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CHAPITRE X

Théories des synalgies (et des synesthésies) . — Quatre questions. — I. Théorie des anastomoses nerveuses périphériques. — II. Théorie ganglionnaire et autre interprétation. — III. Théorie médullaire, ou spinale, et théorie de Gubler. — IV. Théorie centrale ou cérébrale.

Qu’elles apparaissent dans l’état de santé ou de maladie, qu’on les considère comme des phénomènes normaux ou pathologiques, les synalgies ont, dans tous les cas, une existence bien certaine. Il convient donc d’en rechercher, comme de tout fait acquis, l’explication la plus rationnelle.

.4 priori , l’interprétation sera la même que celle des sensations associées en général. Une synalgie, avonsnous dit, n’est qu’une espèce de synesthésie (v. p. 8).

Ce genre de sympathies consiste, on n’en peut guère douter, en des actes purement nerveux. 11 est alors assez naturel de se demander :

1° Si les anastomoses périphériques des nerfs jouent un rôle dans la production des synalgies;

2° Si les ganglions placés sur le trajet des nerfs sensitifs (centripètes) ont une action sur les synesthésies douloureuses ;

3° Si l’irradiation de l’impression venue du point irrité se fait dans la moelle épinière pour n’être perçue qu’ultérieurement par le cerveau;

4° Et enfin, si cette irradiation a lieu dans le cerveau lui-même.

Nous allons examiner successivement ces quatre questions.

I. — Est-ce par l’intermédiaire des anastomoses périphériques des nerfs sensitifs qu’une seconde douleur se fait

sentir clans une partie du corps plus ou moins éloignée cle celle qui est irritée ?

Pour élucider ce premier point, disons d’abord que, par anastomoses périphériques des nerfs sensitifs , nous n’avons en vue ici que les filets récurrents dont l’existence a été mise hors de doute par Cl. Bernard, — et non les simples accolements de tubes nerveux, qui abandonnent un cordon pour s’adosser à un autre pendant une partie de leur trajet. Puis, rappelons que MM. Arloing et L. Tripier ont démontré que des filets nerveux récurrents associaient à la périphérie non seulement les nerfs sensibles aux nerfs moteurs, mais encore les nerfs sensibles entre eux (1).

Etant donné ce fait, supposez que j’excite suffisamment le nerf A en un de ses points autre que celui de sa terminaison et qu’en ce point aboutisse un filet récurrent fourni par le nerf B : je peux, dans ces conditions, éprouver deux douleurs , une première que je sentirai au point irrité et qui m’arrivera par le filet récurrent émané du nerf B, — une seconde que je percevrai comme venant d’un autre endroit, de celui {point sympathiq uë) où se trouve la terminaison périphérique du nerfk , et cela parle phénomène bien connu de l’extérioration des sensations.

Tel serait le mécanisme des synalgies, au moins quand leurs deux points ne sont pas trop éloignés l’un de l’autre, car, si MM. Arloing et L. Tripier ont observé que la quantité de fibres récurrentes est plus considérable à mesure qu’on s’approche de l’extrémité périphérique des nerfs, ces physiologistes auraient aussi constaté qu’en général les fibres récurrentes ne remontent pas très loin au-delà de cette extrémité périphérique (2).

(1) Voyez, à ce sujet, II. Beaunis : Nouveaux éléments clc physiologie humaine, 2e édition; Paris, 1881 : t. II, p. 1209.

(2) D’après Mathias Duval : Cours auxiliaire de physiologie, dans La Tribune médieale du 11 janvier 1880.

De cette disposition anatomique, il résulte déjà que toutes les synalgies ne se prêtent pas à l’explication par les anastomoses qui, à la surface du corps, réunissent les nerfs sensitifs. Bien plus, en admettant que les filets récurrents puissent remonter fort loin de la terminaison périphérique du cordon nerveux qu’ils innervent ou auquel ils sont adossés, il serait encore impossible d’expliquer d’une manière satisfaisante les synalgies qui présentent un très grand écart entre le point irrité et le point sympathique.

Ainsi, jetez un coup d’œil sur les synalgies 1 et 7, par exemple, de mon Tableau I. Dans la première, l’irritation porte sur une fibre terminale du grand nerf sciatique et la douleur sympathique est reportée à l’extrémité de l’un des filets que fournissent à la peau de l’épigastre les rameaux perforants antérieurs des cinq derniers nerfs intercostaux. Dans la seconde, c'est un filet du nerf fêmoro-cutané (ou du nerf saphène interne) qui est irrité, et la répercussion douloureuse se fait sur une terminaison du nerf museulo-cutané ou du nerf brachial cutané interne , — tous deux branches terminales du plexus brachial , alors que les nerfs soumis à l’excitation initiale proviennent du plexus lombaire. Acceptera-t-on, pour ces deux exemples, l’existence de fibres récurrentes d’une longueur démesurée, remontant des orteils à l’épigastre ou du genou au pli du coude, en sautant d’un nerf à un autre? (1) Mais ce serait alors faire de l’anatomie de commande, avancer un fait extrêmement dif-

(1) Dans ces deux cas, c’est le filet récurrent supposé qui serait irrité sur un pointée son trajet et conduirait alors la douleur sympathique par extérioration ; — la douleur initiale résulterait de l’irritation concomitante d’une fibre du grand nerf sciatique (ou d'un autre filet récurrent), par exemple, qui viendrait juste à propos se terminer tout près de l'endroit où est excitée l’anse récurrente des nerfs intercostaux, anse qui proviendrait du nerf grand sciatique. On voit ainsi que, pourpersister dans une interprétation de ce genre, il faut nécessairement recourir à une succession d’hypothèses toutes plus hasardées les unes que les aulres.

ficile à prouver le scalpel à la main, — un fait plus hypothétique encore que l’interprétation du phénomène sv- • nalgique par cette disposition utopique.

Divers auteurs ont cependant appliqué la doctrine de la sensibilité récurrente à l’explication des irradiations douloureuses dans les névralgies. On sait que, pour nous cette question se confond presque avec celle des synalgies. Il nous parait vraisemblable, en effet, que ces dernières ne diffèrent des répercussions névralgiques que par l’étendue, l’intensité et la persistance de la douleur. Elles doivent, par conséquent, être soumises à un mécanisme semblable.

