cette heure. Une ou deux fois chaque année, il y a vingt ans, dans un salon hospitalier de la rue Bergère, quelques adeptes pouvaient entendre, exécutés avec l’intelligence la plus poétique, par ses amis et ses élèves , Vidal, Norblin, Mialle, Desauzay sou gendre, et lui-même, lui Baillol, le plus excellent maître depuis Viotti, les quatuor de Mozart, de Beethoven, de Haydn, et les quiutetti de Boccherini; alors c’étaient des joies ineffables que l’on ne peut comparer à aucune des joies frivoles, en crinoline, et bien vêtues, de nos concerts de chaque jour.

Je parlais de la Romanesca, c’est Baillol qui l'a retrouvée.

ns

Il se promenait, un jour, à Gênes, dans un palais de marbre et d’or, et voyant toute chose à sa place : ici le portrait du maître, entre son enfant et sou aïeul, et non loin de l'armure du capitaine, le voile et les colliers de la liaucée... il se demandait s’il n’était pas tombé dans le palais de la reineenfant qui a dormi pendant tout un siècle? En effet, dans ces palais génois, tout dort, mais rien n’est changé. L’antichambre attend les valets armés jusqu’aux dents, comme on en voit au second acte de Roméo et Juliette. Entrez dans le cabinet du maître absent, Dante est ouvert à la belle page, au grand épisode, à Paolo, à Fraucesca. Ouvrez ces livres, qui ont gardé la senteur des vieux siècles, ils vous diront que déjà Christophe Colomb, le génois, est à la recherche du Nouveau-Monde, et que Galilée est sorti de sa prison.

— « Et pourtant elle tourne! » Plus loin, dans cette chambre sévère, où la Thisbé et la Calarina pourraient venir, le lit est tendu; la toilette attend la jeune duchesse; ici Venise envoyait ses glaces et ses tentures, Florence envoyait ses parfums, Pologne envoyait ses tableaux. Dans ces lieux solennels, la mort a respecté même ce brin de fard , même celte couronne de verveine odorante, et le bouquet du dernier bal... Tu as passé par là, doge, et toi et ta dame, et toute la race heureuse des Doria.

Et nous aussi, nous avons marché dans ces éblouissements génois, au bruit lointain de la musique invisible. Et nous aussi, nous avons pénétré, la tête nue, au milieu du xvi’ siècle, entassé dans ces salons où la fête et l’amour avaient posé leur domicile éphémère. Ici , que de passions, que de trahisons, que de mensouges, que d’amours, et quelles douleurs!

AC VIEUX DANTE

Tout est silence, et tout est poussière; et cependant les lustres enflammés du bal se balancent encore à ces plafonds de pourpre; les beaux sièges sculptés dans le poirier ou dans l’ébène, attendent les danseurs ; le pavé de mosaïque attend les belles amoureuses! A cette table où brillent, en mille reflets, l’or des aiguières, et l’argent des urnes, sans doute les gais convives vont venir? Eu même temps l’angle obscur, et le coin jaseur de la muraille, où l'on voit tout , sans être vu, vont se prêter aux sombres paroles qui portent avec elles, l’exil et la mort? La chapelle est ouverte à la prière ; au sommet de la voûte, où les trois Carrache ont jeté les dieux et les déesses de leur Olympe, on n’entend plus que les musiciens de l’orchestre, habillés de l’habit de Searamouche et de Pierrot. Tout beau, mon cœur! La brillante Italie, Arioste et Pétrarque, et le charmant conteur Boccace, ont envoyé leur Décaméron florissant , sous ces Lambris où retentit , joyeuse et plaintive à la fois, si gaie et si touchante, avec tant d’accent dans l’esprit, et tant de passion dans le cœur, la complainte et la chanson, l’élégie et l’ode amoureuse, la llomanrisca de Baillot.

Et nous aussi , nous voulons jouer sur notre instrument sonore une chanson des anciens jours , arrangée à la mode nouvelle ; une chanson en cinq parties, rien que pour la main gauche, avec des écarts de dixième el de douzième, des accords de cinq notes, « des rhythmes divers el inconciliables, employés simultanément par les deux mains! » C’est notre fantaisie, et « chantons, amis, puisque aussi bien nous ne saurions parler. » Cherchons les rhythmes souriants, les harmonies caressantes, enivrons-nous d'harmonie et

LA SYMPHONIE

d’élégancc, appelons à nous (disait Beethoven) ces sensations douces que F on éprouve à F aspect d'un riant paysage! Elle est là, sous nos yeux, l’éclatante et ravissaute prairie de Beethoven, cette prairie où retentit la symphonie pastorale... un de ces lieux où notre cœur se remplit des chastes enivrements du ciel.

Quelle est cependant , celte chanson à boire, et ce chant de guerre, où il est parlé du Rhin et de ses vendanges? La chanson retentit, glorieuse et chantante, avec l’accompagnement obligé du grand fleuve, attiré par l'océan... par l’infini !

Dans les vignes où circule la sè\e brûlante.

Sur les coteaux chargés d’un vin généreux.

Nous voulons boire à longs traits et non Pas nous faire chasser. Hurrah!

Celui-là ne serait pas digne de boire le vin De notre vieux père le Rhin, t^ui laisserait Tetra nger porter sa main Sur sa barbe vénérable. Hurrah!

Buvons et trinquons, trinquons et buvons gatmenl.

C’est la chanson de Listz, c’est la chanson de Schubert ! Celui-là, Schubert, il est au premier rang des âmes, doucement évoquées. Il fut pour nous, les jeunes gens de ce siècle, une révélation, égale aux poèmes révélés de Lamartine. Schubert, expiré si jeune, au moment où la gloire allait lui venir. Il a charmé de ses Lieders l’Allemagne et la France, et le monde. L'Adieu, les Astres, la Cloche des agonisants, la Jeune mh-r, la Religieuse et l'Ave Maria de Schubert, toute notre jeunesse elle est là , mêlée aux Méditations poétiques, aux Odes et Ballades , aux feuilles d' Automne, aux larmes de

AU VIEUX DANTE

Marion Delorme, aux chansons de Béranger. L’âme errante de notre vingtième année, elle est dans ces plaintes, dans eos délires, dans ces douleurs : ri, ri, ri, sol, du Roi des Aulnes! ré! ré! ré! chaque note est une plainte, une magie, une larme! Il a fait l'Éloge des larmes,- il a fait Marguerite. On dirait l’écho du mois de mai, à l'heure insolente et fugitive, quand nous étions nous- mêmes... le mois de mai !

