CHAPITRE VIII
Synalgies mixtes. — Synalgies transversales. — Zones sympathiques.
— Les synalgies doivent-elles être considérées comme des phénomènes physiologiques ou pathologiques ?
Avant de faire quelques recherches historiques surles synalgies, il nous reste à parler de certains phénomènes assez rares parmi ceux qui nous occupent. Nous aborderons ensuite la question des zones sympathiques, puis essayerons de déterminer si tous les faits que nous venons d’exposer ne rentreraient pas dans un cadre nosographique déjà connu.
Existerait-il des synalgies mixtes , c’est-à-dire des douleurs associées dans lesquelles deux points sympathiques, l’un supérieur et l’autre inférieur, répondent à un seul point algogène, placé entre eux? — Lorsque j’écrivais ma thèse, je n’avais jamais observé une pareille synesthésie qu’une seule fois, sur moi, en excitant avec l’ongle un point de la peau situé à quelques centimètres en dehors de l’angle inférieur du scapulum droit, sur une ligne horizontale partant de cet angle : deux douleurs à peu près simultanées, mais d’inégale intensité, se firent sentir, la première (point sympathique inférieur) dans la partie inféro-externe de la région lombaire droite et la seconde (point sympathique supérieur) à la partie postéro-interne et supérieure du bras du même côté. J’ai représenté cette synalgie sur la Fig. 2dema Planche III. Depuis la publication de ma thèse, j’ai noté une autre association très analogue, déjà citée et également figurée dans la même planche. On se souvient des trois points
sympathiques que je suscitai par le grattage du creux épigastrique, excitation portant plus spécialement sur la moitié gauche de cette région : au point inférieur, lombaire, la douleur parut plus vive et bien mieux localisée que les douleurs des deux points supérieurs, situés, l’un à gauche et l’autre à droite, entre le mamelon et le sommet de l’épaule.
Ces deux synalgies mixtes , les seules que j’aie observées jusqu’à présent, peuvent et doivent être considérées comme des phénomènes exceptionnels, mais que, néanmoins, on aurait tort de négliger. Nous devons envisager de même quelques répercussions douloureuses, d’ordre physiologique, qui paraissent un peu plus fréquentes que ces dernières et sont caractérisées par la distribution de leurs deux points : l’irrité se trouvant dans une moitié verticale du corps, le sympathique se rencontre dans la moitié opposée. Je n’ai pas jugé à propos de dresser un tableau spécial de ces synesthésies dont je n’ai pu recueillir que quatre spécimens. Je les relate ici telles qu’elles m’ont été transmises par mon père et une autre personne, en faisant remarquer toutefois que je n’ai jamais éprouvé cette variété de synalgies, malgré ma prédisposition si grande à ressentir des douleurs répercutées. Dans la première, le point irrité se fixe à la partie droite du pubis et le point sympathique au mamelon gauche (PI. II, Fig. 1) ; — dans la seconde, l’excitation part de la région supérieure et moyenne de la fesse droite pour se répercuter au niveau de l’angle supéro-in terne de l’omoplate gauche ('PL I, Fig. 2J; — dans la troisième, le point irrité occupe la partie supéro-interne de la fosse sus-épineuse droite et la douleur sympathique la région postéro-latérale gauche et inférieure du cou; — enfin, dans la quatrième, l’irritation d’une petite masse hémorrhoïdale droite suscite un élan-
cernent au niveau de la pointe du cœur. Comme on le voit, ces quatre synalgies transversales naissent toutes à la suite d'une excitation portée sur la moitié droite du corps.
Puisque nous avons abordé la question des phénomènes exceptionnels parmi ceux qui l'ont l’objet de notre étude, signalons encore une répercussion, — unique à ma connaissance, — dans laquelle la douleur sympathique se trouve remplacée par une autre manifestation de la sensibilité, mais alors de la sensibilité spéciale. H. Brésard s’est aperçu qu’en grattant avec l’ongle la partie postérieure de la région axillaire droite il percevait, par l’oreille du même côté, un bruit qu’il comparait à celui que produit le frottement du papier de verre sur le bois.