Or, M. A. Cartaz (1), par exemple, prétend que les irradiations douloureuses, dans les névralgies, ont lieu par le moyen des anastomoses périphériques des nerfs. D’après cet auteur, c’est ainsi que les névralgies de la face ( a . trijumeau) s’irradient vers le plexus cervical postérieur (br. post. des premiers nerfs rachidiens ), — et non autrement, car, suivant Cartaz, le centre encéphalique du nerf trijumeau serait trop éloigné du centre des nerfs cervicaux pour se trouver dans des conditions à exciter ce dernier par continuité ou même contiguïté de substance.

Mais il y a d’abord des cas où la propagation et la métastase des douleurs nous semblent incompréhensibles si l’on refuse à cette propagation la voie centrale; — je veux parler des cas où l’on a vu une névralgie faciale alterner avec une sciatique (Rennes et Forstmann) et une névralgie plantaire avec une névralgie sous-orbitaire (Chaussier), etc., — des cas où une douleur d’oreille s’étendit à la cuisse (Fabrice de Hildan, cité dans L'anatomie d’Heister , t. III, p. 331-332), — de tous ceux en-

• (I) Des névralgies envisagées au point de vue de la sensibilité récurrente , thèse de Paris, 1875.

fin où, comme le dit A. Tardieu (1), des névralgies se montrent «. alternativement on successivement dans des nerfs très éloignés et entre lesquels ri existe aucun rapport. »

Puis, l’assertion deM. A. Cartaz, en ce qui concerne l’exemple choisi, comporte une erreur anatomique. En etTet, il est aujourd’hui clairement prouvé, par MM. J.-V. Laborde et Mathias Du val, que le centre gris du nerf trijumeau et celui des nerfs cervicaux sont très voisins et môme immédiatement juxtaposés. A la Société de Biologie (séance du 22 novembre 1879), précisément au sujet de la thèse de Cartaz, M. Mathias Duval a appelé l’attention des médecins sur ce point de physiologie qui semble éclairer d’une lumière nouvelle la pathogénie des névralgies. M. Laborde a même ajouté que la remarque de M. Duval était d’autant plus légitimée que, en ce qui a trait particulièrement au trijumeau, la racine sensitive ou bulbaire (2) de ce nerf parait, d’après les expériences faites en commun, reliée au point d’origine des nerfs cervicaux par un cordon de fibres nerveuses très excitables, très sensibles, et constituant un centre vaso-moteur agissant à la façon du cordon cervical du nerf grand sympathique.

Comme on le voit, la théorie de M. A. Cartaz est loin d’être à l’abri de toute contestation. Voici d’ailleurs le jugement porté sur elle par l’auteur (3) de l’article Névralgie du Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques : « Nous devons dire que, dans le travail

(1) Manuel de pathologie et de clinique médicales ; 4e édition, Paris, 1873.

(2| On sait que l'origine réelle de la racine sensitive (grosse racine) du nerf trijumeau est cette portion de substance grise qui prolonge, dans le bulbe rachidien et dans la protubérance annulaire, la corne postérieure de l’axe gris spinal ; c’est cette racine, généralement désignée sous les noms de racine ascendante ou bulbaire du trijumeau, qui se montre sur toutes les coupes du bulbe sous la forme d’un cordon, à section semi-lunaire, montant depuis le tubercule cendré de Rolando jusqu’au niveau de son lieu d’émergence protubérantielle. (D’après Mathias Duval)

(3) II. Hallopeau, in Diet. Jaccoud, t. XXIII. (1877) p. 772-773.

précédemment cité, Cartaz a donné une tout autre interprétation des irradiations douloureuses; comme les points douloureux, elles seraient dues à la présence dans les nerfs malades de filets récurrents; pour prendre un exemple, les douleurs qui se font parfois sentir dans les rameaux de la branche ophthalmique, chez les sujets atteints de névralgie occipitale, devraient s’expliquer par l’existence dans le nerf occipital de libres qui s’en iraient par un trajet rétrograde s’unir aux divisions de l’ophthalmique ; il cite à l’appui de sa théorie des observations dans lesquelles des douleurs névralgiques limitées au trajet d’un nerf ont été calmées par la compression d’un autre nerf (faits de Tripier). Nous ne contestons pas la valeur de ces observations et nous reconnaissons que, pour ces cas particuliers, la théorie de Cartaz peut être soutenue; mais ils sont bien peu nombreux et, pour V immense majorité des faits, la théorie exposée plus haut (1) est la plus vraisemblable. Comment comprendre, en effet, dans l’hypothèse de Cartaz, que souaent ces irradiations ne sc produisent que passagèrement^ au moment où les paroxysmes atteignent leur summum éC intensité ? Si elles étaient provoquées par des lésions permanentes, elles devraient être permanentes ellesmêmes, ou du moins se reproduire constamment à chaque accès et faire, pour ainsi dire, partie intégrante de la névralgie, au lieu de venir seulement en compliquer par instants le tableau. C’est à tort d’ailleurs que Cartaz objecte à la théorie centrale la difficulté de comprendre la propagation des excitations d’un noyau à l’autre; les recherches récentes de Pierret ont montré, au contraire, que cette propagation s’expliquait tout naturellement par les communications qui existent entre les différents noyaux (Lange). »

(l)La théorie centrale.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur cette première question, — d’autant plus que l’interprétation de M. Cartaz et des autres auteurs qui partagent son opinion relativement au même sujet, semble perdre chaque jour de son crédit. Ainsi, le savant professeur S. Jaccoud, dans la septième édition (1883) de son Traité du pathologie interne, ne prend nullement en considération la théorie de Cartaz pour se rendre compte de l’extension des douleurs névralgiques. En effet, parmi les causes des névralgies, il admet, pour la prosopalgie, par exemple, des causes extrinsèques indirectes ou réflexes , qui n’affectent pas directement le trijumeau et agissent, soit sur un autre nerf périphérique, soit sur les organes nerveux centraux : l’excitation qu’elles produisent, irradiée de son point de départ jusqu’au foyer du nerf trifacial, en provoque l’hyperesthésie par le mécanisme de l’irradiation réflexe. « Les connexions ganglionnaires et intra-bulbaires du nerf de la cinquième paire , — dit plus loin le médecin de l’hôpital Lariboisière, — expliquent la multiplicité des irradiations scnsitiocs et motrices auxquelles il donne lieu en l’état d’hyperesthésie. Parmi les premières ( sensations associées), les plus communes sont les douleurs de la région cervicale postérieure et de l’occiput, les douleurs scapulo-claviculaires, intercostales et mammaires; à l’association sensitive doivent encore être attribués les bruissements d’oreille et l’obscurcissement de la vue (pii existent dans quelques cas pendant le paroxysme. »

J. Muller (1) avait déjà écrit qu’on ne saurait « rendre raison de l’irradiation de la sensation par l'admission d’anastomoses plexiformes des libres primitives des nerfs de sentiment à leurs extrémités périphériques dans la peau ». Avant lui, Robert Whytt (2) pensait

11) Luc. cil., t. T, p. 002.

