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CHAPITRE IX

Historique des synalgies. — Auteurs du XV1IP siècle : Robert Whytt (synalgie ascendante transversale de Haies), J.-C. de Lamétherie, John Hunter. — Barthez. — J. -B. Monfalcon. — Premières observations (1842) de mon père : sa théorie des synalgies cutanées. — J. Muller. — Ed. Monneret et Louis Fleury. — B. Béraud et Ch. Robin. — E. Littré et Ch. Robin. — Ch. Richet. — Edmond Perrier. — Mathias Duval. — Note de Gubler (23 décembre 1876).

Parl’étude des points irrité et sympathique, nous avons essayé de déterminer les conditions nécessaires à la production des synalgies; — celles-ci ont été ensuite examinées sous différentes faces chez le même individu, puis dans leurs rapports chez plusieurs sujets synalgésiques; — on a vu, après la classification des douleurs associées, que leur distribution parait soumise à certaines règles dont nous pressentons facilement l’importance; — enfin, nous avons tenté de décider si toutes les répercussions douloureuses doivent être considérées comme ressortissant de la pathologie ou bien, au contraire, comme appartenant à la physiologie pure. Je puis donc supposer que le lecteur, familiarisé maintenant avec ces phénomènes bizarres, sera plus à même de juger la part qui nous revient dans leur étude, quand nous aurons fait avec lui une excursion obligée parmi les auteurs. Mais ce n’est pas seulement pour cette raison que nous plaçons à la suite de l’exposition des synalgies quelques

recherches historiques sur ces synesthésies, alors que d’ordinaire on ne passe à l’examen des faits qu’après s’être libéré envers leur histoire, Celle des douleurs associées servira de transition naturelle entre la première partie de notre travail et la seconde où nous développerons la théorie de ces douleurs.

Il faut d’abord se rappeler que nous avons divisé les synalgtes en ‘physiologiques et en pathologiques. Ces dernières se trouvent disséminées dansune foule d’ouvrages, dont plusieurs seront cités en temps et lieu, et nous ne nous en occuperons que d’une manière indirecte. Nous tâcherons plutôt de découvrir quelques données sur les synalgies physiologiques. Comme on va s’en apercevoir, ce n’est pas chose facile.

Les auteurs du XVIIIe siècle ont eu vraisemblablement l'occasion d’observer quelques douleurs associées de même nature que les nôtres. Je dis : quelques douleurs , car il est excessivement rare de rencontrer dans leurs diverses publications des exemples de synalgies physiologiques. Robert YYhytt (1) relate une répercussion de ce genre, d’après Haies ( Statical Essays , vol. Il), et encore la considère-t-il comme une sympathie anomale et pathologique, ainsi que l’indique le passage suivant :

« Enfin nous voyons dans les maladies une variété de sympathies anomales que nous ne pouvons expliquer, ni par le voisinage des parties, ni par la connexion ou la communication entre les nerfs, ni parle soin que prend la nature et les efforts qu’elle fait pour procurer la santé et la conservation du corps, efforts qui sont si sensibles dans quelques mouvements sympathiques, qu’on juge qu’ils ont également lieu en santé comme en maladie.

(1) Traité des maladies nerveuses, hypocondriaques et hystériques (traduit de l'anglais), édition P. Fr. Didot jeune, 1777 : t. I, p. 114 (Sympathie des nerfs.)

On peut rapporter à la dernière espèce de sympathie la purgation par l’odeur seule d’une potion purgative; la sensation ou plutôt la douleur pungitwe que quelqu'un ressentait au sommet de V épaule gauche, quand d grattait un bouton qui était un peu au-dessous du côté extérieur du genou droit ; etc... »

Nous voilà bien en présence d’une synalgie cutanée, ascendante et franchement transversale, qui offre de plus cette particularité, déjà signalée (1), d’avoir son point irrité dans la moitié droite du corps, comme nous l’avons précédemment remarqué pour les quatre synalgies transversales dont nous avons fait l’énumération. Or, je ne crains pas de le répéter, la mention de pareilles sympathies douloureuses par les auteurs du siècle dernier doit être fort rare. J’ai, en effet, consulté un grand nombre de leurs ouvrages, tant d’anatomie et de physiologie que de médecine pure, et c’est en vain que j’ai lu attentivement tous les articles ayant trait, de près ou de loin, aux différentes sympathies. Je suis encore à chercher un second exemple de synalgie cutanée, semblable à celle qui vient d’être citée.

C’est ainsi que j’ai parcouru une partie des écrits du célèbre Hermann Boerhaave (2), ce puissant compilateur, et de son illustre adversaire, Guillaume Cullen(3), qui, on le sait, reconnaissait à l’action nerveuse la prépondérance dans les phénomènes physiologiques et pathologiques de la vie : ni l’un ni l’autre de ces deux auteurs, — dont le premier était, au dire de Cullen (4) lui-

(1) Voyez le Chapitre VIII : Sunalgies transversales.

(2) Institutions de médecine, seconde édition, avec un commentaire par De La Mettrie et par M***; 8 volumes; Paris, 1743-1730.

(3) Eléments de médecine pratique, traduits de l'anglais sur la 4e et dernière édition, avec des notes, par Boscjuillon ; 2 volumes; Paris, 1 *85-1787 : Des Vesanice en général, t. II, p. 469.

(4) Loe. cit., Pi’éface, p. Ij.

in ù me, un homme d’une érudition universelle, — ne paraissent se douter de l’existence d’une répercussion douloureuse semblable à celle que Whvtt a relevée dans l’ouvrage de Haies. Ou bien, si ces deux médecins ont observé des cas analogues, — ce qui est une simple supposition de ma part, — ils n’y ont attaché aucune importance et ne les ont pas décrits, soit à titre de curiosités, soit à celui de symptômes d’une affection quelconque. La même remarque doit s’appliquer à deux de leurs prédécesseurs également fort connus : l’un est Richard Mead (1), le médecin de Georges II, et l’autre, Thomas Sydenham (2), appartient entièrement au dix-septième siècle.