Donc vous pouvez déjeuner avec Euterpe, et dîner avec Uranie, ô vieux père, ô Dante! à condition que nous inviterons à nos banquets Judith Pasta, madame Malibrau, et cette infortunée expirant, au delà des mers, la divine Sontag! Madame Pasta, dans la Somnambule, était -elle assez charmante? Elle était la naïveté même, et la grâce en personne; une voix éclatante, une irrésistible séduction; elle faisait pitié, elle faisait peur. Aussi vous ai-je invitée, la première, à mon banquet de Platon, 6 divine Pasta; je vous donnerai pour compagnon Rubini, et mademoiselle Amigo pour votre servante. Elle- même, madame Mainvielle-Fodor sera contente de vous servir de mère, et M. Mario sera fier, de roucouler sous vos fenêtres, une guitare à la main, une plume au chapeau !

Venez , vous aurez pour vous recevoir sur le seuil de ma maison rustique, Apollon lui -même. Il a changé de nom, il a changé d’allure et de patrie, il s’est fait italien, il s’appelle aujourd'hui Rossini. En vain Rossini gémit, se plaint, hésite, et vous soutient qu’il se fait vieux... Il est éternel; il est immortel; il est la joie et le bonheur en personne; il remplit, de ses gaietés charmantes, la terre et le

LA SYMPHONIE

üü

ciel, et quand il faut qu'un pleure... Eli bien! il pleure, à la façon du grand Shakspeare! Gel homme est mieux qu'un dieu, c’est un enchantement. C’est l’enchantement de la vie heureuse, et des plus tendres émotions du cœur humain.

Ce qu’il chante, une seule fois, l'Europe entière, aussitôt, le sait par cœur. Sa vie est la vie universelle ; il touche aux Orientales; il touche aux Contemplations: il marche ainsi, le Comte Orij à sa gauche, et Sémiramide à sa droite; ici la Cenerentola, là-haut )loise, et le Barbier partout. Son nom est légion! Son prénom est harmonie. Harmonie et lumière, écho et splendeur, prophète et divination, clémence et caprice. Et Tancrede, et la Dame du Lac, et V Italienne à Alger, et Guillaume Tell , et le Stabal , le joli S/abat, tous ces di tanti palpili du siècle euivré de Balzac, d’Alfred de Musset, de Cousin, de Platon, de Villemaiu, de Meyerbeer, de mademoiselle Rachel, de mademoiselle Mars, de madame Ristori, d’Ary Scheffer, de Paul Delaroche, de Lamartine, de Victor Hugo !

Dînez avec Euterpe, ô vieux Dante, et laissez-nous vivre avec ces fêtes, ces passions, ces bonheurs, ces délires de nos beaux jours !

Soyez, à jamais, un jeune homme, un amoureux, un poète, ô rêveur, qui rêvez à des choses si terribles, nous cependant, vous laissant dans le chemin sombre, ironsnous, et reviendrons -nous, du côté des belles années disparues, des mois de mai que le temps emporte ; du côté gai, fleuri, content, des contes sonores, et des mélodies florissantes que l’heure oisive apporte, et remporte eu chantant!

J’ouvre ici une parenthèse, et je demande humblement

AU VIEUX DANTE

pardou à la Divine Comédie, au poëte. do la Divine Comédie , au jeune traducteur du Paradis, du Purgatoire et de Y Enfer, Louis Ratisbonne ! Rossiui, madame Pasta, madame Mali brau, Othello, la Cenerentola, nous voilà bien loin des clartés du grand poëte, et de ses premières splendeurs.

Eh bien!... quelle que soit nia présente fantaisie, il ne sera pas dit que nous aurons parlé, légèrement , de ce grand homme, et que Dante, l’ancêtre et le père, n’aura pas ici sa symphonie, et son cantique, et le cantique de ses cantiques. Je veux le chanter, quand je devrais emprunter la voix de la Malibran, et l'inspiration de Rossini, luimême. Oui, j'irai le chercher, jusque dans les fanges du moyeu âge, aux premières lueurs de ce crépuscule, et dans l’achèvement de ces ténèbres d’où va sortir la résurrection du inonde ancien. Dante, eu effet, est l’apôtre éclatant de l’ancien monde, et de la barbarie ancienne. Il est un prophète ! Il est le premier qui ait annoncé au genre humain chrétien, que le divin Homère allait reparaître.

Il a reconnu, à des signes certains, le retour de Virgile, son maître , et voici que le doux Virgile, obéissant à ce rude enfant de sa famille, a reparu dans son Italie au désespoir! On vous revoit enfin, dans ces premiers enchantements de la poésie aux blanches ailes, douces et limpides clartés du vieil Olympe ! On vous revoit , on vous salue, on vous chante, et voilà le maître de la science nouvelle, Dante ! — Le doux Virgile l’a pris par la main, et le convie (en si bons termes, dans une langue à la fois si nouvelle et si charmante) à |iénétrer dans les limbes inconnus, dans les enfers sérieux, dans les supplices d’un Évangile impitoyable !

(il

LA SYMl'HOMi:

• (Juund son feu semble éteint, c’est alors qu’il se rallume avec plus de force! »

Eu vain Dante raconte à sou peuple, qu’il a rencontré Virgile aux approches de l’Enfer; c’est lui-même, c’est lui , Dante Alighieri, qui a provoqué le divin Virgile, et qui, le rappelant de son Elysée, le va traîner de cercle en cercle, et d’abîme en abîme, à travers un enfer si terrible, que pas un poète et pas un philosophe anciens n’ont osé en rêver un pareil !

«Va, nolro volonté est désormais la mime » Sois mon seigneur, mon guide et mon maître suprême. >•

Je me tais. Aussitôt il marche, et tous les deux'

Nous entrons au chemin sauvage et tortueux.

Ne vous étonnez pas cependant que Dante ait entrevu ce terrible enfer que Virgile n’eût jamais deviné. Dante a vécu à une époque vraiment infernale. Enfant, il n’a vu que des exils, des confiscations et des meurtres. Jeuue homme , il a vécu dans ces lâches et honteuses républiques italiennes, pleines de jalousies et de meurtres; sans cesse obéissantes à des despotes imbéciles, ou à des tyrans sanguinaires, dont le nom seul rappelle encore , à tant de distance, une abominable et sanglante orgie;

Ici Padoue et là Vérone; ici Vicence et là Ravenue, et Bologne, et Ferrare, et Florence, et Pise, et Lucques, — tant d’épaisses murailles, chargées d’infâmes soldats; (nul de cachots dont ou raconte mille horreurs; tant d’alliances, fondées sur le sang : un peuple affreux, une horrible noblesse, et pendant qu’on se tue, et pendant qu’on s’égorge.

AD VIEUX DANTE

Kl

un arl excellent surgit de ces abîmes; les palais s’élèvent . les maisons se décorent, les marbres splendides viennent remplir la rue et le carrefour.

