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IV. — L’analyse des théories que nous avons exposées

jusqu’ici nous laisse, — qu’on me passe l’expression, — au seuil clc l'encéphale, sans une explication plausible des synesthésies et, partant, des synalgies.

Pénétrons donc sous la voûte crânienne. Là, une série d’organes importants s’ofiïent encore à nos investigations. Parmi eux, le bulbe rachidien est un des premiers qui doivent attirer notre attention. Nous trouvons, en effet, dans cette portion de Taxe cérébro-spinal, des noyaux gris représentant les centres d’origine ou différence des nerfs bulbaires, noyaux manifestement en rapport direct avec les racines de ces nerfs et plus distincts que ne le sont les parties analogues de la moelle épinière. Les centres des nerfs bulbaires, souvent très voisins les uns des autres, se coudoient, pour ainsi dire, et peuvent être reliés entre eux par des commissures au moyen desquelles l’excitation de l’un se transmet à l’autre. Mais, en admettant que cette disposition anatomique permette d’expliquer certaines irradiations sensitives, limitées au domaine des nerfs bulbaires ou même de ceux-ci et des premiers nerfs rachidiens cervicaux, elle ne saurait évidemment fournir une interprétation générale des synalgies. D’ailleurs, suivant les données physiologiques actuelles, corroborées par l’observation anatomo-clinique, les noyaux grisdu bulbe représentent des centres réflexes particuliers, comme ceux que Cl. Bernard, Chauveau, Masius, Giannuzzi, Büdge, etc., ont déterminés dans la moelle épinière, — et la transmission des impressions qui, causes ou non de réflexes extra-cérébraux accessoires, parviennent aux centres de perception consciente, s’effectue dans le bulbe rachidien par des voies qui, à l’étatnormal, sont trèsprobablement toujours les mêmes, bien qu’il y ait presque impossibilité, « d’après les expériences physiologiques, à localiser exactement dans le bulbe les conducteurs des impressions sensitives. » (1)

(I) H. Beaunis, loc. cit., t. II, p. 1300.

Nous ferons de semblables remarques au sujet de la protubérance annulaire , « dont la physiologie se confond sur beaucoup de points avec celle du bulbe », et même à propos des pédoncules cérébraux \ Ces derniers peuvent être envisagés surtout comme de volumineuses commissures cérébro-spinales et cérébro-cérébelleuses.

Relativement aux couches optiques , il est d’un grand intérêt de rappeler ici que le faisceau externe de l'étage inférieur (ou pied) des pédoncules cérébraux , faisceau composé de fibres centripètes provenant de la partie sensitive des pyramides antérieures du bulbe rachidien et contenant les fibres de sensibilité générale et spéciale pour le côté opposé du corps, se rend à la substance corticale des hémisphères cérébraux. Il est douteux, — dit H. Beaunis (1), à qui nous empruntons ces détails, — que les fibres de ce faisceau externe se mettent, dans leur trajet, en rapport avec la substance grise de la couche optique. Si l’indépendance de ces fibres vis-à-vis cette dernière se trouve démontrée, il en résultera que toutes les impressions sensitives ne traverseront pas nécessairement les divers « noyaux isolés » de la couche optique pour y être « travaillées par l’action métabolique propre » des cellules nerveuses de ce ganglion cérébral et en sortir « spiritualisées en quelque sorte », avant d’arriver à l’écorce du cerveau. Les couches optiques ne seraient plus « les seules et uniques portes ouvertes par lesquelles passent toutes les incitations du dehors destinées à servir de pabulum uitæ à ces mêmes cellules corticales, et les seuls moyens de communication par lesquels les régions de l’activité psychique entrent en conflit avec le monde extérieur. » (2)

Après avoir noté le trajet intra-cérébral des fibres pé-

(1) hoc. eit., t. II, p. 1307.

(2) J. Luys : Lecerocauct ses fondions, 0e édition, 1888, p. 33.

Conciliaires dont il vient d’ètre question, nous ajouterons encore, avec H. Charlton Baslian (1), que les relations anatomiques des couches optiques sont, jusqu’ici, aussi incertaines que leurs fonctions. L’obscurité qui entoure celles-ci, ne justifie même pas l’une des plaisantes comparaisons de M. le Dr Chapoy (2). Nous ne pouvons donc, en l’absence de notions suffisantes, considérer la couche optique comme un centre où se produiraient (noyau médian) les irradiations sensitives des impressions dolorifères.