On trouve dans Y Anatomie d'Heister (3) un long article de vingt-huit pages où l’auteur passe en revue les différentes sympathies qui rendent solidaires les unes des autres les diverses parties du corps humain et où il essaye de donner l’explication de chaque lien sympathique. Là encore, dans cet ouvrage (fui vraisemblablement a joui d’une certaine vogue (4), rien qui pût être assimilé à des synalgies normales. Je n’ai pas été plus heureux en parcourant le traité spécial de Le Gat (5), le livre de Pierre Pomme (G), etc. Mais je note le passage suivant

(1) Recueil des œuvres physiques et médicales , publiées en anglais et en latin par M. Richard Mead ; — édition française par M. Coste ; 2 volumes, 1774.

(2) Médecine pratique , avec des notes: ouvrage traduit en français par A. -F. Jault ; Paris, 1 vol., 1784.

(3) Avec des essais de physique sur l'usage des parties du corps humain et sur le mécanisme de leurs mouvements, enrichie de lig. en taille-douce, par M. Sénae; Paris, 3 volumes, 1733.

(4) J'ai constaté que l’article Sympathie de l’ Encyclopédie Diderot et d'Alemhert. (tome xxxii) n'est que la reproduction littérale de l’article ( Mouvements sympathiques) que nous venons de citer ( Anatomie d'Heister).

(b) Traité des sensations et des passions en général et des sens en particulier ; Paris, 3 vol., 1767-1768.

(6) Traité des affections vaporeuses des deux sexes, ou l’on a tâché de joindre à une théorie solide une pratique sûre, etc ; Paris, 3® édition, 1767.

que je tire de J. -G. de Lamétherie (1) : « Un chatouillement léger aux lèvres, aux mamelons, à la paume des mains ou à la plante des pieds, se rapporte aux entrailles et aux parties delà génération, parce que, — dit-il, — les papilles nerveuses, répandues a toute la surface de la peau, sont fournies par les rameaux que donne l’intercostal aux paires vertébrales. » Cet exemple de sensations associées rappelle un peu certaines synalgies et constitue, avec le cas de Haies, tout l’apport historique des auteurs du siècle dernier dans la question de ces phénomènes qui ont été interprétés, d’une part, à la façon de Lamétherie et, d’autre part, comme il suit, parWhytt (2) : « Je regarde comme très vraisemblable, — écrivait le physiologiste anglais, — que les sympathies anomales précédemment exposées, et beaucoup d’autres, dont les causes me paraissent être également obscures, viennent de cette sympathie générale qui embrasse et fait correspondre tout le système nerveux et qui, dans certains cas, le fait souffrir tout entier, quoiqu’il n’y ait d’autre cause que la faiblesse extraordinaire ou la sensibilité, la délicatesse d’un organe particulier et quoique les autres parties du corps ne soient pas affectées à un degré sensible. » Si j’ai bien compris cette explication queWhytta d’ailleurs plus amplement développée, avec exemples à l’appui, dans la suite de son chapitre sur la nature, la structure, l’usage et la sympathie des nerfs, — la répercussion d’une impression, d’une douleur, aurait lieu d’une manière anormale, morbide, chez certains sujets, par le seul fait d’une impressionnabilité pathologique de la partie sympathisante. Celle-ci deviendrait alors un locus minoris resistentiæ, subissant, plutôt que toute autre

(1) Vues physiologiques sur l'organisation animale et végétale ; Amsterdam et Paris, 1780 : p. 149 (Des mouvements sympathiques).

(2) Loe. cit.y t. I, p. 1 15-1 lü.

partie de l’organisme, le contre-coup d’une irritation étrangère. Voici une observation que je cite textuellement et pour laquelle Whvtt, d’après sa théorie, admet une sensibilité extraordinaire des voies aériennes. « Aussi souvent que l'on étendait un des pieds d’un garçon de neuf ans, au point de l’amener à faire presque une ligne droite avec la jambe, et par conséquent en étendant considérablement ses ligaments et ses tendons, il était, dès le moment, tourmenté d’une toux convulsive très violente, qui continuait sans interruption aussi longtemps que l’on tenait le pied de l’enfant dans cette situation. » (1) Si l’on considère que ce n’est pas aux tissus, mais bien aux centres nerveux qui perçoivent, différemment suivant les cas, les impressions superficielles ou intimes de ces tissus, qu’il faut rapporter la sensibilité de ceuxci (2), — que, par sensibilité d’un organe on doit donc entendre l’impressionnabilité propre à son appareil nerveux central, — on se trouve déjà naturellement entraîné par les idées de Whytt à expliquer le jeu des sympathies, même des anomales, au moyen d’une théorie que nous développerons plus tard et qui est entièrement basée sur la propagation des perceptions, conscientes ou inconscientes, dans l’axe gris cérébro-spinal. D’ailleurs, de tous les auteurs de son époque, du moins de tous ceux que j’ai pu consulter, Pmbert Whytt est celui qui, à mon sens, a montré le plus de sagacité dans la question des sympathies : après une critique ingénieuse des diverses interprétations proposées pour rendre compte de ces phénomènes importants, il a su fort bien étayer son opinion par un grand nombre d’observations judieieuse-

(1) Robert Whytt, loe. cit., I. I,p. i 10.

(2) Nous ne voulons pas dire que la texture, l'état mou ou dur, etc., d’un tissu soient sans influence sur les perceptions fournies par son intermédiaire, mais seulement que ce qu’on est convfenu d’appeler sa sensibilité ne réside pas en lui.

ment choisies. Il a eu aussi le mérite de comprendre que l’étude des sympathies est une introduction nécessaire à celle des maladies nerveuses (1). En somme, le premier chapitre de son Traité peut encore être lu avec fruit de nos jours, en ce qui concerne le sujet qui nous occupe.