(2) Loc. cit.,t. I, p. 78.

également qu’on ne peut expliquer les divers phénomènes de la sympathie (douloureuse ou autre) « par aucune union ou anastomose qui soit entre les nerfs, dans le trajet qu’il font depuis le cerveau dont ils sortent jusqu’aux différents organes où ils se terminent. » Pour ce physiologiste anglais, « toute sympathie doit être rapportée au cerveau même et à la moelle de l’épine, qui donnent naissance à tous les nerfs. »

IL — Je ne ferai que toucher à la seconde question de savoir si les ganglions placés sur le trajet clés nerfs sensitifs, p/'ès cle leur origine apparente , exercent une influence quelconque sur les phénomènes synalgiqucs.

Dans mes recherches bibliographiques, je n’ai trouvé que J. Muller pour s’être demandé si ces ganglions nerveux pouvaient jouer un rôle dans l’acte des sensations associées. Voici ce qu’il dit au sujet des irradiations sensitives (1) : « On peut concevoir le phénomène de deux manières.

La première explication repose sur les propriétés dont jouissent les ganglions des nerfs sensitifs.... On sait que tous les nerfs sensitifs proprement dits ont un ganglion à leur racine. Reil (2) comparait les ganglions du grand sympathique à des demi-conducteurs, qui n’amènent pas les impressions faibles au cerveau, mais qui, à l'instar des demi-conducteurs de l’électricité, au travers desquels passe le fluide électrique accumulé en grande quantité, y font parvenir les irritations très vives, et qui ne permettent non plus qu’avec des restrictions l’influence du cerveau et de la moelle épinière sur le grand

(I) Loc. cil., t. I, p. G02.

(2) Arehio fuer Physiologie , t. VII.

sympathique. On pourrait appliquer aussi cette hypothèse aux ganglions des nerfs de sentiment; on pourrait dire que la masse grise, à travers laquelle les libres primitives passent sans névrilème, est une sorte de demiconducteur incapable de propager dans sa propre substance les irritations faibles agissant sur une de ces fibres, et de les communiquer aux autres libres qui traversent le ganglion, de manière qu’alors la sensation ne se répand ni à droite ni à gauche, et parcourt seulement la libre qui en a été affectée ; mais, quand les sensations sont très vives, de demi-conducteur qu’elle est ordinairement, celte même masse devient tout à fait conducteur et permet à une partie du fluide nerveux de se communiquer à quelques autres des libres qui traversent le ganglion, de sorte qu’en ce cas il y a irradiation de la sensation, sensation associée ou concomitante. »

Remarquons d’abord que cette explication est, de l’aveu même de J. Muller (1), « purement hypothétique et dénuée de preuve ». Aussi le physiologiste allemand l’abandonne-t-il pour chercher la cause des irradiations sensitives dans la moelle épinière ou dans le cerveau.

Mais, en outre, parmi les diverses objections que nous pourrions faire à l’interprétation par les ganglions des nerfs sensibles, il en est deux principales à mentionner. En premier lieu, pourquoi, d’une manière très générale, n’existe-t-il qu’un seul pointsympathique correspondant à un seul point irrité? Pourquoi, — le tissu spécial des ganglions intervertébraux ou du ganglion clc Casser, par exemple, devenant bon conducteur des impressions par le fait d’une très vive irritation périphérique, — une fibre, quelques tubes nerveux au plus, voisins de ceux primitivement excités, le seraient-ils secondairement à

(I) Loc. ait t. i, p. 613.

l'exclusion d’autres libres qui offriraient les mêmes conditions de voisinage et d’excitabilité?

Ensuite, comment expliquer les synesthésies, les synalgies dont les sensations, les douleurs se font sentir aux extrémités de nerfs qui, certainement, n’ont aucun rapport du à un ganglion commun servant d’intermédiaire? (Voyez les Synalgies ascendantes 3, 4, 7, 10, 19, etc., etc., de mon Tableau I).

Enlin, nous ne possédons sur l’anatomie histologique (1) et sur la physiologie des ganglions spinaux et de leurs analogues que des notions très restreintes. « La constance et le développement du ganglion rachidien chez certains animaux, — dit Mathias Duval, — nous indiquent son importance et nous donnent à penser que ses rôles doivent être multiples. Malheureusement nous n’en connaissons qu’un : son rôle trophique ou de nutrition sur la racine postérieure, démontré par Augustus Waller. » (2)

Je terminais le manuscrit de ma thèse quand l’un de mes maîtres me proposa une autre théorie des synalgies. Ne serait-ce qu’à titre commémoratif, je lui dois quelques mots.

Cette nouvelle théorie, — qui trouve naturellement sa place ici, — est basée sur Thypothèse que, dans un tronc ou dans un plexus nerveux, il peut se passer, entre deux libres sensitives, A et B, accolées, dont Tune, A, est soumise à l’excitation primordiale, un phénomène analogue à celui connu sous le nom de contraction paradoxale (Du Bois-Reymond) et grâce auquel nous reporterions à la partie périphérique ( point sympathie] ne), innervée par B, la seconde douleur résultant de l’excita-

(I) Voyez Mathias Duval, art. Nerfs du Dict. Jaccoud, t. xxxiii, p. 488-489.

>2) In T ribune médicale du 11 janvier 18S0 : Cours auxil. de ■physiologie.

tion, par influence, de cette libre B (I). La synalgie se produirait alors par une sorte cl' électrotonus secondaire. D’ailleurs, Jules Béclard (2) prétendait que la modification de l’état électrotonique d’une libre nerveuse sensible entraine une modification secondaire dans t’électrotonus d’autres fibres sensitives, jointes à elle par accotement, et réveille la sensibilité chez ces fibres ainsi influencées. Cet auteur avançait même que la sensibilité constatée dans les racines antérieures des nerfs rachidiens au moyen de l’électricité, peut être expliquée de la sorte, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer ici, comme on l’a fait, l’existence de filets sensitifs récurrents qui remonteraient du ganglion intervertébral vers la moelle épinière par les racines antérieures.