Les fonctions un peu mieux connues des corps striés , des tubercules quadrijumeaux et du cervelet nous dispensent de nous arrêter à ces organes plus spécialement liés aux actions de motricité réflexe ou volontaire, à la coordination des mouvements.

La marche ascendante que nous avons suivie jusqu’alors nous conduit en dernier terme au vaste centre formé par la substance grise corticale des hémisphères cérébraux. Là, nous trouvons le siège incontestable de tous les phénomènes psychiques de la sensibilité, deV instinct, de l’ intelligence et de ce qu’on est convenu d’appeler la volonté. Ira perception des impressions périphériques et autres, avec conscience et mémoire, ne se produit pas ailleurs, du moins chez les animaux supérieurs et surtout chez l’homme. Enfin la partie grise des circonvolutions

(|) Le cerceau, organe de la pensée chez les animaux el chez l'homme , 1832 : t. II, p.87.

(2) « Entre l'administration i moelle épinière), en relations directes avec le pays, el réglant un grand nombre d'affaires, et le gouvernement (cerceau) qui ne s’occupe que des plus importantes, se trouvent les corps striés, c'est-à-dire la Chambre des députés, centre des mouvements par excellence, et les couches optiques qui représenteront, si vous le voulez bien, le Sénat, puisque leur rôle, je dois l'avouer, n'est pas encore démontré clairement et, partant, est très discuté. On s'accorde bien à reconnaître que toutes les impressions y arrivent, mais on ne sait au juste si elles y sont parfaitement interprétées. » IJ1' Chapoy : Les phénomènes de l’attenlion, causerie physiologique (Mémoires de la Société d'émulation du Doubs , i>« série, 9' volume, 1834).

cérébrales est, avant tout et par excellence, un centre d' irradiations (sensitives et idéo-motrices) qui, à l’état de veille, font entrer en activité les diverses régions de ce centre.

Condition première et sine qua non de la vie psychique, les irradiations intra-corticales sont aussi, pour nous, les véritables causes des sensations 'associées. Cette opinion est aujourd’hui partagée par un grand nombre de physiologistes et nous pouvons la considérer comme quelque chose de plus qu’une simple hypothèse.

Examinons donc, en nous plaçant à ce point de vue, quel est le mécanisme générateur d’une synesthésie , d'une synalrjie.

D’un coup d’aiguille, par exemple, je pique un endroit déterminé de la surface cutanée, L’impression, plus ou moins douloureuse, qui nait de la piqûre se transmet au cerveau (couche grise des hémisphères) en suivant un chemin qui est toujours le même pour la même région d’où part l’impression. L’immutabilité de la voie que parcourt celle-ci nous semble effectivement nécessaire au phénomène subséquent de localisation.

Parvenue au centre cérébral qui est en relation avec le point irrité (par le moyen d’un filet nerveux particulier, d’une partie correspondante de la moelle épinière, etc.), l’excitation douloureuse se répand dans les éléments de ce centre. Que se passe-t-il alors? Il n'est pas facile de répondre avec certitude. Mais, probablement, la cellule nerveuse qui reçoit le mouvement moléculaire venu de la périphérie du corps subit une modification dans son propre état moléculaire. Cette modification vraisemblable et dont nous ignorons encore la nature, atteint sans doute le protoplasma de la cellule, ou mieux le réticulum fibrillaire (M. Schultze, J. Luys) de ce protoplasma qui tend à s’agglomérer vers le noyau doué

lui-même d’une apparence radiée et contenant un nucléole divisible à son tour eu fdaments secondaires (1). Hans tous les cas, le globule nerveux qui entre ainsi en activité devient le siège de phénomènes physico-chimiques, s'échauffe (expériences de Schiff et de Broca) en même temps qu’augmentent la phase désintégrative (2) de sa nutrition et l’afflux sanguin au voisinage. C’est dans la succession de ces actes intra-cellulaires, ayant toujours une certaine durée, que consistent la perception et la conscience. Alexandre Herzen (3) a récemment établi la loi physique de cette dernière. Pour ce physiologiste, « la conscience est liée exclusivement à la désintégration fonctionnelle des éléments nerveux centraux ; son intensité est en proportion directe de cette désintégration et , simultanément , en proportion inverse de la facilité avec laquelle chacun de ces éléments transmet à d'autres la désintégration qui s'empare de lui et avec laquelle il rentre dans la phase de réintégration ».