Entre vingt batailles et vingt guerres plus que civiles , brillent , comme autant de météores dans le nuage, les plus grands artistes de la Renaissance, à savoir : Giolto, Cimabüc, le grand Orcagua, et tous les héros de l’école florentine. En ce moment de désordre et d'épouvante, ils ont composé leurs chefs-d’œuvre! On dirait qu’à cette heure somptueuse et funèbre, le génie et le crime ont lutté à qui donc accomplirait les plus rares phénomènes? Il y avait, à toute épée, un nœud d’argent; à chaque poignard, un manche sculpté; pour chaque poison, une coupe d’or; au sommet de chaque tourelle, uu sourire; sur chaque poitrine, une écharpe; à tout crime, un pardon; et pour chaque trahison, une vengeance !

El si nombreux { Dieu soit loué au plus haut du ciel ! ) et si puissants furent les grands artistes de ce teraps-là, qu'ils ont rendu supportables les plus abominables tyrans du xtV siècle, ces lâches, ces imbéciles, ces débauchés, ces proscripteurs. ces bâtards, ces assassins, ces Gibelins et ces Guelfes, tous bourreaux, tous bandits, tous assassins. O souveraine puissance d’un poète! 0 majesté d'un grand artiste! O musique à travers ces désordres ! O symphonie au milieu de ces villes ravagées, de ces républiques dépeuplées par la mort ou par l’exil! Ils font si bien, ces prédestinés, que c’est à peine, après tant de guerres, tant de meurtres et tant de pillages, si l’on rencontre en leur cité glorifiée, uu crime qu’ils n’aient pas aboli, une goutte de saug qu’ils n’aient pas effacée !

LA SYMPHONIE

Ces anciens poètes! c'étaient de fortes natures, c’étaient des Ames vaillantes! Ils arrivaient, au moment de la vie nouvelle. « Incipit vila nova », disait Dante, et dans cette nouveauté même, ils rencontraient une des causes les* plus puissantes de leur génie et de leur vertu. Pendant qu’autouc de ces âmes vivantes et vaillantes, tout s’agite et tout conspire, et pendant que tout se déshonore et que tout se perd en mille trahisons, en mille avanies, du peuple au roi, de l'empereur au pontife, et du trône à l’autel, ces poètes, ces artistes, ces inspirés du Dieu nouveau, ne songent qu’à célébrer l’héroïsme et l’honneur, la jeunesse et l'amour. Ils chantent, quand le monde entier se tue! Ils chantent, ils rêvent, ils invoquent le poème et l’élégie, et le sonnet et l’ode amoureuse; ils apprennent au inonde étonné, le nom de leur chère maîtresse.

— « Elle a nom Béatrix, elle contemple, lace à face, celui qui est béni dans tous les siècles. Gloire à Dieu! /aux lien! Et louange à Béatrix ! » Elle était pour Dante, un symbole; elle était la splendeur même de la vérité, Splendnr vert! Elle fut sa première chanson, elle fut sa plainte dernière. Il prit sa part dans ces guerres sanglantes et dans l’abomination de ces grands exils, en prononçant le nom de Béatrix. Ce doux regard qui le charmait ici -bas, il le retrouve au paradis, à la droite du Seigneur; de ces calmes hauteurs, c’est elle encore, c’est Béatrix, qui envoie à Dante, son poète, le doux Virgile :

A l'ami do mon cœur la fortune est contraire : Tandis qu’il gravissait la ponte solitaire.

AU VIEUX DANTE

Devant mille péril?, de terreur il a fui.

Il se perd, et j’ai peur, tant mon angoisse est vive.

Que ma protection ne se lève tardive;

Ce qu’on m’a dit au ciel m’a fait trembler pour lui.

Telle était sa chaste passion; mais le poêle était un homme, et plus d’une fois il obéit, comme eût fait le vieil homme , à des passions moins chastes , à des enivrements coupables. Il était de la vie nouvelle; il y tenait par les liens les plus sacrés de la poésie ; il tenait à la vie ancienne par ses haines, par ses colères, par ses vengeances, par ses passions. A chaque instant le rêveur fait place à l’homme du mouvement, de l’action, de la bataille, et soudain il se jelte à corps perdu, au milieu de ces discordes sanglantes, où toute famille était divisée , où toute maison était une citadelle. De Juliette à Roméo, de Montaigu à Capulet, du pAlre au fossoyeur, du pontife à la courtisane, cl du poêle au soldat, chaque homme avait un châtiment à subir, une injure à venger; une honte au front, un remords dans le cœur.

Donc si Dante et sa symphonie étaient — tout simplement, des œuvres de la terre, s’il n’eût été qu’un amoureux à la façon de Pétrarque, un conteur à la façon d'Arioste, un poète à la façon des poètes qui l'ont suivi, pensez-vous qu’il eût porté sur son front, pareil au bronze du baptistère, un tel signe de découragement, de doute et de mort? Quand il passait dans la rue, on faisait silence, et le petit enfant qui jouait sur le seuil, se rapprochait de sa mère, et se cachait dans un coin du voile, en disant tout bas : « Mère! le voilà qui revient de l'enfer ! »

Dante avait tant aimé ! Il avait tant souffert ! Il avait

LA SYMPHONIE

louché, chose horrible à dire, même à l'abominable pouvoir de ce temps- là, et la dernière année du XHf siècle accomplie, il s’cu vint, forcément, par inquiétude et par pitié pour cette Florence qu’il avait trop aimée, au pied du trône pontilical , s’exposer aux triples mépris du pape, du roi et de l’empereur ! Mais ces mépris misérables 11e devaient pas atteindre à la hauteur de ce grand homme! On le croit écrasé, il se relève, et, 11e pouvant plus gouverner ces hommes ingouvernables, il se propose de les châtier dans ses vers. N’humiliez pas les poètes! Ne brisez pas ces têtes, noblement inclinées! Ne jouez pas avec le feu, caché sous la cendre! Ils ont chèrement payé leurs mépris, le pape Boniface VIII, et le pape Nicolas III !

Est-ce toi, cria l’ombre, est-ce toi qui prends place? Ici, déjà debout? Esl-ce toi, Bonifaee?

Sur toi de plusieurs ans. m’a donc menti le sort ?

— Je ne sais si je fus. de moi-môme, assez maître; Mais je lui répondis: Çà, dis-moi, mauvais prôtre,

Quel argent, quel trésor il avait donc promis,

Notre Seigneur Jésus, quand aux mains de saint Pierre Il remit les deux clefs de son beau paradis?