Si cette théorie était seulement admissible, si, à plus forte raison, elle était vraie, l’étude des synalgies pourrait déjà servir à déterminer les rapports tpi affectent entre elles les différentes fibres sensibles , venues de points divers du corps. C’est une idée analogue qui lit écrire à J. Henle (3) son article sur le Cours des fibres déduit des sympathies .

Malheureusement, l’interprétation des synesthésies douloureuses par un courant sensitif modifiant primitivement, dans la fibre nerveuse irritée, puis secondairement, dans une fibre centripète voisine, l’état électrotonique de ces fibres de même nature, est susceptible d'objections, de reproches semblables à ceux que nous avons adressés à la théorie ganglionnaire. D’autre part, nous savons que, pour susciter une synalgie, l’irritation

(I) Voyez, sur cc sujet, II. Beaunis, toc. cit., t. I, p. 516, 536 et 544. [Phénomènes électroioniques des nerfs).

(?) Traité élém. de plnjsiolofjie humaine, G0 édition, 1870, p. 932-983.

(3) Traité d'anatomie générale, Ira luit de l'allemand par A.-J.-L. Jourdan, 1843. t. II, p. 24'.) et suivantes.

mécanique est bien préférable à l’excitation électrique, cette dernière ne nous fournissant que des résultats à peu près nuis et paraissant, au contraire, entraver la répercussion douloureuse (v. p. 15-10). Or, les excitations électriques seraient les seules capables de produire l’électrotonus ; les excitations mécaniques, chimiques, etc., resteraient inefficaces (1). Enfin, mon savant maître, M. II. Beaunis, nous apprend encore (2) que l’influence de l’électrotonus sur les nerfs sensitifs a été peu étudiée, — que Zurhelle, dans des expériences faites sur la Grenouille sous la direction de Pflüger, a trouvé' une diminution d'excitabilité de ces nerfs, aussi bien pour l’anelectrotonus que pour le catelectrotonus, — que les résultats obtenus sur l’Homme vivant (Eulenburg, Erb, etc.) sont encore trop incertains pour qu’on puisse arriver à des conclusions positives et que les variations d’excitabilité observées alors ont tantôt infirmé, tantôt confirmé les résultats trouvés chez les animaux.

111. — Allons-nous donc rencontrer dans la moelle épinière la cause probable des douleurs associées ?

Dans sa seconde explication, J. Muller attribue l’irradiation de la sensation à celle de l'irritation dans la moelle épinière ou dans le cerveau même, sans opter définitivement pour ce dernier plutôt que pour le centre rachidien dont, au contraire, il vise plus spécialement les fonctions. « D’après cette manière de voir, — ditil (3), — il se passerait ici un phénomène analogue à celui qui a lieu dans les mouvemements par réflexion, lorsque de l’impression sensitive communiquée à la

(1) II. Beaunis : loe. cit., t. I, p. 54ô.

(2) Loc. cit., t. I, p. 5Ki.

(3) Loe. cit., t. I, p. 003.

moelle épinière part une irradiation qui s’étend jusqu’aux nerfs moteurs. La seule différence consisterait en ce qnè l’irradiation de l’impression sensitive primordiale sur la moelle épinière n’aurait pas lieu dans des nerfs moteurs, mais dans d’autres nerfs sensitifs naissant au voisinage de ceux qui ont été affectés directement, ou que du moins elle ne se bornerait pas à des nerfs moteurs et s’étendrait en outre à des nerfs de sentiment.

Ce qui parle en faveur de la seconde explication, — ajoute J. Muller, — c’est l’analogie des irradiations que les impressions sensitives, reçues par la moelle épinière, envoient jusque dans des nerfs de mouvement, et de plus cette circonstance qu’il y a aussi des nerfs sensitifs sans ganglions, comme la rétine, qui sont susceptibles d’irradiation, de sorte que la première explication est évidemment insuffisante. »

Une interprétation de ce genre laisse soupçonner qu’il peut se produire dans les nerfs centripètes une transmission centrifuge, réflective. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point de physiologie. Piappelons auparavant la théorie de Gabier qui s’est basé sur la possibilité d'une rétrogradation du courant nerveux sensitif pour expliquer les douleurs répercutées ou écholiqucs. «. En définitive, — disait le regretté professeur (1), — il est permis de supposer que les choses se passent de la manière suivante.

La douleur initiale provoquée, ou spontanée, est transmise au centre nerveux, d’où l'ébranlement se réfléchit dans un cordon sensitif en connexion, dans la moelle, avec ceux de la région primitivement irritée. Cet ébranlement se propage excentriquement , c'est-à-dire en sens inverse du courant nerveux ordinaire des nerfs sensitifs , qui

(1) Société <lc Biologie , 23 décembre 1 870.

est eisodique ou centripète. Il parcourt ainsi un trajet plus ou moins long sans donner lieu à aucune sensation ou plu lot à aucune perception , par cette raison péremptoire qu’il n’y a point de centre perceptif à l’extrémité périphérique d’un nerf de sentiment. Mais, dès que le courant paradoxal s’arrête, il se produit dans le nerf sensitif une sorte de reflux ou de choc en retour et, consécutivement une perception douloureuse dans le centre spinal. Naturellement la douleur est ressentie là où se trouvait le point de départ du courant centripète, c’està-dire dans le point du nerf sensitif où s’était arrêté le courant paradoxal d'origine réflexe. »

Si Gub.ler admettait si facilement l’existence de ce courant paradoxal, J. Muller, au contraire, bien qu’il vit dans le phénomène de l’irradiation des sensations un acte analogue à celui des mouvements réflexes, exprimait ainsi les doutes qu’il concevait à cetégard. « Quelle idée maintenant doit-on se faire de l’excitation secondaire que d’autres fibres sensitives ou d’autres nerfs de sentiment reçoivent du cerveau et de la moelle épinière? S’accomplit-il une réflexion dont le point de départ soit au cerveau, soit à la moelle épinière? S’établit-il dans ces nerfs, un courant qui aille de leur extrémité cérébrale ou rachidienne à leur extrémité périphérique, et revienne ensuite de celle-ci à celle-là; ou, s’il n'y a point de courants, mais seulement des oscillations dans le principe nerveux, un second nerf est-il mis à l’état d’oscillation par l’oscillation du premier, que le cerveau réfléchit sur lui? Très probablement il s’opère toujours une réflexion, dont le point de départ est l’encéphale ou la moelle épinière, et qui rejette en quelque sorte l’impression sur un autre nerf de sentiment. Cependant il faut remarquer que cette explication implique tacitement la possibilité, pour les courants ou les oscillations qui ont lieu dans les fibres