Revenons à notre cellule corticale. Excitée par l'intermédiaire du cylindre-axe qui lui a conduit l’impression douloureuse périphérique, elle perçoit consciemment une douleur. Mais ses fonctions ne se bornent pas à donner au moi la simple notion d’une sensation. Notre globule psychique, — comme d’ailleurs tous ceux qui ont les rapports les plus directs avec la périphérie et comme ceux-là seulement, — ayant appris par expérience, si l’on peut ainsi parler, à quelle partie déterminée du corps il est spécialement relié, reporte toutes les excitations qu’il reçoit à cette seule partie : il localise donc la douleur au point irrité. Mais encore

(I. Voyez J. Luys, loc. cit., p. 15.

(2) Cette désorganisation est suivie nécessairement et pas à pas de réparation, — sans quoi la vie serait la mort. (A. Ilerzen.)

Cj> Le cerveau et l'activité cérébrale au point de vue psycho-physiologique ; Paris,

faut-il, — et cela parait de toute nécessité pour éviter une erreur de localisation, — que le point irrité se trouve à l’extrémité extérieure du tube nerveux centripète chargé de conduire l’impression. (1)

Par ce qui précède, nous avons essayé de nous rendre compte de la manière dont s’eflectue la perception consciente et extériorée de la douleur initiale d’une synalgie. Il va de soi que toute sensation analogue, je veux dire résultant d’une impression portée à la surface de nos membranes sensibles, de nos conducteurs nerveux périphériques, est perçue de la même façon. Il nous reste à voir comment se produit la sensation ou la douleur sympathique, également extériorée.

Fixons d’abord les idées en appelant P le centre cérébral ou, pour plus de simplicité, le globule nerveux qui est excité par la douleur du point irrité. Ce globule n’est pas isolé au milieu des 000 millions environ de cellules qui forment la substance grise de l’écorce du cerveau. Au contraire, il est uni à un certain nombre d’entre elles an moyen de prolongements qui semblent composés d’un faisceau de fibrilles très fines et pourraient être rapprochés du cylindre-axe des tubes nerveux. Mais ces prolongements se ramifient rapidement dans les espaces intercellulaires et constituent, en réalité, de véritables anastomoses qui, au sein de lanévroglie, mettent en communication les globules voisins. Or, parmi les éléments gris de la psychicité, il faut distinguer physiologiquement au moins trois grandes couches ou groupes de cellules : l’une de ces couches est composée de cellules

(I) Le phénomène de Vextùrioration, de la localisation des sensations est certainement une affaire d'expérience, d'habitude, d'éducation, mais il n'est peut-être pas une simple propriété des cellules nerveuses de la psychicité ; il se pourrait qu'il résultât de l’action multiple et subséquente de plusieurs globules excités secondairement par celui de la perception primitive et donnant naissance à un acte intellectuel nécessaire. « L'intelligence, — dit F. Paulhan {La physiologie de l’esprit),— joue un rôle dans toutes les sensations dont nous avons conscience. »

perceptives et reçoit tous les conducteurs centripètes de la périphérie; l’autre renferme les cellules de décharge extérieure, dont sont formés les centres cV action volontaire et les centres d'arrêt pour les manifestations extra-cérébrales; enfin, entre ces deux couches, existe le vaste groupe des cellules psychiques proprement dites, ou cellules intermédiaires, qui nous paraissent être le siège des images, des idées, des jugements, des raisonnements, sentiments, émotions, passions , tous phénomènes naissant à la suite d’une ou de plusieurs sensations fournies par les cellules perceptives et aboutissant le plus souvent soit aux actes dits volontaires , qui intéressent alors les cellules de décharge extérieure, soit aux actes d'arrêt ou inhihitoires (intra ou extra-cérébraux). 11 est donc inli niment probable que le globule P contracte, par ses prolongements fibrillo-protoplasmiques, des relations plus ou moins intimes avec telle ou telle série de cellules intermédiaires, voisines, chargées d’élaborer la sensation qu’il leur apporte. Cette disposition permet de concevoir que toute perception consciente soit accompagnée ou plutôt suivie d’une opération intellectuelle de complexité variable. A son tour, cette dernière nous prouve que le mouvement moléculaire communiqué àP et sans doute modifié dans ce globule perceptif, ne s’éteint pas en lui et gagne le plus souvent, sinon toujours, les cellules intermédiaires au sein desquelles il poursuit son évolution. Le fait est important, mais il ne suffit pas à nous donner la clef du phénomènedes sensations associées. Pour qu’une sensation en détermine régulièrement une autre, de telle sorte que la sensation secondaire soit intimement liée à la production de la première, il parait nécessaire, en effet : 1° que le centre de la sensation initiale puisse influencer, exciter le centre de l'autre ; 2° qu’il puisse le faire sans exciter fatalement toute