Pour John Hunter (2), le contemporain de R. Whytt et l’ami de Jenner, la connaissance et l’appréciation des sympathies est également indispensable au médecin. « De ce qui a été dit ci-dessus, — écrivait-il, — il paraît résulter que la sympathie est un principe si intimement lié, dans le corps vivant, à tou tes les impressions, à toutes les affections et à toutes les actions que nous ne pouvons nous faire une juste idée de l’économie animale, sous le point de vue des maladies, si nous ne la prenons en considération. » (3) Partant de là, John Hunter examine les divers phénomènes sympathiques d’une manière intéressante et assez originale (4), les divise en locaux'et en généraux } en simples et doubles, en communs et extraordinaires . Au nombre de ces derniers, qu’il considère comme existant « entre certaines parties et des parties malades avec lesquelles on ne les voit jamais sympathiser dans l’état de santé », il cil e les deux observations suivantes, curieuses certainement, et dont la seconde se rapproche beaucoup de celles que nous avons déjà consignées au Chapitre II (p. 17 et 18).

(1) « La plupart tic ces maladies nerveuses dépendant de la sympathie qui se trouve entre les diverses parties du corps, il nous parait nécessaire de commencer cet ouvrage par quelques observations sur la sympathie des nerfs, sujet qui est de la plus grande importance dans la pathologie, tant pour la connaissance que pour le traitement des maladies. » R. Whytl, loc. cit., t. 1, Préface de l'auteur, p. 3).

(2) Œuvres complûtes, traduites de l'anglais sur l'édition du D‘ J. F. Palmer, avec des notes, par le 1) ■ G. Richelot; Paris, 1839.

(3) J. Hunter. loc. cil., 1. 1, p. 369.

(4 1 Voyez, loc. cit , le chapitre X : De la sympathie, t. I. p. 364-3813.

« Un individu portait à la partie interne de la cuisse un ulcère qui lui faisait éprouver un prurit si insupportable qu’il ne pouvait éviter de se gratter. Toutes les fois qu’il cédait à ce besoin, il était pris d’un serrement de poitrine et d’une dyspnée qu’il n’avait jamais éprouvés que dans cette circonstance. »

« Le père de Lord Cavendish ressentait dans le bras gauche une douleur qui était liée à l’existence d’un calcul vésical. Cette douleur était le seul signe qui lui révélât le besoin d’uriner. »

llunter admet que « les nerfs d’une partie sympathisent avec les actions des nerfs d'une autre partie, ce qui peut produire la sensation », mais, quand il s’agit des sensations associées, voici comment il s'exprime à cet égard. « Une question à laquelle il n’est pas facile de répondre est la suivante : La sympathie peut-elle exister entre la sensation et la sensation"} La sensation ne peut provenir que d’une impression exercée sur une partie, ou d’une action des nerfs semblable à celles qui sont produites par une impression. D’où il résulte que toute sensation qui a son point de départ dans la sympathie, doit cependant encore, même dans la partie sympathisante, avoir pour cause immédiate une impression exercée sur les nerfs, ou une action des nerfs. La sensation ne peut être que la conséquence naturelle de cette action, puisqu’elle n’est pas autre chose que la perception d’une action, soitque celle-ci émane d’une impression, soit qu’elle constitue une action spontanée du nerf lui-même.

« Je pense donc que toutes ces sympathies qui paraissent consister en des sensations seulement, sans action, sont une illusion de l'esprit qui rapporte à tort la sensation à une autre partie que celle qui en est réellement le siège. »

Hunter ne dit pas autre chose, ne parle nullement de

phénomènes que nous puissions assimiler aux synalgies cutanées et ne semble pas mieux connaître ou avoir observé ces dernières que les divers auteurs de son époque, parmi lesquels il faut excepter Whytt, en raison seulement de l’observation qu’il rapporte d’après Haies. Je n’ai pu me procurer l’ouvrage du chanoine-physicien de Windsor et, par conséquent, rechercher dans le Statical Essayss'iX s’y trouve un ou plusieurs autres cas de douleurs associées, analogues à celui cité par Whytt. Mais, comme les synalgies cutanées constituent des faits qui, vraisemblablement, eussent passé pour extraordinaires, sinon merveilleux, dans le temps où vivaient les écrivains dont nous avons feuilleté les livres, — il est naturel de penser que les observations de pareilles synesthésies douloureuses ont été fort rarementconsignées et ne furent presque certainement l’objet d’aucune étude, — sans quoi il serait tout à fait incompréhensible qu’on n’en retrouvât pas le moindre vestige dans les différents ouvrages que nous avons mentionnés et dans d’autres encore. Onsait, en effet, combien était grande l’érudition déployée par les savants des siècles derniers et, de plus, l’importance capitale qu’avait, à leurs yeux, la connaissance des sympathies de toute nature.

Si nous demandons maintenant quelques renseignements à des publications plus récentes, nous constatons d’abord que celles des Bichat, des Broussais, des Richerand, etc., restent complètement étrangères à la question des synalgies cutanées. L’encyclopédique Barthez, leur aîné, fait deux classes des sympathies ; dans la première (sympathies particulières), formée de deux subdivisions dont l’une traite des sympathies des organes qui n’ont entre eux aucun rapport sensible (. sympathies des organes éloignés et divers ), il range les sympathies qui relient les organes de la génération avec le larynx et les

oreilles, l’utérus aux glandes mammaires, l’estomac à d’autres parties du corps, les intestins aux extrémités, et... Y observation de Haies , comme sympathie moins constante, appartenant, au même titre que les précédentes, à la première subdivision de la première classe (1). Mais Barthez ne semble pas avoir noté d’autres synalgies cutanées et, dans tous les cas, il ne nous apprend rien de plus que Wliytt sur ce sujet.