sensitives de sy effectuer aussi Lien du centre à la circonférence que de la circonférence au centre. Or, nous ignorons encore si une telle condition est réalisée, ou si les nerfs sensitifs ne sont aptes qu’à des mouvements de la circonférence vers le centre : aussi est-il intéressant d’avoir un moyen d’expliquer le phénomène dans le cas où les nerfs de sentiment seraient privés du mouvement centrifuge, et où celui-ci n’appartiendrait qu’aux seuls nerfs moteurs. Comme il parait être indifférent, pour une sensation, que la fibre nerveuse soit affectée à son extrémité, dans son 'milieu, ou à son origine cérébrale ou rachidienne, puisque, dans tous les cas, la sensation demeure la même, et qu’elle est toujours rapportée aux parties extérieures dans lesquelles le nerf se distribue, il s’ensuit que la simple irradiation d’une impression qui, du point où sa fibre conductrice aboutit dans la substance de la moelle épinière et du cerveau, se répand sur les origines des libres nerveuses, peut donner lieu à une extension de la sensation. Nous savons que, chez les personnes atteintes d’affections de la moelle épinière, les sensations semblent avoir lieu aussi dans les parties extérieures ; que, par exemple, la myélite s’accompagne des plus vives douleurs dans les membres, quoique cependant les nerfs de ces parties ne puissent exciter aucune sensation dans le sens de la moelle épinière à la périphérie. Le fourmillement qu’on éprouve à la peau n’est souvent non plus qu’une sensation ayant sa cause dans la moelle épinière elle-même. Cette sensation, lorsqu’elle ne dépend pas d’une compression exercée surles nerfs, est un symptôme presque constant de toutes les affections de la moelle spinale, que celles-ci soient purement passagères, comme dans l’épilepsie, ou permanentes, comme dans la névralgie dorsale et la phthisie dorsale. Tl est impossible, même à celui qui possède des connaissances anatomi-

qaes, d’avoir la conscience du véritable siège qu’elle afiècte, puisque ce n’est pas le long du rachis qu'elle se manifeste, mais dans toutes les parties auxquelles la portion malade de la moelle envoie des nerfs. Il peut fort bien en être de même de V irradiation des sensations. » (1) Encore aujourd’hui, — malgré les expériences célèbres de Vulpian (soudure d’un nerf sensitif avec un nerf moteur), expériences déjà tentées auparavant par Bidder et Gluge, par Thiernesse, et confirmées particulièrement par J. Rosenthal et Bidder, — malgré les démonstrations de P. Bert (greffe du bout de la queue d’un Bat sous la peau du dos du même animal, puis section, au bout de huit mois, de cet organe à sa racine), attaquées par François-Frank, — celles de E. Cyon (basées sur l’étude des secousses musculaires différentes obtenues par l'excitation d’un tronc nerveux ou par l’excitation des racines spinales de ce tronc) et celles de Kübne (2), — la conductibilité indifférente des nerfs, hors L'état d' expérimentation artificielle , ne nous parait pas suffisamment prouvée.

« L’identité de structure et de composition des deux espèces de nerfs, — dit H. Beaunis (3), — rend probable l’identité des fonctions; mais il n’y a pas là non plus une démonstration suffisante; je rappellerai à ce propos que récemment L. Lowe vient d’insister sur la différence de coloration que présenteraient les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs, différences qui correspondraient à des caractères histologiques particuliers (Centralblatt, 1879). »

Je partage donc volontiers les doutes de J. Muller et me refuse à admettre toute explication des synalgies qui serait, comme celle de Gubler, fondée sur l’hypothèse d’un courant nerveux, paradoxal, d’origine réflexe. D’ail-

(1) J. Muller : loc. cil., t. I, p. G03-G04.

(2) Voyez II. Beaunis : loc. cil., t. I, p. 538.

(3) Loc. cil., t. I, p. 537.

leurs, alors même que la conductibilité indifférente des nerfs serait possible à l’état physiologique (comme cela existe peut-être pour les fibres commissurales des cen- Ires nerveux), il est au moins inutile de s’en préoccuper dans l’interprétation des synesthésies. En effet, de deux choses l’une : ou l’on suppose que l’impression primordiale, transmise au centre rachidien auquel aboutit le cylindre-axe irrité, reste localisée dans ce centre, n’excite pas secondairement un autre centre médullaire, — ou l’on admet, au contraire, que cette impression transmise s’irradie sur un autre centre de la moelle épinière. Dans le premier cas, il faut recourir à l’une des théories précédemment exposées et qui, sans être basées sur l’hypothétique rétrogradation du courant nerveux sensitif, ne me semblent pas néanmoins satisfaisantes; ou bien il faut chercher plus haut, dans le cerveau même, la cause probable de l’irradiation douloureuse. Dans le second cas, tout comme dans la première supposition, le phénomène de V extérioralion des sensations ou, suivant la dénomination de S. Jaccoud (1), la loi des manifestations excentriques , en vertu de laquelle, dans l’acte de la perception, la sensation est rapportée à l’extrémité périphérique de la fibre sensible, quel que soit le point de son trajet qui ait ôtéexcité, — suffit amplement à donner la clef du mécanisme producteur des synesthésies, — sans qu’on ait besoin d’inventer un courant paradoxal, réflectif.

M. Mathias Duval, qui considère la conductibilité indifférente des nerfs comme démontrée d’une manière absolument concluante (2), fait remarquer que « si c’est la connexion centrale qui détermine la nature sensitive d'un nerf, c’est, d’un autre côté, la connexion périphérique qui

(1) Traité de pathologie interne , 1883, t. I, p. 842.

(2) Voyez I.a Tribune médicale du 4 janvier 1880.

détermine la nature motrice de tel autre nerf. La loi est générale, les bouts seuls diffèrent. C’est le cerveau ou la moelle qui crée l'essence sensitive, c’est la plaque terminale qui crée l’essence motrice. »

Or, la stricte application de cette dernière loi à l’organisme non soumis aux conditions artificielles de l’expérimentation, à l’homme intact , en un mot, ne nous permet pas d’admettre chez lui une transmission nerveuse pouvant s’effectuer à rebours du sens normal, physiologique. Aussi M. Mathias Duval, dans un ouvrage (1) antérieur à ses leçons de janvier 1880, s’était-il déjà élevé contre l’interprétation, récente alors, que le professeur G ubler avait donnée des douleurs répercutées. « Nous ne saurions terminer cette étude générale des actes réllexes, — écrivait alors M. Duval, — sans nous expliquer sur quelques phénomènes qui ont été désignés cl tort sous le nom de réflexes : nous voulons parler des sensations associées.. .