Dans celte abominable politique des républiques italiennes, que pouvait faire un si grand poète, et que pouvait-il comprendre "à ces fureurs? En vain il les apaise un ' instant ; la flamme, apaisée un instant, surgit plus violente , et peu s'en faut que ce grand homme soit brûlé vif, pour avoir tenu la balance égale, entre les blancs et les noirs, entre les Gibelins et les Guelfes. «Qu’il soit jeté au feu et brûlé vif! » Telle était la sentence contre Dante , et l'on

AU VIEUX DANTE

voit que la justice des hommes de ce temps-là, n’y va pas de rnaiu morte. Et quand l'homme était parvenu à éviter le supplice, alors arrivaient l’exil, la confiscation, la malédiction, le sel semé sur l’emplacement du palais renversé, et l'effigie honteuse, suspendue aux murailles du cachot.

Quand on ne la brisait pas, la maison du proscrit était pillée, — et quand on ne la tuait pas, sa femme était insultée; au même instant l’ennemi triomphant poursuivait l’ennemi vaincu, de ville eu ville, et point de trêve, et point de repos; si vous échappiez à la flamme, eh bien! vous étiez supplicié en effigie. Ou a vu (chose horrible à dire! J plus d’un grand peintre employé à cette exposition infamante ; il dessinait la potence, il attachait le contumace à la potence, et l’ordre était que cette image fut ressemblante, afin que chacun put reconnaître le supplicié, à son visage, autant qu’à sou supplice!

Lui-même, un des plus grands peintres de l’Italie, André del Sarte est mort de honte et de douleur, après avoir servi de bourreau, dans quelqu’une des exécutions de la cité de Florence! C’étaient ses propres amis que la seigneurie avait livrés à maître André, afin que sou pinceau les attachât à ia potence, cl qu'ils sortissent, de sa palette, avilis, reconnus de tous, et déshonorés pour un jour.

Qui nous dira jamais les rages, les douleurs et les désespoirs de l’exil? Qui nous racontera ces longues et patientes douleurs que la mort efface à peine , et que le seul aspect de la patrie absente et retrouvée, emporte au-dessus des nuages? L’exilé seul, peut raconter dignement les douleurs de l'exil; mais dans sou récit même on voit

LA SYMPHONIE

luire (et tout au tond de sa douleur) je ne sais quelle incertaine et misérable espérance qui ressemble en oflet à l'espérance, comme la pie au rossignol! Point de journée, hélas! sans un‘ regret ! Pas de nuit qui s’endorme avec sécurité, sur l’oreiller de l’oubli. L’oreille est éveillée, et le regard est aux aguets, afin d’interroger le moindre bruit qui vient du côté de Florence. Ah ! Florence , ingrate patrie ! Ah ! malheureux Dante ! Infortuné ! tu appelles en vain ta maison , ton champ, la fortune, ta femme et tes eufanls; rien ne vieul. Pas un espoir sur la terre, et pas une étoile dans le ciel!

Maestro, che e tante greve

Mor, che lamentar li fa si forte ?

U maître! quel fardeau de maux insupportables Les force de pousser des cris si lamentables ?

Ainsi Dante, ce jeune homme et ce héros de la vie nouvelle, est devenu, par le retour de ces terribles révolutions

qu’il voulait arrêter, la victime et le héros de la vie

errante! Il s’en va d'asile en asile, invoquant Florence, la fille de Home, qui ne sait même plus qu’il existe. « Allez, mes vers, à la patrie ingrate, et diles-lui le nom quelle oublie! » Toutes ces villes qui l’ont vu sans le voir, tous ces monastères, où il a passé, sans laisser l’empreinte de ses pas, la cour de ces princes indifférents ou timorés qui le retieuuenl à peine un jour, Venise et Vérone, Udiuc et Ravenne, Rome et Paris, la Sorbonne et le Vatican, Padoue et Pistoie, et jusqu’au banc de pierre sur lequel il s’est assis... quami l’heure de la gloire aura sonné pour ce poêle, égal à Virgile égal à Lucrèce, ils sauront bien se rappeler : qu'il

AU VIEUX DANTE

a passe par là, dans son voyage. Ici il a dormi ! Ici il a vécu ! Sur ce banc il s’asseyait d’habitude. — Uic mansit Danthes et carmina scripsit! ('.es tyrans cependant , ces esclaves, ces indifférents et ces lâches, que sont-ils devenus? qu’en a-ton fait ?

Non ragioninm di lor t ma guarda, e pana.

Va. ne parlons plus d’eux, mais regarde et passons!

Nous autres, en nos symphonies, chantons Dante, et laissons là Florence, qui fut pour Dante une marâtre, paroi Florentia mater amoris! Il est vrai qu’à cette heure, il est écrit sur les tombeaux de Florence : Honorez le porte sublime ! Mais que Florence doit être honteuse, en songeant quel grand parti, pour sa gloire, et pour sa décoration extérieure, elle pouvait tirer de la Divine Comédie... Elle pouvait commander le tombeau de Dante à Michel-Ange, c’est-à-dire au seul mortel qui fût digne d’élever à Dante un tombeau !

Chose inouïe ! Après l’exemple que nous avaient donné les maîtres des grandes épopées, évoquant la Muse, et prêtant une oreille attentive à ses discours, nul ne pensait que cela fût possible de voir dans le poème , le poète agir pI parler pour son propre compte, comme fait Dante en sa Comédie! Il arrive, il agit, il voit, il raconte; il est à luimême, sa propre invocation, il est sa Muse, il est son héros; il n’adresse qu’à lui seul : le Musa, milii causas memora!

Au milieu du trajet de notre vie humaine,

Sorti du droit chemin, qui sûrement nous mène.

Jp me trouvai perdu dans un bois sans lueur!

LA SYMPHONIE

Ainsi Dante lui-même, est son propre héros ; il rejette, il dédaigne ce commun abri de la Muse ou d’Apollon; son orgueil lui dit, hautement, qu’il est un homme, déjà trop considérable et trop glorieux, pour s'effacer sous quelque invocation au dieu inspirateur. Lui-même il est son propre Apollon! Lui-même il va s’inspirer de ses haines ( lia bons iram matjnam ), de ses colères et de ses douleurs personnelles! Il est le poète nouveau de la vie nouvelle, et il ne comprendrait pas qu’on lui voulût imposer ces soutiers anciens. Le poêle est nouveau , que son œuvre enfin soit nouvelle! La jeunesse et la nouveauté obligent autant que l’antiquité et la noblesse. Il est nouveau; il est chrétien; il obéit à l'inspiration inconnue; il sait il voit ! Il entend des choses non entendues

avant lui, non prias audita , disait Horace, en son Chant séculaire.