line série de centres perceptifs le séparant de celui de la sensation sympathique. C’est ce que M. Mathias Durai exprimait en disant : « Toujours les irradiations se font entre centres voisins : la contiguïté est necessaire. » (1) Nous sommes donc obligés d’admettre que P (cellule perceptive) est unie à une autre cellule du même genre, — indépendamment de ses relations avec les globules intermédiaires, — au moyen de prolongements intercellulaires. Si ce détail anatomique n’est point parfaitement démontré, il est du moins assez probable. Pour J. Luys (2), les cellules nerveuses cérébrales, disposées en zones régulièrement stratifiées les unes au-dessus des autres, « sont juxtaposées les unes à côté des autres, et se donnent en quelque sorte la main », tout comme elles s’anastomosent avec celles d’une zone supérieure ou celles d’une zone inférieure. Or les petites cellules pyramidales, qui constituent la couche grise la plus superficielle de l’écorce du cerveau, présentent également cette disposition. En même temps que cela, nous rappellerons l’opinion du médecin de la Charité sur les fonctions de de ces petites cellules pyramidales, — opinion que nous acceptons à défaut d’une meilleure. « D’autre part, — dit-il, — au point de vue de la signification physiologique de certaines zones, et du mode de répartition de la sensibilité et de la motilité entre elles, il est permis., en s’appuyant sur les lois de l’analogie, de supposer que les régions sous-méningées occupées principalement par les petites cellules doivent être surtout en rapport avec les phénomènes de la sensibilité, tandis que les régions profondes occupées par des groupes de grosses cellules peuvent être principalement considérées comme régions d’émission des phénomènes de la motricité.

(1) Voyez La Tribune médicale du 8 février 1880 : Cuui-s aux il. de physiologie.

(2) Loc. cil p. 19.

En effet, en appliquant à cette question les données qui sont acquises pour l’étude de la moelle épinière, et qui nous montrent par exemple que là où il y a des petites cellules, il se passe des phénomènes de sensibilité (cornes postérieures) et que là au contraire où il y a des grosses cellules, ce sont des phénomènes de motricité qui se développent (cornes antérieures), — il est rationnel, dis-je, de voir des équivalences physiologiques là où il y a des équivalences morphologiques, et de considérer, ainsi que nous avons essayé de l’établir, les régions sous-méningées des petites cellules de la substance corticale comme étant la sphère naturelle de la diffusion de la sensibilité générale et spéciale et, partant, le grand réservoir commun de toutes les sensibilités réunies de l’organisme. Et, d’un autre côté, on peut considérer les zones profondes comme étant les centres d’émission et de préparation des incitations de la motricité. » (1)

Nos cellules pcrceptioes appartiendraient, par conséquent, à la couche grise lapins superficielle de V écorce cérébrale; elles en formeraient au moins une grande portion et présenteraient trois sortes déconnexions : 1° elles seraient en rapport (par le cylindre-axe d’un tube nerveux) avec chacune des parties sensibles de notre corps, — 2° avec d’autres cellules perceptives, — 3° avec les cellules psychiques proprement dites (ou intermédiaires).

Le globule P peut donc être anatomiquement relié à un globule, S, qui perçoit d’ordinaire les impressions venues du point sympathique (2). Nous comprenons alors que S soit susceptible de recevoir une excitation

il) J. Luys, loc. cit., p. tü-23.