J’eus été curieux de connaître de quelle façon J.-F. Bérard (de Montpellier) aurait interprété le phénomène des syneslhésies douloureuses, lui qui, dans sa Doctrine des rapports du physique et du moral, arrive à cette conclusion que la sensibilité n’est pas localisée dans les nerfs et dans le cerveau, mais « dans l’organe qui reçoit la sensation. » Malheureusement, ce médecin-philosophe conserve sur les douleurs associées de la peau le silence éloquent de ses collègues.

J . -B. Monfalcon, pour qui « la connaissance des sympathies est le fondement de la médecine », a écrit un grand article destiné au Dictionnaire des sciences médicales (t. LUI). Dans cet article spécial, suivi d’un index bibliographique, il fait l’histoire des sympathies en général, les étudie en particulier, par relations des systèmes organiques entre eux, à l’exemple de Bicliat, et par relations d’organe à organe. 11 rapporte, d’après Barthez, la synalgie cutanée de Haies (sans citer cet auteur anglais) et, dans l’examen des sympathies du toucheret celles de la peau, il reste absolument muet sur les répercussions douloureuses que nous avons étudiées au point de vue physiologique. Comme l’article de Monfalcon résume les connaissances de son époque sur le vaste sujet des sympathies et des explications qui en ont été proposées, j’y

(I) Voir J. -B. Monfalcon : art. Sympathie du Dictionnair e des Sciences médicales, t. 53, 1821.

renvoie volontiers le lecteur qui désirerait se faire une idée de ces dernières.

Je pourrais continuer longtemps rénumération plus ou moins sèche et fastidieuse des auteurs français ou étrangers dont j’ai inutilement consulté les divers ouvrages; — des revues et journaux que j’ai parcourus; — afin de montrer que, — dans les limites du possible, malgré la perte de temps qu’entraînent les recherches de cette nature et les faibles ressources qu’offre, en pareil cas, la résidence dans une petite ville (à moins d’être l’heureux possesseur d’une riche bibliothèque), — j’ai dirigé tous mes efforts vers la découverte de faits, puis d’une étude se rattachant à celle des synalgies cutanées. Mais il nie semble plus simple et surtout moins ennuyeux de procéder autrement. On a vu, d’ailleurs, que nous ne nous contentons pas de feuilleter les ouvrages de physiologie pure. J’arrive donc directement aux premières observations de mon père.

Ces observations datent de 1842 et sont toutes personnelles. Quelques années plus tard, mon père en ayant recueilli une certaine quantité, songeait à coordonner un jour ses sensations particulières et à en faire, — sous le titre Des Sympathies nerveuses aberrantes ou Recherches sur les douleurs provoquées loin du siège de la lésion (1), — l’objet d’une communication à la réunion annuelle des Sociétés savantes, à Paris. Je ne dirai rien ici de ces observations qui constituent autant de synalgies cutanées et ont toutes été consignées dans la première partie de mon travail, — si ce n’est qu’elles restèrent inconnues jusqu’à la publication de ma thèse inaugurale, mon père, occupé à d’autres ouvrages, n’ayant pas mis suite à son projet. Mon père croyait alors que ces répercussions douloureuses étaient absolument individuelles et les

(1) Voyez Titres scientifiques et publications du D1 Ed. de Fromentel, 1875.

considérait, par conséquent, comme des phénomènes de sensibilité anormale, sans toutefois les rattacher à aucun état pathologique. Aussi se proposait-il d’en donner une explication basée sur une distribution irrégulière des libres nerveuses sensitives qui unissent la périphérie du corps aux centres cérébro-spinaux. D’après lui, la conscience, c’est-à-dire le cerveau, 1 e sensor mm, commune, relèverait l’erreur que tend à lui faire commettre cette disposition vicieuse des tilets sensitifs de la peau et rapporterait à un autre point de la surface cutanée, non excité, l’impression du point irrité, — parce qu’il se trouverait en ce dernier lieu une fibrille nerveuse qui était destinée à recueillir les impressions non du point irrité, mais bien celles du point sympathique. Quant à la douleur initiale, perçue au premier de ces deux points, elle résulterait de l’impossibilité qui existe d’impressionner le nerf destiné à la région sympathique sans exciter en même temps un autre filet nerveux, normalement situé et desservant la partie cutanée qui est soumise à l’irritation.

Outre c[ue cette théorie est maintenant contredite par l’examen des faits plus nombreux que nous avons notés jusqu’à ce jour, par l’existence, chez plusieurs individus, des mêmes synalgies, par le pouvoir, constaté dans certains cas , de susciter au point irrité primitif une douleur résultant d’une impression portée sur la région qui sympathisait antérieurement avec ce point, — outre que cette théorie, dis-je, est loin de s’accorder avec la généralité des faits observés, elle présente encore le grave inconvénient d’être antiphysiologique et, par là, d’induire en erreur celui qui l’accepterait. En effet, elle suppose forcément Yinnéité de la conscience dans ses actes de perceptivité distributive. Or, il est à peu près démontré que le cerveau ne sait pas,

dès la naissance , distinguer ie point du corps où l excitation a etc appliquée et quil n'apprend à reconnaître ce lieu que par expérience. Dans ces conditions, la douleur sympathique d'une autre est inexplicable. D’ailleurs, mon père a abandonné cette théorie pour se ralliera celle que nous exposerons plus loin.

A l’époque où mon père, ignorant la synalgie de Haies, constatait pour la première fois, sur sa propre personne, des phénomènes en tout semblables à celui qu’avait déjà signalé le naturaliste anglais, on pouvait relever, dans quelques ouvrages, certains passages qui, sans traiter des synalgies cutanées, sans même les mentionner, portaient néanmoins à faire admettre la possibilité de ces répercussions douloureuses.