Une impression, produite par une excitation extérieure, étant apportée par un nerf sensitif vers un centre nerveux, peut produire dans ce centre une excitation assez forte pour s’irradier vers des centres voisins; ceux-ci alors sont le siège de sensations identiques à celles qui se produiraient s’ils avaient été mis en jeu par les nerfs qui leur apportent normalement les impressions de certains points de la périphérie. C’est qu’en effet, du moment qu'un centre nerveux reçoit une excitation , aucun indice spécial ne parait pouvoir permettre à ce centre de distinguer si cette excitation est due réellement à une impression venue de la périphérie , ou si elle s est produite sur place, c'est-à-dire par simple propagation de V ébranlement éprouvé par un centre voisin.... On dit souvent, par un abus de langage, qu’il y a eu sensation réflexe Mais l’expres-

(1) Dict. de Jaccoud , t. XXIII, 1877, p. 548-550.

sion de réflexe suppose un acte par lequel une excitation apportée de la périphérie au centre est réllécliie de ce centre vers la périphérie. Ici il n'y a pas à supposer que /’ excitation apportée par un nerf sensitif ait été réfléchie par le centre dans un autre nerf sensitif ( Douleurs répercutées , Gubler, Société de Biologie, décembre 1870); la sensation, rapportée à la périphérie, résulte simplement, nous le répétons, de ce que les éléments centraux récepteurs, excités d’une manière secondaire, par elléts de voisinage, sont impressionnés absolument comme si l’excitation leur était venue par les voies ordinaires qui les mettent en communication avec la périphérie. Il faut donc renoncer dans ce cas à l’expression de sensation réflexe et adopter celle de sensation associée ou syncsthesie

C’est le fait de la localisation périphérique qui a porté à rapprocher ces phénomènes de ceux qui seuls méritent le nom de réflexes. Mais, on ne saurait trop insister sur ce fait, il n'y a pas dans ces cas réflexion de l'excitation d'un nerf dans un autre nerf, il y a simplement extérioration de la sensation produite par l'entrée d'un centre en action. C’est qu’en effet les sensations que la conscience localise à la périphérie se produisent d’ordinaire sous l’influence d’une action extérieure portée sur une partie déterminée de nos surfaces sensibles et amenée aux centres nerveux par des nerfs toujours également déterminés. Mais si une cause vient agir, non plus sur la périphérie de ces nerfs, mais sur un point quelconque de leur trajet, ou même sur leur extrémité centrale, nous percevons encore la sensation qui en résulte comme se produisant vers le point de la surface dont viennent les nerfs en question. Si l’on comprime brusquement le nerf cubital vers la partie postérieure du coude, dans la gouttière épitrochléo-olécrànienne, c’est vers l’extrémité eu-

tanée de ce nerf, c’est-à-dire vers la partie interne de la main et surtout vers le petit doigt, que nous localisons l’impression douloureuse ainsi produite. Ce phénomène constitue ce qu’on nomme l’ cætérioratio/i ou X excentricité des sensations , c’est-à-dire que, quel que soit le point où le nerf est atteint, la sensation est toujours excentrique, et que, même quand le centre nerveux est directement excité, c’est dans l’extrémité périphérique du nerf sensitif, en rapport avec ce centre, que nous localisons les sensations.... Tel est, dans le cas d’excitation du tronc nerveux lui-même, le mécanisme du phénomène bien connu sous le nom d'illusion des amputés : sous l’influence d’une pression, d’un choc porté sur son moignon, l’amputé éprouve une douleur qu’il localise dans une partie périphérique du membre qui lui a été enlevé. »

De tout ce qui précède, il résulte, pour nous, que la théorie de Gubler est éminemment anti-physiologique. Nous la repoussons donc avec la conviction que l’étude des synalgies implique une tout autre interprétation. Serait-ce alors la suivante ?

D’un point A de la surface cutanée part une impression douloureuse, conduite par un tube nerveux à la cellule de l’axe gris médullaire dans laquelle vient se jeter ce tube. De cette cellule, que nous appellerons A’, l’impression gagne, par la voie ordinaire, le globule de Y intellectonum commune qui la perçoit comme siégeant au point A. Jusqu’ici, rien de plus normal. Mais il peut arriver que, pour des motifs indéterminés, il s’échappe de la cellule A’ une partie du mouvement qui l’a impressionnée : ce courant dérivé ira exciter une autre cellule, B’, de la substance grise de la moelle épinière, par le moyen des anastomoses ou des fibres commissurales qui la réunissent à A’. Ce sera, pour lors, comme si l’ex-

citation eut porté sur le point B où se trouve la terminaison périphérique du tube sensitif dépendant de la cellule B’. De cette dernière, le courant dérivé montera au cerveau qui percevra la douleur secondaire comme si elle fut venue du point B de la périphérie et le sujet éprouvera, par conséquent, deux douleurs, l’une en A (point irrité), l’autre en B (point sympathique).

Une explication de ce genre nous fait envisager la moelle épinière comme un simple conducteur delà sensibilité, considération qui a pour elle les données les plus certaines de la physiologie. Puis elle est basée sur la perception consciente du cerveau et la loi des manifestations excentriques, deux choses qui paraissent absolument établies. Enlin, vu qu’il existe des synalgies ascendantes et des synalgies descendantes, elle nous amène encore à Y indifférence conductrice de l’axe gris médullaire et de ses libres commissurales, ce qui est loin, cette fois, d’être en désaccord soit avec l’expérimentation physiologique, soit avec l’observation clinique. Aussi voyons-nous H. Hallopeau, dans son article sur les Ncvralçjics , exposer une interprétation très analogue des irradiations douloureuses. « L’intervention spinale, — dit-il, — est surtout nécessaire pour expliquer le développement des névralgies qui reconnaissent manifestement pour cause une lésion plus ou moins distante du nerf affecté, telles que, par exemple, les névralgies du trijumeau provoquées par la blessure d’un nerf périphérique (Swan, Denmark, Anstie), par une cicatrice ou par une carie dentaire, les névralgies sciatiques, lombaires et intercostales symptomatiques d’affections utérines ou consécutives à l’orchi-épididymite (Mauriac), les sciatiques blennorrhagiques (Fournier), ou enfin les névralgies intercostales liées à la congestion pulmonaire et aux traumatismes des parois thoraciques (A. Ollivier).