(2) Pour plus de simplicité dans l'exposition de la théorie que nous présentons au lecteur, nous réduisons un centre perceptif à l’une de ses cellules nerveuses.

de P. Seulement, quand pareille chose arrive, S ri cxtériore pas vers P, mais bien vers le point sympathique, par habitude acquise. S se trouve, en effet, dans les conditions d’un employé de bureau télégraphique où ne parviennent que les dépêches d’une seule et même ville, de Lyon, par exemple. Supposez maintenant l’appareil récepteur de cebureau en communication, par un fil, avec l’appareil récepteur d’un autre bureau télégraphique voisin et qui, lui, ne reçoit que les dépêches de Brest. Quand, par hasard, un télégramme parti de Brest, arrivé au bureau qui lui correspond, sera transmis, sans indication spéciale, au bureau récepteur des dépêches de Lyon, l’employé de ce dernier bureau, n’ayant qu’un seul appareil de réception pour son Jil de Lyon et pour son lil anastomotique , ne pourra distinguer d’où vient la dépêche et, comme habituellement il ne lui parvient que des télégrammes lyonnais, il croira la recevoir de Lyon où il en reportera (extériorera) le point de départ, quoique celui-ci soit en réalité la ville de Brest. Dans cette comparaison, Brest représente le point irrité d'une synalgie dont Lyon est le point sympathique .

Tel est vraisemblablement le mécanisme suivant lequel nait une synesthésie. Mais pourquoi, — deux cellules perceptives étant réunies de la manière que nous avons indiquée plus haut, — l’excitation de l’une ne produit-elle pas fatalement l’excitation de l’autre, — pourquoi, en un mot, existe-t-il des personnes qui déclarent ne jamais éprouver de synalgies? On ne peut évidemment répondre en disant que ces personnes réfractaires manquent d’anastomoses entre leurs cellules perceptives, — car le fait anatomique en question parait général. Pour donner là-dessus une explication satisfaisante il faudrait, avant tout, savoir en quoi consiste l’action nerveuse. Or, comme le remarque fort bien le

professeur II. Beaunis, « nous ne savons jusqu’ici rien de positif sur la nature des actions nerveuses et sous ce rapport nous ne sommes guère plus avancés que les anciens physiologistes....

Dans l’état d’ignorance où nous sommes, — ajoute mon savant maître, — la seule hypothèse à faire, c’est de considérer la substance nerveuse comme étant dans un état moléculaire particulier, instable, état moléculaire qui est modifié avec une grande facilité par les excitations provenant soit de l’extérieur, soit de l’organisme même. Ces modifications moléculaires peuvent consister soit en décompositions chimiques, soit plutôt en transformations isomériques, peut-être en toutes les deux, avec ce caractère que la modification moléculaire du point excité agit à son tour comme excitant sur les points voisins et ainsi de proche en proche. Chaque molécule nerveuse peut donc être regardée comme un réservoir de forces de tension , faibles dans un tube nerveux par exemple, considérables dans une cellule nerveuse. Excitée, cette molécule nerveuse dégage à l’état de forces vives une certaine quantité des forces de tension qu’elle possède, quantité déterminée par l’intensité de l’excitation et par une foule de conditions encore incom- .plètement étudiées. Ces forces de tension, dégagées à l’état de forces vives (chaleur? électricité? mouvement mécanique? etc.), agissent à leur toursurles molécules voisines, et, si l’on admet la théorie de l 'avalanche nerveuse de Pfïüger, la quantité de forces vives dégagées dans la deuxième molécule est plus considérable que celle que l’excitation primitive avait dégagée dans la première, absolument comme dans une traînée de poudre qu’on enflamme à une extrémité. Dans cette hypothèse la substance nerveuse serait une véritable substance explosive. Mais il n’y a pas lieu d’en faire pour cela une

substance à part gouvernée par des lois particulières. Ne trouve-t-on pas des exemples de substances explosives et par conséquent d’action hors de toute proportion avec l'excitation initiale en dehors des êtres vivants et jusque dans le monde inorganique? » (1)