Ainsi, dans son Manuel de physiologie (1) (t. i, p. 601- 601), J. Muller consacre à l’irradiation des sensations, aux sensations associées, un article où il s’exprime en ces termes : « Il arrive quelquefois qu’une sensation en excite une autre, ou que les sensations se propagent, d’une manière morbide, au-delà des parties affectées. Ce phénomène auquel je donne le nom d’association de sensations, n’est pas rare dans l’état de santé. L’impression d’une vive lumière détermine un prurit dans tenez, et le chatouillement exercé sur un point très borné donne lieu

à des sensations fort étendues Cette même classe

(des sensations associées) renferme encore un grand nombre de phénomènes pathologiques, tels que l’extension du mal de dent à la face entière et celle des douleurs d’un doigt malade aux autres doigts, à la main, au bras, sans qu’on puisse admettre une communication matérielle de la cause morbifique. Les irradiations acquièrent surtout beaucoup d’étendue lorsqu’une tumeur

(I) Traduit de l'allemand sur la quatrième édition (1844), avec des annotations, par A.-J.-L. Jourdan; 2vol., Paris, 1845.

nerveuse occasionne des sensations douloureuses très vives, qui ne tardent pas à se manifester aussi dans les parties environnantes, ou même dans îles parties éloignées, comme le prouve un cas rapporté par un journal anglais (1), où, à la suite d’une amputation, une tumeur du nerf sciatique, adhérente à l’os et à la cicatrice, rendait fort douloureuse la peau du moignon entier, et parfois même des parties éloignées, telles que les téguments du bas-ventre, sans qu’il y eût d’ailleurs aucun symptôme inflammatoire ; ces sensations insolites disparurent après une seconde amputation. Il suffit de se faire une brûlure forte et un peu prolongée pour acquérir la conviction que des sensations accessoires naissent alors dans les libres nerveuses voisines, auxquelles la cause provocatrice ne s’étend cependant point elle-même. »

Plus loin, dans un autre chapitre, au paragraphe intitulé Sympathies des nerfs sensitifs , le professeur de Berlin revient sur le même sujet : « Une sensation vive, — ditil, — excitée sur un seul point, se propage dans des nerfs de même espèce ou dans d’autres fibres nerveuses du même nerf. Telles sont les irradiations des sensations dans les parties voisines de la peau, à la suite d’une forte brûlure purement locale.... Un nerf de sentiment communique l’impression qu’il a reçue à un nerf sensitif d’une autre espèce, mais dans le même organe. Cette espèce de sympathie s’observe principalement entre les nerfs sensoriels proprement dits et les nerfs accessoires des organes des sens.... Les nerfs sensitifs et les nerfs tactiles des organes de sens sont susceptibles de réagir vivement les uns sur les autres par sympathie.... Beaucoup d’autres phénomènes nous fournissent des exemples irrécusables de réaction des nerfs sensitifs : tels sont les démangeaisons qu’on ressent dans le nez

(1) London medical Gazette, 1834.

après avoir regardé le soleil, les frissonnements que font éprouver certains sons, etc. » (1)

On trouve, dans le Compendium de médecine pratique, par Ed. Monneret et Louis Fleury (2), certains passages où il est question cle véritables répercussions douloureuses qui, pour être traitées en tant que manifestations névralgiques, n’en constituent pas moins des variétés de synalgies pathologiques, dont le mécanisme peut souvent être expliqué par les rapports qui existent entre les centres encéphaliques des nerfs affectés. « Les élancements spontanés ou provoqués des névralgies, — disent ces auteurs, — ont toujours leur point de départ dans un ou plusieurs points douloureux : tantôt ils se manifestent même temps dans plusieurs de ces centres, de ces foyers, et respectent les intervalles ; tantôt la douleur, partie de l’un de ces foyers, va retentir dans un autre, les points intermédiaires ne paraissant pas être affectés ; tantôt enfin, partie d’un foyer, la douleur se propage en suivant le trajet du nerf et de ses branches....

On observe souvent, dans les névralgies, des troubles nerveux plus ou moins graves: lorsque la maladie a duré longtemps, que les accès sont fréquents et violents, les malades éprouvent parfois une sensation de froid aux pieds et aux mains; ils ressentent des douleurs sympathiques et comme rhumatismales dans les masses musculaires....

Les migrations, les déplacements que l’on observe souvent dans les névralgies constituent un point important dans l’étude de la marche de ces affections (- névralgies anormales). MM. Rennes et Forstmann ont vu une névralgie faciale alterner avec une sciatique; on a observé

(1) J. Muller, loc. cit., t. I, Des Sympathies, p. 659-661.

(2) Voir t. VI (1845), art. Névralgie.

une névralgie qui passait d’une joue à l’autre (1), une névralgie plantaire qui alternait avec une névralgie sousorbitaire (Ghaussier), une névralgie faciale alternant avec une gastralgie ^Grisolle). M. Féron a vu un malade chez lequel la maladie se présentait tour à tour sous la forme d’une névralgie cubitale, d’une hystéralgie, d’une gastralgie, d’une entéralgie et d’une cardialgie (2).

L’un de nous a rapporté l’observation d’une jeune femme chez laquelle se montraient alternativement une névralgie sciatique, une gastralgie, une névralgie cardiaque, une névralgie trifaciale; la maladie ne disparaissait définitivement qu’après avoir occupé successivement cinq ou six sièges différents (L. Fleury)....

Deux névralgies peuvent exister simultanément sur le même individu : André, Fouquet, ont observé deux névralgies faciales; Bichat, deux sciatiques; Cotugno, une névralgie fémoro-poplitée et une névralgie cubito-digitale. »

Tous ces faits sont à rapprocher des phénomènes svnalgiques avec lesquels ils offrent, d’après nous, plus d’un point de contact. Je citerai encore (3) l’observation suivante.