On explique généralement ces faits de la manière suivante : les excitations centripètes parties de l’organe malade sont transmises d’abord aux noyaux des nerfs qui en émanent, puis à d’autres noyaux plus ou moins éloignés, et elles provoquent dans ces derniers une modification qui se traduit symptomatiquement par des douleurs sur le trajet des nerfs qui y aboutissent; c’est ainsi, par exemple, qu'une excitation partie de l’utérus, et d’abord transmise dans la moelle lombaire aux noyaux d’origine des nerfs de cet organe, se propage, probablement par voie anastomotique, aux noyaux des autres nerfs lombaires ou dorsaux et donne lieu aux symptômes d’une névralgie lombaire ou intercostale; l’excitation initiale peut n’être pas sentie (A. Tripier). Cette interprétation est certainement la plus vraisemblable pour un certain nombre de cas, mais il faut se garder de la trop généraliser. Parmi les faits mêmes que nous venons d’indiquer, il en est plusieurs pour lesquels on peut invoquer une autre explication. Il est fort possible, par exemple, qu’une partie des névralgies lombaires et sciatiques provoquées par les affections de l’utérus et des testicules soient dues à la compression des nerfs correspondants par les ganglions lombaires ou pelviens tuméfiés, et de même, les névralgies du trijumeau liées à la menstruation peuvent être attribuées avec vraisemblance à une congestion du nerf et à l’éréthisme nerveux •lue provoquent les affections utérines. » (1)

Plus loin, cet auteur revient à la même théorie. « Nous savons déjà, — dit-il encore, — quelle est, selon toute probabilité, la cause prochaine des irradiations douloureuses : les excitations parties de la périphérie gagnent d’abord les cellules en rapport avec les fibres sur lesquelles elles ont porté primitivement, puis elles se pro-

il) Met. <le Jaccoud, t. XXIII (1877), p. 7(iG.

pagent aux cellules voisines et il en résulte l’extension des douleurs aux rameaux qui viennent y aboutir; elles parviennent enfin aux noyaux d’autres nerfs, plus ou moins éloignés, qui sont à leur tour le siège de douleurs. Des recherches récentes de Pierret permettent de mieux comprendre ce mécanisme : jusqu’à ce moment, en ellet, c’était par hypothèse que l’on admettait l’existence dans la moelle de noyaux sensitifs analogues aux noyaux moteurs; il était difficile de les localiser dans les cornes postérieures, car on savait que ces parties ne renferment que fort peu de cellules nerveuses; Pierret parait avoir démontré qu’ils sont représentés par les amas de cellules nerveuses connus sous le nom de colonnes de Clarke ; on ne saurait guère douter, en ellet, que ces colonnes ne soient en relation avec les libres sensitives si, comme l’affirme Pierret, elles se continuent manifestement dans le bulbe avec le noyau du trijumeau et si elles présentent, en commun avec lui, des particularités de structure qui les distinguent des autres groupes cellulaires; ces noyaux paraissent d’ailleurs présenter les uns avec les autres des communications anastomotiques qui permettent de concevoir comment les excitations centripètes se propagent de l’un à l’autre et provoquent ainsi des irradiations douloureuses. Il va sans dire que, dans la grande majorité des cas, la modification dont ces douleurs irradiées sont l’expression est purement fonctionnelle et qu’elle disparait avec le paroxysme pendant lequel elle s’est produite. Il semble cependant que, dans certains cas, le processus irritatif auquel estlié la névralgie puisse se propager d’un noyau à un autre et poursuivre son évolution; il ne s’agit plus alors de simples irradiations, mais d’une extension de la maladie elle-même à d’au très parties ; c’estainsi que l ’on voit les symptômes d’une névralgie occipitale venir s’a-

jouter d’une manière persistante à ceux d’une névralgie faciale. » (1)

Cette théorie, plus vraisemblable que les précédentes, pourrait, à la rigueur, être soutenue si les impressions douloureuses s’irradiaient toujours àde faibles distances, du centre gris spinal du nerf excité sur le centre gris d’un nerf rachidien voisin, — ou suivaient, dans leur propagation, une marche analogue à celle des réflexes médullaires, — si la coordination et la régularité qu’on remarque dans ces derniers phénomènes (soumis, on le sait, aux cinq lois de Y intensité, de Y unilatéralité, de la symétrie, de Y irradiation et de la généralisation ) se faisaient, en quelque sorte, également remarquer dans la distribution des douleurs sympathiques et des névralgies secondaires, car, en somme, il est permis de supposer qu’il se passerait, dans ces circonstances, quelque chose de semblable. Entre l’irradiation d’une vibration qui se transmet d’une cellule sensitive à une cellule motrice et celle qui s’étend de cette même cellule sensible à une autre de même nature, on peut établir un certain rapprochement. On est donc alors en droit de se demander pourquoi, au lieu de se jeter tout d’abord, régulièrement et invariablement, sur un centre rachidien voisin, contigu, un mouvement central de la moelle épinière va se communiquer à une autre masse centrale, souvent très éloignée de celle qui a reçu l’impression initiale, et cela sans exciter nullementles parties grises intermédiaires. Pourquoi, par exemple, l'excitation d’une région grise de la moelle lombaire ira-t-elle retentir dans une région de la moelle cervicale, comme on l’observe pour certaines svnalgies, plutôt que de faire entrer en action une autre partie grise, lombaire ou dorsale, immédiatement juxtaposée et qui semble en relations anatomiques plus directes et plus intimes?

(1) Dict. de Jaccoud, t. XXIII (1877), p. 772.