En acceptant cette comparaison, nous pourrions dire que les sujets synalgé&iques forment un groupe d’individus chez lesquels Y explosion nerveuse se produit, au moins dans certaines cellules perceptives, avec une intensité supérieure à l’ordinaire. Le dégagement des forces vives est alors tel, dans le globule P, que celles-ci tendent à s’échapper par toutes les voies. Or, ces voies sont de deux sortes : les unes, faciles, habituellement suivies par le courant nerveux et formées des anastomoses de Pavée les cellules intermédiaires, laissent généralement passer le mouvement moléculaire engendré par l’excitation de P ; les secondes, difficiles, mal frayées, constituées par les prolongements allant d’une cellule perceptive à une autre cellule perceptive, représentent les débouchés accessoires et ne s’ouvrent que sous un effort inaccoutumé, — ce qui a lieu, sans doute, chez le sujet synalgésique. 11 ne serait pas impossible, cependant, que ces dernières voies fussent toujours parcourues, lors de l’état d’activité de P, par un courant dérivé, normal. Mais ce courant habituel n’exciterait pas suffisamment le globule S pour déterminer chez lui la désintégration

nécessaire à la perception consciente et le sujet resterait ignorant de l’excitation trop légère de S : il n’y aurait pas sensations associées. En ce cas, supposons que le globule S présente une impressionnabilité extra-physiologique, un état moléculaire très instable : le faible courant qui s’effectue de P vers lui suffira, dans ces conditions, à mettre le feu à la poudre nerveuse de S et la dé-

fi) Loe. cil., t. I, p. 570-571

flagration présentera l’intensité voulue pour être consciente. S devient ainsi le locus minoris resistcntiœ dont j’ai parlé dans mon chapitre précédent, à propos de l’explication de Robert Whytt. Cet état particulier de certaines cellules perceptives, état ordinaire chez les sujets synalgésiques, pourrait être rattaché à une disposition innée ou acquise, à une nutrition spéciale des éléments nerveux, etc.

Essayons maintenant de rechercher les causes de quelques phénomènes constitutifs des synalgies. Et d’abord, comment se fait-il que, clans la grande majorité des observations, on n’éprouve qu’une seule douleur au point sympathique? Le globule P n’est-il donc lié qu’au globule S et nullement aux autres cellules de perception qui l’avoisinent et même l’entourent? Cela me semble peu probable et je crois, au contraire, que P est anastomosé avec plusieurs globules de même nature que la sienne. Seulement, pour expliquer l’action c[ u ’ i 1 exerce sur l’un à l’exclusion des autres, on peut invoquer des relations plus intimes (proximité plus grande, échanges de prolongements cellulaires plus fréquents ou moins longs, plus gros, plus excitables, etc.) entre P et S ou bien l’impressionnabilité extra-physiologique, signalée plus haut, qui affecterait tout particulièrement S. Mais si, parmi les cellules perceptives formant l’entourage de P, il s’en trouve une seconde, une troisième, une quatrième, etc., placées vis-à-vis de P dans des conditions identiques ou à peu près à celles de S, — ce qui, d’après les observations consignées dans la première partie de ce travail, parait assez rare, — il se produira deuxou plusieurs douleurs sympathiques.

Suivant Pfliïger et d’autres physiologistes (Marey, Tiegel), le mouvement nerveux augmente d’intensité au fur et à mesure qu’il se propage dans un nerf : il fait boule

de neige ( théorie de V avalanche) . En admettant que pareille chose se passe dans les anastomoses inter-cellulaires de l’écorce cérébrale, on aurait l’explication de ce fait que, souvent, l’élancement sympathique d’une première douleur l’emporte en intensité sur celle-ci. Mais alors, à moins de songer à un phénomène d’arrêt consécutif, j’avoue ne pas très bien voir pourquoi l’excitation qui s’est transmise de P à S et a développé dans cette dernière cellule un mouvement plus vivement perçu que dans P, ne continue point à se répandre de S sur une troisième cellule, de celle-ci sur une quatrième, et ainsi de suite. IL est vrai cependant que, pour un grand nombre d’irradiations névralgiques et peut-être aussi pour lessynalgies à plusieurs points sympathiques, cette propagation de cellule en cellule semble réellement se produire au sein du tissu perceptif (1).