Chez un malade, atteint de névralgie sus-scapulaire et musculo- cutanée externe, Martinet a constaté une douleur qui, partant de l’angle inférieur de l’omoplate, s’étendait le long de la face postérieure de cet os, en remontant vers la crête sus-épineuse, contournait le côté externe du bras, se répandait sur sa face antérieure, traversait le milieu de l’articulation du coude et descendait

(1) Pujol : Essai sur la maladie de la face: Paris, 1787, p. 79.

(2) Observation d'une névralgie anormale, in Journal complémentaire des sciences médicales, t. IV, p. 274.

(3) D’après le Compendium de médecine pratique, loc. eit., t. VI, p. 194.

le long du bord radial jusqu’à deux travers de doigts audessus de la tubérosité inférieure du radius; parvenue à cet endroit, elle se contournait de nouveau sur la face dorsale du poignet pour aller se terminer au pouce et à l’index. Dans ces conditions, le moindre contact de V angle inférieur de l'omoplate déterminait une douleur qui se propageait à l'instant jusqu'à la saignée , en suivant le trajet indiqué. Le môme phénomène avait lieu lorsqu’on touchait légèrement le nerf musculo- cutané externe au pli du bras ou dans les autres points de son étendue (1).

Enfin, B. Béraud et Ch. Robin qui, dans leurs Eléments de physiologie ( 2 ), s’occupent fréquemment des diverses sympathies, s’expriment ainsi : « Notons un phénomène d’action réflexe fort remarquable, que notre savant maître, M. Beau, se propose de traiter dans un mémoire, et sur lequel il a fixé notre attention. Non seulement, d’après ce physiologiste, les actions organiques naturelles seraient soumises aux actions réflexes, mais encore les douleurs : il y aurait des douleurs réflexes. Ainsi, l’on sait que si l’on porte une irritation sur la muqueuse utérine, les femmes éprouvent immédiatement une douleur dans l’aine, qui semble s’être réfléchie sur la branche abdominale du plexus lombaire ; rien n’est perçu dans l’utérus. Beaucoup d’autres phénomènes analogues à celui-ci se passent dans l’organisme (3). » Un ouvrage justement apprécié (4J admet également la réflexion de la sensibilité. On y lit, en effet, à l’article Sympathie : « Une impression morbide transmise, perçue ou non,

(1) Martinet : Essai sur les névralgies considérées en général , th. cle Paris, obs. 7, p. 28, nn 70, 1818.

(2) 2U édition, 2 vol.; Paris, 1856-1857.

(Î3) B. Béraud et Ch. Robin, loc. cil., t. I, p. 428, ex art. Usages des membranes muqueuses dus aux sympathies et aux actions réflexes.

(4) Dictionnaire de médecine, etc., par É. Littré et Ch. Robin, 14e édition, 1878.

peut, non seulement susciter une contraction des libres de la vie animale ou de la vie organique, mais aussi susciter une douleur dans un point éloigné de celui qui, malade, a causé l’impression. Ces phénomènes sont dits de sensibilité réflexe. Ainsi la sensibilité générale offre aussi des phénomènes de sympathie. C’est par un phénomène de cet ordre, avec la moelle épinière comme centre intermédiaire, que les nerfs des articulations établissent une telle solidarité de l’une à l’autre, que, lorsque les os du genou, par exemple, sont lésés, dans les cas de tumeur blanche et autres affections, on voit une douleur vive être rapportée à la hanche qui n’est point atteinte (1), et ainsi des autres articulations ou des autres os dans les maladies desquels les douleurs de voisinage ont donné lieu à de nombreuses tentatives d’explications physiologiques inexactes. Des douleurs ayant le caractère névralgique peuvent être ainsi produites loin du testicule, de l’ovaire ou autres organes enflammés ou contus, etc. (névralgies et douleurs réflexes). »

Voilà donc un fait qui parait établi : une impression peut non seulement déterminer une sensation rejetée à la partie du corps sur laquelle cette impression fut portée, mais elle peut encore en provoquer une ou plusieurs autres dans des points voisins ou même éloignés, qui n’ont été soumis à aucune excitation venue de l’extérieur. En cela et sans qu’il soit besoin de plus nombreuses citations, il nous semble évident que les physiologistes sont généralement d’accord. Les exemples d’association, d’irradiation de sensations et de douleurs névralgiques, que nous avons puisés dans leurs diverses publications et dans celles (comme le Compendium .) de médecine pure, sont autant de synesthésies parmi lesquelles il est facile de reconnaître, surtout quand il s’a-

(I) Non plus que la moelle du fémur. B. Béraud et Ch. Robin, loe. oit., t. I, p. 11)7.

git d’exemples tirés de la pathologie, des synalgies qui ne paraissent ni avoir été distinguées, ni étudiées d’une manière spéciale.

Un livre qui touche de plus près que tout autre le sujet de mes recherches est celui que le Dr Charles Richet publia, en 1877, sous le titre de Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilité. J’ai déjà cité cet ouvrage où je croyais découvrir ce que je ne rencontrais pas ailleurs. On y trouve, en effet, la relation de plusieurs associations douloureuses, qui sont de véritables synalgies, mais nulle indication d’une étude qui leur fut particulière et bien moins encore des conséquences à en induire. Je note cependant ces quelques lignes, en passant : « Les phénomènes les plus intéressants de l’irradiation sont ces phénomènes sensitifs bizarres qu’on a appelés avec raison synesthésies , et qui ne sont autres que des irradiations à distance. Parmi les synesthésies, il en est qui sont normales, il en est d’autres qui sont pathologiques et dont la cause semble due à une hypéresthésie de la moelle.