C’est pourquoi il va démontrer la perte et la tache infamante du péché; il ne veut rien cacher de ce qu’il a appris dans ce monde affreux du moyen âge ; il ne veut pas mentir, et de même qu’il va jeter dans le mépris et dans les flammes éternelles, tant de noms propres, tant de princes, de poutifes, de capitaines, il veut aussi que son nom paraisse à chaque page de son livre, afin qu’à chaque page de son livre, il puisse attester de la justice de ses violences , de la vérité de ses accusations. Otez Dante de son poème, et remplacez-le par le pieux lînée ou le divin Hector, la Divine Comédie aussitôt perd la meilleure part des leçons, des terreurs, des châtiments qu’elle renferme; ce n’est [dus une histoire, ce n’est plus un cantique, à peine est-ce un poème extraordinaire, semblable aux rêves qu’enfante la

lièvre; on l’admire encore, on n’y croit «plus, et ce terrible Enfer passe à l’état d’une fantaisie! Un Télémaque en mal, une utopie en noir, un mensonge, un cauchemar.

Mais que Dante arrive, aussitôt vous pénétrez dans l’enfer nouveau, daus l'enfer chrétien, tenant par la main Virgile, le poêle du sixième livre de l 'Enéide, et les voilà, celui-ci rajeuni par la nouveauté de celui-là, qui parcourent en silence, ou devisant tout bas, le sentier du Tartare qui couduit aux ondes de l’Achéron. «Honorez les deux poètes sublimes! » voilà ce que chante, en ses vingt-quatre chants, la Divine Comédie! Aussitôt, frappés que nous sommes du nom de ces deux poètes, nous sommes attentifs et désireux de les suivre, à travers tant et tant de supplices si nouveaux, que l’on peut dire à coup sûr : « Ecoutez ce mystère ! » Ecce mysterium dico cobit!

Mais quel est donc cet enfer qui échappait à Virgile, ignorant des célestes vérités, et quels incroyables supplices doivent souffrir ces matidits, auxquels n’ont pas suffi les supplices, imposés par les Furies, aux damnés du sixième livre: Salmonée, Ixion, Tantale, Titye et les Danaïdes?

Cet enfer, c’est l’enfer de la vie nouvelle... l’enfer de la mort et de la corruption ; c’est l’enfer de ce génie habile à inventer les supplices les plus atroces, per atroeiura ingénia pœnarum, disait un Père de l'Église, et je ne sais rien de plus énergique. En effet, Dante n’a pas trouvé son Enfer dans son propre génie ; il l’a trouvé dans le génie et dans la douleur d’un chrétien sincère et convaincu. L’enfer de Virgile... il est partout, môme dans le livre de Fénelon, un saint évêque. L’Enfer de Dante, il n'est que dans Tertul-

LA SYMPHONIE

lien, et dans la Dioinc Comédie. Il l’a trouvé dans cette terrible maxime « que chacun est puni, par les choses par lesquelles il a péché! « L’Enfer de Dante, il l’a trouvé dans loutes les prophéties : « Là gît Assur avec sa multitude ; là est tombé Elam et tout le peuple qui le suivait ; là àlosoch et Thubal , les rois d’Idumée et du Nord, et leurs princes, et leurs capitaines, et tous les autres. — Cela a nom la multitude ! » — Ausi omnes immune nefas disait Virgile, de

ses damnés. •

Dans ces ténèbres où tout pleure, où tout se lamente, où le silence même a des voix pour gémir, où d'abime en abîme, on descend, vous assiste/., vraiment, aux supplices du véritable enfer! Il n’y a que celui-là désormais, celui-là seul est possible, c’est vraiment l'abîme, « obligé d’ouvrir une bouche sans mesure » . C’est vraiment le séjour de la hôte de l’Apocalypse, « ennemie du jour et de la clarté. » Dans ces trous, dans ces antres, dans ces pièges, dans ces lagunes de glace et de feu, de nuages et de fumée, ou entre; on entre, eu laissant l’espérance à ce seuil de fer. Ici se présente encore le vieux nocher du sixième livre; ici le vieil Achéron roule encore son onde amère.

Il U* faut un osquif plus léger que le mien,

s’écrie le vieux nocher de l’Enfer du Dante. « La barque gémit sous le poids de ce mortel ! » dit Virgile, en son Enfer, mais là s'arrête la ressemblance , et tout de suite , de ces Ames entassées sur cette plage, on entend sortir tant de gémissements et tant de blasphèmes, tant de plaintes et tant

AU VIEUX DANTE

de douleurs, que l’ancien Enfer, comparé à Y Enfer nouveau, est un Elysée! C’est à peine, cependant, si déjà vous avez touché le premier cercle, à peine si vous avez franchi ce lieu d’attente où lé poète, en s’inclinant , a placé les dieux et les héros de la double antiquité, insultée aujourd’hui par l’abbé Gaume et le sieur Nicolardol :

Beaucoup sont morts avant le Christ . le divin maître I

« Et moi-môme, ajoute Virgile, ici j’attends la seconde mort! » Il l’a dit, la seconde mort; la mort nouvelle après la vie nouvelle! Ainsi Dante explique à la façon d’un philosophe, l’éternité des peines de l’enfer. « Ils renaîtront, «lit-il, après une expiation légère, tous les grands hommes de l’antiquité païenne, et par cette renaissance môme, ils échapperont aux flammes éternelles. » O justice d’une grande Ame! ô suprême respect d’uue intelligence, pour les intelligences qui l'ont précédée! Il avait honte, le vieux Dante chrétien, de damner, éternellement, les rois de son esprit et les dieux de son culte : Homère. Horace, Ovide et I.ucaiu :

Tous, ils ont mérite ce grand nom do poète

Dont tour voix, tout à ['heure, a couronné ma télé ;

Ils me rendent honneur, et j’en suis glorieux.

En môme temps, par la môme justice, à côté des poètes anciens, dans une ombre assez calme, et sur les bords d’une source vive, il a placé les héros que les poètes ont chantés : Éuée, Achille, Hector, Electre, Jules César, Lucrèce; il a voulu sauver les philosophes, Aristote et Platon, Socrate cl

LA .SYMPHONIE

Démocrite, Heraclite et Thaïes, Empétlocle et Zénon. Et lorsque enfin il est quitte avec le genre humain antique, et qu'il a sauvé tout ce qui doit être sauvé du monde païen, il entre, d'un pas déjà plus léger, dans le deuxième cercle :

Lieux d’obscurité morne, enceinte gémissante;

C'était comme une tner levée et frémissante,

Quand des vents ennemis combattent sur ses flots.