Cette excitation à distance d’un centre spinal par un centre spinal souvent très éloigné du premier s'efTectuerait-elle au moyen de libres commissurales, reliant longitudinalement, par un trajet en arc, les divers étages de l’axe gris de la moelle? Mais il n’est pas inutile de se rappeler les expériences qui consistent à couper transversalement toute la moelle épinière à l’exception des faisceaux blancs postérieurs (qui jouent surtout le rôle de commissures longitudinales), — ou bien à couper ces faisceaux postérieurs en respectant le reste de la moelle. Dans la première expérience, on constate Y abolition complète de- la sensibilité à la douleur , tandis que, dans la seconde, cette sensibilité est conservée. Les libres commissurales en arc des cordons postérieurs seraient donc inaptes à conduire les impressions douloureuses. D’ailleurs, longues ( cordon de Goll) ou courtes ( cordon cunéiforme ou de Burdach ), ces fibres paraissent avoir d’autres fonctions : elles serviraient, d’après SchilT, à transmettre les impressions tactiles proprement dites; elles serviraient aussi (libres commissurales courtes du cordon externe de Durdach) à associer et coordonner les réflexes tactiles qui entrent en jeu dans les mouvements de la marche, de la course, etc.; enlin, IL Beaunis (1) serait porté à admettre que les fibres des cordons de Goll conduisent aux centres bulbaires des mouvements généraux du la station, de la marche et de la course, les impressions sensitives nécessaires à la coordination de ces mouvements.

Pour terminer le rapide examen de cette théorie de V irradiation douloureuse intra-mèduXlaire s’exerçant entre les divers noyaux gris où aboutissent les racines postérieures des nerfs rachidiens, noyaux qui, selon Pierre t, sont représentés par les amas de cellules nerveuses con-

(1) hoc. cit., t. II, p. 1286-1287.

stituant les colonnes de Clarke, nous citerons encore le passage suivant, emprunté pour la circonstance à un auteur (1) dont l’opinion, en pareille matière, donnera un plus grand poids à notre prochaine conclusion.

« Les racines postérieures, — dit M. M. Duval, — ne vont pas, comme on le croyait tout d’abord, aux cellules de la tète des cornes postérieures; elles contournent ou traversent directement cette tète, pour aller vers le col de la corne postérieure. Comment se comportent-elles ensuite? C’est là une question qu’il est encore impossible de résoudre, si l’on ne veut se contenter deces résultats hypothétiques d’une anatomie décommandé, faite a priori pour répondre aux besoins de la physiologie.... D’autre part, faut-il admettre des fibres qui suivraient un trajet ascendant jusque vers les centres perceptifs ou encéphaliques? Mais quel anatomiste a pu suivre et démontrer le trajet de fibres semblables? Pour montrer combien les descriptions de ce genre sont encore hypothétiques, nous citerons seulement les résultats auxquels est arrivé Pierret, un des anatomistes les plus autorisés en ce genre de recherches : d’après Pierret, les fibres sensitives des racines postérieures des paires nerveuses lombaires et dorsales se rendraient dons les colonnes de Lockart Clarke; mais alors il faudrait admettre que les fibres sensitives lombaires ne trouvent leur centre d’origine qu’au-dessus du renflement lombaire lui-même, puisque les colonnes de Clarke n’existent chez l’homme que dans la région dorsale de la moelle épinière; et que dire delà moelle des animaux chez lesquels on ne trouve pas de colonne de Clarke et dont cependant les racines postérieures sont inconlestablement des racines sensitives? Quant aux fibres sensitives des paires nerveuses cervicales, elles se rendraient dans une série de noyaux

(I) Mathias Duval, in art. Nerfs duDict. de Jaccoud, t. XXIII (1877), p. 480-487.

échelonnés dans le bulbe, au-dessous des noyaux du trijumeau, c’est-à-dire, dit Pierret, dans le ganglion restiforme. Cette dernière conclusion parait être plutôt le résultat d’inductions basées sur l’anatomie pathologique que sur des faits rigoureusement empruntés à l’anatomie normale. Or, si dans le tabes dorsualis , principalement invoqué par cet auteur, la lésion spinale, qui évolue dans le domaine des zones radiculaires postérieures , se complique de dégénérescence des colonnes de Clarke et des ganglions restiformes, ce fait ne suffit pas pour démontrer que ces masses ganglionnaires soient le centre des libres sensitives, car on trouve aussi dans ces cas un certain degré de dégénérescence d’une partie des masses grises des cornes antérieures. Nous préférons donc, pour le moment, avouer notre ignorance sur les relations complexes que les libres radiculaires postérieures peuvent présenter avec les diverses parties grises et blanches de l’axe nerveux médullaire; l’étude physiologique des voies conductrices de la sensibilité dans la moelle, montre combien ces réserves sont légitimes. » Ainsi, au point de vue anatomique aussi bien qu’au point de vue physiologique, rien ne nous autorise à supposer que les irradiations douloureuses ont lieu d'abord dans la moelle épinière et ne sont perçues qu’ ultérieurement par le cerveau. Nous devons, au contraire, pour rester dans la vraisemblance, considérer l’axe rachidien comme un simple organe de transmission des impressions qui doivent arriver aux centres perceptifs conscients. 11 est vrai que cet organe est complexe et qu’il règne encore beaucoup d’obscurité sur les voies de conduction sensitive dans son intérieur, mais, comme le dit Vulpian, il est probable qu’à l’état normal, la moelle épinière étant intacte, les impressions suivent constamment une certaine route, toujours la même; si leur roule

habituelle est coupée ou rendue impossible par une lésion quelconque, la transmission se poursuit sans doute par des chemins de traverse, jusqu’à ce que, par l’intermédiaire de ces voies nouvelles, les impressions puissent regagner leur route ordinaire, à une distance plus ou moins grande des points où elles ont dû la quitter. C’est de la sorte que, particulièrement, les impressions douloureuses parviennent aux centres encéphaliques : parties de nos surfaces sensibles, les excitations odynopoétiques arrivent dans la substance grise de la moelle épinière et s’y propagent suivant un trajet plus ou moins direct, probablement invariable pour chaque impression transmise par un nerf déterminé, ce qui permet au cerveau de localiser cette impression ; s’il en était autrement, on ne voit pas trop comment pourrait s’effectuer la localision d’une douleur ou de toute autre sensation, à moins de supposer que le phénomène de l’extérioration dans une partie déterminée reconnaîtpour cause la longueur du chemin parcouru par l’impression et l’intensité corrélative de celle-ci, deux choses qui permettraient au cerveau de reconnaître le point de départ de l’excitation qu’il perçoit. Mais cette dernière opinion me parait incapable de soutenir la plus légère discussion et ne mérite pas, je crois, d’être prise en considération.

En plus de tout ce qui vient d’être dit, ajoutons que l’examen des règles présidant à la distribution cutanée des douleurs sympathiques et la comparaison de ces règles avec les lois de l’irradiation réflexe médullaire proprement dite ne nous portent guère à admettre, ce me semble, que l’irradiation sensitive ait lieu dans l’axe gris rachidien.

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