Parmi les synesthésies normales, une des plus vulgaires est cette sensation douloureuse qu’on éprouve dans

les dents par l’audition d’un son strident et aigu Il

est chez quelques personnes des points de la peau qui étant touchés provoquent une sensation tactile en un point très éloigné » (1)

En parcourant un ouvrage élémentaire (2), postérieur au précédent, je suis tombé sur un passage plus explicite, où il est traité des Sensations et actes sympathiques. J’en distrais ce qui suit, afin de permettre au lecteur déjuger par lui-même : «Mais l’excitation d’un nerf pé-

(1) Ch. Richet, loc. cit., p. 299-300.

(2) Anatomie et physiologie animales, par Edmond Perrier, première édition (1882) , p. 578-580.

riphérique peut produire d’autres phénomènes qui ne s’expliquent qu’en admettant que l’excitation s’est propagée jusqu’à la substance cérébrale. Lorsqu'on vient à touchev ou à piquer un point de leur corps , beaucoup de personnes éprouvent une sensation non seulement au point qui a été excité, mais encore en un point tout différent. La sensation secondaire qui se produit alors n'est pas nécessairement analogue à la sensation qui l’a provoquée, et le point où elle se produit n est lié par aucune règle connue au point de départ de l'excitation. Les points symétriques du corps semblent cependant unis entre eux d’une façon particulière; dans certaines affections de la moelle épinière, les malades rapportent à la fois à leurs deux jambes les excitations produites sur l’une d’elles, d’autres rapportent les excitations à la jambe symétrique, d’autres enfin ne savent à laquelle des deux l’attribuer. On donne aux sensations qui se commandent ainsi le nom de sensations sympathiques .

...Il est peu de personnes dont divers points du corps ne soient pas liés par des sympathies de ce genre. Quelquesuns de ces liens présentent une remarquable constance : on éprouve un picotement dans le nez quand on regarde le soleil, etc Mais ces sensations sympathiques se dé-

veloppent surtout dans l’état de maladie : beaucoup de douleurs dites névralgiques ont ainsi une origine exclusivement sympathique. La pleurésie provoque souvent une douleur dans le bras, les maladies de foie une douleur dans l’épaule droite; les dents malades provoquent des névralgies diverses dont la liste serait trop longue. Quelquefois ce sont les centres de perception des sensations spéciales qui sont excités, et le malade perçoit alors des couleurs, des bruits, des odeurs qui n’ont aucune réalité. »

Continuant mes investigations, je pris connaissance

des leçons que M. Mathias Duval fit, en janvier 1880, aux élèves du cours auxiliaire de physiologie à la Faculté de médecine de Paris et voici ce que j’y lus à propos de Yextérioration des sensations, des syneslhésies ou sensations associées : « M. Gubler, notre regretté maître, a signalé des douleurs en écho ou douleurs èchotwes. Un malade s’écorche, par exemple, un bouton situé vers la racine de la cuisse et il éprouve un élancement autour de l’ombilic. Si le bouton est à l’ombilic, la douleur sera ressentie à l’épaule. Il faut remarquer que la répercussion douloureuse se fait toujours à un niveau supérieur et demeure fixée du même côté du corps, ce qu’explique la disposition anatomique des centres. Les douleurs échotives ne sont autre chose que des synesthésies. Mais il faut éviter de donner à ces sensations associées le nom de sensations réflexes , car il n'y a pas là de réflexion. De ce que le sujet rapporte à la périphérie l’impression reçue, il ne part rien, pour cela, du centre excité. Il résulte seulement de ces faits que tout ébranlement central est constamment extérioré. » U)

Cette fois, nous sommes bien en présence de synalgies cutanées. Mais ces phénomènes qui, on vient de le voir, ont déjà prêté à certaines considérations, auraientils été soumis à une étude semblable à la nôtre? C’est ce que nous allons de suite examiner en remontant à la source même, grâce aux renseignements complémentaires que M. Mathias Duval m’a communiqués par écrit, avec une extrême complaisance, en m’apprenant tout d’abord que le sujet était à peine étudié.

En effet, la question des synalgies cutanées ne prend réellement naissance que dans une simple note du professeur Gubler qui, le 23 décembre 1876, faisait connaî-

(1) 5e et 6e leçons, recueillies et rédigées par M. P. Dassy, revues par le professeur : voyez La Tribune médicale, n° 599, 8 février 1880.

tre à la Société de Biologie ses observations sur une série de douleurs auxquelles il proposait alors de donner provisoirement l’épithète de répercutées. Analysons donc cette note qui a pour nous une importance capitale et qu’on trouve insérée in extenso dans les Mémoires de la Société de Biologie.

En premier lieu, Gubler parle des douleurs répercutées ou échotiques comme d’un « ordre défaits peu connu, même passé sous silence par la généralité des auteurs de physiologie » ; puis il ajoute (je transcris textuellement) : « Ce sont de véritables échos douloureux, éveillés par des douleurs spontanées ou provoquées, qui vont retentir au loin dans des parties en connexion nerveuse centrale avec celle qui est le point de départ de l'ébranlement.