- La même synesthésie s’observe également du côté opposé et il semble à II. Brésard que le bruit est entendu comme venant de l’intérieur. Dans ma Planche I, j'ai essayé de rappeler cette sympathie qui, pour être très probablement individuelle, ne nous indique pas moins la possibilité d’une perception auditive à la suite d’une irritation cutanée.
En écrivant le chapitre précédent, j’ai déterminé la signification du terme synalgie tournante et, par une simple statistique, démontré qu’une synesthésie de ce genre n’est pas chose rare. Pour représenter ce phénomène sur l’une de mes planches, comme je l’ai fait pour les synalgies ascendantes et descendantes, j’eus été obligé de tirer des traits allant de la figure 1 (plan antérieur du sujet) à la figure 2 (plan postérieur), et inversement, traits qui, se croisant ou se rapprochant trop souvent entre les deux silhouettes de la planche, auraient fourni un dessin pour le moins confus. J’ai donc préféré m’abstenir de ce procédé et recourir à l’emploi des zone s sym pcithiques. On sait que cette dernière expression, fort ex-
plicite d’ailleurs, nous sert à désigner une surface cutanée plus ou moins étendue, de forme plus ou moins régulière et qui, soit parles points sympathiques, soit par les points irrités qui lui sont propres, se trouve en relations de sensibilité avec une autre surface, une autre zone de la peau, sur laquelle existent les points correspondants. En ce qui concerne les zones sympathiques de mes deux premières planches, il suffit de jeter un coup d’œil sur celles-ci pour se rendre immédiatement compte de leurs rapports réciproques, les deux points de chaque synalgie étant reliés graphiquement l’un à l’autre. Dans la Planche III, les zones qui sympathisent sont marquées de la même lettre ou du même chiffre, indépendamment de leur teinte qui est aussi la même. Nous devons faire ici quelques remarques pour lesquelles il faut se reporter à cette dernière planche. La zone A (plan postérieur, Fig. 2) contient 4 points irrités qui ont tous leurs points sympathiques dans la zone correspondante du plan antérieur : une irritation de cette zone antérieure A a, par contre, suscité une douleur dans la région sympathique postérieure A. Voilà donc deux zones qui paraissentbien sympathiser. Peut-être la zone postérieure A ne descend-elle pas assez bas, car nous avons eu à noter une répercussion douloureuse à la partie inféroexterne du dos (côté droit) à la suite d’un point irrité à plusieurs centimètres à droite et un peu au-dessus de l’ombilic, rentrant par conséquent dans la zone antérieure A (1). Tous les points irrités qui ont été observés dans la zone postérieure B ont eu leurs douleurs répercutées dans la zone antérieure B (4 fois sur 4) ; de même pour la zone G de la cuisse gauche où 3 points algogènes ont éveillé 3 élancements sympathiques dans la région dorsale G; de même encore pour les petites zones 0,6
(lj Cette synalgie n’est pas figurée sur notre planche.
(c’est dans celle de l’avant-bras droit que se trouvent les deux points d’irritation primitive).
Les zones 1,1 — "2/2 — 3,3 — 4,4 — 5,5, sont absolumenteomparables aux deux petites zones dorso-lombaire (côté droit) figurées dans la Planche II, c’est-à-dire qu’elles contiennent chacune un point irrité et un point sympathique plus ou moins rapprochés l’un de l’autre.
Enfin les points amplifiés E,E — H, II — K, K représentent respectivement une synalgie tournante ascendante, et les points D,D, au contraire, une synalgie tournante descendante (1).
Je n'ai pas la prétention d’avoir établi d’une manière définitive la surface exacte des diverses zones sympathiques de notre tégument. Il reste encore bien des observations à faire et, à la suite de celles que l’avenir nous réserve, la délimitation de ces régions cutanées sera sans doute modifiée. Néanmoins, nous devons reconnaître dès à présent que certaines parties de la peau se trouvent, au point de vue de la sensibilité générale, dans de si intimes rapports qu’elles peuvent, chez les sujets svnalgésiques, devenir solidaires les unes des autres.