Les autres caractères de la sensation secondaire dans les synesthésies douloureuses ( pincement assez faible, picotement léger , simple frémissement, chatouillement , démangeaison) s’interprètent difficilement par la théorie de l’avalanche. Ainsi, quand la douleur sympathique présente une de ces modalités, — plus rares, j’en conviens, que l’élancement vif, localisé et ponctiforme, — elle parait s’étaler à la surface de la peau, mais perdre alors de sa vivacité et de sa pénétration en occupant une région plus étendue. Dans ces circonstances, les courants dérivés, qui ont pris naissance au moment d’une explosion trop violente à l’intérieur de P, semblent aller s’affaiblissant dans les cellules influencées, au lieu d’aller grandissant, comme cela devrait être d’après la théorie de Pflüger. Peut-être n’v a-t-il là qu’une affaire d’excitation

(I) « L’irradiation semble être une des conditions de la douleur. Une douleur très forte ne reste jamais localisée, et, retentissant sur l'organisme tout entier, semble augmenter en étendue à mesure qu’elle augmente en intensité. » Ch. Richet, lue. c it., p. 297.

primordiale : tel mouvement moléculaire se propagerait facilement, tel autre aurait grande peine à s’étendre au-delà du centre nerveux plus directement impressionné (1).

On sait aujourd’hui que l’irritation très forte d’une cellule perceptive est capable de jeter dans une sorte de léthargie d’autres cellules perceptives. M. A. d’Arsonval en a fourni récemment (2) un nouvel exemple. Ayant regardé pendant quelques instants un arc voltaïque incandescent, le savant physicien devint sourd pendant une heure ou une heure et demie. Frappé de ce phénomène, M. d’Arsonval répéta l’expérience et les mêmes symptômes se reproduisirent. Ne serait-ce pas à une semblable action qu’il faudrait rapporter l’inefficacité et la singulière influence de l’électricité d’induction appliquée sur les points algogènes de certains sujets synalgésiques? (Voyez Chapitre II, p. 15-17).

Quand le centre P reçoit une série d’excitations assez rapprochées, il se fatigue et, finalement, cesse de percevoir, comme un muscle qui a trop travaillé cesse de se contracter. Cette fatigue nerveuse, due physiologiquement, selon Ranke, à l’action épuisante des produits de la désassimilation cellulaire, est commune à tous les éléments gris de l’axe cérébro-spinal. Elle a pour résul-

(I) La théorie de l'avalanche de Pflüger vise surtout la transmission du mouvement nerveux dans un nerf moteur. Quoiqu'elle paraisse vraisemblable en ce qui concerne la transmission motrice, elle n’a pas été admise par tous les physiologistes. Cb. Richet (loc. cit., p. 29ü) croit que cette théorie est applicable aux nerfs sensitifs, mais, dit II. Beaunis, les expériences faites sur ces derniers sont encore très peu nombreuses et n’ont pu donner de résultats positifs.

— » La quantité de mouvement dégagée dans un centre nerveux en activité ou l'intensité de la décharge nerveuse varie suivant certaines conditions encore incomplètement connues. En général, elle augmente avec l’intensité de l'excitant : une faible excitation d’un centre moteur détermine de faibles mouvements ; une forte, des convulsions intenses. Le mode d'excitation ou la nature de l'excitant parait jouer aussi un rôle important, mais encore indéterminé. » II. Beaunis, loc. cit., t. I, p. 554-555.

(2) Société de Biologie, séance du 19 mai 1883.

la t de diminuer, d’anéantir même l’excitabilité et la décharge de ces éléments, ce qui devient une cause de sommeil naturel. Chacun peut remarquer sur sa propre personne la lenteur et la difficulté dont s’accompagne le travail excessif de l’intelligence (1). La fatigue tend à augmenter la durée de tous les actes psychiques (2). D’autre part, lorsqu’une irritation est portée d’une façon permanente sur un nerf, la perception de cette irritation est alternativement douloureuse et non douloureuse. « Ainsi, — dit Cil. Richet (3), — les corps étrangers des voies aériennes et de l’œsophage, quoi qu’il soit nécessaire de les regarder comme une cause irritative permanente, produisent des alternatives de spasme avec douleur et de repos relatif. Les anévrysmes de l’aorte, les tumeurs qui compriment les nerfs, agissent de la même manière. »

Ces notions sur la fatigue et l’intermittence dans l'activité des centres nerveux nous permettent d’expliquer le fait suivant, que j’ai souvent constaté. Si l’on excite fréquemment, dans un court espace de temps, le point irrité d’une synalgie, la douleur perçue au point sympathique va en s’affaiblissant à chaque nouvelle excitation, de sorte qu’il arrive un moment où l’on n’éprouve plus cette douleur. En effet, P devenant de moins en moins excitable, le mouvement moléculaire qui naît en lui est