Pour exciter ces douleurs sympathiques, il ne suffit pas d'une piqûre d'épingle , ni d’un choc modéré sur des parties saines; il faut une douleur aiguë, telle que celle qui résulte du pincement de la peau irritée ou hypéresthésiée, de l’arrachement d’un poil, de Fégratignure d’un bouton ayant pour siège un follicule pileux enflammé. »

Contrairement à ce qu’avançait Gubler, nous avons vu, on se le rappelle (v. p. 14), qu’une piqûre d’aiguille ou d’épingle suffit parfaitement à provoquer une synalgie, du moins chez certaines personnes, et que, d’ailleurs, le genre d’excitation du point irrité peut varier d’un sujet à un autre (v. p. 12 et 17). Mais continuons la citation :

« Et, chose remarquable, les retentissements douloureux s’effectuent régulièrement dans des points déterminés et toujours les mêmes pour les différents points de départ, c’est-à-dire qui une douleur provoquée dans une région n'aura son écho que dans une seule autre région souvent très distante. Ainsi, un bouton de la cuisse, irrité par l’ongle, déterminera une douleur secondaire vers

l’hypogastre, un coup d'ongle sur cette dernière région ira retentir dans un point de la base de la poitrine; la douleur excitée sur le thorax aboutira vers le poignet, tantôt au bord radial, tantôt au bord cubital. »

Cette assertion, conforme aux faits de mon observation personnelle, vient donner plus de poids à la règle que j’ai été amené à poser en écrivant le Chapitre IV, à savoir qu 'au même point irrité correspond le même point sympathique (v. p. 23-24); — mais je n’oserais dire, avec Gubler, qu’ « il est est superflu d’ajouter que les douleurs secondaires s’observent du même côté que la douleur primitive » : le savant professeur n’a-t-il donc pas eu l’occasion de noter des synalgies transversales? — ne serait-ce que celle de llales.

Je ne puis aussi me ranger à l’opinion suivante, qu’il émet en ces termes : « Je crois utile de constater que les irradiations douloureuses se répandent exclusivement dans#le plan antérieur ou dans le plan postérieur du corps, selon que la douleur a été provoquée sur l’une ou l’autre face. Par exemple, l’écorchure d’un bouton sur la fesse donne lieu à un éclair douloureux dans la région lombaire, comme nous avons vu tout à l’heure l’irritation de la face antérieure de la cuisse exciter une douleur dans la paroi abdominale. » J’ai, en effet, constaté que, dans un grand nombre de synalgies, la douleur sympathique apparait dans le plan antérieur de l’individu, le point irrité se trouvant dans le plan postérieur, et réciproquement {synalgies tournantes) .

D’autre part, Gubler ne semble avoir connu que des synesthésies douloureuses ascendantes, quand il dit :

« On remarquera, sans qu’il soit besoin d'y insister , que les douleurs répercutées ou écho tiques, si j’ose ainsi parler, sont toujours placées dans une zone supérieure par rapport aux douleurs primitives ou initicdes. » Comment se

fait-il que cet observateur éminent n’ait point eu à constater de synalgies descendantes, qui sont pourtant si nombreuses. Je comprendrais plus facilement la chose s’il ne s’agissait que des sympathies douloureuses transversales, ou mieux encore des synalgies mixtes : mais il n’est question, pour lui, d’aucune douleur répercutée pouvant rentrer dans l’un de ces trois groupes et je suis tenté d’admettre qu’il ignorait ces diverses formes de l’irradiation.

En étudiant, au Chapitre III, les caractères de la douleur perçue au point sympathique, nou.s nous sommes occupés de la comparaison, faite par Gubler, de cette douleur avec le phénomène acoustique de l’écho et avec la douleur fulgurante de l’ataxie locomotrice : cela nous dispense de nous y arrêter ici.

Pour terminer l’analyse de cette communication, sur laquelle nous reviendrons encore à propos de la théorie des synalgies, dans le but de citer la singulière explication qu’en donne Gubler, je tiens à rappeler la réponse de ce professeur à M. Pouchet qui, ayant observé sur lui-même une douleur secondaire à l’épaule, résultant de l’irritation d’un bouton à la cuisse, demanda si ces sensations secondaires étaient personnelles. — Loin de là, répondit Gubler; quel que soit le sujet , la douleur secondaire est perçue dans des régions toujours les memes pour des sujets différents. — Cette observation, que je ne veux pas prendre pour une supposition gratuite, vient à l’appui de ce que j’ai dit au Chapitre VI (p. 32).

En somme, la note de Gubler est, à ma connaissance, le seul document qui puisse m’empêcher d’affirmer que les synalgies ont échappé à toute étude. Mais aussi faut il avouer que cette étude, basée sur des observations insuffisantes, entachée d’erreurs et très incomplète, laissait fort à désirer. Il y a plus, Gubler ne s’est nullement pré-

occupé des conséquences qu’elle entraîne, ainsi que le lecteur a pu s’en assurer par l’analyse que nous venons de faire de sa communication d’où nous avons scrupuleusement extrait tout ce qui concerne les douleurs échotiques ou syn algies.

Une chose mérite d’être signalée : c’est le silence que les auteurs classiques observent, pour la plus grande partie, à l’égard de ces phénomènes. Parmi le petitnombredes physiologistes qui, dans leurs ouvrages didactiques, ont consacré au moins quelques lignes auxsynesthésies douloureuses, il convient de remarquer tout spécialement M. Mathias Duval. Parfaitement au courant de la question, connaissant les observations de Gubler, blâmant, non sans raison, l’expression de douleurs réflexes, employée par Noël Gueneau de Mussy qui néanmoins indique fort bien le mécanisme de ces douleurs, M. Mathias Duval ne s’est attaché qu’à en donner une interprétation satisfaisante, ce qu’il a fait dans ce style clair et avec le talent d’exposition qu’on lui connaît (1). Gette explication est celle-là même que nous développerons bientôt sous le nom de théorie centrale.

Rien que je sache n’a paru sur les synalgies depuis la note de Gubler (décembre 1876). Si je ne me trompe, je suis le premier qui ait entrepris un travail d’ensemble sur les douleurs associées de la peau et c’est surtout à ce titre que je réclame l’indulgence des critiques.

(1) Voyez Dict. Jaccoud, t. XXIII, 1877, art. Nerfs, p. 548-550; — Cours de physiologie, 4e édition, 1870, p. 108; — La Tribune médicale du 8 février 1880 : Cours auxiliaire de physiologie à la Faculté de médecine de Paris.

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