Il nous faut, en dernier lieu, examiner une question s’offrant naturellement à la lin d’une exposition de faits paraissant aussi singuliers que les synalgies. On sait qu’en 1853, Baumès a, dans un précis théorique et pratique « sur les diathèses , » admis une diathèse névrosique ou nervique , également constatée par Piorry ; — que, pour un auteur allemand, Arndt(1875), le nervosisme exagéré est une diathèse congénitale ou acquise (2). Les phénomènes synalgiques ne seraient-ils pas l’une des manifestations d’une diathèse de ce genre? Tous ces phéno-
(I) Dans les six figures de nos planches, les points irrités sont tous passés au carmin ; de maigres points noirs indiquent les points sympathiques.
(2) Voyez l’art. Nécroses, par Alfred I.uton, du Dict, de Jaccoud, t. xxui, 1877.
mènes, que nous avons plusieurs fois qualifiés de physiologiques, ne constitueraient-ils donc qu’un symptôme d’une affection nerveuse, d’une névrose à tout le moins particulière, — surtout si l’on admet, avec Maurice Raynaud, l’existence de diathèses partielles? (1) La prédisposition aux synalgies ne s’observerait-elle que chez les individus atteints d’une hyperesthésie spinale, — selon Brown-Séquard (2) qui considère cet état comme la cause de certaines synestliêsies, — ou d’une sorte de faiblesse native de la substance grise postérieure de la moelle épinière, suivant l’opinion d’Anstie (3) qui a émis cette hypothèse pour les sujets névralgiques? Avant de donner notre avis en réponse à ces diverses questions, je mettrai sous les yeux du lecteur le passage suivant, tiré de l’article de Luton (4) qui étudie les manifestations névrosiques. « L’hyperesthésie, — dit cet auteur, — ou l’excès de la sensibilité, se montre d’abord sous l’une des expressions les plus communes de la pathologie, celle de la douleur. C’est ainsi que l’on désigne toute sensation excessive, perçue par la conscience. Mais cette sensation prend des aspects bien différents. Relativement à son siège, elle donne : la céphalalgie, la migraine, Yodontalgie, la scapulalgie , la pleurodynie , la cardialgie , la névralgie, le lumbago, etc. Quant à sa nature, elle ne varie guère moins. Entre la douleur de dent et la nausée, il y a comme on le voit une grande opposition ; de même se distinguent : le prurit ou la démangeaison, la colique, le ténesme, Yépreinte, la crampe , les diverses aura, etc. Enfin quelques cas particuliers, importants en symptomologie névrosique, demandent à
(1) Voyez l’art. Névralgies, par II. Hallopeau, du Dict. de Jaeeoud, t. xxm, 1877.
(2) Cité par Ch. Richet : loe. cit., p. 302.
(3) Cité par II. Hallopeau : loc. cit.
(4) Loc. cit.
être distingués; tels sont: les points apophysaires,\es arthralgies et toutes les douleurs dites synesthésiques ou associées, remarquables en ce que la sensation éprouvée trompe sur le siège vrai du mal, et se fait sentir à une certaine distance de la lésion ; ainsi : la douleur de l’épaule droite dans les maladies du foie, l’arthralgie du genou dans la coxalgie, le prurit des narines en cas de Vers intestinaux, et surtout ces points apophysaires qui dominent de si haut les diverses affections de la poitrine, de l’abdomen et du bas-ventre. »
On est toujours tenté d’envisager un fait au point de vue spécial et parfois trop arbitraire qui résulte des études auxquelles on se livre habituellement. Ce serait peutêtre le cas de rappeler ici cette pensée de Schopenhauer: le médecin voit l’homme dans toute sa faiblesse; le juriste le voit dans toute sa méchanceté; le théologien dans toute sa bêtise. En effet, à ne s’en tenir qu’à la citation précédente, toutes les synalgies devraient être rangées parmi les troubles de la sensibilité qui caractérisent les névroses; et ces douleurs associées constitueraient même l’un des symptômes importants de l’hyperesthésie de la moelle épinière, de la névralgie générale de Valleix ou de la névropathie cérébro-cardiaque de Krishaber. D’ailleurs, si l’on admet avec Cheyne (1) que le domaine des névroses s’étend « depuis le bâillement ou la pandiculation, qui est le plus léger de tous les maux de nerfs, jusqu’à l’apoplexie qui en est le plus fâcheux, » — nous aurions grandement tort de ne point satisfaire aux justes réclamations de la pathologie nerveuse.