(I) Le travail intellectuel intense serait suivi d’une augmentation constante de la quantité d’acide phosphorique éliminé par les urines (Mendel). Mais, chose curieuse, le sommeil, qui est pourtant l'état cérébral directement opposé à l'activité des centres nerveux, produirait également une excrétion considérable de phosphates et, dans l’excitation maniaque, aiguë ou subaiguë, la production d'acide phosphorique serait moins considérable que chez l'homme sain. La seule conclusion générale à tirer de ces faits singuliers, signalés par Mendel, est que l’activité et les altérations du cerveau ont une influence marquée sur la sécrétion de l'acide phosphorique. (Voyez Mathias Duval, art. Nerfs du Dict. de Jaccoud, t xxm 1877 p. 531-532).

(-) Voyez, sur ce sujet, II. Beaunis, loc. cit., t. II, p. 1363-1301.

(3) Loc. cil., p. 333.

trop taible pour s’étendre à S. En outre, si le courant dérivé de P trouve en S une substance d’une extrême instabilité, la secousse ressentie par S épuisera d’autant plus vite ce dernier centre perceptif qu’elle aura été plus violente. Dans les deux cas, la douleur du point irrité pourra encore être perçue alors que celle du point sympathique aura déjà disparu.

J’ai également reconnu, on se le rappelle (p. 23), qu’un grattage ou une friction suffisante de la région sympathique peuvent, dans certaines circonstances, lorsqu’ils sont pratiqués après la production d’une première douleur répercutée, empêcher ultérieurement cette répercussion, mais pendant quelques instants seulement, si l’on répète l’expérience sans trop tarder. Il semblerait, ai-je ajouté, que les excitations portées sur cette région ont eu comme résultat de la rendre momentanément insensible à la douleur sympathique. La fatigue de S, tenant à la fois au premier ébranlement qu’a déterminé dans ce centre le courant venu de P et aux irritations (grattage, friction) qui lui sont arrivées de la périphérie (point sympathique) suffit à donner l’explication du phénomène. Cependant les opinions de Goltz, de Cyon ou de Schlosser sur les actions d’arrêt indiqueraient peutêtre une autre interprétation. Les excitations du point sympathique agiraient alors sur S en diminuant son excitabilité, — parce qu’elles ont une origine différente de celle des excitations qui lui parviennent par l’intermédiaire de P (Goltz), — parce qu’il y aurait interférence d’ondes d’excitation chez S (Cyon), — ou, plus simplement, parce que les irritations du point sympathique produiraient, dans S, des mouvements antagonistes de ceux qui s’échappent de P (Schlosser).

Toutes les considérations auxquelles nous nous sommes livrés jusqu’ici sur la théorie cent raleou cérébrale des

synalgies sont évidemment pins ou moins hypothétiques. Mais, dans l’état actuel de la science, ces conceptions nous paraissent les mieux autorisées. Elles ont surtout, à nos yeux, le mérite de s’appliquer à la trèsgrande majorité, pour ne pas dire à la totalité des faits observés. Quanta la théorie qu’elles embrassent, on peut la résumer en ces termes dans ce qu’elle a d’essentiel : les synesthésies, les synalgies et les irradiations névralgiques constituent des 'phénomènes conscients, d'ordre psychique, et résultent de l'action d'un céntre perceptif sur un autre centre perceptif, voisin, avec lequel il présente nécessairement des rapports intimes.

Nous allons bientôt voir les conséquences importantes qui découlent de cette théorie cérébrale. Seulement, avant de passer à leur examen, je tiens à déclarer que je n’ai pas la prétention d’avoir exposé une interprétation définitive. L’explication, proposée dans ce chapitre me semble plus vraisemblable que toute autre et, par suite, préférable, mais il est possible qu’il en surgisse une meilleure quand nos faibles connaissances sur l’activité nerveuse se seront «étendues. C’est à l’avenir de mettre en relief le grain de vérité que renferme sans doute la théorie des irradiations intra-cérébrales, invoquée ici pour rendre compte de phénomènes incompréhensibles sans elle.

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