C’est en ce lieu que le poète (heureux présage!) a rencontré ces ombres charmantes, Paulo, Francesca, l’impérissable amour du moyeu âge, âmes germaines de l’âme de Roméo, de l’âme de Juliette ! Depuis que la langue italienne a murmuré aux âmes bien éprises, ees premiers, ces divins enchantements, l’histoire de Paulo et Francesca remplit toutes les mémoires et tous les cœurs. Rien de plus abandonné, de plus chaste et de plus touchant n’a paru sous le ciel poétique, et Dante a été le premier à le rencontrer, ce pur amour, que n’ont pas deviné les anciens poêles :

Amour dont un cœur noble a peine à se défendre,

Tu chéris mes attraits, aujourd'hui vaine cendre.

Le coup qui les reçut saigne encor à mes flancs!

Amour qui nous contraint d'aimer quand on nous aime,

L)e son bonheur à lui , si fort m éprit moi-même.

Que cette ardeur toujours me brûle, tu le vois.

Amor, che a nullo amato amor perdona !

Chaque syllabe est une plainte, chaque parole est une passion, et pendant que Francesca raconte ainsi qu’elle et

“Tï'^'n By tàoogle

Aü VIEUX DANTE.

lui, depuis ce jour, « ils n’ont pas lu davantage! » aux côtés de cet ange, Paulo so hâte, il a peur de la perdre encore, et... mais vous les avez vus, elle et lui, dans l’admirable et poétique traduction de M. Ingres, ou d’Arv Scheffer.

— « Ces deux-là, dit Virgile à Dante, et Dante le croit sans peine, ils ne seront pas damnés; ils attendent, comme GnéeelDidon, la résurrection éternelle, et ils l’attendent patiemment, car c’est le même vent qui les emporte, en la même immensité. »

> Ainsi le véritable enfer, et le vrai supplice éternel ne commencera qu’au moment où les deux voyageurs, à travers les lamentations et les ténèbres, auront rencontré quelqu’un de ces misérables Florentins, échappé, tout sanglant et tout souillé, aux guerres civiles de la patrie. Alors, en effet, nous dirons : « Voilà l’enfer! voilà l'enfer! Nous voilà dans les crimes sans pardon , dans les supplices sans fin. Oui, Florence, par l’énergique et vengeresse volonté du poète, on te retrouvera datis ces lieux sombres, en honte, en misères, en lambeaux, en fragments; flamme et cendre, fumée et serpent tour à tour.

Oui, Florence! on va te reconnaître à ton injustice, à les meurtres, à tes blasphèmes, à tes brigandages, à tes crimes de toutes sortes. A entendre le poète, l’enfer, le vrai, le nouvel enfer, l’éternel enfer n’a été prévu et préparé, de toute éternité, que pour la seule Florence, ou plutôt Florence elle-même, c’est l’enfer, l’enfer nouveau dans lequel seront précipités toutes les cités et tous les crimes de l’Italie. Ici vraiment le poète a perdu toute espérance; ici le poète n’obéit

7fi

LA SYMPHONIE

plus qu'à sa rage, à sa violence, à sa douleur. Le génie , en ce moment , s'abandonne à toute sa haine ; il voudrait que Florence n’eût qu'un seul crâne... il broierait ce crâne, à la façon d’Ugolin, acharné sur l’archevêque Rogier :

Au quatrième jour, «ans force, contre terre Gaddo lombe à mes pieds en murmurant : « Mon père. Tu np viendras donc pas au secours de ton fils? »

Il meurt; et, comme ici tu me vois, j’ai, de même. Vu, de mes yeux, tomber, de ce jour au sixième.

Les trois, l'un après l’autre; et puis plus rien no vis.

Sur leurs corps à tâtons je me traîne et chancelle.

Us sont morts, et trois jours encor je les appelle :

La faim fut plus puissante alors que la douleur.

Quand il eut achevé, roulant un œil farouche.

Le forcené reprit le crâne dans sa bouclm Et fouilla jusqu’à l’os, comme un chien en fureur.

Et la haine du poète, et sa violence, à chaque cercle, augmentent (chose impossible ! i , et quand vous croyez que le poêle nouveau (c’est son titre!) est à bout de malédictions, aussitôt le voilà qui recommence, avec une nouvelle fureur, tout pareil au vautour acharné au foie éternel ! Montons doue de cercle en cercle; et d'abîme en abîme , allons à la suite dès deux poêles, Dante et Virgile ! A chaque pas, dans l'insaisissable enfer, iis rencontrent un vice, un crime, un péché, chacun des sept péchés capitaux tenant la porte d’un enfer. Par exemple, voici les hommes esclaves de leur ventre : ils ont dévoré la patrie: insatiables, et depuis tant de siècles, il

UT VIEUX DANTE

TT

la menacent toujours. En voici d'autres, les rapaces et les prodigues, qui ont également insulté à la misère publique :

Kl toujours prodiguer — amonceler toujours?

disent- ils en se heurtant, à tout briser.

Le» têtes que tu vois de cheveux dépouillées.

Ce sont clercs, cardinaux, papes, âmes souillées

Qu’asservit l’avarice, en ses désirs outrés.

Cet autre, ici, dans le bourbier, Philippe Ârgeuti , épuitvantait Florence de ses fureurs.

Sur l'hdippe Argenti , disaient-ils. anathème '

Plus loin, dans ces tombeaux brûlants, sont enfouis les incrédules, une des pestes de Florence ! Ils ont semé dans ta patrie, ô Dante I les doutes qui l’ont perdue. Ils ont semé le paradoxe et le blasphème, Florence a recueilli la lâcheté et la stupeur ! Dante , on le voit , n’est pas seulement un démon, c’est encore un bon et fidèle citoyen, tout rempli des malheurs de son peuple. Il châtie, il prévoit, il raconte, il consulte; il demande, à tout l'enfer, des nouvelles de la patrie absente ; il veut savoir, si du moins, il la reverra avant de mourir? A cette importante question, l’enfer ne sait que répondre, et la fureur du poêle s’eu augmente. « Ah ! malheur à vous, prévaricateurs de toute justice, malheur à vous! Vos lâchetés et vos mensonges m’ont gâté ma chère patrie, elle est méconnaissable à cause de vos crimes ; elle est sans pitié, elle est sans honte, elle est sans respect!

LA SYMPHONIE

Houle sur elle, et malédiction sur vous, misérables qui l'avez trahie, abandonnée, corrompue ! » Ainsi elle se plaint, la pauvre âme lésée...

Ali ! s'il esl une chose encore que j'ignore,

Parle -lui, loi, Virgile, et l'interroge encore,

Car inoi je ne pourrais, tant je suis attristé.

Seulement, ou ne comprend pas que Dante ait placé dans sou enfer, des géants fails à sou image, et plus d’un artiste, impatient des règles de l’art et de la nature. Dans sa rage implacable, il est tout semblable à Canopée :

Orgueilleux qui ne sait pas fléchir

Au lieu de supplier, insolent, il blasphème.