Mais, en dépit de ces revendications, nous voyons J. Muller (2) déclarer que le phénomène des sensations associées « n’est pas rare dans l’état de santé ». De son
(1) D’après Tissot, cité par A. Lulon : loc. cit.
(2) Manuel de phi/siologic, traduit par Jourdan, 1845, t. i, p. 601.
côté, Charles Richet (1) divise les synesthésies en normales et pathologiques . Ce serait, en effet, pousser un peu loin la complaisance que d’invoquer une cause morbifique pour expliquer la sensation douloureuse, si vulgaire, qu’on éprouve dans les dents par l’audition d’un son strident et aigu, — ou encore, par exemple, la sensation non moins commune de nausée et d’anxiété au creux épigastrique produite par la titillation de la luette. Je crois donc qu’il est prudent de conserver la classification de Ch. Richet et de l’appliquer aux synalgies comme nous l’avons fait dès le début de ce travail. Pour nous, il existe des synalgies physiologiques , susceptibles d’être provoquées chez des sujets jouissant de tous les attributs d’une robuste santé et chez d’autres, frappés d’une diathèse ou atteints de diverses maladies, qui peuvent néanmoins constater la stabilité de ces phénomènes contrastant ainsi avec la mobilité des symptômes variables de leur état morbide. De fait, voilà plus de quarante ans que mon père a reconnu son aptitude svnalgésique et moi plus de dix ans : or, nous avons toujours, dans ce laps de temps, éprouvé l’un et l’autre les mêmes sympathies douloureuses, quelles qu’aient été les circonstances. Il est vrai que, tous deux, nous tenonsdu tempérament nerveux, qui pourrait bien prédisposer aux répercussions sensitives. Cependant je connais des personnes chez lesquelles ce tempérament est fort développé et qui m’ont affirmé ne pas se souvenir d’avoir ressenti des douleurs sympathiques. Peut-être Y arthritisme ou Y herpétisme, greffés sur un tempérament nerveux, favoriseraientils ces douleurs, — mais cela demande contrôle, car il me serait facile de citer des goutteux, des rhumatisants et des herpétiques qui, à leur dire, n’auraient jamais fait naître chez eux la moindre sensation aberrante. 11
(I) Loc. cit., p. 299.
y a donc autre chose, probablement une disposition organique, spéciale quoique physiologique, intéressant les centres nerveux de l’écorce cérébrale et dont nous parlerons en traitant la théorie des associations douloureuses. C’est sans doute dans les rapports plus ou moins intimes et plus ou moins parfaits qui réunissent ces centres ou leurs parties que réside la cause principale des répercussions, des irradiations esthésiques . On peut admettre que ces rapports apparaîtront d’autant mieux que les récepteurs centraux jouiront d'une impressionnabilité plus vive, mais ne dépassant pas un certain degré. En effet, si la susceptibilité des cellules nerveuses atteint l’éréthisme pathologique, les sensations et les perceptions deviennent excessives : les mouvements moléculaires qui les engendrent et ceux auxquels elles donnent naissance trouvant alors une extrême facilité à se propager, à se transformer, on assiste à des actes musculaires, circulatoires, secréteurs, sensitifs et psychiques cpii ne sauraient être comparés aux phénomènes synalgiques, ces derniers offrant des caractères de régularité, de stabilité, de simplicité et d’innocuité qui manquent généralement aux premiers.
Je ne m’étendrai pas davantage sur cette question qui ne sera définitivement tranchée qu’à la suite d’un plus grand nombre d’observations. Mon opinion actuelle est uniquement basée sur le tempérament, l’état de santé, l’organisation morale des sujets synalgésiques (déjà cités au Chapitre VI) et sur l'étude que nous avons entreprise des répercussions douloureuses. Quantà la manière d’envisager une synalgie pathologique , elle doit naturellement varier suivant les conditions au milieu desquelles a surgi ce phénomène. Mais, dans l’examen de celui-ci, il ne faut jamais perdre de vue les notions élémentaires de la physiologie, dont la stricte application permet seule
d’arriver à une interprétation plausible en évitant de grossières erreurs. Nous aurons plus d’une fois, avant la lin de ce travail, l’occasion de répudier certaines associations douloureuses et autres qui, faute d’avoir été convenablement analysées au point de vue physiologique, ont été classées parmi les synesthésies où elles se rencontrent encore.