Et lui-même que fait-il donc? A-t-il demandé grâce à personne? A-t-il fléchi le genou? Est-il convenu qu’il s’était trompé, en effet, lorsqu’il avait mis la main au gouvernail de celte république chancelante? A celui-là Virgile aussi pourrait répondre : .

Connais dans ton orgueil, ta plus grande torture;

Il n'est pas dans l’enfer, de souffrance si dure Que celle que la rage à Ion cœur fait souffrir I

Puis, dans un moment ineffable dé sympathie et de compassion, Virgile ajoute : Lete vedrai, « Tu verras le Lélhé. » Dante et le fleuve d’oubli, Dante et le Léthé, y pensezvous, à Virgile ? Si cette lèvre superbe eut touché à celte onde dédaigneuse, il est évident que le poêle n’eût pas imaginé tant de forces, tant d’abîmes, tant de feux, tant de

Ali \ IKUX DANTE.

larmes, tant de douleurs, /.e/e vêtirai! Si seulement il avait eu au fond de son Ame ulcérée, cette seconde espérance qu'il oublierait, un jour, tout ce qu'il avait souffert, se seraitil donc abandonné à tant de fureurs? Plus j’avance et plus je trouve en ce chemin des malédictions, mille obstacles et mille terreurs. Après lu boue, après le sable, après la glace et la fumée ardente, on arrive à cette immense chaudière où tant de misérables sont mis en bouillie, et là encore Liante interroge l'avenir. Il partage avec tous ces damnés par lui cette préoccupation constante :

Fais au moins que de nous on [*trlo dans le monde !

et véritablement , le monde nouveau, le monde chrétien, le monde de Léon X et de François l", de Michel- Ange et de Machiavel , a parlé de cet homme, autant que le monde ancien a parlé d’Homère et de Virgile. Il a étonné sou siècle; il a glorifié les siècles anciens; il a épouvanté tous les autres! Ce qui était, lui vivant, une satire, est devenu un mystère. « Ta parole a été le trait enfoncé dans ses blessures! » Il a franchi, d’un bond, toutes les limites que les poètes, ses semblables et ses prédécesseurs, avaient posées; et le voilà au sommet d’un Olympe que lui-même il a découvert !

Quel miracle! Avec cette langue sauvage... « un patois latin qui disait à peine : Papa et maman, » il a raconté les plus difficiles complications de la théologie. Il a décrit, à la façon d’un encychqédiste intelligent et convaincu, tous les beaux-arts de sou temps, et tous ces uuvrayes

LA SYMPHONIE

laborieux par lesquels se conserve le genre humain, au dire de Bossuet. Grâce à lui, et par lui, cette laugue italienne, à sou bégaiement, est devenuo un habile et savant langage, dans lequel se sont exprimés tant de génies illustres, représentés par taut de chefs-d’œuvre (enfin donc ma cantate est chantée!) et le voilà, depuis tant et tant d’années, devenu, aussi bien qu’Homère, une poésie féconde où puisaient incessamment , où puisent encore aujourd’hui, les plus grands artistes du siècle de Dante et du nôtre : « le son de la parole frappe au dehors, le maître est au dedans : magister int'us est. » Autant que Virgile, il est tendre, et plus qu’Homère, il est Grand.

Bientôt, au milieu de sa grâce ou de sa terreur, il rencontre des fantaisies, dans lesquelles il surpasse eu grotesque, les plus folles inventions de Thersite. Il est tout ce qu’il pouvait être, et môme un peu plus. Il sait la théologie autant qu’Abélard; il sait l’amour aussi bien qu’Héloïse! Il est un soldat comme le Médicis des bandes noires, un prédicateur comme Savonarole, un politique à la façon de Machiavel, un pamphlétaire à la façon de l’Arétin. Il touche à tous les modernes, dont il est le grandpère; à tous les anciens, dont il est le petit - fils. Il est magicien comme Apulée; il est un poète lyrique autant que Pindare! Oui! D’une manière furieuse cl désespérée, il presse à les faire suppurer, toutes les plaies les plus infâmes et les plus honteuses de l’âme humaine, « ils seront angoissés, et ils voudront se cacher dans l'abîme ! » Oui ! et quand par hasard, il loue, il admire, il conseille... ô bonheur! il a toutes les grâces de l ange, et ses bontés.

DiglîizecTb - ttBjffi

AU VIEUX DANTE

Il pénètre, et glorieusement, ce que l’esprit humain a de plus hoimète et de plus généreux. Et que d’idées, de changements, de surprises, de tours et de détours, dans ce poème à l’infini! II sait... tout! Il excelle à tout voir, il excelle à tout montrer! Il invente... à faire peur; il nous pique, et, piqués par lui, nous subissons toutes les métamorphoses de sa fantaisie. Il fait du beau le laid, de la vertu le crime; il explique, il commente, il abaisse, il agrandit; il accuse, il condamne, il pardonne; il lient les clefs du ciel et les clefs de l’enfer ! El des supplices, à blanchir en deux heures, la tête même de Voltaire ! Ainsi vous le voyez qui change un homme en serpent , le serpent pique à son tour et redevient un homme, châtiant également, également châtié! « Vous avez un cœur de fer, sur votre tête le ciel sera de fer! » Dans l’ablme où il se plonge, entraînant avec soi toutes les âmes, « la pensée est l’accusateur, la conscience est le témoin, la peur est le bourreau. »

En cet Enfer des malédiclions humaines et des malédictions divines, le feu parle et se plaint, la fange hurle ; ici l’âme sans corps de Branea d’Oria attend le corps sans âme de ce même Brancad'Oria ; Judas Iscariote (ô misère!) insulte «aux assassins de César, tant célébrés par Juvénal; le Florentin Mosca donne le signal des guerres civiles, et quand la fange monte, il recule en disant : «Ce,qui est fait, est fait!» Pêle-mêle abominable de trahisons et de malédictions contre la science de l'homme, et la prescience de Dieu!

Telle est ma symphonie à l’honneur de Dante et de la Divine Comédie! Et si j’ai vraiment, jamais, dans toute ma vie, éprouvé quelqu’un des vilains mouvements d’un esprit

LA SYMPHONIE

jaloux et d’uu cœur envieux, ce n’est pas le poète, ce n’est pas l’historien, ce n’est pas l’orateur , ce n’est pas le jeune homme en sa jouvence, et moins encore un des tout-puissants de ce bas monde, qui m'aient humilié à ce point dans ma vanité et dans mon orgueil. Non ! Dans le grand art de la parole et de l’imagination, je connais les maîtres, et je m’incline avec respect. Certainement, ce n’est pas moi qui écrirai jamais une seule page de Jocelyne t des Contemplations ; ce n’est pas moi qui composerai jamais Eugénie Grandet ou la Recherche de l'Absolu ; ce n’est pas moi qui trouverai les Contes d'Espagne et d'Italie, je no ferai pas Indiana, Valentine ou Volupté !

Non , certes , et je laisse aux maîtres leur popularité , leur fortune et leur gloire ; ils ont le souille, ils ont l’inspiration, c’est Dieu qui les a faits ainsi... Mais ce que j’envie, et ce qui me chagrine au suprême degré, c'est qu’avec les vingt-quatre lettres de ce même alphabet, qui suffisait à écrire Tartufe et les Femmes savantes, Candide et le Neveu de Rameau, les Lettres de Voltaire et les Lettres de madame de Sévigné, il me soit impossible, absolument, de produire autant i de musique et de passion, autant de curiosité, de rêverie et de voyages dans les plaines de l’infini, qu’en va produire avec l’aide et la collaboration des sept notes de la gamme, un gratteur de violon, un tapeur de piano, que dis-jeî un ràcleur de guitare ! Il râcle, on l'écoute; il tape, on l’écoute; il gratte, on l’écoute; et moi, j’ai beau faire et j’ai beau dire, à peine si de temps à autre, un esprit aérien se rencontre à l’ordre de mou alphabet ; à peine si j’arrête une âme au passage, pendant que le premier musicien venu, pour peu que

AU VIEUX DANTE

sa chanson se roule et se déroule au lond d'un buffet d'orgue eu un rouleau de petits clous, il se fait suivre, obéir, entendre, écouter par tout le monde. Il chante, et la rue est en fête, et le carrefour, vivement réjoui , se réveille à ces mélodies brutales ; il pleure , et chacun pleure; il veut que l’on danse, et chacun danse. Amiante! allegro! adagio! trois puissances. Et que peut faire une plume inerte, à côté de ces orchestres formidables, de ces chœurs, de ces basses, de ces ténors?

Il est écrit, je le sais : « que le cordonnier sc servira de sa toise, et le tailleur de pierres de sa forme, le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses lilets; » c’est-à-dire, il est écrit que pas un ouvrier n'est content de son outil , mais que V écrivain se servira de sa plume...; est -ce écrit? Que je lente après Shakspeare, de raconter la vie et la mort de Juliette Capulet , soudain , haro sur moi ! Malédiction sur ma tête , et brisons, à l'instant, la plume de cet insensé ! Au contraire, arrive uu musicien, un simple musicien qui s’empare de

Shakspeare, de Juliette et de Romeo soudain tout fait

silence autour du croque-notes, et moi-même, écoulant, frémissant, oubliant d’écrire, aussitôt je bats la mesure, et telle est la loi de la musique, il me semble à moi-même, à moi l’écrivain, que je vois tout ce que j’entends. Ainsi, quand nous arrivons à la douce élégie : amis, semes des /leurs... jetez des fleurs! l’orchestre eu deuil s’empare aussitôt de cette note de désolation et de mort, pendant que les voix funèbres reprennent, à leur tour, aux instruments pleins de fièvre et de passion, la note errante et douloureuse à travers le diurne et les sanglots.

LA SYMPHONIE

Si

Jetez des fleurs! Juliette est morte; elle est morte; et dans la chambre obscure de mon cerveau , je vois {tasser, couvert de (leurs, le cercueil de Juliette. Amis, jetez des fleurs! jetez des fleurs! Hélas! la pauvre enfant la voilà qui descend sous ces sombres voûtes, avec elle descend la mélodie, et l’une et l’autre elles se trouvent enfermées dans le même caveau, dans le môme linceul. Alors figurezvous que le musicien, acharné à son œuvre, se met à vous raconter ce qui se passe au fond des tombeaux des Capulets. Sous son voile blanc Juliette repose. La mort pèse sur elle, comme la gelée sur la plus douce des fleurs de loule la prairie. Tout est change : les instruments de la dânse servent de cloches funèbres; le dîner de l’hymen est un repas des morts; les fleurs de la noce couvrent un sépulcre. Pauvre cadavre enfermé vivant dans la tombe d’un mort !

Entre alors Roméo, dans celte tombe, armé d’une pioche et d’un croc de fer. Voilà ce que raconte, en ce moment, la symphonie. 11 est ferme, il est fort, il est résolu, il va mourir. Seulement souffrez que Roméo contemple, une dernière fois, les traits de sa bien -aimée. Ces projets sont sauvages et farouches, et quelle plume les écrira? — La plume est une force impuissante; il faut, pour suffire à la voix qui chante, le drame et ses passions; il faut les pitiés, les lamentations, les douleurs de l’orchestre.

Entendez-vous ce qui se passe au fond de ces plaintes, de ces abîmes? Vous croyez que c’est l’orchestre frénétique qui se débat dans sa douleur? Non! c’est Roméo qui se tue, et qui meurt sur le corps de Juliette ! Eu même temps Juliette revient à la vie, à côté de Roméo.

AU VIEUX DANTE

Qui donc, sinon Juliette, au sortir de la mort, pourrait nous révéler la phrase mélancolique dont se remplit le petit jardin, doucement reposé par la brise du soir? Nous entendions, tout à l'heure, une plainte; eh bien, la même plainte elle se fait entendre à l’heure où Juliette revient à la vie... entre-coupée... faible... monotone... délirante... jusqu’à ce qu’elle s’écrie enfin, la malheureuse : « O ciel! qu’est-ce 'donc? Une coupe dans la main de mon Roméo?... C’est le poison! Et pas une goutte pour Juliette, l’ingrat! Laisse-moi baiser ces lèvres, pour y retrouver quelques gouttes de ce précieux cordial ! »

Tout est dit. Le drame est accompli; maintenant, que le finale éclate comme un grand finale d’opéra I Maintenant que toutes ces passions politiques se retrouvent en présence afin que le frère Laurence les écrase sans pitié , sous son indignation et sa colère ! Plus le frère Laurence élève la voix, et moins ils osent faire entendre leurs cris de rage , ces Capulets, ces Montaigus, ces fantômes entrevus par Dante en son enfer. Voilà des plaintes, voilà des larmes; et pourtant, tout à l’heure encore, en cette maison mortuaire, il n’y avait qu’amour, passion, ballets, plaisirs, et la symphonie en sa joie, allait, vivante, à travers ces chambres dorées. Juliette est morte à côté de son Roméo mort. Il n’y a pas une heure que la symphonie était en plein délire. Hélas! ce n’était que fête et bombance , l’éclat, l’entraluemént, les transports ; les robes de satin se frôlaient contre les habits dorés; les diamants jetaient leur vif éclat sur les épées; les gantelets d’acier servaient de miroir aux épaules nues.

Page 1